2002
Imaginaire & Inconscient
Se séparer pour découvrir un imaginaire.
L’expérience d’une écriture musicale
Stéphane de Gérando
Directeur pédagogique du Département Musique du C.E.F.E.D.E.M. AquitaineUniversité Bordeaux III 8 rue Ferrère 33000 Bordeaux
L’auteur expose une réflexion concernant ses orientations de recherche en écriture musicale, recherche liée à la
volonté de se séparer de l’expression de ses émotions premières et d’un carcan culturel – historique, esthétique et technique
– général. Il souhaite favoriser l’émergence de brèches
émotionnelles inenvisageables et imprévisibles et se surprendre
ailleurs en lui-même par sa création. Cet article retrace une
étape de son cheminement et ses interrogations
[8].Mots-clés :
Se séparer, Carcan émotionnel et culturel, Combinatoire, Outil technique numérique, Hasard, Émergence de brèches émotionnelles imprévisibles, Espace originel, imaginaire.
The author exposes its thought regarding its
research orientation in musical composition, that is to say a
research based on the underlying will to be separated from the
expression of its primal emotions and a cultural (historical,
aesthetic and technical) restraint. He wishes to favor the emergence of unpredictable emotional gaps and be caught elsewhere within himself through his composing. This item relates
one stage of its creation and its questions.Keywords :
To be separated, Emotional and cultural restraint, Combinatory, Numeric technical tool, Chance, Emergence of unpredictable emotional gaps, Original, imaginary place.
Virtualité et conscience du vide, trio à cordes écrit en 1993
[1]
Présentation du projet
À partir d’une série de sept chiffres (3 1 5 7 2 6 4), j’ordonne l’ensemble
du trio, grâce à des procédés de permutation, de transformation linéaire ou
non, de superposition, d’imbrication. Ces chiffres définissent notamment
une segmentation du temps et de la forme associée à sept atmosphères
sonores différenciées; pour le violon, la première partie devient dense, rapide
et lointaine, la seconde silencieuse, la troisième partie rapide et proche.
Il s’instaure à ce stade de l’écriture une dialectique entre la combinatoire
(aspect logique et calculatoire de l’écriture) et l’intuition, la combinatoire
propose et je dispose à travers des choix. D’une élaboration synchronique
(hors temps) du matériau, j’évolue vers un aspect diachronique (prise
en compte de la durée) de l’invention. À l’écoute d’un embryon sonore,
la mutation vers l’œuvre se réalise dans un équilibre fragile, puis la
« conscience du vide » s’exprime dans un parcours en boucle, comme si
j’avançais vers un présent, le temps futur étant anéanti dans une forme
de retour sur soi.
Prémices de la séparation
Cette œuvre marque une transition dans mon écriture. Le développement
d’une combinatoire systématique est une façon d’envisager la séparation.
Un processus d’écriture fondé sur le nombre plus que sur le son lui-même
me permet semble-t-il d’entretenir une distance entre l’imaginaire et
l’invention de l’œuvre. Mais à cette époque, la séparation n’est pas
consciemment ressentie comme une finalité. Ma réflexion porte aussi sur
une critique des combinatoires exploitées. Je pense que des techniques
musicales de type déterministe (relationnel) des époques les plus anciennes
jusqu’à nos jours induisent, à un certain niveau d’analyse, un imaginaire
stéréotypé. Dans une recherche pour une thèse de doctorat datant de 1993,
j’explique de quelle manière j’accorde une large part au hasard dans l’écriture
pour tenter de quitter définitivement la relation à mon imaginaire premier,
mes conditionnements de toutes natures. Il s’agit d’être surpris par ma propre
invention, de favoriser l’émergence de brèches émotionnelles indéfinissables
et donc par nature inenvisageables et imprévisibles. Dans cette perspective,
l’utilisation du hasard semble idéale. Par définition opposé aux relations
de cause à effet, il doit anéantir les traces d’un finalisme esthétique. Soucieux
de me démarquer d’un contexte historique, je cherche à développer une
problématique musicale différente des utilisations du hasard en musique, de
la Chine ancienne à des exploitations plus récentes avec Cage (1951) ou
Xenakis (1956).
Du sens au sens; œuvre stochastique algorithmique
[2] pour flûte
traversière (1994)
[3]
Naissance de l’œuvre
Du sens au sens, pièce pour flûte écrite en 1994 et créée par P.Y. Artaud
au festival de musique contemporaine de Darmstadt est ma première œuvre
illustrant cette orientation. Appliquer des modèles mathématiques préexistants qui évoquent des bruits ou le chaos ne m’intéresse pas. Le point de
départ est l’utilisation radicale du hasard par le biais de l’informatique.
