2002
Imaginaire & Inconscient
Se séparer pour enfanter.
Un cas de stérilité, approche analytique par le rêve éveillé
Monique Aumage
Psychiatre – Psychanalyste Membre titulaire du GIREP11 avenue du Poitou 92330 Sceaux
Dans la cure d’une patiente craignant une stérilité
par aménorrhée, l’approche analytique par le rêve éveillé
permet un réaménagement du narcissisme paradoxal. Le
narcissisme paradoxal nomme une dualité qui s’inscrit dans le
biologique entre pulsion de vie et pulsion de mort. Un travail
au niveau de l’archaïque et au niveau œdipien a permis d’élaborer tout un travail de deuil et de rupture, lui-même vecteur
du processus de symbolisation qui a permis de remplacer un
mort par un vivant.Mots-clés :
Un cas de stérilité, Dualité biologique, Pulsion de vie et pulsion de mort, Eros/Thanatos, Réexpérimentation de vécus binaires, opposés, rythmiques, paradoxaux, Travail de deuil et de séparation, Processus de symbolisation.
Within the treatment of a patient fearing amenarrhea sterility, the awakened dream approach allows for the
restructuring of the paradoxical narcissism. The paradoxical
narcissism speaks for a duality that lies in the biological, between life and death drives. A work with the archaic and oedipal layers allowed for the elaboration of mourning and separation which in turn lead to a symbolization and the consequent exchanging places of a dead person with a living person.Keywords :
A sterility case, Biological duality, Life and death drives, Eros/Thanatos, Re-experimentation of binary, opposed, rhythmical, paradoxical living experiences, Mourning and separation work, Symbolization process.
La séparation est au cœur de tout processus de vie. Le rêve éveillé est
une modalité particulière de l’analyse classique. Par l’appel aux images, il
interpelle le patient au niveau des vécus anciens et récents où sévit l’angoisse
d’abandon et de séparation. La cure, ici exposée, se propose d’illustrer
comment ces éprouvés catastrophiques peuvent se transformer.
I – Les repères dans la cure
Comme dans toute cure de patients psychosomatiques, une attention particulière est donnée au génogramme, à la chronologie des événements, aux
signifiants nominaux et dataux. Pour la clarté de l’exposé, c’est par là, aussi,
que je commencerai :
Quand elle vient me voir pour la première fois, Renée est une jeune
femme de 26 ans au corps d’adolescente. Elle craint, si elle n’entreprend pas
une psychothérapie, une stérilité car elle présente depuis trois ans une
aménorrhée survenue à la suite du décès de son père, mort d’un cancer de
l’estomac. Renée est donc l’aînée de deux enfants, son frère porte le même
prénom que son père. Son père et sa mère sont issus de familles pauvres
du Massif Central, tous deux se sont retrouvés orphelins de père. Le père
et la mère parlent peu d’eux-mêmes, mais transmettent à leurs enfants le
sentiment que la vie a été injuste à leur égard; aux enfants, fonction leur
est donnée de les venger d’un destin trop rude : Renée fera des études de
droit, puis s’occupera d’enfants.
Dans cette famille, les relations s’établissent surtout sur le mode opératoire : «il n’y a pas de dialogue, dit Renée, que sur le mode de la
consommation, ça ne passe que par cet intermédiaire.» Renée se souvient
d’avoir fouillé dans les armoires de ses parents pour découvrir quelque chose
des individus qu’ils auraient pu être.
De séparation en séparation
De séance en séance, nous avons pu reconstituer la chronologie des
événements les plus signifiants de la vie de Renée. Ils s’articulent ainsi :
- Renée naît, au cours d’un accouchement long et difficile, par un siège,
avec un torticolis congénital. Première séparation primordiale. Sa mère risque
d’y laisser sa vie et le torticolis ne pourra être opéré que lorsque Renée
aura 8 ans.
- À deux ans, naît un frère.
