2002
Imaginaire & Inconscient
Apport de Mélanie Klein à la compréhension du processus de séparation
Louisette Andjelkovic
Médecin psychothérapeute Membre associé du GIREP 23 rue Dunois 75013 Paris
Après avoir évoqué quelques éléments biographiques qui éclairent l'œuvre de Mélanie Klein, l'auteur rappelle
des concepts clés dans son approche des enfants. Elle nous
montre à l'aide d'expérience clinique la pertinence, la permanence et l'actualité de Mélanie Klein.Mots-clés :
Bon, mauvais sein, Objets internes et externes, Amour, haine, frustration, Position paranoïde, Position dépressive, Clivage, Culpabilité.
After the evocation of some enlightening biographical elements in Melanie Klein's work, the author introduces
us back to her main concepts in children approach. Based on
her own clinical experiences, she demonstrates how pertinent,
permanent and actual Melanie Klein is.Keywords :
Good, bad breast, Internal and external objects, Love, hate, frustration, Paranoid position, Depressive position, Splitting, Guilt.
Pierre dit : « Dès que je me mets au travail, je dévie car je ressens la
frustration du non-regard de ma mère, jamais satisfaite », et qu’il ne pourra
surtout pas satisfaire car alors, il se séparera d’elle et cette mise à distance
sera trop cruelle.
1. Éléments biographiques et influences psychanalytiques
chez Mélanie Klein
La biographie de Mélanie Klein nous révèle, sans surprise, que l’enfance de cette découvreuse de « l’objet-mère » et du matricide fut dominée par
la figure imposante de sa propre mère, Libussa Deutsch, comme l’écrit Julia
Kristeva dans Le génie féminin p. 29.
Son trajet personnel, les deuils, les ruptures et les rencontres de sa vie
nous permettront de mieux comprendre l’histoire de ses découvertes en
rapport avec le lien, le clivage et l’objet.
Mélanie naît en 1882, la dernière d’une fratrie de quatre enfants, d’un
couple mal assorti du fait de la différence d’âge et de culture. La mère de
Mélanie est d’une famille de rabbins de Slovaquie, érudits et tolérants, riches
et cultivés. Son frère Hermann fréquente une école jésuite. Le père de
Mélanie, Moriz Reizes, a 24 ans de plus que sa femme Libussa Deutsch, il
est juif polonais, médecin, mais qui gagnait probablement médiocrement
sa vie puisque Libussa dut tenir un commerce de plantes et de reptiles –
(quelle relation avec les « mauvais objets » péniens et anaux de Mélanie
Klein ?). L’image paternelle ne semble pas avoir été favorisée dans son
enfance par un père terne trop âgé, préférant sa sœur Sidonie, et plus tard
atteint d’une maladie d’Alzheimer. Il mourut en 1900 quand Mélanie Klein
avait 18 ans.
Quand Mélanie a 4 ans, sa sœur Sidonie meurt d’une tuberculose. Mélanie
écrit : « Je me rappelle avoir eu le sentiment que ma mère avait d’autant plus
besoin de moi maintenant que Sidonie n’était plus là, et il est probable qu’une
partie de mon problème provint de ce que je dus remplacer ma sœur. »
Mélanie entretient avec son frère Emmanuel une relation que l’on qualifierait maintenant d’incestuelle. Mais il est atteint d’une maladie cardiaque,
se sait condamné, commence des études de médecine, puis fait de études
de lettres et meurt en 1902 quand Mélanie a 20 ans.
À 21 ans, un an après le décès de son frère Emmanuel, Mélanie se marie
avec l’ami de celui-ci, Arthur Steven Klein qu’elle connaît depuis trois ans.
Arthur est chimiste, a été élevé par les jésuites comme l’oncle de Mélanie.
De cette union naissent trois enfants Melitta, Hans et Erich. Mais Mélanie
fut une mère dépressive et une épouse insatisfaite. Les difficultés que rencontreront ses enfants conduiront Mélanie Klein plus tard à les prendre en
analyse, comme cela se faisait beaucoup à l’époque. Cela n’avait rien
d’exceptionnel et commençait à peine à être contesté.
Sa mère Libussa fut une mère possessive et intrusive, elle n’hésite pas
à s’installer dans le couple et à s’immiscer dans celui-ci en essayant d’écarter
sa fille Mélanie de son mari. Et cela jusqu’à la mort de Libussa en 1914
quand Mélanie eut 32 ans. Le couple finira par divorcer en 1932 quand
Mélanie eut 41 ans et commença sa carrière psychanalytique. Entre-temps,
en 1912, à 30 ans, dépressive, elle commença une analyse avec Ferenczi,
très à l’écoute des états archaïques et régressifs.
