Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062989
170 pages

p. 67 à 75
doi: en cours

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no 8 2002/4

2002 Imaginaire & Inconscient

Contes cruels de la mondialisation.

Anita ou la vie à distance

Kathleen Kelley-Lainé Psychanalyste109 rue de Vaugirard 75006 Paris Dominique Rousset Journaliste
 
Dans un monde où l’on ne se sépare jamais...
 
 
Quand Anita reçoit par courrier, chez son employeur une cassette vidéo en provenance des Philippines, elle demande à la voir sur le magnétoscope familial. L’habitude est maintenant prise : Anita descend du sixième étage avec son amie et compagne de chambre, parfois aussi une cousine et elles se posent chacune sur un bord de fauteuil, à la fois rieuses et discrètes, pleines d’impatience.
Ce soir-là elles arrivent plus nombreuses, elles se sont changées et légèrement maquillées car, l’occasion est solennelle : Anita a « marié » sa fille Mary trois semaines plus tôt. La cassette est enfin arrivée, les voilà prêtes à leur tour à la fête.
D’abord apparaissent à l’écran quelques images assez confuses, puis celle du chemin de terre encombré d’hibiscus, qui mène chez l’oncle, là où se tient la réception. Le mari, les beaux-parents et les enfants d’Anita habitent à deux pas, explique-t-elle, ils ont pu enfin réparer le toit de leur maison, détruite quatre ans auparavant par le cyclone Lisa. Anita était déjà en France, et cette année-là il avait fallu d’abord payer les semences pour le champ, saccagé lui aussi. L’année suivante le grand-père était tombé malade, on l’avait transporté à l’hôpital de Manille. L’année d’après, la famille avait besoin d’une nouvelle motocyclette – comment sans cela rejoindre le marché, distant de vingt-deux kilomètres ? Le toit avait attendu, rafistolé avec des tôles et les sacs des semences.
Un bref passage sur des pieds chaussés de sandales, sur un visage épanoui salué par un cri – c’est le voisin –, sur un groupe de badauds qui sautent en arrière – trop vite, elles n’ont pas le temps de les reconnaître – puis la caméra se rétablit tant bien que mal et vise à présent le porche de l’entrée. Le visage d’Anita se fige. Face à elle apparaît à présent la silhouette gracile d’un jeune garçon en pantalon bleu roi et chemise impeccable, le buste penché en avant, l’air curieux. « Oh, my God ! ». L’instant d’émotion est déjà passé, elle choisit de rire : « There is my son ! Really ? Oh ! How beautiful ! ». Elles ont toutes des commentaires sur la jeunesse d’Arnel, l’élégance de son allure, la ressemblance avec sa mère.
Anita a quitté les Philippines il y a six ans et elle n’y est pas retournée. Pas encore, pas maintenant... Dans deux ans peut-être ? Ils ont trop besoin de l’argent là-bas. Quand elle est partie, Arnel avait six ans, exactement l’âge de Nicolas, le fils aîné de ses employeurs, et ses deux sœurs treize et quinze ans. L’aîné aujourd’hui fait des études à Manille. Et c’est la cadette qui se marie, avec un garçon de son école.
À Paris, Anita a retrouvé une lointaine cousine et s’est aussitôt fixée dans le même quartier. Son voyage vers l’Europe, longtemps attendu, lui a coûté beaucoup d’argent et d’angoisse, des alertes nombreuses et des déchirements d’une grande violence. Elle n’a pas de papier, le visa de tourisme délivré par le consulat de Manille a expiré depuis longtemps, tout retour provisoire aux Philippines est donc impossible. Après quelques semaines, il faudrait repartir, refaire l’épuisant parcours de la clandestinité jusqu’à la chambre du sixième étage.
