2003
Imaginaire & Inconscient
Psychanalyse et éducation : nouveaux repères ?
Jean-Claude Filloux
75 rue St Charles 75015 Paris
Dans un article publié dans la revue Études psycho-thérapiques en 1985 sur le thème « L’inconscient dans
l’éducation », des « repères » permettant une approche des
rapports entre psychanalyse et éducation avaient été évoqués
dans une perspective historique. Depuis cette date, des
recherches et des travaux divers marquent une évolution, tant
pour ce qui concerne une « lecture » psychanalytique du champ
pédagogique que des pratiques inspirées par cette lecture, voire
la provoquant. Peut-on parler de « nouveaux repères» ? Dans
cette hypothèse sont notamment abordés des travaux interprétant des textes fondateurs, des recherches et des théorisations
issues du développement récent d’analyses portant sur les
relations de pouvoir, les transferts et contre-transferts dans le
champ de l’école.Mots-clés :
Désirs, Inconscient, Maîtrise, Transfert, Contre-transfert, Identification, Champ pédagogique.
In an article published in the 1985 issue of Etudes
psychothérapeutiques on « The unconscious in education»,
some « lines » connecting psychoanalysis and education were
evoked within a history frame. Since then, research and various
studies are showing an evolution, as much on a psychoanalytical « reading » of the pedagogic field as on subsequent
practices derived from such reading, or even inducing it.
Can we speak of « new lines » ? This hypothesis allows mainly
the study and interpretation of founding texts, researches and
theorization born out of the recent development of potency,
transference and countertransference analysis, in the field of
schooling.Keywords :
Desires, Unconscious, Control, Transference, Countertransference, Identification, Pedagogic field.
Dans un article d’Études psychothérapiques datant de 1986, sous le titre
« Psychanalyse et éducation : repères », je me proposais, dans une perspective
à la fois historique et problématique, de faire le point sur l’apport de la
psychanalyse au niveau tant de la théorie que de la pratique dans le domaine
de l’éducation, en particulier dans le champ pédagogique.
Partant de Freud et de « son temps », je tentais de faire le tableau d’un
« après Freud » marqué par de nombreux travaux, de recherches, d’expériences.
Les formules de Freud sur l’« intérêt » de la psychanalyse pour les
pédagogues, une éducation qui doit « chercher son chemin entre le Scylla du
laisser-faire et le Charybde de l’interdiction », la nécessité d’une « éducation
à la réalité » sont connues. Non moins, à présent, que le contenu des ouvrages
publiés à l’époque par des « disciples » psychanalystes ou pédagogues
cherchant une « application » de la psychanalyse au champ pédagogique.
J’évoquais notamment les conférences de O. Pfister publiées sous le titre
La psychanalyse au service des éducateurs en 1921, l’ouvrage de H. Zulliger
sur La psychanalyse à l’école, la même année, le pamphlet de S. Bernfeld,
Sisyphe ou les limites de l’éducation, en 1925.
Il fallait également faire référence à un fait majeur : la parution, entre
1926 et 1936, à Berlin et Vienne, d’une Revue pour une pédagogie psychanalytique qui publia plus de 300 articles consacrés à des expériences pédagogiques, à des théorisations diverses centrées sur ce que peut « apporter »
l’outil psychanalytique à la pédagogie. Peut-on parler d’une « pédagogie
psychanalytique ? », telle était la question itérativement posée, liée à cette
autre : qu’est-ce que la psychanalyse peut apporter au niveau d’une connaissance de ce qui se joue dans la relation éducative ? À côté des textes référant
aux problèmes posés par la sexualité infantile et son éducation, la thérapie
d’enfants, des textes engageaient une exploration du rapport de l’éducateur à
son projet éducatif et la personnalité même du pédagogue devint objet d’étude.
C’est ainsi qu’il convenait de souligner que plusieurs articles étudiaient
– déjà – le rapport de l’enseignant et de l’élève sous l’angle du transfert.
