2003
Imaginaire & Inconscient
Le recours à la parole
Florence Féroé
Les pages qui vont suivre sont extraites du livre de Féroé F. (2002) De
l’inconvénient d’avoir été violée. Paris : Albin Michel, 187 p. Nous remercions Florence Féroé ainsi que les éditions Albin Michel de nous avoir
autorisés à publier ces pages.
Tirée du sommeil par deux mains gantées qui la saisissaient à la gorge,
Florence Féroé a subi un viol. Parce qu’elle avait appris à maîtriser la
violence par le recours à la parole lors d’années d’enseignement dans un
collège de quartier « sensible », elle a pu parler, discuter avec le violeur et
sauver sa vie.
Le viol dont j’ai été victime fit irruption dans une vie ordinaire [...].
L’expérience acquise au cours d’années passées à enseigner la musique
dans un collège classé zone d’éducation prioritaire (Z.E.P.) de Seine-Saint-Denis s’est révélée précieuse ce jour-là. Dans des conditions difficiles, j’avais
appris à imposer une autorité, à instaurer un ordre toujours menacé, à parler
pour désamorcer l’agressivité dans les moments de crise aiguë – parler brièvement, nettement, faire parler et non crier, pour éviter l’agression physique;
faire en quelque sorte que la violence physique devienne impossible, par une
attitude stable, aussi calme que possible, sans appréhension apparente. J’avais
été instruite par la malheureuse expérience de certains collègues un peu fragiles, insuffisamment rompus à la maîtrise de soi, ou cassés par des années d’un
travail usant dans un climat insupportable : tenter d’éviter l’agression par une
attitude de négociation, trop facilement interprétée par les élèves concernés
comme une reculade dictée par la peur, provoque parfois une escalade de
la violence physique, face à un professeur considéré comme faible; les élèves
perdent le respect toujours fragile du professeur et d’eux-mêmes; la violence
envahit et annule le champ de négociation; n’importe quel passage à l’acte
est dès lors possible. Si la menace verbale provoque une « reculade » de ce
qui devrait faire figure d’autorité, l’agression physique devient quasi inévitable, destructrice pour le professeur comme pour l’élève qui perd tout repère.
Les techniques acquises et les réflexions menées au cours de ces rudes années
furent utiles le jour où le prédateur fit irruption chez moi.
[...]
J’ai parfois songé, depuis, au danseur de corde du Prologue de Zarathoustra comme à une possible et partielle métaphore de ce qui s’était produit
ce jour-là : attentif à ne faire aucun faux pas sur sa corde tendue au-dessus
du vide, l’acrobate est déséquilibré et précipité à terre par un monstre bariolé
qui l’insulte et saute par-dessus lui. Ayant fait le choix de parler et d’écouter,
n’étais-je pas sur le fil du rasoir comme ce funambule se déplaçant sur son
fil tendu, risquant à tout instant la chute – le mot malheureux qui romprait
irrémédiablement le fragile équilibre ? « L’homme est une corde tendue entre
la bête et le Surhumain – une corde au-dessus d’un abîme », écrit Nietzsche.
Sans qu’il soit question, en l’occurrence, de Surhumain, je me sens rétrospectivement comme sur cette corde métaphore de l’humain, tentant de m’y
maintenir tout en y maintenant l’individu qui pouvait à tout instant
m’entraîner dans le gouffre d’une monstrueuse bestialité.
Je n’ai sans doute pas pensé à tout cela pendant l’agression et le viol,
mais au cours des heures qui ont suivi – en particulier après l’examen du
médecin des U.M.J. –, j’ai été consciente de l’importance de l’univers
culturel dans lequel s’était déroulée l’agression : il m’a été possible d’exister
en tant que personne pourvue d’un nom, d’un métier, ayant une culture,
des goûts, des principes dignes d’intérêt et, jusqu’à un certain point, de
respect. Ainsi, lorsque l’agresseur s’est emparé de ma carte bleue, dont je
lui ai communiqué le numéro de code, il a remarqué mon prénom :
– Vous vous appelez Florence. On doit vous appeler Flo, souvent ?