Alors elle reste, elles restent toutes, sans vouloir fixer de terme à leur séjour, même lorsqu’elles sont venues pour quelques mois seulement. Presque toutes sont mariées et mères de famille. Lina a laissé son bébé de cinq mois et s’occupe avec tendresse d’une petite fille née quelques semaines avant la sienne. Elle la garde dans la journée jusqu’au retour des parents le soir, elle était avec elle pour ses premiers pas, elles ont appris à parler le français ensemble, dit-elle aujourd’hui en riant. Du moins fait-elle profiter son enfant des colis de vêtements devenus trop petits pour la fillette et de jouets.
Paris, pour Anita et ses amies, est une ville étroite et familière, close sur un quartier, le leur où elles circulent ensemble, dont elles connaissent la plupart des immeubles, où chacun est habitué à les croiser, ombres furtives et souriantes, auxquelles on parle peu. Mais on apprécie leurs services et le réseau quasi illimité dont elles disposent pour toutes sortes d’activités. Leurs frères ou des cousins les rejoignent parfois pour des séjours plus courts, toujours disposés à repeindre un appartement, à déménager le mobilier, à retaper une maison de campagne où ils seront conduits pour la durée des travaux; toute occasion est saisie et les affaires sont vite conclues. Ils viennent comme en visite, en provenance d’autres villes d’Europe ou des Philippines. Certains repartent après quelques semaines avec un joli pécule, d’autres moins chanceux ne quittent guère les chambres, car les hommes, de l’avis général, sont plus exposés aux contrôles s’ils s’aventurent dans le métro ou, le soir, dans les quartiers plus populaires.
Le temps de leur séjour est toujours prétexte à des fêtes chaleureuses, tout comme les anniversaires des uns et des autres, ceux d’ici et ceux qui sont là-bas. Anita et ses amies, elles, ne prennent ni le métro ni le train, mais le samedi, elles se rendent dans le XIIIe arrondissement, le quartier chinois, pour y faire leurs courses. Depuis six ans donc, elles ne connaissent de la France et de Paris, qu’un quartier, une ligne d’autobus et un sixième étage dont, avec la complicité de la gardienne portugaise, elles ont annexé peu à peu les chambres de service.
Maintenant, la caméra pénètre à l’intérieur de la maison, et parcourt deux ou trois pièces encombrées d’invités souriants devant les tables dressées. Anita désigne les uns et les autres, on découvre son mari, les grands-parents, sa fille aînée venue de Manille, très élégante dans un tailleur framboise; elles ont beaucoup discuté du prix de ce vêtement que la jeune fille rêvait d’étrenner pour l’occasion. Sa mère a résisté, la fête lui coûtait déjà si cher : ils voulaient tous des vêtements neufs, il avait même fallu payer le costume du jeune marié dont les parents étaient incapables d’assurer la dépense et, bien sûr, la cérémonie à l’église, un don pour la paroisse, et encore les produits du marché pour confectionner tous les plats qu’elle découvrait à présent, formant des montagnes appétissantes sur les tables fleuries...
Chaque jour au téléphone, elle avait réglé avec eux les détails du grand événement; le téléphone, l’allié de tous les jours contre l’absence, dévore une bonne partie de l’argent qu’elle garde pour son usage personnel. Il n’est pas question pour elle de se plaindre, elle a trop besoin d’entendre leurs voix, elle doit tout savoir et tout partager. Les premiers mois, elle descendait toujours de sa chambre les yeux rougis, parce que Arnel la réclamait en sanglotant, la suppliant de revenir. Il ne comprenait pas pourquoi il lui était impossible de la rejoindre. Elle parvenait à sourire bravement en racontant ce chagrin d’enfant, les gronderies de la grand-mère derrière lui et parfois les cris quand le père s’en mêlait; il fallait raccrocher sans reprendre le petit garçon au bout de la ligne. D’autres mères, au même moment dans Paris, appelant de leur bureau, subissaient les mêmes plaintes et se désolaient de ne pouvoir rentrer avant le soir, pour consoler l’enfant malheureux.
