2002
Imaginaire & Inconscient
La « séparation » à la fin de l’analyse, du côté du patient et du côté de l’analyste.
Témoignage
Hélène Brunschwig
Psychologue, psychanalyste Membre associé du GIREP Membre de la Waimh, du cercle européen des psychanalystes et psychologues cliniciens Ancien ingénieur au CNRS en psycho-linguistique Formatrice en analyse de pratiques psychothérapiques10 rue des Jardinets 92160 Antony
L’auteur a essayé de montrer les difficultés ou le
contentement de se séparer de son analyste ou de son
analysant, en partant d’exemples vécus des deux situations.Mots-clés :
Analyse, Analyste, Analysant, Séparation, Autonomie.
The author has tried to show the difficulties or the
satisfaction to separate from one’s analyst or one’s analysand,
based on actual experiences for both situations.Keywords :
Psychoanalysis, Analyst, Analysand, Separation, Autonomy.
Voilà une situation bien compliquée et délicate, très différente selon les
cas. Je vais esquisser, à travers mon expérience personnelle, le point de vue
du patient et par ailleurs celui de l’analyste. J’ai en effet vécu les deux situations, et je ferai chemin faisant quelques réflexions théorico-cliniques. Mais
d’abord, à tout seigneur, tout honneur, qu’en pense Freud ? Dans son
Analyse
avec fin et analyse sans fin
[1], il se montre très pragmatique. L’analyse est
terminée à deux conditions : « que le patient ne souffre plus de ses symptômes
et qu’il ait surmonté ses inhibitions comme ses angoisses » et « que l’analyste
juge que l’on n’ait pas à craindre la répétition des processus pathologiques
en question ». Il nous dit aussi qu’il a parfois dû reprendre des analyses qu’il
croyait terminées, pour « liquider le transfert » ou parce que des catastrophes
s’étaient produites dans la vie des patients. Il pense aussi qu’il dépend du
destin de chacun que la force puisée dans l’analyse puisse aider le patient
à lutter contre les difficultés rencontrées dans la vie. Il se pourra que l’on ait
besoin de recourir à nouveau à une aide analytique. Les progrès escomptés
par Freud jouent sur le « renforcement du moi » et la modification de la
« force des pulsions. » Freud pense que l’analyse laisse au patient une capacité importante de continuer seul le processus analytique, à condition de ne
pas être débordé par de nouveaux traumatismes. Ce qui est tout à fait exact.
Agnès Bardon a écrit un très joli livre sur les différents moments clefs
de l’analyse
[2]. Elle interviewe plusieurs personnes, notamment sur la fin de
l’analyse. C’est passionnant de voir les différences individuelles : les uns ne
se souviennent plus de leur dernière séance, ils ont l’impression que leur
analyse continue toute seule, les autres ont été très secoués par la séparation,
d’autres encore étaient enchantés de s’arrêter enfin !
Se séparer de son analyste
Par deux fois, j’ai dû affronter la séparation d’avec mes thérapeutes.
J’avais entrepris, dans mes jeunes années, une thérapie de relaxation, type
Schutz-Ajurriaguera, avec une psychanalyste, Mlle de M. C’était tout à fait
passionnant, car ce n’était pas du tout une analyse au rabais, comme cela
se disait parfois à l’époque. C’était un travail sur le corps, entrepris avec
quelqu’un qui pouvait donner des interprétations et faire le lien avec des
ressentis anciens. Ce fut très efficace pour calmer mes angoisses et mes
somatisations. Voilà qu’au bout de deux ans, mon analyste-relaxatrice me
proposa de penser à arrêter nos séances. J’allais beaucoup mieux et j’étais
heureuse que ma thérapeute s’en soit aperçue. Puis, insidieusement s’infiltra
en moi une terrible angoisse : si j’arrête, je ne la verrai plus, jamais je ne
supporterai cela. Nous en avons évidemment longuement parlé, nous avons
pris quelques semaines pour travailler exclusivement « la séparation ». Les
séances se sont arrêtées, je l’ai supporté, mais j’ai gardé au fond de moi le
sentiment que cet arrêt m’avait été imposé. En fait, je n’avais pas entièrement
accepté cette séparation, je n’avais pas complètement « fait mon deuil » de
ces rencontres avec Mlle de M. Mais c’était un sentiment assez flou, car
d’autre part, j’étais heureuse d’avoir fini avec ce traitement assez contraignant par ailleurs; je me sentais tout de même vraiment bien dans ma peau,
avec un nouvel équilibre évident et une impression d’avoir franchi un cap.
