2003
Imaginaire & Inconscient
Film
Être et avoir : un autre regard ? de N. Philibert
Premier plan du film : deux tortues se promènent paisiblement entre les
pieds des belles tables de classe... la salle illuminée par le soleil d’automne,
le vert des plantes en pot, et le bleu intense dont sont peintes les étagères,
attend les élèves qui ne sont pas encore « rentrés ». Nous suivrons, par tranches successives ou plutôt par séquences discontinues, une année scolaire
dans une « classe à tous les cours » d’un village d’Auvergne. Chacun projettera ce qu’il veut sur les tortues et le reste du film, ce que j’en dirai ici est
purement subjectif, mais je noterai tout d’abord qu’il a été, dès sa sortie,
un grand succès et que ce succès est durable puisqu’on trouve encore actuellement des articles et des débats à son sujet. L’enthousiasme qu’il suscite
paraît, en partie, puiser dans la nostalgie : nostalgie campagnarde (vaches
rousses sur fond de feuillage roux...), nostalgie « péguyste » : M. Lepez est-il le dernier des « hussards noirs de la République » ? nostalgie scolaire et
sociale : pourquoi ne pas laisser vivre les écoles dans les petits villages et
les classes à tous les cours plutôt que le ramassage scolaire et les classes
nombreuses uniformisant les niveaux mais aussi, peut-être, les personnalités ?
Sur ce dernier point, celui de l’efficacité pédagogique, il est difficile de
répondre car Philibert n’a pas voulu en faire le sujet du film si bien que,
paradoxalement, on voit peu les enfants en situation réelle d’apprentissage;
or c’est bien là la difficulté la plus grande dans ce genre de classe : le maître
« chef d’orchestre » doit occuper chacun des niveaux à une tâche différente
en s’assurant que chacun des élèves l’accomplit, comprend et progresse sans
que l’unité du groupe, de la maternelle au CM 2 se brise. Celui qui, pour le
spectateur, parait apprendre le plus et le mieux, c’est le plus jeune, qui,
bien doué, apprend à lire avec les plus grands et sait capter l’attention de
son maître. On assiste aussi aux malheurs d’un CM 2 qui ne parvient pas à
calculer une division mais c’est un devoir du soir et toute la famille « sèche »
avec lui, ce qui n’est pas gai; après quoi on voit le même manœuvrer parfaitement le tracteur dans la cour de la ferme, ce qui interroge...
Ce qui nous est montré c’est ce qui, de la relation pédagogique, est de
l’ordre de la relation bien plus que de la transmission des savoirs. La plupart
des critiques l’ont noté pour l’approuver (par exemple le Monde de l’éducation) alors que, selon moi, cette opposition banalisante de « l’affectif » et
du « cognitif » est plus destructrice qu’éclairante. Les acquisitions scolaires
ne semblent que servir de toile de fond aux relations complexes qui lient
chacun des élèves, dans sa singularité, au maître. Mettant en valeur les possibilités de chacun, il réussit à calmer, au moins en surface, la brutalité des
plus frustes, il peut dialoguer avec une grande élève qui parait souffrir d’un
handicap mental et faire comprendre très délicatement à sa mère qu’elle ne
pourra intégrer le collège...
Des tempêtes de neige aux pluies de printemps puis à l’été qui arrive et
permet de travailler dehors, le rituel scolaire immuable se poursuit et les
élèves paraissent peu changer mais on sent aussi régner tout au long de
l’année une sorte de respect attendri avec lequel le maître-jardinier les
regarde éclore... C’est d’ailleurs en jardinant qu’il explique devant la caméra
combien il est lui-même redevable au système scolaire et à l’École Normale
qui, puissant ascenseur social, a fait un instituteur du fils d’un ouvrier immigré. Mais on ne voit pas du tout si la destinée scolaire et sociale de ses élèves
le préoccupe de la même façon. Les promenades scolaires parcourent une
campagne édénique, mais nous savons combien l’agriculture en moyenne
montagne est menacée... nous savons quel niveau de connaissances techniques un agriculteur doit posséder s’il veut subsister. Il y a bien longtemps
que la scolarité est prolongée à 16 ans et que le collège est obligatoire : les
écoles de campagne ne peuvent plus jouer le même rôle qu’au début
du XXe siècle ! M. Lepez ne nous dit rien du futur de ses élèves... Cette
salle de classe si chaleureuse, si accueillante... « contenant maternel » a-t-on
envie de dire, donnera-t-elle aux enfants qui la peuplent la force d’aller plus
loin ou n’est-elle qu’un cocon ? Et l’on se demande même si M. Lepez voit
le monde au-delà de ce cocon... si cette classe maternante est aussi maturante.