Réuni dans un coin, un petit groupe agite les mains en direction de la caméra, pour la saluer et l’inviter à se joindre à eux; la mariée est ravissante, elle a l’air d’avoir quinze ans. Anita ne cache pas sa fierté. Un peu en retrait, le père, un homme maigre au regard sombre, ne sourit pas; impression fugitive, il ne paraît pas très concerné par la séance des salutations à l’absente. Il garde les mains dans le dos, affiche une expression de dignité un peu contrainte. Aucun commentaire parmi les femmes réunies ne salue le passage de la caméra sur son visage.
Réserve ou indifférence ? Entre Anita et ses amies, il est très peu question des hommes, leurs maris. Elles ne souhaitent pas parler d’eux, même gaiement, ce qui est pour elles une façon d’exprimer la souffrance. Celui d’Anita a peu à peu abandonné le champ familial aux mains d’un cousin, celui de Lily a eu des enfants avec une autre femme, celui de Lina a laissé la petite fille à sa belle-mère, pour partir à Manille. À Paris, dans leurs chambres minuscules, on les entend rire et bavarder comme des collégiennes; elles sortent ensemble les soirs de fête dans la capitale, pour un feu d’artifice au-dessus de la tour Eiffel ou un défilé, sans s’éloigner de leur quartier; elles fréquentent beaucoup la paroisse. Les hommes auprès d’elles sont-ils des frères ou des cousins ?
Soudain, à l’écran, les mouvements de caméra se font désordonnés. Le groupe chavire, tête en bas, et laisse la place au plafond, un lustre branlant, à nouveau des bras, des vêtements colorés, filant à toute vitesse, puis un brusque brouillage, des lignes par milliers, suscitant des exclamations indignées et plus rien. Un accident s’est produit, dont personne là-bas ne s’est rendu compte, le film est arrêté, la bande est vierge à présent, elles n’auront pas les images du repas, ni ne verront Linda, l’autre fille d’Anita, ni n’entendront les voix familières et les chants improvisés en fin de journée autour du voisin guitariste. Elles n’iront pas dans la petite arrière-cour luxueusement décorée avec des fleurs et des tissus soyeux, pour la photo des mariés. Elles doivent maintenant quitter la noce; heureusement, elles ont déjà reçu des photos.
Anita met fin la première aux manifestations de frustration, en arrêtant le magnétoscope pour reprendre sa cassette. Elle la considère avec une expression de total découragement, mais se ressaisit très vite. Déjà, machinalement, elle remet de l’ordre dans la pièce, fait lever ses amies pour rapporter les fauteuils à leur place, et remercie, remercie beaucoup en reculant, souriante, résignée. La séance aurait dû être plus longue, dommage, c’était un beau mariage, si bien préparé, il y aura bientôt d’autres cassettes à voir, d’autres occasions là-bas, aux Philippines où passe sa vie, sans elle.
 
Vision et séparation
 
 
Comment Anita survit-elle sans voir ses enfants ? Mais elle les voit, nous répond le Monde ! À présent, nous avons la vidéo, les caméscopes, l’image par satellite et Internet bien sûr. Nous n’avons plus rien à craindre : nous pouvons nous séparer, en un instant nous serons de nouveau connectés. « Hooked up with Internet !» Quant au téléphone mobile, il nous transporte n’importe où : appelez qui vous voulez, même au sommet du Kilimandjaro, on vous répondra ! Inutile d’être sur place, c’est devenu superflu : on peut être partout à la fois, dans ce monde qui a aboli les distances et le temps. Anita est partie de chez elle pour gagner de l’argent et elle a sûrement raison : c’est cela qu’il faut faire, car l’argent est le moteur qui mène le Monde.