La période qui pouvait être désignée comme se situant à partir des années
1945 était présentée en fonction de deux grandes catégories d’« application »
de la psychanalyse à la pédagogie. Le rapport maître-élève ne pouvant être
assimilé au rapport analyste-analysé, par transposition directe du modèle de
cure à la pratique pédagogique, il apparaissait que certains travaux, combinant théorisation et expériences, se situaient dans le cadre du courant général
de la psycho-pédagogie; d’autres étant plus centrés sur l’analyse même du
champ pédagogique.
Des ouvrages tels que ceux de Georges Mauco, Psychanalyse et éducation
tirant les conséquences de la mise en place au Centre Claude Bernard d’une
« pédagogie curative », ou de Aïda Vasquez et Fernand Oury, Vers une
pédagogie institutionnelle, rendant compte d’une volonté d’« introduire la
psychanalyse dans la classe », impliquaient l’idée d’une « inspiration » de
pratiques nouvelles par la psychanalyse, entendue comme un savoir, un
corpus de concepts.
Au regard, la perspective d’autres ouvrages s’axait plus spécifiquement
sur l’édification, ou l’élaboration d’un corps de connaissances sur le fonctionnement du pédagogique comme tel. Une exploration des pratiques, plus
qu’une inspiration directe des pratiques. Ainsi étaient évoquées des recherches spécifiques sur « ce qui se passe » dans le groupe-classe, l’établissement
scolaire à partir d’observations, d’enquêtes, d’entretiens utilisant l’instrument
analytique comme d’autres l’instrument sociologique, par exemple.
« Matériel à décrypter », était-il dit, « pour lire ce qui, du pédagogique, relève
de l’inconscient ». Il apparaît ainsi que l’activité intellectuelle chez l’élève
dépend à la fois de la sublimation et d’un travail d’idéalisation et d’identification à l’enseignant, que le désir d’enseigner implique la « capture » du
désir de savoir chez l’élève, qu’haine et amour se conjuguent dans le
fonctionnement d’un « contrat pédagogique ».
[1]
L’article se terminait sur quelques interrogations. Le risque de l’utilisation de la psychanalyse comme instrument d’interprétation du « champ »
dit pédagogique ou éducatif, et d’en faire une grille plaquée sur le matériel
obtenu. Le risque, en particulier, d’utiliser le savoir obtenu à partir des
recherches dans le cadre d’une nouvelle « pédagogie psychanalytique »
arbitraire.
Peut-on parler d’une évolution dans la manière de poser, voire de
« pratiquer » les relations du « psychanalytique » et du « pédagogique », tant
au niveau d’applications directes que de recherche ? En tout état de cause,
il semble que la distinction « inspiration des pratiques et lecture du champ
pédagogique » tend à s’estomper, dans la mesure où, notamment avec le
développement d’expériences liées à la dite pédagogie institutionnelle, on
se trouve en présence de types divers de « recherche-action ». Il convient
également de prendre en compte les conséquences d’une meilleure connaissance qu’ont les praticiens de l’aide qui peut leur être apportée par les
recherches issues de la psychanalyse : formation dans le cadre des sciences
de l’éducation, développement de groupes de travail, etc.
Les publications – articles ou ouvrages – parues depuis 1986 témoignent
de l’impact d’interrogations, sinon nouvelles, du moins réactualisées par les
problèmes où jouent des rapports de violence, des conflits dans la relation
maîtres et élèves, l’éternelle lutte contre Éros et Thanatos qu’évoque Freud
à la fin de Malaise dans la civilisation.
Dans un premier temps, je me référerai aux travaux sur la relation
d’emprise, pour ensuite centrer ce court texte sur la manière dont se pose
la problématique centrale du transfert-contre-transfert dans le champ pédagogique.
[2]
Dans sa vie scolaire, l’enfant est requis de mettre en œuvre, dans sa
relation au maître, un travail d’acquisition du savoir – ce travail qui devient
source de développement intellectuel et culturel. Il rencontre ainsi le désir
du maître d’enseigner – ou de non-enseigner – dont la psychanalyse a voulu
explorer son enracinement. Qu’il y ait ou non « intention d’instruire », dès
lors que l’enseignant est en position d’enseignement, se mobilisent en lui
comme chez tout à chacun, besoin d’aimer et d’être aimé, de reconnaissance,
de haïr aussi...; mais, en même temps, ce qui a été analysé par Freud sous
le terme de « pulsions d’emprise », de volonté, ou de nécessité de séduire.
