Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950125
170 pages

p. 123 à 126
doi: en cours

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no 9 2003/1

 
Être et avoir : un autre regard ? de N. Philibert
 
 
Premier plan du film : deux tortues se promènent paisiblement entre les pieds des belles tables de classe... la salle illuminée par le soleil d’automne, le vert des plantes en pot, et le bleu intense dont sont peintes les étagères, attend les élèves qui ne sont pas encore « rentrés ». Nous suivrons, par tranches successives ou plutôt par séquences discontinues, une année scolaire dans une « classe à tous les cours » d’un village d’Auvergne. Chacun projettera ce qu’il veut sur les tortues et le reste du film, ce que j’en dirai ici est purement subjectif, mais je noterai tout d’abord qu’il a été, dès sa sortie, un grand succès et que ce succès est durable puisqu’on trouve encore actuellement des articles et des débats à son sujet. L’enthousiasme qu’il suscite paraît, en partie, puiser dans la nostalgie : nostalgie campagnarde (vaches rousses sur fond de feuillage roux...), nostalgie « péguyste » : M. Lepez est-il le dernier des « hussards noirs de la République » ? nostalgie scolaire et sociale : pourquoi ne pas laisser vivre les écoles dans les petits villages et les classes à tous les cours plutôt que le ramassage scolaire et les classes nombreuses uniformisant les niveaux mais aussi, peut-être, les personnalités ?
Sur ce dernier point, celui de l’efficacité pédagogique, il est difficile de répondre car Philibert n’a pas voulu en faire le sujet du film si bien que, paradoxalement, on voit peu les enfants en situation réelle d’apprentissage; or c’est bien là la difficulté la plus grande dans ce genre de classe : le maître « chef d’orchestre » doit occuper chacun des niveaux à une tâche différente en s’assurant que chacun des élèves l’accomplit, comprend et progresse sans que l’unité du groupe, de la maternelle au CM 2 se brise. Celui qui, pour le spectateur, parait apprendre le plus et le mieux, c’est le plus jeune, qui, bien doué, apprend à lire avec les plus grands et sait capter l’attention de son maître. On assiste aussi aux malheurs d’un CM 2 qui ne parvient pas à calculer une division mais c’est un devoir du soir et toute la famille « sèche » avec lui, ce qui n’est pas gai; après quoi on voit le même manœuvrer parfaitement le tracteur dans la cour de la ferme, ce qui interroge...
Ce qui nous est montré c’est ce qui, de la relation pédagogique, est de l’ordre de la relation bien plus que de la transmission des savoirs. La plupart des critiques l’ont noté pour l’approuver (par exemple le Monde de l’éducation) alors que, selon moi, cette opposition banalisante de « l’affectif » et du « cognitif » est plus destructrice qu’éclairante. Les acquisitions scolaires ne semblent que servir de toile de fond aux relations complexes qui lient chacun des élèves, dans sa singularité, au maître. Mettant en valeur les possibilités de chacun, il réussit à calmer, au moins en surface, la brutalité des plus frustes, il peut dialoguer avec une grande élève qui parait souffrir d’un handicap mental et faire comprendre très délicatement à sa mère qu’elle ne pourra intégrer le collège...
Des tempêtes de neige aux pluies de printemps puis à l’été qui arrive et permet de travailler dehors, le rituel scolaire immuable se poursuit et les élèves paraissent peu changer mais on sent aussi régner tout au long de l’année une sorte de respect attendri avec lequel le maître-jardinier les regarde éclore... C’est d’ailleurs en jardinant qu’il explique devant la caméra combien il est lui-même redevable au système scolaire et à l’École Normale qui, puissant ascenseur social, a fait un instituteur du fils d’un ouvrier immigré. Mais on ne voit pas du tout si la destinée scolaire et sociale de ses élèves le préoccupe de la même façon. Les promenades scolaires parcourent une campagne édénique, mais nous savons combien l’agriculture en moyenne montagne est menacée... nous savons quel niveau de connaissances techniques un agriculteur doit posséder s’il veut subsister. Il y a bien longtemps que la scolarité est prolongée à 16 ans et que le collège est obligatoire : les écoles de campagne ne peuvent plus jouer le même rôle qu’au début du XXe siècle ! M. Lepez ne nous dit rien du futur de ses élèves... Cette salle de classe si chaleureuse, si accueillante... « contenant maternel » a-t-on envie de dire, donnera-t-elle aux enfants qui la peuplent la force d’aller plus loin ou n’est-elle qu’un cocon ? Et l’on se demande même si M. Lepez voit le monde au-delà de ce cocon... si cette classe maternante est aussi maturante. N. Philibert a tourné un film à la clinique de La Borde et l’on peut se demander si son regard n’en pas été un peu infléchi : cette classe devient une sorte de communauté thérapeutique où l’on apprend certes à s’humaniser; peut-être est-ce, pour le cinéaste comme pour l’instituteur, le seul apprentissage qui importe...