– Oui, c’est vrai.
– Alors je vais vous appeler Flo.
– Non. C’est ma famille, mes amis, qui m’appellent comme ça.
Il y a eu un silence, puis l’individu n’a pas insisté. Je m’étais contentée
de transposer les règles élémentaires de l’enseignement en zone difficile :
on ne confond pas la rue, la salle de cours et la cour de récréation; on ne
s’adresse pas au professeur comme à un camarade et on ne l’appelle pas par
son prénom, même si on en a connaissance. De son côté, le professeur ne
porte pas la main sur un élève. Lorsque je bousculais involontairement
un élève, ou lorsque je reprenais trop vivement et sans justification réelle
l’un d’entre eux, j’avais à cœur de présenter des excuses; cela les étonnait
souvent : « Mais pourquoi vous vous excusez, puisqu’on est des élèves ? »
J’entendais en filigrane : « puisqu’on n’existe pas », ou du moins : « quel droit
au respect pouvons-nous revendiquer ? » Car il y a des codes : je saute à la
gorge d’un camarade parce qu’il a « traité ma mère » – cela, c’est le monde
de la vie quotidienne, qu’on s’efforce parfois vainement de maintenir à l’extérieur de l’établissement scolaire, ou du moins de la salle de cours. Les codes
du respect de soi et du respect mutuel sont au fond beaucoup plus complexes
à l’intérieur même de l’établissement; il est si difficile, lorsqu’on vit dans
des quartiers poubelles – ceux-là mêmes que le Minotaure
[1] a depuis peu
pudiquement baptisés « zones prévention violence » –, de ne pas se prendre
soi-même pour un déchet ! Aussi affirmais-je obstinément :
– N’importe qui doit présenter des excuses quand il a dit ou fait quelque
chose qu’il aurait dû éviter, qu’il s’agisse d’un professeur ou d’un élève.
Cette réponse me permettait d’exiger à mon tour des excuses, selon des
formes précises : pas question de se contenter d’un désinvolte « j’m’escuse ».
– Ce n’est pas à toi de t’excuser, c’est à moi de t’excuser si tu me le
demandes poliment et sincèrement, comme je te dis « pardon » si je te
bouscule et « excuse-moi » ou « je te prie de m’excuser » si j’ai commis
une faute ou une injustice à ton égard.
Il nous est arrivé de rire en jouant avec des formes grammaticales diverses
et des formules de bienséance frisant le ridicule. Mais tout ne se résolvait
pas toujours si simplement. Lorsque se produisait une situation de conflit,
les élèves concernés faisaient parfois pénétrer dans la salle de cours des
comportements menaçants qui n’y avaient en principe pas leur place :
menaces verbales, certes, mais qui promettaient un passage à tabac à la sortie
du collège, voire immédiatement... Quand le conflit en venait là, les élèves
abandonnaient le vouvoiement de rigueur : « Je vais te casser la gueule »
vient plus facilement, sonne plus clair que « je vais vous casser la gueule »...
et quand cela se produit, il est difficile de rétablir la norme du vouvoiement.
Les élèves dont j’avais la charge préféraient, par ailleurs, être tutoyés et
appelés par leur prénom, ce qui revenait, en quelque sorte, à reconnaître leur
unicité, en particulier dans le cas fréquent des familles nombreuses. Au fil
des années, j’ai appris à prévenir les escalades violentes par un vouvoiement
qui établissait une distance inhabituelle.
« Khaled, tiens-toi tranquille », disais-je parfois, sur un ton que je souhaitais être de fermeté douce et convaincante.
« Laabi, vous vous taisez et vous vous tenez tranquille », disais-je aussi
parfois, sur un ton beaucoup plus incisif, et avec un pic dans les décibels !
– Mais je m’appelle Khaled, et pourquoi vous me dites vous ?
C’était la réaction la plus fréquente, qui a désamorcé maints conflits.