Mais, beaucoup plus tard, engagée dans un travail de formation auprès
d’enfants, en psycho-pédagogie, j’ai ressenti que le moment était venu de
répondre à ce besoin qui me taraudait depuis longtemps : faire une analyse.
Après avoir rencontré plusieurs analystes, j’ai choisi la plus jolie ! la plus
intuitive aussi, Mme C.
Au bout de quelques années, je n’avais pas encore terminé mon analyse
et des problèmes psychosomatiques ont resurgi. Il a semblé opportun que
je refasse quelques séances de relaxation, avec Mlle de M. quittée environ
dix ans auparavant. J’y suis retournée, pour les raisons que je viens d’indiquer
et parce que mon analyste trouvait bon que j’aie un autre lieu, très différent
de celui de l’analyse; mais j’y suis allée aussi pour parler de cette « petite
dent » rancunière que je ressentais encore confusément contre elle...
J’ai retrouvé avec joie Mlle de M., égale à elle-même, n’ayant pas pris
un jour. Nous avons repris une relaxation, aussi utile que la première. C’est
excellent de rafraîchir un peu la mémoire du corps, mais cette fois, il a été
convenu entre nous que ce serait moi qui choisirai le moment de l’arrêt. Elle
ne voulait pas que je souffre à nouveau d’une « séparation » qui est en fait
la réactivation dans l’inconscient et dans la réalité consciente, de toutes les
séparations antérieures. Et dieu sait qu’il y en a : de la naissance, séparation
princeps, aux premières séparations d’avec les parents, pour dormir (dès le
tout début de la vie) pour laisser ses parents aller travailler, pour aller à
l’école, pour aller en vacances sans eux etc. sans parler de toutes les autres
séparations : les déménagements, les amis qui s’en vont, les deuils, les
multiples séparations de la vie : les ruptures amoureuses, les enfants qui
partent. Toutes ces séparations font comme un trou dans le cœur. Elles nous
amputent et nous devons reconstruire un nouvel équilibre intérieur en
essayant d’intégrer symboliquement ce dont nous avons été séparés. Mais il
reste toujours une cicatrice, parfois indélébile, parfois aussi un enrichissement à travers la douleur.
Lorsque j’ai pensé que je pouvais « me séparer », de Mlle de M., que
j’étais prête, j’ai eu l’impression d’être une grande fille ! Pourtant, tout en
étant fière et heureuse, j’ai tout de même été un peu angoissée. Je suis allée
voir « Le grand Bleu » en sortant de ma dernière séance. Cela a été une idée
absolument stupide, étant donné que j’ai rarement vu un film aussi oppressant
malgré sa très grande beauté. J’ai résisté victorieusement. J’ai pu faire mon
deuil, intégrer « le bon » de M. en moi et en faire une force intérieure. Il
est vrai que, contrairement à dix ans auparavant, je pouvais en parler en
analyse, avec Mme C. Ce passage de plusieurs mois en relaxation analytique
a d’ailleurs grandement fait évoluer mon analyse. Je me suis toujours rappelé
qu’il est parfois bon de compléter un travail d’un certain type par un autre
très différent et complémentaire, ça ne nuit pas, au contraire.
Plusieurs événements ont fait que nos séances ont dû s’espacer, ce qui
était très bien au stade où nous en étions. On a commencé là aussi à parler
« séparation. » Nous sentions bien que le transfert se résolvait harmonieusement, je projetais beaucoup moins sur elle des éléments du passé, nous
parlions du présent, de l’avenir, de ma pratique d’analyste d’enfants, du
passage à l’analyse d’adultes que je redoutais un peu. (En fait, cela s’est fait
tout seul petit à petit, à cause du besoin absolu de soutenir les parents dans
leurs difficultés). Nous avons beaucoup espacé les séances.
Puis un coup de tonnerre épouvantable s’est produit : le mari de mon
analyste, M. C. est mort en une minute, du cœur. C’était un homme
merveilleux auprès de qui j’avais fait une longue formation de « Pédagogie
relationnelle du langage ».