Mélanie Klein lui emprunta les notions de « stade d’introjection » qui
serait celui de « l’omnipotence infantile » et le « stade de la projection » qui
serait celui de la réalité. Elle enrichira considérablement ces concepts.
Ferenczi lui fit prendre conscience de ses réelles aptitudes à la compréhension
des enfants et à leur thérapie par le jeu qui est la voie royale d’accès à
l’inconscient. Mais Ferenczi meurt en 1919.
À 38 ans, elle poursuivra son analyse avec Karl Abraham qui s’intéresse aux stades prégénitaux et la théorie sur la pulsion de mort. Mélanie
Klein situe la pulsion de mort chez le bébé en rapport avec la peur d’être
annihilé. Cette pulsion est plus psychologique que biologique et se manifeste dans la relation à l’objet, en particulier avec l’objet-mère que l’on
retrouve dans l’analyse, l’analyste jouant le rôle d’objet primaire. Les
analystes apprennent beaucoup de leurs enfants. La relation de Mélanie
avec sa fille Melitta fut difficile. Melitta naquit fille d’une jeune mère
dépressive, peu après le décès d’Emmanuel, le frère aimé de Mélanie. Elle
fut surtout élevée par sa grand-mère Libussa, morte en 1914, quand Melitta
avait 10 ans. Plus tard Mélanie Klein publiera le cas de la petite Lisa
(qui serait celui de sa propre fille Melitta). Melitta aurait été une enfant
sous-douée inapte aux mathématiques, confondant les lettres avec des
problèmes au niveau de la lettre a. Melitta/Lisa associe l’image du a à
l’image de son père qui s’appelait Arthur. En 1921, dans Le développement
de l’enfant, Mélanie Klein écrit qu’elle pense que : « le a était peut-être, après
tout, un peu trop sérieux et digne, et qu’il devrait avoir quelque chose au
moins du bondissant i. Le a était le père châtré mais cependant invaincu,
le i était le pénis. »
Pouvons-nous y voir après Edward Glover, une tentative de réhabilitation
du père « châtré mais cependant invaincu » face à une mère dominante.
Melitta Klein est issue d’une saga transgénérationnelle où les constellations
matriarcales se succédaient. Cependant, quand Mélanie Klein s’installera en
1920 à Berlin, auprès de Karl Abraham, son analyste, elle laissera Melitta
adolescente. Dans ses années londoniennes, elle rompit avec sa fille.
Ambivalence maternelle ou bien sa fille aurait-elle alors mis en acte le
concept maternel de « matricide » ?
À 40 ans, Mélanie Klein devient membre de la société psychanalytique
de Berlin.
En 1925, Karl Abraham meurt, et Mélanie est accueillie par Ernest Jones
où elle finira par s’installer.
Elle s’imposera comme analyste d’enfants, avec sa technique par le jeu
et ses théories sur le tout premier œdipe, encore appelé proto-œdipe. Son
influence sera désormais dominante sur le groupe anglais, psychanalytique.
Mélanie Klein s’éteindra à Londres en 1960 à l’âge de 78 ans.
2. Quelques rappels sur la séparation selon Mélanie Klein
À propos du moi archaïque, Mélanie Klein écrit que l’enfant désire la
mère : « sein clivé en bon et mauvais sein, d’où séparation de l’amour et de
la haine, processus participant à la construction du moi et du surmoi. » Mais
ce moi aspire à une satisfaction immédiate, infinie, il le désire tellement
qu’il va se heurter à la frustration.
Le sein et le lait, qui au début satisfont à la fois l’instinct de conservation
et le désir sexuel, viennent à représenter dans l’esprit de l’enfant l’amour, le
plaisir et la sécurité.
Dans quelle mesure le bébé est-il capable psychologiquement de
remplacer cette première nourriture par d’autres ? Mélanie Klein va nous
instruire du long chemin, obligé, de la fusion première à la séparation nécessaire, acceptée.
La force et la profondeur de ce premier attachement à la mère, et
l’intensité avec laquelle cet attachement persiste dans l’inconscient de
l’adulte expliquent que plus tard, certaines personnes puissent avoir recours
à un travail analytique pour acquérir graduellement une autonomie. Dès la
toute première relation de l’enfant au sein maternel, un élément de frustration
est nécessairement introduit car si heureuse qu’elle soit, elle ne peut
remplacer intégralement l’unité prénatale avec la mère.