Il était possible, alors, de parler, de s’expliquer, de s’interroger sur les modes
de la parole. Des tensions périlleuses se sont résolues ainsi, donnant lieu
à des discussions et des mises au point fécondes. La violence pouvait faire
place à une réflexion concernant les registres polysémiques du tutoiement
et du vouvoiement. Des échanges bénéfiques ont pu avoir lieu, dont la somme
et l’expérience ont été utiles lorsque j’ai dû faire face à l’agresseur. À aucun
moment, ce jour-là, je ne me suis départie du vouvoiement initial. L’agresseur
a parfois oscillé entre le vous et le tu, mais le vous l’a emporté.[...]
À lire ces lignes, il semble que les choses se soient passées dans un improbable climat d’exquise politesse. Je ne peux comprendre cela qu’en me
remémorant les années Z.E.P. : les règles de politesse mutuelle que j’imposais
tant bien que mal permettaient aux élèves de se sentir respectés; se sentir
respecté, c’est se savoir respectable. Les élèves vivant dans des quartiers dits
défavorisés se savent à la fois méprisés et craints, malgré les vœux pieux
et les belles déclarations qui fleurissent depuis quelques années : respecter
« leur culture », par exemple. Voilà bien une « prise en compte » pernicieuse,
digne de Minos le tyran démagogue ! Voilà l’institutionnalisation d’une
séparation étanche entre « leur culture » et « notre culture ». D’où provient,
en quoi consiste précisément ce que l’on appelle délicatement « leur
culture » ? « Leur culture », c’est le souvenir, sans doute, d’un paradis perdu,
d’un enfer qu’on a pu fuir; une langue, des coutumes, objets tour à tour de
honte et de fierté, de rejet et de surenchère – sentiments fragilisant les
identités. « Leur culture », c’est aussi et surtout, en une exploitation éhontée
de ces identités fragilisées, des parts de marché produisant d’intéressants
bénéfices – Nike constituant une espèce de parangon de l’intérêt (dans un
sens bien précis du terme) de « leur culture ». Remplacer « la culture » par
« leur culture » et « notre culture » : est-ce là une avancée démocratique ? Dire
la culture comme on dit la liberté, c’est porter témoignage d’un mouvement
permanent, d’un courant d’irrigation qui circule et ne stagne jamais. J’ai
vu des visages émerveillés pendant que s’élevait le chant des Sirènes de
Debussy, dans une formidable qualité de silence, et les élèves demandaient
souvent à écouter cette œuvre aussitôt une seconde fois, dans la pénombre.
J’ai vu des Indiens, des Africains rentrer littéralement en eux-mêmes, en une
concentration d’une extrême intensité, à l’écoute de la Septième Symphonie
de Beethoven. J’ai entendu des élèves de toutes origines chanter des gospels
avec enthousiasme, et s’applaudir eux-mêmes lorsqu’ils étaient particulièrement contents d’une séquence d’improvisation. J’ai vu des élèves danser
sur place à l’écoute d’œuvres de Bartók, j’en ai entendu d’autres chanter
dans le couloir en sortant d’un cours de musique. Ces moments de béatitude
n’étaient pas quotidiens. Que de fois aussi ai-je entendu : « Elle est relou
votre musique », ou « c’est nul » ! Que de fois suis-je rentrée épuisée, découragée, écœurée, après des journées particulièrement rudes ! Les moments
d’enthousiasme sont devenus d’autant plus somptueux, miracles fragiles et
fragments d’éternité arrachés aux peu humaines conditions de vie et de travail
qui sont les nôtres – adultes, enfants, adolescents – dans les zones à présent
dénommées « prévention violence ». Ce sont là nos victoires communes, trop
rares, discrètes et infiniment précieuses.
L’individu qui a pénétré chez moi comme un prédateur ne se respectait
sans doute guère, pas plus qu’il n’avait été respecté, et pas plus qu’il ne
respectait ses victimes. Mais il portait peut-être en lui quelques-uns de ces
fragments d’éternité humaine que donne à vivre la musique, puisqu’il aimait
la musique. Quelques traits, traces ou bribes de l’ancien enfant sont sans doute
apparus ce jour-là, et m’ont valu d’être relativement épargnée et respectée.
[1]
C’est ainsi que Florence Féroé désigne l’Administration.