2002
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Monique Aumage
La séparation n’est pas un concept psychanalytique. Cependant, elle est
au cœur de tous les discours analytiques et de la vie. Le dénominateur
commun de la séparation est la crise identitaire. Qui est-on ? Que devient-on sans l’autre, sans les autres ? Il y a douleur, perte de soi, tous les voiles
successifs du deuil, puis réparation, et pourquoi pas naissance et renaissance.
Dans ce numéro, la séparation est envisagée de différents points de vue
à savoir celui des parents, celui des enfants, celui des thérapeutes, des socio-logues ainsi que dans la création musicale et picturale.
Nicole Fabre, dans un très beau texte évoque la séparation irréversible,
le « jamais plus », le départ des enfants, cette deuxième naissance qui est
aussi « une blessure à travers le corps », malgré les rationalisations, mais
« laisser aller l’enfant qui va ».
Julio Villagra nous entraîne dans le drame d’un enfant dont les parents
divorcent. Comment, pour lui, accepter la séparation des deux êtres qu’il
aime le plus au monde ? L’évolution de ses dessins témoigne de l’immense
crise identitaire que vit cet enfant, à travers la déstructuration, le désarroi,
l’affirmation de son identité biologique et l’acceptation progressive d’une
nouvelle constellation familiale protectrice.
Jean-Jacques Beugniez nous fait percevoir le difficile défi thérapeutique
qu’est celui de la médiation familiale. Celle-ci est la thérapie du divorce qui
est à la fois solution et problème. Séparer conjugalité et parentalité relève
de l’imaginaire juridique. Le conflit conjugal se joue à travers le parental.
Mais quoi qu’il en soit du parental, c’est l’enfant qui fonde la famille.
Hélène Brunschwig nous offre le témoignage des difficultés réciproques
que vivent thérapeutes et analysants dans la séparation de fin d’analyse.
À ce moment se réactivent les blessures de bien d’autres séparations.
À l’inquiétude qu’avait une analysante d’abandonner son analyste, celle-ci
répond : « Mais non, j’aurai élevé un enfant et vous, vous serez libre
et autonome ».
Louisette Andjelkovic nous montre comment les nombreux deuils et
ruptures dans la vie de Mélanie Klein et ses analyses avec Ferenczi et Karl
Abraham ont préparé celle-ci à son œuvre. Mélanie Klein met l’accent sur
la séparation et le clivage (bon sein – mauvais sein, bon objet – mauvais
objet). À l’aide d’exemples Louisette Andjelkovic vérifie la pertinence et la
permanence des concepts kleiniens dans la lecture de rêves éveillés.
Monique Aumage présente un cas de stérilité par une cure analytique
de rêve éveillé. Elle montre comment les lois humaines de transmission de
la vie dans la succession des générations exigent la séparation : « tu quitteras
ton père et ta mère ».
Dans « Un monde où l’on ne se sépare jamais », texte extrait de l’ouvrage
Contes cruels de la mondialisation, Kathleen Kelley-Lainé montre l’inhumanité et la perversité des nouveaux modes de communication imposés
par la séparation et l’exil. La distance fige la relation des enfants à leur mère
à celle de mère-bébé. « Les enfants d’Anita grandissent loin d’elle, sans son
regard, et ils restent enfermés avec elle dans un amour narcissique. C’est
elle qui donne, ils reçoivent : ils sont incapables de se soucier d’elle ».
Stéphane de Gérando nous raconte une étape de son cheminement dans
sa création musicale. Il lui a fallu se séparer de certaines expressions de
ses propres émotions et d’un contexte culturel, pour favoriser l’émergence
de brèches émotionnelles imprévisibles et se surprendre ailleurs, en lui-même
par sa création.
Lydie Pearl nous introduit dans l’univers pictural de Dali qui dans ses
toiles « joue le délire sans être pris par lui ». Il peint la séparation : les images
doubles, l’ambivalence, la fusion, l’amour cannibale, la mort, les deuils, et
enfin c’est le Dali chrétien et mystique et la communication avec le cosmos.
Une œuvre picturale naît d’une douloureuse séparation de la mère.
Ainsi vont : passion, mort et résurrection.
Malgré le renouveau qui naît de toute séparation, certains, avec le poète,
préféreront dire :
« Oh temps, suspends ton vol ! »