- À huit ans, le torticolis congénital est opéré avec succès, mais laisse
des séquelles au niveau du schéma corporel, avec des troubles de la latéralité
et au niveau de l’image du corps.
- À dix ans, Renée déménagea avec sa famille, elle change de banlieue,
change d’école, change d’amis. Son père est préoccupé par les emprunts
effectués pour l’achat du nouveau pavillon. Renée éprouve un énorme
changement entre la 7e et la 6e dans sa nouvelle école.
- À douze ans, Renée vit avec bonheur l’arrivée de ses premières règles.
Mais, cette promesse de vie s’accompagne des premiers symptômes de la
maladie mortelle de son père, une voisine qu’elle appelait sa grande sœur
meurt dans un accident le jour de son propre mariage, et sa grand-mère maternelle meurt pendant qu’elle séjournait chez elle en vacances.
- À vingt ans, Renée étouffe au foyer parental, son père est de plus en
plus malade, elle quitte cependant ses parents pour partager un appartement
avec une amie. Elle connaît une première liaison avec un ami qu’elle
rencontre surtout le week-end. Son père est de plus en plus malade, elle rentre
de moins en moins souvent au foyer parental. Elle se sent tiraillée, coupable
d’abandonner son père malade et par décompensation, elle se trouva atteinte
de diabète, son médecin l’aurait maladroitement mis en garde : « les
grossesses sont toujours difficiles chez les diabétiques. »
- Quand Renée a vingt-trois ans, son père meurt, elle rompt avec son ami
qui s’appelait Jean, comme son père, et ses règles disparaissent.
- À vingt-six ans, trois ans après le décès de son père, elle commence
une analyse.
Tous ces faits que rapporte Renée permettent d’expliquer une problématique, mais, ils ne sont que la pointe d’un iceberg. Tous ces faits, ces mots,
ces dates, n’auraient été que lettres mortes enfouies dans un dossier médical,
s’il n’y avait pas eu, pendant la cure, un réaménagement de l’archaïque et
du narcissisme paradoxal où se jouent les pulsions de vie et de mort. Ses
contradictions vitales renforcées par les expériences d’abandon et de
séparation ont été abordées par la réexpérimentation en rêve éveillé de vécus
rythmiques opposés et contrastés.
II – Narcissisme paradoxal, vécu rythmique, lien et séparation
Le narcissisme paradoxal :
Le narcissisme paradoxal rend compte d’une dualité qui s’inscrit dans le
biologique, entre une libido positive et une libido négative destructrice, entre
Eros et Thanatos, entre instinct de vie et instinct de mort. Green parle d’un
pôle narcissique positif et d’un pôle narcissique négatif, Pasche d’un pôle
narcissique et d’un pôle antinarcissique. L’angoisse de l’abandon, de la
séparation et de la mort sont au centre de ces vécus archaïques. La cure se
propose de rétablir un lien entre ces vécus trop opposés.
Il y a pour chaque sujet nécessité d’élargir l’écart entre pôle positif et
négatif, entre Eros et Thanatos. On peut dire que, chez Renée, il y a altération
de cette aptitude.
Les grands événements de la vie de Renée ont fait sans cesse ricochet
sur le paradoxe biologique que tout un chacun porte en soi : vivre et mourir.
En début de cure, il y a chez Renée confusion entre Eros et Thanatos. Les
événements de sa vie ont resserré l’étau entre la fantasmatisation du pôle
positif et du pôle négatif.
Dès la première séance, Renée dit : « Mon père n’est devenu affectueux
que lorsqu’il était malade, très malade même, à la fin de sa vie, il s’est mis
à parler de lui-même. » On peut noter l’amalgame mort-chaleur affective.
Et, Renée enchaîne : « Je n’ai pas d’ovulation, le ventre c’est affectif. » Ses
règles, la possibilité de donner la vie, disparaissent à la mort de son père,
alors que, pour la première fois, il commençait à être affectueux avec sa fille.