À partir d’un programme, le but est notamment de tester ce hasard et éventuellement de le contraindre à développer une variation sonore sur une durée
d’une quinzaine de minutes, sans autre principe d’ordre technique ou esthétique. Les premières applications de cet aléa montrent la difficulté de faire
correspondre la logique avec la perception ou l’émotion. Une forte entropie
(mesure du désordre) doit renforcer l’idée de surprise. Pourtant, le premier
résultat sonore m’est familier et comporte pour le moins des formes de prévisibilité, de banalité. La mélodie choisie au hasard peut comporter un intérêt
sur le moment, mais il est peu durable, l’audition étant vite saturée par un
manque de variation. L’étape suivante a pour objectif de rendre le programme
plus directement exploitable musicalement. Des choix se révèlent dans la
façon d’aborder et de résoudre les questions soulevées : l’œuvre étant dédiée
à P.Y. Artaud, j’imagine une sorte de bloc sonore mégalithique offert à la
virtuosité et à la puissance de l’interprète, une pièce confrontée au temps
et à la signification. Après quelques nouvelles étapes liées à une complexification du programme, je me sens proche de la réalisation du projet,
constatant, d’après des tests répétés, que la matière sonore contient une forme
d’autonomie expressive. La future partition n’a plus besoin d’être « habillée » : toutes les tentatives d’association de nuances ou de modes de jeux
systématisés apparaissent comme des parasites. Cette constatation me
rassure, soulignant l’évolution d’un potentiel vivant à écouter et à respecter.
L’œuvre et plus encore l’écriture de la partition finale deviennent le produit
d’un algorithme (programme), la partition étant réalisée sans l’avoir entendue. Sa première et dernière lecture entraîne quelques modifications de
forme, de hauteur et de dynamique, sans transformer la cohérence de l’œuvre.
À sa création par P.Y. Artaud, Du sens au sens a obtenu le Prix
International du Festival de Musique Contemporaine de Darmstadt. Malgré
un accueil favorable du milieu musical professionnel et mis à part la satisfaction de constater que l’œuvre existe, je m’interroge sur ce qu’elle peut
exprimer. À l’image du trio, mes choix affectifs et émotionnels premiers sont
encore trop présents; je souhaite toujours davantage être surpris ailleurs en
moi-même par la création.
Perspectives
Ma recherche est pourtant attirée par l’ambiguïté du rapport entre logique,
perception et l’existence de l’œuvre dégageant ses propres contraintes que
j’aimerais comprendre. Plus encore, avec l’expérience de deux nouvelles
œuvres écrites en 1994 et 1996,
Ce que tout cadavre devrait savoir
[4] et
Intumescence
[5], j’apprends à densifier davantage le processus d’écriture en
contraignant l’aléatoire par des procédés déterministes plus complexes. Aidé
par une lecture de l’histoire des sciences, je constate que l’outil « formel »
ne crée pas le sens, et qu’il semble difficile de vouloir opposer à notre époque
déterminisme et hasard, le hasard pouvant créer des déterminismes de tous
ordres et inversement. Par ailleurs, les nouveaux outils techniques
numériques appliqués à la création et apparus à la fin des années 50 proposent
de nouvelles problématiques comme la création synthétique du son et son
contrôle. Dans ce contexte, le hasard n’est pas efficace pour inventer de
nouvelles œuvres.
À ce stade de la réflexion, l’idée d’un processus créatif autonome et
récursif (« en boucle ») peut devenir la solution; en quelque sorte, mon imaginaire contenu dans un imaginaire en devenir, une technique de composition
capable d’engendrer sa propre création. L’écriture n’est plus seulement là
pour produire du signe ou du son mais aussi pour penser ou imaginer. C’est
dans cette direction que je travaille aujourd’hui.