Selon Mélanie Klein, le célèbre sein n’est jamais tout seul. Le pénis lui
est toujours fantasmatiquement associé. C’est ce que Mélanie Klein appelle
le couple combiné. La rivalité entre le père et la mère surgit précocement
dans le proto-œdipe.
Quand la première relation exclusive à la mère est perturbée trop tôt, la
rivalité apparaît prématurément. Les fantasmes du pénis à l’intérieur de la
mère transforment le père en un intrus hostile, ce qui aura une incidence
sur toutes les relations ultérieures de l’enfant.
Pour Mélanie Klein, le bébé établit dès sa naissance une relation d’objet
qui sera comprise par l’analyste essentiellement au niveau fantasmatique.
Cet objet interne est construit par le fantasme d’omnipotence de l’enfant sur
la mère. Les relations d’objet sont au centre de la vie émotionnelle. La
relation d’objet est le mode de relation d’un être avec son monde.
L’intensité du désir frustré est l’angoisse : angoisse pour la vie de l’objet.
Toute situation d’angoisse, tout processus mental implique des objets internes
et externes, avec peur de perdre la mère. Ces sentiments alimentent les différentes phases de la position schizo-paranoïde et dépressive.
La position paranoïde est dominée par les pulsions destructrices et les
angoisses persécutrices.
La position dépressive marque la baisse des pulsions et des fantasmes
sadiques.
Selon Mélanie Klein, c’est une « période d’ambivalence car ce n’est pas
la violence de l’incontrôlable haine du sujet qui met l’objet en péril. C’est
aussi la violence de son amour car à ce stade le fait d’aimer un objet et de
le dévorer sont inséparables. »
L’épreuve dépressive proviendrait du sentiment d’avoir perdu le bon
objet par sa propre capacité de destruction. Ce qui entraîne la culpabilité,
support archaïque de toutes les culpabilités. Cette période est une étape
importante dans la construction du moi « où l’enfant opère une synthèse
des divers aspects de l’objet et de ses sentiments envers l’objet », Winnicott.
Amour et haine se rapprochent dans son esprit et l’angoisse qu’il en ressent
relève de la crainte du mal qu’il pourrait causer tant à l’objet intérieur qu’extérieur.
Le culte de la mère s’inverse chez Mélanie Klein en matricide fantasmatique. C’est la perte de la mère qui revient pour l’imaginaire à une mort
de la mère. À partir de là s’organise la capacité symbolique du sujet : « Il
faut se déprendre de la mère pour penser », « Se séparer de la mère devient
la condition « sine qua non » pour accéder au symbole ». (Julia Kristeva,
Mélanie Klein, p. 212)
Du clivage
Le quasi-objet qu’est le sein est une construction au-dedans, le sein est
un quasi-objet divisé, donc clivé en bon et mauvais. Ce clivage est au service
du moi car il protège l’objet dont une partie au moins se trouve acceptée,
la partie mauvaise exclue. Le clivage introduit aussi la limite entre le dedans
et le dehors.
« Bien que ce clivage interne et externe soit de nature fantasmatique,
l’enfant ne le ressent pas moins comme tout à fait réel, de sorte que ses sentiments, ses objets, comme ultérieurement ses pensées sont coupés les uns des
autres. »
Le bon sein devient le noyau du moi et garantit sa solidité. L’idéalisation
du sein pousse à l’exagération de ses bonnes qualités pour faire barrage à
la crainte du mauvais sein persécuteur.
3. Lecture Kleinienne de Rêves éveillés
Premier exemple
Marie est née dans une famille qui fonctionne autour des secrets dont le
plus douloureux est celui autour de sa date de naissance. La mère est
intrusive, tyrannique, privilégiant les deux frères. Marie s’est toujours sentie
responsable de la cohésion du couple parental. Les conditions de son enfance
ont renforcé le lien archaïque à la mère. Cette mère, objet persécuteur dont
elle ne peut se séparer en dépit de la naissance de ses cinq enfants.
En rêve éveillé, nous explorons la relation à la mère. Je propose à Marie
trois fléchettes, et dans son rêve éveillé, elle voit sa fléchette devenir une
énorme torpille qui transperce son cœur et va ailleurs. Dans un deuxième
temps, les trois fléchettes se retrouvent, tournent autour de la mère,
reviennent vers elle et l’embrochent. « Je m’écroule par terre, me recroqueville sur moi-même et me mets à pleurer. La flèche me fait mal, corps
étranger que je voudrais enlever. »
Nous voyons à travers ce rêve éveillé combien son agressivité à l’égard
de sa mère se retourne contre elle et la détruit. Grâce au travail thérapeutique, Marie a pu mettre sa mère à distance et se libérer de son agressivité
culpabilisante. L’énergie stérile investie dans cette hostilité archaïque a pu
être investie et sublimée dans des études de médiatrice familiale.