Mais cette confusion entre Eros et Thanatos a bien sûr été préparée de longue
date. Renée fait son entrée dans la vie, lors d’un accouchement long et
douloureux, périlleux pour la mère, elle naît handicapée, avec un grave torticolis congénital opérable seulement huit ans plus tard. Les difficultés
rencontrées par Renée dès la naissance furent sans doute nombreuses et se
soldent en outre maintenant par des troubles du schéma corporel, des troubles
de la latéralité et de l’image qu’elle a elle-même de son corps.
Elle naît aussi avec un programme Renée, à elle de renaître, ce peut être
un programme positif mais aussi entendu avec une connotation négative.
N’est-il pas paradoxal de naître pour renaître ? La cure ne percera pas
l’énigme de son prénom, ses parents peu bavards ne lui ont pas transmis le
signifié des personnes disparues qu’elle avait probablement à leur restituer.
On peut faire l’hypothèse qu’il s’agissait pour le père et la mère de leurs
propres pères morts prématurément lorsqu’ils étaient enfants. Renée se devait
de rendre justice de destins injustes infligés à ses parents et elle fit du droit.
Renée se souvient de l’année de ses douze ans et du bonheur de ses
premières règles. Mais, cette période sera marquée par les premiers
symptômes de la maladie de son père, et deux décès : celui d’une voisine
qu’elle aimait particulièrement, morte le jour de son propre mariage dans un
accident de voiture, et de celui de sa grand-mère alors qu’elle était chez elle
en vacances, comme je l’ai déjà signalé.
À vingt ans : départ de la famille, première liaison, espoir de vie, mais
aussi trahison du père, maladie et mort possible du père. Elle décompense
un diabète, elle entend la mise en garde du médecin comme une malédiction
médicale sur sa possibilité d’une descendance.
Trois ans plus tard, le père meurt, les règles disparaissent, l’étau se
resserre encore entre pôle positif et pôle négatif, entre Eros et Thanatos.
Le vécu rythmique dans la cure et le temps cyclique :
Dans l’aménorrhée, il y a atteinte du temps cyclique, du vécu rythmique.
L’investissement du temps cyclique est, chez la femme, d’autant plus grand
qu’il meurt la possibilité d’avoir un enfant dans le sang menstruel à chaque
cycle infertile. Mais, à chaque lune, renaît la possibilité de donner vie. Renée
dans son aménorrhée a perdu la possibilité de faire alterner l’expression
biologique de la vie et de la mort. En rêve éveillé, en expérimentant des
vécus rythmiques opposés et paradoxaux, elle retrouve l’accès au temps
cyclique en réduisant l’écart fantasmatique entre vie et mort.
Geneviève Haag note à propos de ces hypothèses sur la structure du
premier contenant :
« Les structures rythmiques de type oscillatoire, pendulaire, ou tourbillonnaire, semblent être à la fois la forme, l’expression et la représentation de
l’instinct de vie, des pulsions vitales dans leurs racines les plus biologiques.
Du côté de la représentation, notons les traces pendulaires et les rythmes
spiralés qui jaillissent dans la main de l’homme pour les premières traces,
qu’elles soient celles de l’enfant de deux ans ou celles des hommes préhistoriques. Elles sont également une des composantes fondamentales de la
danse. »
La cure de Renée sera marquée par un nombre important de rêves éveillés
ayant pour point de départ la suggestion de vécus sensoriels opposés, contrastés ou alternés, comme des sensations de chaud et de froid, de rond et pointu,
etc. D’ailleurs, Renée avait demandé en début de cure à faire des rêves
éveillés de sensation. Ses descriptions sont toujours tactiles, les formes que
Renée évoque sont agréables ou désagréables au toucher, elles sont chaudes
ou froides. Ces rêves éveillés de sensation vont être des rêves charnières
où se libéreront des angoisses catastrophiques de séparation rapidement
suivies de rêves nocturnes souvent à caractère très oedipien avec émergence
de souvenirs particulièrement signifiants.