J’ai trouvé l’écho de mes questions dans le dialogue entre enseignants « pour » et « contre » dans Télérama (30 octobre) et dans une chronique de l’Observateur (24 octobre) rédigée par Sampiéro. Ce dernier écrit que dans ce film « l’icône du maître brille comme un dieu sans dieu... Être est un savoir, remplace-t-il le savoir ? ». Il pense qu’il y a eu un « piège de la caméra » et je le pense aussi et, même, on peut craindre que ces enfants trop photographiés ne soient les victimes de ce piège... La critique de Sampiero n’est pas agressive et il est intéressant de rappeler que lui-même, ancien instituteur, a inspiré le film de Tavernier « Ça commence aujourd’hui » dont l’atmosphère est à l’opposé de Être et avoir. Là pas de tortues mais un rythme saccadé, secoué par les divers drames que vit le directeur d’une école maternelle dans la ZEP de Valenciennes. Celui-ci, incarné remarquablement par l’acteur Ph. Torreton, mène sa classe tout en étant affronté au suicide d’une mère d’élève, à l’alcoolisme, au chômage et à l’insuffisance des divers services sociaux... l’école est saccagée par des casseurs, mais chacun s’emploie à réparer et le film se clôt sur une belle fête de fin d’année... On a reproché à Tavernier, malgré quelques belles échappées sur la poésie ou les paysages, trop de réalisme, de violence et de misérabilisme, d’avoir dépeint un instituteur trop en proie à l’air du temps et ce film a eu bien moins de succès que Être et avoir.
Cette confrontation d’images si différentes sur le même thème peut être intéressante non seulement pour s’insérer dans les débats actuels mais aussi pour retourner vers cette « école intérieure » que chacun porte en soi...
Claire DOZ
Un raccourci d’une heure et demie pour une année de travail scolaire au quotidien peut difficilement montrer le cheminement des apprentissages au sein de la relation éducative. C’est un peu le même problème que lors de la présentation d’une cure analytique. On choisit des moments clés et l’évolution du patient peut paraître tantôt miraculeuse tantôt impossible à percevoir. Nous savons qu’elle est faite d’avancées et de retours en arrière...
J’avais, comme Claire Doz, beaucoup apprécié le film de Tavernier et raisonnablement on ne peut qu’adhérer à la critique pertinente de Claire Doz sur le film Être et avoir, qui a beaucoup agacé plus d’un pédagogue d’aujourd’hui.
Mais oserai-je pour demeurer fidèle au thème de ce numéro proposer un autre regard ?
J’ai vu les belles images de ce film, les frimousses émouvantes des enfants, le regard du maître d’école, comme une fable, une parabole, un rêve éveillé apaisant nos angoisses face au gâchis rencontré trop souvent dans l’école d’aujourd’hui et dont les enfants sont les victimes.
Finalement, ce film n’aurait-il pas fonction d’utopie ? Mais l’utopie n’est-elle pas nécessaire au travail pédagogique ? Rappelons qu’un colloque lui a été consacré en mai 2002 dans le petit village des Vosges où le pasteur Oberlin, au début du siècle dernier, essaya de faire vivre à ses élèves une autre pédagogie.
L’utopie, comme L’Émile de Rousseau n’est pas faite pour être collée à la réalité mais pour donner des ailes à nos humbles recherches, un souffle à Prométhée pour reprendre son fardeau.
Freud a rêvé un temps d’un monde où la contraception réglant le problème du refoulement de la sexualité, ferait disparaître les névroses, où une « éducation psychanalytique » permettrait aux enfants de devenir des adultes épanouis, se situant dans une éthique humaniste. Nous savons qu’il n’en est rien mais pourtant dans nos recherches tâtonnantes ne faut-il pas encore croire à l’homme juste ?
En mal de valeurs à inventer pour notre temps, ne faut-il pas se réjouir de les rencontrer à travers certains personnages, un peu hors du temps, hors du monde peut-être ?
On ne fait bien que ce que l’on a imaginé richement disait notre maître Bachelard.
Alors l’utopie ? Réalisme de l’espérance dont Péguy nous a dit combien elle est étonnante :
Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe
Et qu’ils croient que demain ça ira mieux... [1]
Dans le ça se tient aussi le rêve...
Madeleine NATANSON
 
NOTES
 
[1]Le Porche du mystère de la deuxième vertu.
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