Imaginaire de la séparation face à l’expérience collective
Pourquoi, depuis notamment le milieu du XX
e siècle, parle-t-on de
musiques sérielle (utilisation de la série), aléatoire (hasard), stochastique
(hasard contrôlé), informatique ou algorithmique (automatique), spectrale
(fondée sur le timbre)... ? Alors que des compositeurs se sont positionnés
parfois de manière radicale, développant des prises de positions techniquement et esthétiquement souvent opposées, nous avons aujourd’hui
suffisamment de recul pour évoquer la réalité musicale et collective de ce
passé proche. Si la génération des compositeurs à partir des années 1950
cherche à développer des modèles d’écriture singuliers, c’est probablement
pour mieux échapper à un imaginaire musical collectif tout en ayant le moyen
d’expliquer et de justifier une démarche. Un double enjeu quelque peu
ambigu naît : le devoir d’exister dans un contexte donné et la volonté de s’en
séparer. Sans nier toute la richesse créatrice de cette époque, il devient aujourd’hui nécessaire de sortir des discours stéréotypés liant la forme et le fond,
la technique et l’œuvre dans une relation à une vérité, celle de chaque compositeur appartenant à des courants de pensée. Le décalage entre les théories
qui se veulent par exemple scientifiques ou plus généralement rigoureuses
et la réalité musicale de leurs utilisations montre très souvent l’incohérence
de la pensée des compositeurs
[6]. Plus la conscience s’éveille vers de nouveaux
territoires conceptuels, plus l’œuvre paraît fondamentalement ou théoriquement imparfaite. Dans ce contexte, pourquoi continuer à toujours vouloir
écrire la séparation ? Est-ce la recherche d’une seconde naissance ou au
contraire le désir de retrouver un espace originel, forme de « Big-Crunch
[7] »
identitaire ? Il ne me convient pas d’y répondre, mais ces aspirations ont bien
des parfums d’utopie.
·
Intumescence, pour 15 instrumentistes, bande numérique deux pistes et électronique
(1997), commande de Radio-France, coproduction INA-GRM, création et enregistrement au « Festival Présence 97 » par l’Ensemble de l’Orchestre Philharmonique
de Radio-France.
·
Pièce pour cordes, commande de l’Orchestre Philharmonique de Montpellier (1995
– env. 15 minutes), création et enregistrement par l’Orchestre Philharmonique
de Montpellier au Corum à Montpellier en 1996.
·
En toi, avec lui et en lui pour 52 solistes et auditoire de chambre (quatre groupes
orchestraux répartis autour du public) (1991 – env. 10 minutes), créée au Festival
« Présence 1992 » au Grand Auditorium de Radio-France (janvier 1992), enregistrements Radio-France et enregistrement quadriphonique CNSMP.
·
Puisqu’il en est ainsi pour orchestre symphonique et bande magnétique huit pistes
(1989 – env. 30 minutes), au Grand Auditorium de la Maison de la Radio, le
8 mars 1990, à Paris, enregistrement Radio-France.
·
Ce que tout cadavre devrait savoir, septuor avec soprano et récitant, commande
de l’Ensemble 2E2M, (1995 – env. 13 minutes), création et enregistrement par
l’Ensemble 2E2M au Centre Pompidou, le 29 mai 1996.
·
Virtualité et conscience du vide, trio à cordes (1993 – env. 15 minutes) création
et enregistrement aux « Journées de la Musique Contemporaine du Conservatoire
National Supérieur de Musique de Paris », enregistrement studio en avril 1994.
·
Musique pour église, pécheur d’amour, le Christ et moi, sextuor (1990 – env.
11 minutes), créé au studio 106 de Radio-France à Paris en 1991, enregistrement
studio en mars 1991.
·
Du sens au sens pour flûte en ut (1994 – env. 13 minutes), dédiée à Pierre-Yves
Artaud, création au Festival de Musique Contemporaine de Darmstadt par Pierre-Yves Artaud (enregistrement du concert par le festival).
·
Hommage à Bach pour Clarinette sib (1991 – env. 59 secondes), enregistrement
studio CNSMP novembre 1991.
·
Metathesis pour Piano (1988 – env. 12 minutes), création au Festival International
de Piano de Saint-Jean-de-Luz (1989) enregistrement studio CNSMP en mars
1990.
·
Intumescence version 3, pour bande et sons synthétisés ou transformés par
ordinateur, (contrôle algorithmique de l’écriture), création à la Bibliothèque
Historique de la Ville de Paris en 1996.
·
Binaurale pour bande numérique et sons synthétisés par ordinateur (1999), création
à Muret en 1999.
[1]
Enregistrement du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris,
1993.
[2]
Œuvre générée automatiquement (algorithme) par un hasard contraint par des règles
(stochastique).
[3]
Enregistrement Darmstadt 1994.
[4]
Enregistrement 2E2M, lors de la création au Centre Pompidou à Paris en 1994.
[5]
Enregistrement Radio-France/France-Musique, création par l’orchestre philharmonique
de Radio-France – collaboration I.N.A./G.R.M. en 1996.
[6]
Fichet L.,
Les théories scientifiques de la musique ( XIX
e et XX
e siècles), Paris, Vrin, 1995.
[7]
Mouvement en rétraction, terme emprunté à l’astrophysique concernant une des théories
de l’évolution de l’univers.
[8]
Les références bibliographiques sont principalement empruntées à ma thèse de doctorat,
Contingence et déterminisme procédural appliqués à la synthèse sonore informatique et
l’écriture musicale, Presses Universitaires du Septentrion, 1996.