Bien des auteurs pensent que la position négative de Thanatos se manifeste par des angoisses terribles de désintégration et de morcellement. C’est
ce que nous retrouverons dans la cure de Renée lorsque nous induisons un
vécu bipolaire. Nous retrouvons jusqu’au malaise des angoisses avec des sensations de repli autistique dans l’impression de froid et de sidération et aussi
des angoisses catastrophiques d’abandon, chute dans le vide et précipitation.
La cure même de Renée a une structure rythmique bien particulière :
Elle est, la première année, en dents de scie, très serrées, c’est un yoyo, une plongée dans l’archaïque, la catastrophe, l’horreur : Thanatos, puis
une percée dans le génital, le retour de souvenirs, puis nouvelle plongée vers
Thanatos, et retour vers Eros, et ainsi de suite. Cette périodicité s’élargit
au fur et à mesure que nous avançons dans la cure.
III – Déroulement de la cure
Première année d’analyse
Ainsi, au 3e mois de la première année d’analyse, dans une descente au
fond de la mer, Renée est tout le temps de la séance sidérée par le froid,
étouffe presque, jusqu’au malaise. La séance suivante, elle me dit : « J’ai
l’impression que mes ovaires bougent. »
Une autre fois, au 8e mois, elle part en rêve éveillé sur des rythmes
musicaux, des rythmes de danse, des balancements de pendules anciennes
et retrouve, dit-elle, les sensations de ses premières règles : « C’était chaud,
c’était doux. La sensation d’écoulement, j’aimais bien, c’était une sorte
d’ambiance, il y avait une complicité avec ma mère. On ne me considérait
pas comme malade mais comme fragilisée, c’était un moment particulier
dans le rythme des jours. » Ensuite, elle se souvient qu’elle allait se laver
les mains dans l’eau froide. Ce rêve éveillé est suivi d’un rêve nocturne à
caractère très oedipien, dans lequel elle se voit avec un bébé dans les bras,
dans l’autre, elle se voit dans un lit avec son père très maigre, comme il était
peu avant son décès, et le sexe en érection. Ce rêve confirme bien sûr le désir
classique et incestueux d’avoir un enfant du père ou, du moins, que tout désir
d’enfant s’origine sans doute dans ce premier désir. Alors, dans le cas de
Renée, à quoi bon peut-être avoir ses règles, désirer un enfant puisque son
père est mort, puisque le partenaire originel, resté l’unique a disparu.
Peu de temps après ces rêves, Renée fait un nouveau rêve éveillé catastrophique sous l’eau, elle dit : « J’ai peur de mourir étouffée, (souvenons-nous
du torticolis congénital), je suis effrayée, j’ai le sentiment de disparaître,
c’est un peu comme un parachute, un espace où je ne suis plus rien...
J’étouffe... le silence m’effraie.... » Peut-être Renée a-t-elle revécu là, dans
la métaphore, certaines angoisses de son propre accouchement. Ce ne sont
là que des hypothèses, à propos de cette séparation primordiale qu’est toute
naissance.
En novembre, nous sommes dans la période anniversaire de la troisième
année de la mort de son père. Dans cette cure où il y a altération du temps
cyclique, il y a une sensibilité bien particulière aux dates et anniversaires.
Donc, en novembre, Renée entame ce que j’appellerais un processus de
nidation sociale, c’est-à-dire, elle se met en quête d’un appartement à acheter,
elle se renseigne sur les prêts, visite des agences, consulte les petites
annonces. Après le rêve éveillé où sont évoqués les opposés chauds et froids,
ses règles reviennent. Elle se fait poser un stérilet. C’est la fin de la première
année d’analyse. Deux mois plus tard, les règles disparaissent à nouveau.
À quoi bon sans doute avoir des règles qui sont promesse de fécondation
si on porte un stérilet. Le corps est parfois d’un cartésianisme déconcertant.
Dans les rêves éveillés de cette première année d’analyse, j’ai été surprise
par la fréquence et l’importance émotionnelle des opposés tactiles chauds et
froids.