Dans un livre intitulé Le désir de savoir, Roger Dorey voit dans
l’« emprise » une appropriation, une volonté de graver son empreinte, une
« atteinte à l’autre comme sujet désirant »; elle est de l’ordre d’une violence.
La « prise » pédagogique est donc davantage qu’une simple tutelle, mais
ne joue pas uniquement sur le désir, ou plaisir de domination, dans la mesure
où l’emprise passe peut-être nécessairement par le désir de séduction. Séduire
veut dire plaire, mais aussi tromper l’autre pour exercer du pouvoir. Dans
Le lien éducatif/contre-jour psychanalytique, Mireille Cifali montre combien
l’emprise séductrice est un élément « obligé » du pouvoir enseignant.
Cependant, si on suit Roger Dorez, le mécanisme de séduction psychologique est ambigu, il implique un savoir sur le désir de l’autre, de manière
à le capter, à l’utiliser pour ses fins propres; dès lors, le désir d’enseigner
se confond avec le désir d’être aimé et reconnu : « action de détournement
et de conquête qui parvient à ses fins par l’étalement de ses charmes et de
ses sortilèges, c’est-à-dire par l’édification d’une illusion dans laquelle l’autre
va s’égarer ». C’est pourquoi l’« intention de séduire », si elle participe de
« l’intention d’instruire », est fondée en définitive sur le narcissisme; c’est
pourquoi aussi, il y a plaisir à séduire, à en retirer la satisfaction d’être aimé,
incontesté. C’est pourquoi enfin, dit M. Cifali, « derrière la séduction, il y
a une destruction... Un adulte cache à un enfant par le recours à la séduction
la violence contenue dans leur rapport ». L’enfant, l’adolescent, réagit à
l’emprise dès lors qu’elle est perçue comme autorité sadique, « violence
pédagogique »; selon la façon dont a évolué son propre désir de savoir, les
inhibitions survenues, ses refoulements, la manière dont il gère ses propres
pulsions destructrices dans le rapport au maître, le rapport pédagogique peut
devenir l’espace d’une relation conflictuelle ouverte.
Faut-il pourtant assimiler l’espace scolaire comme se constituant « en
théâtre de la violence » ? Ce serait minimiser le rôle de l’institution qui peut
être aussi montrée facteur d’une harmonie au moins apparente, signifiant
qu’un arrangement a été trouvé, que le conflit a trouvé une solution. Le
rôle de l’institution scolaire sera alors analysé en termes de médiation, de
ritualisation salvatrice des violences latentes. L’approche psychanalytique
devrait permettre ainsi de mieux comprendre, d’« analyser » ces moments
où l’école devient un lieu d’affrontement, et ne parvient pas à trouver les
moyens d’élaborer un ordre des choses dépassant dans l’apparence au moins
ce qu’il en est du conflit latent au cœur de la relation pédagogique, au profit
d’un ordre contractuel fondé sur la reconnaissance réciproque des partenaires, – ordre souvent fragile, à la merci de ce qu’apporte le milieu même
dans lequel se situe le champ scolaire ».
[3]
Une lecture en termes de transferts devrait permettre de mieux cerner
ce qui « se joue » au niveau du rapport d’un élève et du maître, mais aussi
du maître et du groupe.