Le regard de la mère
Une mère, au jardin public, regarde son enfant s’éloigner en courant; les bras tendus en avant, il rit, tout à sa joie de pouvoir sauter, crier, découvrir les autres enfants qui jouent déjà dans le bac à sable. De quoi aurait-il peur ? Il sait que sa mère est là, non loin de lui et qu’elle le regarde. En effet, elle songe avec attendrissement au temps pas si éloigné où il était encore dans son ventre. Combien elle s’est sentie comblée alors ! Ils ne formaient qu’un, ils n’avaient besoin de personne d’autre.
Et, brusquement, l’arrachement, la douleur de la séparation, l’éclosion de ce bébé surgi des entrailles : l’intérieur est devenu l’extérieur, les mondes se sont inversés. Enfin elle pouvait le voir...
Soudain le petit garçon se met à hurler. Il est tombé. Interrompant sa rêverie, sa mère se précipite pour le secourir : « Ce n’est pas grave, mon chéri, ne pleure pas. Je suis là, il n’y a pas de danger... ». Il se calme, bientôt rassuré par ces paroles.
L’enfant a pu se séparer un temps de sa mère, n’est-ce pas l’essentiel ? Il peut aller et venir sans perdre ses repères, elle « laissera toujours la fenêtre ouverte » pour lui. Cette fois encore elle ne l’a pas quitté des yeux. À aucun moment elle ne s’est détournée de lui : elle est là pour lui en « continu ». Anita, elle, regarde son fils sur une cassette vidéo, mais l’enfant ne peut pas voir les yeux de sa mère posés sur lui. Le fils d’Anita a perdu sa mère.
Le psychisme de l’être humain, à ses débuts, a besoin du regard maternel tout comme les fleurs du jardin ont besoin du soleil pour s’épanouir. C’est dans ce regard que nous tous, petits voyageurs quittant la matrice bienheureuse, allons nous chercher pour forger notre identité et c’est avec lui que peu à peu nous construirons notre monde. Plus tard nous oublierons à quel point notre mère ne faisait qu’un avec le monde. Nous oublierons combien nous étions « tenus » par ses yeux, sa voix, son odeur, sa peau. À notre insu, nous continuerons de chercher et nous retrouverons les émotions qu’elle nous procurait dans la beauté du monde, dans la musique, la peinture, les parfums.
Devenir « vrai »
Dans la relation symbiotique du début entre la mère et l’enfant, il y a peu de place pour gérer l’hostilité. C’est blanc ou noir, bon ou mauvais. La manière dont la mère va soutenir l’enfant à travers les épreuves de ses frustrations successives sera déterminante pour la maturation vers l’autonomie. Lorsqu’elle est disponible et « suffisamment bonne » – selon l’expression d’un grand pédiatre anglais qui connaissait très bien les bébés – le petit enfant peut se « contempler » dans ses yeux; dans le regard de sa mère penché sur lui, il voit son propre reflet. Mais parfois l’esprit de sa mère est occupé ailleurs : par une tristesse, par un autre enfant, par son travail; elle détourne son regard et le bébé va tout faire pour capter son attention. Si cette distraction persiste et devient dépression, ce bébé-là sera entièrement absorbé par le souci d’attirer sa mère, il ne pourra pas profiter du paradis fusionnel du début de la vie.
Dans le regard de la mère, le bébé trouve le reflet de son omnipotence, un sentiment sur lequel il pourra compter plus tard, après avoir été chassé de l’Eden. Tant que l’enfant se sent Un avec sa mère, sans frontières dressées entre elle et lui, l’harmonie et la plénitude règnent. Pourtant la séparation, le besoin de prendre de la distance, d’explorer le monde en dehors de la bulle mère-enfant sont aussi puissants et aussi nécessaires pour la naissance psychique. Sans séparation, il ne peut y avoir de naissance de soi !