Après cette première année d’analyse où les opposés chaud et froid ont
eu beaucoup d’importance, le retour temporaire des règles, Renée évoque
à nouveau le drame du torticolis congénital, et des autres événements dramatiques de sa vie déjà mentionnés.
Deuxième année d’analyse
Pendant la deuxième année d’analyse, peu avant les vacances d’été, après
un rêve nocturne où elle pleure beaucoup avec son père, ses règles réapparaissent malgré le stérilet. Par ailleurs, elle a fait la connaissance d’un ami
et consolide ses relations avec lui. Sa mère est jalouse et se sent abandonnée
par sa fille.
Après les vacances d’été, Renée me demande à nouveau de faire des rêves
éveillés de contraste, elle dit : « Je fonctionne avec des contrastes, je suis
partagée en deux, je passe la moitié de mon temps à Paris et l’autre moitié
en grande banlieue avec mon ami... Je passe d’une humeur à l’autre, dans
l’espace d’un court instant. »
Le torticolis congénital a probablement altéré son schéma corporel, son
image du corps, sa latéralité, sa dextérité, elle se plaint d’être maladroite,
incapable de créer des choses artisanales, de sa difficulté à aménager l’espace,
à décorer un appartement, elle craint son mauvais goût, elle a peur de ne pas
savoir harmoniser les couleurs.
En novembre, aux alentours du 4e anniversaire de la mort de son père,
Renée fait un rêve éveillé sur les opposés tactiles ronds et pointus, ce rêve
déclenche encore des angoisses de séparation, mais lui suggère aussi : le
rond, le ventre d’une femme enceinte, et le visage d’un bébé. Dans un rêve
nocturne, il est question de renaissance : « Je viens, dit-elle, d’accoucher
de moi-même, et je prends conscience que j’ai la possibilité de donner la
vie. » Suivent d’autres rêves éveillés, avec angoisse d’écrasement. Elle
métabolise peut-être, dans la métaphore, quelque chose de son propre accouchement. « Il y a un écran, j’ai peur de ce qui est projeté. Je vois un monstre
horrible, je me cache sous le siège (elle est née par un siège, au cours d’un
long et difficile accouchement) c’est lourd, c’est violent. »
À la fin de la deuxième année d’analyse, elle propose de faire un rêve
éveillé sur la danse, puis dans un rêve nocturne trouve des œufs. Geneviève
Haag pense que la danse est une représentation de l’instinct de vie, quand
aux œufs trouvés en rêve nocturne, sans doute représentent-ils déjà la vie
avec toutes ses promesses. Renée m’avoue : « Je crois que je me donne la
liberté d’avoir des enfants par rapport à la culpabilité de la mort de mon
père. »
Troisième année d’analyse
Pendant la troisième année d’analyse, elle élabore un processus de
rupture. Elle propose comme point de départ de rêve éveillé, des gares, des
aéroports. Mais, invariablement apparaissent des angoisses d’étouffement,
d’égarement, de chute, d’écrasement. Elle espace progressivement le rythme
de ses séances, passe à une séance par semaine et reste souvent silencieuse
pendant une partie des séances, elle se démarque ainsi des principe de l’économie familiale, sa mère, à qui elle se confie parfois, lui dit : « Si tu ne dis
rien, ça ne sert à rien, il faut en avoir pour son argent. »
IV – processus de rupture, travail de deuil
Toute relation de cure est inévitablement partielle. J’ai, dans l’exposé de
cette cure, volontairement insisté sur le réaménagement du narcissisme
paradoxal facilité en rêve éveillé par l’introduction de vécus opposés,
contrastés, paradoxaux ou rythmiques. Ce travail au niveau du rythmique a
permis d’élaborer tout un travail de deuil et de rupture inhérent à toute cure.