C’est, on le sait, dans le cadre de la cure analytique que la notion de
transfert doit être originairement située. Elle désigne, en analyse, la reviviscence, la répétition d’affects, de sentiments, d’émotions, d’amour ou de
haine, de réactions vécues dans la vie infantile du sujet en analyse qui se
déplacent sur la personne de l’analyste. La notion de contre-transfert désigne,
de son côté, tant les transferts de l’analyste, sur la personne de l’analysé,
que ses réactions au transfert dont il est l’objet. Dans leur Vocabulaire de
la psychanalyse, J. Laplanche et J.B. Pontalis précisent que ce qui est essentiellement transféré, c’est « La réalité psychique, à savoir au plus profond,
le désir inconscient et les fantasmes connexes ». Le « travail de transfert »
est la dénomination courante de l’utilisation, par l’analyste, de la situation
transférentielle-contre-transférentielle. À cela, il faut ajouter qu’au sens strict
du terme, les déplacements transférentiels sont inconscients, et que ce sont
les manifestations, expression psycho-affectives du transfert qui fonctionnent
comme indicateurs, interprétables en termes de transferts. En tout état de
cause, comme le disait Freud, les « effets de transfert » sont universels et « se
produisent partout ».
Si, dans la classe, amour, haine, agression, violence ou attachement,
sympathie ou ferveur ne peuvent être en tous les cas des phénomènes transférentiels, reste que la référence au transfert et au contre-transfert doit
permettre de comprendre des difficultés au premier regard inexplicables
surgissant dans le rapport maître-élèves. Transfert d’élèves sur le maître,
transferts de maîtres sur l’élève, contre-transfert réactionnels mettant en
conflit ou identification les sujets. Dans son livre cité plus haut, Mireille
Cifali écrit : « Un enseignant, c’est certain, est la cible privilégiée du transfert :
répétition, déplacement des affects sur lui, confusion entre le présent et le
passé. Ces affects mêlés à la quotidienneté d’une relation sont cependant
« difficilement repérables ». Elle ajoute qu’« un enfant est objet contre-trans-férentiel par excellence », qu’« un transfert négatif n’est pas une excuse pour
rejeter un enfant », et qu’« être professionnel consiste à le reconnaître ».
Les pédagogues « inspirés » par la psychanalyse s’interrogeaient déjà
dans la
Revue pour une pédagogie psychanalytique sur les conséquences
d’« effets de transferts » dans le rapport du maître à ses élèves, tant au niveau
de transferts négatifs induisant des comportements agressifs vis-à-vis du
maître, que de transferts positifs et d’excès d’amour. Ainsi en est-il des textes
de W. Kuendig, « Aperçus psychanalytiques sur une pratique pédagogique »,
en 1928; E. Fischer, « Le sexe et le transfert », 1929; W. Hoffman, « La haine
du maître », 1929; H. Zulliger, « L’épouvante du lien », 1930, « Un manque
dans la pédagogie psychanalytique », 1936.
[4]
Dans un long article publié en 1989 par la
Revue française de pédagogie
intitulé « Sur le concept de transfert dans le champ pédagogique », Janine
Filloux commentait ces textes se situant « au cœur de la question du
transfert ».
[5] Elle s’attachait, en particulier, à ce que peut impliquer chez le
maître conscient des effets transférentiels dont il est la cible et de ses contre-transferts possibles, cette prise de conscience au niveau de ce que Freud
appelait – dans la cure – le « maniement » du transfert.
De ce point de vue, les textes de W. Kuendig et de H. Zulliger sur
« L’épouvante du lien », sont significatifs. Chacun se fonde sur des cas
cliniques; ils posent deux ordres de problèmes : celui de la maîtrise du
transfert positif, celui de son induction – va-t-on «maîtriser un transfert
excessif de l’élève sur l’enseignant, aussi bien que susciter, instaurer,
construire un transfert positif de l’élève pour créer des conditions favorables
à l’apprentissage » ? W. Kuendig évoque des cas où le maître en s’« insinuant » auprès d’un élève peut « renforcer » un transfert faible au début. Mais
cela ne renvoie-t-il pas à ce que J. Filloux analyse comme « nécessité d’une
alliance narcissique entre l’élève et le maître là où elle n’est pas acquise
normalement » ? Alliance qui pose aussi la question de la séduction...
Un autre cas apporté par Kuendig évoque l’attitude de l’enseignant face
à un transfert d’amour excessif d’une élève sur le maître. Comment « couper
court » selon son expression, maîtriser les débordements affectifs de l’élève ?