[3]
Mon chagrin était très profond, et de plus, j’étais d’un seul coup privée
de mon superviseur pour mes analyses d’enfants, car c’est lui qui jouait ce
rôle avec du génie, depuis plusieurs années.
J’étais liée à chacun des deux membres du couple de façon absolument
différente. Ils avaient su garder leur spécificité par rapport à moi de façon
remarquable. Mais tout d’un coup, voilà que tout se mélangeait : j’avais
absolument besoin de parler de ce manque et il n’était pas question d’en
parler à celle qui en souffrait tellement, c’était du moins ma conviction. Nous
avons donc arrêté de manière abrupte, du jour au lendemain. Toutefois mon
analyste m’a promis que nous nous reverrions plus tard, pour faire les séances
d’adieu qui ne pouvaient se faire à ce moment. Comme nous n’étions pas
loin de la fin, j’ai pu le digérer, mais j’avais tant de chagrin pour elle, de
plus, je suppose que je souffrais inconsciemment de la « séparation » brutale
d’avec mon couple parental « symbolique ».
Avec Françoise Dolto, amie du couple C. nous avons préparé une
cérémonie religieuse qui nous a tous beaucoup aidés, y compris les analysants de Claude C. et surtout celui qui travaillait avec lui lorsqu’il est mort...
Cette référence au surnaturel a comblé certains des manques les plus
pénibles. Les rituels sont une étape importante dans le travail de deuil.
Un an après, nous avons fait trois séances de fin qui m’ont permis de
rester dans la mouvance analytique (puisque j’exerçais déjà) mais en étant
« séparée » de ma « mère analyste », tout en l’intériorisant. Ça n’a d’ailleurs
pas été une rupture brutale puisque j’ai poursuivi au rythme d’une séance
ou deux par an, pendant quelques années.
Je crois qu’il ne faut jamais « arrêter » pour toujours, mais rester disponible aussi longtemps qu’il faudra, contrairement à l’époque héroïque
pendant laquelle je ne sais pourquoi, certains disciples de Freud, jugeaient
qu’une analyse était « ratée » si l’on n’avait pas tout résolu. (Ce que Freud,
lui, jugeait impossible, voir ibid.)
D’autres, au contraire, faisaient plusieurs « tranches » d’analyse, parfois
fort longues. On pense à Winnicott
[4] qui a fait deux longues analyses qui ont
dû être bien faites à en juger par le génie de ce Giraudoux de la psychanalyse... Il a proposé une vision très personnelle de la relation analytique :
il assimile le lien entre l’analyste et son analysant à celui de la mère et de
son petit enfant. L’analyste et la mère doivent être « good enough » (à peu
près bons, surtout pas parfaits). De plus, l’enfant doit pouvoir « attaquer »
sa mère et qu’elle reste vivante, de même le patient doit pouvoir « attaquer »
son analyste et qu’il ne soit pas entamé, qu’il continue d’exister et d’être
accessible.
Se séparer de son analysant
C’est difficile aussi, mais d’une autre façon. Deux problèmes sont en jeu :
d’une part, l’état du patient et son transfert et d’autre part, notre contre-transfert.
Parfois le patient désire arrêter le traitement trop tôt, à notre avis. Il
invoque des raisons financières, à prendre en considération (car les analystes
non médecins ne sont pas remboursés) ou ses symptômes ont disparu, mais
il semble que ce soit encore précaire. Ou bien encore, il se trouve devant des
problèmes si douloureux qu’il ne veut pas les aborder. C’est à nous de
mesurer le danger d’arrêter ou de poursuivre les séances. C’est loin d’être
facile car notre perspicacité n’est pas infaillible. Un contre-transfert puissant
peut nous aveugler : nous supportons mal de quitter notre patient car nous
sommes persuadés qu’il ne supportera pas de nous quitter déjà; nous sommes
habitués aux ronrons des séances, nous nous sentons le garant de sa santé
mentale. Du temps va être nécessaire pour éclaircir le problème. De toute
façon, il faut toujours accepter, et le dire au patient, d’être à nouveau disponible plus tard, si nous sommes en désaccord avec une séparation trop rapide.