Devenir « vrai », avec une vie intérieure, des désirs propres, une capacité d’agir, de penser, d’aimer pour soi, de mener sa vie n’est pas un chemin facile. Pour y parvenir, l’enfant doit quitter le regard de sa mère. Faute de quoi, ce regard, sans lequel il ne pourrait acquérir le sentiment d’exister, risque de devenir pour lui, une « vision du monde » unilatérale et totalitaire. Si l’enfant s’enferme dans un « couple à deux » avec sa mère, il ne pourra pas développer sa propre vision du monde; il prendra l’habitude de se cacher dans la vision de l’autre.
Joséphine et le destin
Mais le monde désire-t-il des enfants « vrais », capables d’exprimer des désirs propres, d’agir et de penser pour eux-mêmes ? Peut-il tolérer des enfants qui ont leur propre vision des choses ou ne cherche-t-il pas plutôt à englober dans sa pensée, une pensée unique ? En d’autres termes, n’a-t-il pas déjà tout prévu pour eux ?
Joséphine savait dès la naissance de ses enfants quelles personnes ils allaient devenir et quel serait leur destin : elle voyait en eux les enfants de sa propre mère. Les tragédies qui avaient secoué l’existence de cette dernière allaient forcément la frapper aussi. C’est ainsi que son fils aîné mourut jeune, de la même maladie que son frère préféré; quant à son deuxième fils, il quitta très tôt l’école et il fit de la prison pour des faits de délinquance, exactement comme un autre de ses frères. Elle l’avait prévu, alors qu’il n’avait pas six ans : « celui-là n’aime pas travailler, il n’aime pas les gens... » Elle avait raison !
Il fallait bien qu’elle ait raison, Joséphine, elle qui aspirait à la perfection, une perfection sans entrave, sans séparation, sans l’Autre. Elle avait vécu sans père. Sa mère, engrossée par un jeune homme de bonne famille qu’il n’était pas question d’importuner, l’avait élevée seule. Chaque jour quand elle partait travailler, la petite pleurait, incapable de supporter cette séparation.
Puis la mère rencontra un autre homme, se maria et eut quatre enfants. Joséphine détestait sa sœur cadette, la première à naître de ce mariage. Elle gardait en elle la nostalgie de la perfection, cette vie en symbiose avec sa mère, où n’existait ni le Moi ni l’Autre et par conséquent aucune véritable relation affective. Quand on veut rester Un avec sa mère, la pensée demeure unique, simple. Il n’y a pas de place pour la vision d’un tiers, pas de père pour séparer la mère de l’enfant, il y a seulement la voix de la mère, la seule imaginable, celle de l’Un.
Lorsque le Monde devient Un dans une économie « globalisée », toutes les voix s’unissent pour rejoindre cet Un et se laisser imposer une même narration des choses. Tout est prévu. Joséphine a su très tôt le sort de ses fils : l’un devait mourir jeune, l’autre deviendrait délinquant, et c’est ce qu’ils firent.
Le monde lui aussi sait beaucoup de choses. Par exemple, que ceux qui gagnent se trouvent le plus souvent dans les pays du Nord et les autres au Sud. Anita doit quitter ses enfants pour chercher du travail chez les gagnants. Mais pour le Monde, elle ne reste pas moins à sa place, avec les perdants. Conte cruel.
Que le lait coule !
Pour l’immigré pauvre, le Monde est hostile : les odeurs, les couleurs, les voix, la langue changent, tout lui est étranger. Anita compense la distance géographique entre elle et sa famille à sa manière, en ne quittant jamais son quartier. Elle n’habite pas Paris, elle s’enferme dans le cercle de son travail, là où elle gagne de l’argent. Comme souvent dans l’exil, elle se fige hors du temps et de l’espace; elle a perdu ses repères, elle a perdu sa voix car elle ne parle pas la langue du pays où elle est arrivée. Et de fait, elle reste silencieuse. Anita, dans la grande ville inconnue, est comme pétrifiée, empêchée physiquement de circuler et de s’exprimer.
