2003
Imaginaire & Inconscient
Quelques témoignages
Madeleine Natanson
PsychanalysteMembre titulaire du G.I.R.E.P. 450 Allée du Clair Vallon 76230 Bois Guillaume
Il y a, dans la relation enseignant-enseigné, une attente de part et d’autre.
Cette attente peut être plus ou moins anxieuse, plus ou moins confiante.
L’anxiété semble l’emporter aujourd’hui lourde de doute, d’ennui voire de
dépression.
[1]
Entre l’attente anxieuse et l’attente confiante peut aussi se déployer tout
un imaginaire orientant la créativité dans les initiatives pédagogiques.
« Je suis très attaché à mon métier, à mes élèves. Depuis toutes ces
années, mon plaisir est intact. Donner envie de lire, d’écrire susciter des
émotions, quelle gageure ! Bien sûr, il y a des déceptions, mais le métier
est toujours vivant. » (Philippe Delerm écrivain qui a voulu rester enseignant)
« Je pense que parfois les profs font des cours et trouvent ça « bidon »,
mais il faut le faire. Je trouve ça dommage. Un prof qui ramène son bouquin,
dicte pendant une heure, on se demande s’il aime ce qu’il fait ! Si un prof
aime vraiment son métier, aime vraiment ce qu’il fait, il arrive à faire passer
cela aux élèves. S’il anime bien son cours, l’élève sera attentif. » (Un élève
de terminale) [2]
Un des derniers numéros des
Cahiers pédagogiques
[3] a fait appel à ceux
et à celles qui sont en classe au quotidien pour qu’ils nous disent comment
ils s’y prennent pour y demeurer avec plaisir, tendresse ou fureur, avec peines
et problèmes, avec courage, constance, avec passion ou scepticisme, avec
leurs élans, leurs désespoirs et leurs rebonds
[4].
Des images fusent au fil des pages. Faire la classe au quotidien, est-ce
le Sisyphe de l’éducation qui pousse son rocher de savoir faire chaque année
un peu plus lourd ?
« Si l’élève a besoin de donner du sens à ses apprentissages, le professeur,
lui, a besoin de trouver du sens à son métier, d’avoir une conception plus
large de son rôle, afin d’avoir les ressources nécessaires pour se remettre
en cause, essayer d’innover et aller de l’avant. » (un professeur d’anglais)...
« Je me lève en retard, je ne déjeune pas, je ne fais pas mon lit, mais je
me lave. Je m’habille vite fait. Je mets mon blouson, je prends mes cigarettes.
Je sors de la maison un quart d’heure après que je me suis levé. » (Antony)
« Pendant la journée de cours, il y a de dures épreuves à surmonter pour
moi : les critiques que je supporte mal, les bagarres ou plutôt quand on me
frappe, et aussi le regard insupportable des autres qui vous jugent parfois
d’un mauvais œil. » (Floriane)
« Pour moi le fait d’aimer ou pas un prof est très important : si j’aime
bien le professeur, je travaille mieux » (Benoît)
Un professeur plus âgé se souvient : « J’avais raison en mai 68, dans une
société trop autoritaire de lutter contre les hiérarchies, mais j’aurais tort
aujourd’hui quand s’affaisse le lien social, de ne pas structurer les élèves
à partir de la loi. » (Michel Tozzi, Sciences de l’éducation, Montpellier)
« Avoir peur de décevoir quelqu’un qui croit en nous !» (Alison)
« Je suis en cours, c’est à moi de faire une phrase de l’exercice, je me
trompe, le prof me corrige, les autres élèves se moquent. Je rougis de honte
pensant obstinément que je fais du tort à mon maître même si je sais que
c’est faux. J’imagine qu’il pense que je suis nul, que je ne ferai rien de bon
plus tard, et que je l’embête à me tromper. » (Jérémie)
« Compter les minutes qui sont une éternité, revenir chez soi avec une tête
énorme. Être stressé, fatigué, énervé, lassé.
Et recommencer avec des devoirs qui n’en finissent pas. Apprendre des
leçons, les méthodes. Avoir le sentiment d’être nul, de mal faire, de ne pas
y arriver. » (Vanessa)
« Beaucoup d’adultes pensent que nous n’avons pas de problèmes, ils
ont dû oublier que tout n’est pas rose pour un adolescent. » (Amandine)
« Il y a aussi des cours intéressants qui se passent très bien et où on
veut en savoir plus : j’ai remarqué que là en général, le professeur est
heureux de voir que ce qu’il dit intéresse les élèves et leur plaît. » (David)
« Lorsque je m’attends à une bonne note et que j’en ai une mauvaise,
c’est désespérant, c’est presque la fin du monde !» (Benoît)
« Voilà bientôt treize ans que le me lève tous les matins aux alentours
de sept heures pour aller à l’école. Bientôt treize ans que j’entre en classe
la plupart du temps en baillant. » (Alexandre)
« Lorsque la sonnerie retentit. Je me dis que c’est un nouveau jour, donc
un nouvel enchaînement de choses... Ça y est, nous y sommes, le professeur
rend un devoir. Je suis foutu ! J’ai peur ! Je suis anxieux ! Je croise les
doigts ! » (Stéphane)
Parfois certains textes sont plus proches de la poésie et on peut évoquer
l’enfant de Prévert :
« De Napoléon au Japon
En passant par le conditionnel
Et les fonctions affines
On entend au loin du gospel
Ou les fausses notes sortant des flûtes. » (Laurent)
Réfléchir à propos des outils pédagogiques est nécessaire. Le doute dans
lequel vivent aujourd’hui maîtres et élèves, plus difficile que les certitudes
d’hier auxquelles on s’accrochait mais n’invite-t-il pas à imaginer
davantage pour ce métier qui reste « le métier impossible » ?
[1]
1 Cf. l’enquête F.S.U. SOFRES,
Le Monde du 19-11-02.
[2]
Natanson M.,
Des adolescents se disent, De Boeck, 1998.
[3]
Publication du C.R.A.P., septembre 2002.
[4]
Ibid. Éditorial Florence Lenoble.