Nous ne sommes pas des dieux, et le sentiment intérieur des patients
est important. Toutefois, il m’est arrivé de déconseiller l’arrêt à certains
patients car j’étais sûre qu’ils butaient devant un obstacle. Il fallait trouver
les bons arguments... Il m’est arrivé aussi le contraire : penser que l’analyse
était finie et voir ma patiente s’opposer farouchement à l’arrêt. Elle avait
naturellement raison. Tout un pan de son histoire tout à fait refoulé a rejailli
pendant de nombreux mois; sans son pressentiment puissant, je n’y aurais
vu que du feu. Cette analyse se prolonge encore, à raison d’une fois par mois,
ce qui est le rythme qui lui convient pour finir d’élaborer ce qu’elle souhaite.
En général, je ne suis pas triste de me séparer des analysants dont je sens
qu’ils ont fait un chemin suffisant. J’en suis heureuse, je les sens libres et
moi aussi. Quelquefois j’ai tout de même un petit pincement au cœur de
me séparer d’eux s’ils me sont particulièrement agréables ! De rares fois, ils
sont rentrés dans le cercle de mes relations.
Dans tous les cas pour que cette séparation soit possible pour eux et pour
moi, je réfléchis beaucoup à leur parcours et à ce qui m’attache encore à eux.
Est-ce un signe qu’il ne faut pas arrêter, en vertu de l’adage que souvent « le
contre-transfert » est un symptôme du patient et nous renseigne sur lui ? Est-ce moi qui m’accroche pour des raisons personnelles, ce patient m’est-il
nécessaire, pourquoi ? Que comble-t-il en moi ? Est-ce comme l’angoisse de
voir ses enfants partir ?
Il y a un autre cas de figure, c’est celui du patient que je n’arrive pas à
« finir » d’aider, lorsque je sens qu’il faut une tierce personne. Même si je
me sens un peu « dénarcissisée », ce que je vais essayer d’analyser pour moi-même, j’indique le plus vite possible une collègue à voir, et ça me
tranquillise. C’est d’ailleurs fréquent que deux analystes soient nécessaires.
Lorsque certains patients s’accrochent à moi d’une façon que je trouve
pesante, j’essaie d’analyser ce qui peut venir de moi et ce qui peut venir
d’eux. En général, je suis très patiente, car je me rappelle mes propres difficultés de séparation.
Dans ces moments de séparation, se font jour toutes sortes de sentiments
chez le patient (mais parfois aussi dans une moindre mesure chez l’analyste) :
de l’agressivité, « elle ne veut plus de moi, elle se fiche pas mal de ce que
je ressens »; de la panique, de l’angoisse « jamais je ne supporterai de la
quitter, je ne pourrai pas vivre abandonnée ainsi, que fera mon analyste sans
moi » ? (Il m’arrive d’avoir à déculpabiliser mes patients de me quitter). Il est
capital de parler de tous ces sentiments qui refont surface avec violence,
rappelant les épreuves de séparation déjà subies dont j’ai parlé au début.
Mais, en même temps, il y a aussi de grands moments de fierté, de joie,
« je suis libre, j’ai réussi, je vais vivre ma vie ». Il n’est pas interdit à l’analyste de dire aussi ce qu’elle ressent, cela peut être très utile au patient.
Pour conclure, je dirais que tous les moments clefs de l’analyse sont difficiles y compris la fin. (C’est plus facile dans une thérapie de soutien où le
lien transférentiel est beaucoup moins puissant). Le plus souvent, la
séparation demande un effort aux deux protagonistes, mais elle est bénéfique.
Cela me rappelle ma première analyste-relaxatrice à qui j’avais demandé
comment elle ferait après mon départ, si elle ne serait pas trop triste (ce
qui me culpabilisait) elle m’avait dit : « Mais non j’aurai élevé un enfant,
et vous, vous serez libre et autonome ».
On peut à la fois souffrir d’une séparation et en être heureux. On a conquis
une indépendance intérieure suffisante pour tracer son chemin de vie.
[1]
Freud S., in
Résultats, Idées, Problèmes, II. P.U.F, 1985.
[2]
Bardon A. (2001)
Ma psychanalyse est terminée. Bayard.
[3]
Chassagny C., « P.R L », P.U.F, 1977.
[4]
Winnicott W.D. (1969)
De la Pédiatrie à la Psychanalyse. Payot.
Winnicott W.D. (1971)
L’Enfant et sa Famille. Payot.