Deuxième exemple
Marcel, la cinquantaine, ne travaille plus depuis des années. Il n’a rien
construit sur le plan affectif. Deuxième fils d’un couple qui s’est retrouvé
difficilement après les cinq années de captivité du mari, ce fut un enfant mal
accepté et plus tard mal reconnu dans ses goûts et ses aptitudes artistiques
(le vilain petit canard).
En rêve éveillé, nous voyons combien il reste lié à sa mère archaïque.
Il raconte : « Je vois une énorme femme comme une baleine. Je pose un baiser
mais je suis chassé comme une mouche. Elle a 30 à 40 mètres de haut.
Je pisse et je chie à ses pieds et je m’en vais, mais comme la route est très
large, elle me rattrape juste en étendant le bras tant elle est grande.
Je m’éloigne et elle me ramène, et il y a pugilat. Je ne sais dans quelle
direction partir, alors je prends toujours la même. Marcel figure ainsi sa
mère comme possessive et tentaculaire – bon et mauvais sein. Son agressivité (pugilat) est incapable d’instaurer le clivage et il reste prisonnier et
apragmatique dans la vie. Il tire cependant une certaine jouissance de cette
relation archaïque et ambiguë à la mère. L’inadéquation de la présence du
père auprès de lui ne lui a pas permis une triangulation qui aurait pu
l’« autonomiser ».
Troisième exemple
Noémie est en cours de séparation, sinon de divorce. Elle a quitté son
mari avec qui elle a entretenu des relations plus fraternelles que maritales.
Les relations sexuelles sont impossibles en raison de son vaginisme. L’accueil
d’un enfant est inenvisageable. Ses troubles sont apparus au décès de sa
mère, morte d’un cancer génital généralisé.
En thérapie, Noémie apporte un rêve qui évoque les parents combinés de
Mélanie Klein : « Dans un marigot, rempli d’eau sale et nauséabonde s’agitent
des monstres marins, laids et agressifs ». À la suite de ce rêve, le thérapeute demande si la patiente a tenu pour responsable son père de la mort
de sa mère. La patiente répond par l’affirmative et évoque les grandes difficultés conjugales de ses parents et le peu d’estime que sa mère entretenait
pour les hommes.
À la suite de ce rêve qui fut un rêve charnière, cette patiente sort progressivement de sa période dépressive pour entrer dans une période d’agressivité.
Le vaginisme alterne avec des troubles digestifs et cystiques qui signent
l’expression somatique de l’agressivité.
L’histoire personnelle de Noémie a renforcé l’image archaïque des
parents « combinés » dans un coït sadique. C’est à partir de ce rêve que
Noémie pourra progressivement séparer l’image de son père et celle de
sa mère et accéder à une vie sexuelle plus épanouie où un désir d’enfant
prend sa place.
À ce propos André Green écrit : « La deuxième naissance est la perte qui
permet au moi de naître. C’est-à-dire d’accéder au statut de moi réalité
assurant la distinction d’avec l’objet. Les facteurs causes des névroses ne
sont que des anachronismes c’est-à-dire des réactions au danger relevant
d’une attitude infantile persistant sans raison valable à l’âge adulte par le
jeu de la fixation et du refoulement de l’imaginaire de la séparation ».
Nous pouvons conclure avec Mélanie Klein : « Si le moi est capable de
réparer l’objet perdu, il peut alors s’engager dans une œuvre créatrice qui
contient la douleur et le travail de deuil au bénéfice de l’engendrement du
symbole. Je crois que cet objet, assimilé, devient un symbole à l’intérieur
du moi. »
·
GREEN A., Narcissisme dévié, Narcissisme de mort. Éditions de Minuit, collection
Critique.
·
KLEIN M. (1968) Envie et gratitude. éd. Gallimard.
·
RIVIÈRE J., KLEIN M. (1968) L’amour et la haine. Bibliothèque Payot.
·
KRISTEVA J. (2000) Le génie féminin, Tome II – Mélanie Klein. Ed. Fayard.
·
WINNICOTT D.W., Conversations ordinaires. Ed. Gallimard.