N. Philibert a tourné un film à la clinique de La Borde et l’on peut se demander si son regard n’en pas été un peu infléchi : cette classe devient une sorte
de communauté thérapeutique où l’on apprend certes à s’humaniser; peut-être est-ce, pour le cinéaste comme pour l’instituteur, le seul apprentissage
qui importe...
J’ai trouvé l’écho de mes questions dans le dialogue entre enseignants
« pour » et « contre » dans Télérama (30 octobre) et dans une chronique de
l’Observateur (24 octobre) rédigée par Sampiéro. Ce dernier écrit que dans
ce film « l’icône du maître brille comme un dieu sans dieu... Être est un
savoir, remplace-t-il le savoir ? ». Il pense qu’il y a eu un « piège de la caméra »
et je le pense aussi et, même, on peut craindre que ces enfants trop photographiés ne soient les victimes de ce piège... La critique de Sampiero n’est
pas agressive et il est intéressant de rappeler que lui-même, ancien instituteur, a inspiré le film de Tavernier « Ça commence aujourd’hui » dont
l’atmosphère est à l’opposé de Être et avoir. Là pas de tortues mais un rythme
saccadé, secoué par les divers drames que vit le directeur d’une école maternelle dans la ZEP de Valenciennes. Celui-ci, incarné remarquablement par
l’acteur Ph. Torreton, mène sa classe tout en étant affronté au suicide d’une
mère d’élève, à l’alcoolisme, au chômage et à l’insuffisance des divers
services sociaux... l’école est saccagée par des casseurs, mais chacun
s’emploie à réparer et le film se clôt sur une belle fête de fin d’année...
On a reproché à Tavernier, malgré quelques belles échappées sur la poésie
ou les paysages, trop de réalisme, de violence et de misérabilisme, d’avoir
dépeint un instituteur trop en proie à l’air du temps et ce film a eu bien moins
de succès que Être et avoir.
Cette confrontation d’images si différentes sur le même thème peut être
intéressante non seulement pour s’insérer dans les débats actuels mais aussi
pour retourner vers cette « école intérieure » que chacun porte en soi...
Claire DOZ
Un raccourci d’une heure et demie pour une année de travail scolaire
au quotidien peut difficilement montrer le cheminement des apprentissages
au sein de la relation éducative. C’est un peu le même problème que lors
de la présentation d’une cure analytique. On choisit des moments clés et
l’évolution du patient peut paraître tantôt miraculeuse tantôt impossible à
percevoir. Nous savons qu’elle est faite d’avancées et de retours en arrière...
J’avais, comme Claire Doz, beaucoup apprécié le film de Tavernier
et raisonnablement on ne peut qu’adhérer à la critique pertinente de Claire
Doz sur le film Être et avoir, qui a beaucoup agacé plus d’un pédagogue
d’aujourd’hui.
Mais oserai-je pour demeurer fidèle au thème de ce numéro proposer
un autre regard ?
J’ai vu les belles images de ce film, les frimousses émouvantes des
enfants, le regard du maître d’école, comme une fable, une parabole, un rêve
éveillé apaisant nos angoisses face au gâchis rencontré trop souvent dans
l’école d’aujourd’hui et dont les enfants sont les victimes.
Finalement, ce film n’aurait-il pas fonction d’utopie ? Mais l’utopie n’est-elle pas nécessaire au travail pédagogique ? Rappelons qu’un colloque lui
a été consacré en mai 2002 dans le petit village des Vosges où le pasteur
Oberlin, au début du siècle dernier, essaya de faire vivre à ses élèves une
autre pédagogie.
L’utopie, comme L’Émile de Rousseau n’est pas faite pour être collée à
la réalité mais pour donner des ailes à nos humbles recherches, un souffle
à Prométhée pour reprendre son fardeau.
Freud a rêvé un temps d’un monde où la contraception réglant le
problème du refoulement de la sexualité, ferait disparaître les névroses, où
une « éducation psychanalytique » permettrait aux enfants de devenir des
adultes épanouis, se situant dans une éthique humaniste. Nous savons qu’il
n’en est rien mais pourtant dans nos recherches tâtonnantes ne faut-il pas
encore croire à l’homme juste ?
En mal de valeurs à inventer pour notre temps, ne faut-il pas se réjouir
de les rencontrer à travers certains personnages, un peu hors du temps, hors
du monde peut-être ?
On ne fait bien que ce que l’on a imaginé richement disait notre maître
Bachelard.
Alors l’utopie ? Réalisme de l’espérance dont Péguy nous a dit combien
elle est étonnante :
Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe
Et qu’ils croient que demain ça ira mieux...
[1]
Dans le ça se tient aussi le rêve...
Madeleine NATANSON
[1]
Le Porche du mystère de la deuxième vertu.