Je n’insisterai pas sur les modalités pendant la cure, par lesquelles Renée
dut se libérer de l’amalgame de trois Jean, Jean son père mort, Jean son frère,
et Jean son ami. L’agressivité pendant les rêves éveillés l’y aida. Elle dut
également s’écarter de sa mère, veuve éperdue, qui s’accrochait dramatiquement à sa fille.
Transgresser est un terme qu’employait souvent Renée pendant sa cure.
Ce n’est pas un terme analytique. Pour Renée, transgresser signifiait se
séparer, se transformer.
Comment les choses se sont-elles transformées pendant la cure ? Au début
de la cure, il y a confusion entre vie-mort-chaleur affective. Il y a aménorrhée,
impossibilité de transmettre la vie.
Troisième anniversaire du décès de son père : première année d’analyse,
elle rêve qu’elle est couverte de sang.
Quatrième anniversaire du décès de son père : deuxième année d’analyse,
elle parle d’acheter un appartement et commence un processus de nidation
sociale.
Cinquième anniversaire du décès de son père : troisième année d’analyse,
elle prend réellement conscience du lien entre le fait d’avoir des règles et
la possibilité et le désir d’avoir un enfant.
Sixième anniversaire de la mort de son père : au milieu de la quatrième
année d’analyse, après un rêve éveillé sur la naissance, elle parle de sa propre
renaissance et pense à la fin de son analyse.
Peu après le septième anniversaire de la mort de son père : l’analyse
est finie et je reçois de la part de Renée un faire-part de la naissance de son
fils, né à quelques jours de la date anniversaire du décès du grand-père et du
père de Renée. Cette date a été programmée par l’inconscient avec beaucoup
de précisions, car il faut 41 semaines et demie pour faire un enfant.
Ainsi, un mort s’est transformé en un vivant.
Je crois que pour Renée la transgression se situait là, dans la possibilité
d’accepter la loi d’Eros, la loi de la vie, les lois humaines qui régissent la
transmission de l’espèce et qui exigent de laisser les morts enterrer les morts.
À la lumière de cette cure, je dirais que transgresser, en terme banal et
usuel, c’est échapper, pour un temps, à l’attraction de Thanatos pour choisir
Eros et les lois humaines de transmission de la vie, dans la succession des
générations, et qui exigent la séparation : « tu quitteras ton père et ta mère. »
Dans cette cure, le rêve éveillé au pas cadencé a été un vecteur du
processus de symbolisation, symbolisation qui a permis de remplacer un à
un les nombreux voiles de deuil dont Renée se drapait.
J’associerai sur un cas de stérilité biblique tiré de la protohistoire des
civilisations judéo-chrétiennes et islamiques, avec l’histoire d’Abraham et
de Sarai, sa femme stérile. Sans se placer dans une perspective de foi, la
Bible peut être considérée comme le témoin d’une des profondes expériences
de la pensée humaine en quête de ses racines, de ses finalités et de ses lois
humaines et vitales.
Marie Balmary, dans son livre Le sacrifice interdit a repris les écrits
bibliques les plus anciens et nous explique qu’au début Abraham était marié
à une femme nommée Sarai par son père, ce qui veut dire ma princesse.
Par sa nomination, Sarai appartenait à son père. Elle fut longtemps stérile
jusqu’au jour où Yahvé ordonna à Abraham d’appeler sa femme Sarah c’est-à-dire princesse, princesse tout court sans le possessif. Abraham appela sa
femme Sarah, la délia ainsi de son passé et c’est ainsi qu’elle put, bien que
nonagénaire, enfanter et devenir la mère des nations.
·
FABRE N., MAUREY G. (1985) Le rêve éveillé analytique, éd. Privat.
·
LAUNAY J., LEVINE J., MAUREY G., Le rêve éveillé dirigé et l’inconscient.
Desarts et Malaga éditions.
·
BALMARY M. (1986) Le sacrifice interdit, éd. Grasset.
·
FABRE N. (2002) J’aime pas me séparer, éd. Albin Michel, Collection Questions
de parents.