Ella suit la vie de ses enfants grâce aux cassettes vidéo, leur vie à distance. Mais celle-ci ne fait qu’accentuer la relation sans limites entre Anita et ses enfants. Ce n’est pas une « bonne distance », de celles qui permettent la différenciation, et plus tard la maturation des enfants. Au contraire, cette distance géographique, artificielle, entretien la relation mère-bébé : Anita envoie tout l’argent qu’elle gagne à sa famille, telle une mère offrant indéfiniment ses seins à ses petits, voraces et insatiables. Le lait ne doit jamais s’arrêter de couler ! À vingt-cinq ans, la fille aînée attend les envois réguliers de sa mère et souvent en réclame davantage. Anita renonce à vivre sa vie pour continuer à nourrir ses enfants.
Mais le père ? Nous l’avons vu dans le film, pendant la noce, il était gêné, mal à l’aise. C’est sa femme qui est partie pour nourrir la famille, pour le nourrir lui aussi. Il est diminué dans son rôle d’homme, un enfant de plus, accroché à la vache à lait. Pourtant tous les enfants ont besoin d’un père capable de dire « non » et de les séparer de la mère nourricière, cette mère primaire qui les garde toujours sur son sein. Le mari d’Anita sait qu’elle n’a pas de vie là où elle se trouve, qu’elle a besoin de lui, l’homme, l’amant. Qu’elle n’a plus ni âge ni beauté. Et sans doute a-t-il besoin d’elle, mais aucune image n’a pu remplacer la chair. Lui aussi a perdu sa vie, sa place, ses repères, bien qu’il soit resté au pays.
« Gai, innocent et sans cœur »
Aujourd’hui, nous dit la nouvelle culture de la « mondialisation », il faut être jeune, beau, flexible, il faut pouvoir partir sans pleurer, voyager, s’adapter n’importe où, n’importe quand, pour vivre à fond, pour gagner de l’argent ou en faire gagner ! Les entreprises repèrent au sein de leur personnel les salariés les plus aptes à réussir à l’autre bout du monde : Hong Kong, Paris, New Jersey, Londres, Tokyo, Prague, Moscou, cela change tout le temps, c’est tellement excitant ! Mais il faut veiller à ne pas trop s’attacher, veiller surtout à ne pas s’engager avec quiconque sur place, car viendra le jour où il faudra s’en aller. Faut-il donc rester « gai, innocent et sans cœur », comme les enfants perdus dans le conte de Peter Pan au pays du Jamais-Jamais ? Est-ce bien cela qu’on nous demande ?
Nous pensons pourtant que la marque de l’être humain est sa capacité d’aimer « en continuité », que son rêve secret est de ne pas changer d’objet sans cesse. La constance est le signe de la maturité affective, le signe que l’on peut accepter l’Autre, différent de soi, même si cela est difficile, parfois décevant. Le signe enfin que nous sommes sortis de l’amour narcissique, par lequel l’autre n’existe que comme satisfaction de soi.
Les enfants d’Anita grandissent loin d’elle, sans son regard, et ils restent enfermés avec elle dans un amour narcissique. C’est elle qui donne, ils reçoivent : ils sont incapables de se soucier d’elle.
Anita ne rentrera pas avant longtemps, ni Lily, ni Lina. À quoi bon ? Leurs enfants vont assez bien sans elles, ils se sont habitués à leur absence et d’ailleurs sont-ils privés d’elle ? Le téléphone est beaucoup moins cher, tout le monde à présent utilise les cartes des compagnies étrangères et Internet est là. Bientôt ils pourront s’en servir tous les jours. Ils se diront tout et ils s’enverront des images pour presque rien. Non, vraiment il n’est pas nécessaire qu’elles rentrent. Il est trop tard, de toute façon.
Extrait de Contes cruels de la mondialisation de K. KELLEY-LAINÉ et D. ROUSSET © Bayard Éditions, 2001, chap. 3, pp. 37-45
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