Mais, dit J. Filloux, « les sentiments et les réactions de Kuendig face aux
sollicitations de cette élève restent relativement dans le flou..., la nécessité
de maîtrise renvoyant au contre-transfert de l’enseignant et au mode de
défense qu’il agit ».
De son côté, H. Zulliger, veut qu’un pédagogue « d’orientation psychanalytique » sache ne pas « refuser » un transfert positif, par peur de la
constitution d’un lien affectif, mais « apprivoiser » ce lien, dans un esprit
de tolérance. Accepter veut dire situer le lien en dehors d’une réaction éventuelle de peur, de manière à ce que le maître puisse comprendre le danger,
ou au contraire, l’atout qu’il représente. Apprivoiser veut dire susciter l’élaboration d’un rapport d’identification au maître, la constitution d’un idéal du
moi. Zulliger s’oppose ainsi à une conception étroite et défensive du transfert
et « il éclaire ainsi et la fonction de méconnaissance et la fonction définitive
qui peuvent trouver à l’exprimer sous l’idée de maîtriser le transfert... ».
On notera cependant que, si Kuendig comme Zulliger, évoquent aussi
bien des attachements transférentiels chez des filles que chez des garçons
comme effets transférentiels « positifs » au maître, ils ne se situent guère
au niveau de transferts agressifs, laissant peut-être à Hoffman l’évocation
de la « haine du maître », qui sous certains aspects peut être considérée
comme une « haine de transfert ».
Cela permettrait de poser en des termes différents, la question du maniement, disons de la gestion de violences ou de haines en tant qu’effets
transférentiels... La question reste ouverte...
Il convient également de référer à cet autre texte de H. Zulliger, en 1936,
qui initie des travaux ultérieurs sur les effets transférentiels non pas seulement
dans des relations duelles d’un maître et d’un élève, mais dans des relations
de groupe : rapport du maître au groupe, du groupe au maître, des participants entre eux.
Un « manque » dans l’approche psychanalytique de l’époque, dit Zulliger,
est de ne pas prendre suffisamment en compte la classe comme collectif,
communauté, dans son rapport au maître que l’on doit considérer comme un
« guide ». S’inspirant de la description de Freud dans « Psychologie collective
et analyse du moi », il pose que l’enseignant – inspiré par la psychanalyse
– doit œuvrer à favoriser et l’identification mutuelle des élèves en tant
que groupe, et le désir d’identification avec l’enseignant-guide; il doit se
présenter comme un chef de bande « fraternelle »; et en même temps, comme
un « médiateur » entre les pulsions et l’idéal du moi de ses élèves...
Le « maniement » du transfert se déplace ici en « maniement collectif
de l’identification », selon l’expression de J. Filloux, la mise en place d’un
rapport de fascination, voire d’aliénation qui est loi de la « gestion du
transfert » évoquée antérieurement comme maîtrise ou induction. Dans Vers
une clinique pédagogique, qui date de 1992, Francis Imbert met en cause
toute pratique d’assujettissement à un guide, ou d’identification des élèves
les uns aux autres. Il ne peut s’agir là, dit-il, que d’une « impasse ». S’il
convient de sortir de la situation duelle, la gestion du transfert ne peut
consister en un « rabattement » de la situation psychanalytique (groupe à
deux) sur la situation pédagogique (groupe classe).
Reste que, dans la ligne à la fois du souci de combler un « manque » dans
l’application de la psychanalyse à la pédagogie, et d’analyser le sens du
transfert ou des transferts dans un champ pédagogique considéré comme
groupe, collectif, Francis Imbert n’évitait peut-être pas un « rabattement »
de cet ordre. Il convient d’y voir de plus près, notamment en partant de son
livre
L’inconscient dans la classe, sous-titré
« Transfert et contre-transfert »
[6].
Les positions et analyses de cas présentées dans cet ouvrage se rattachent
au mouvement de la pédagogie institutionnelle, initié par F. Oury et
A. Vasquez évoqués précédemment, aux thèses du « Groupe de recherche en
Pédagogie institutionnelle » mis en place par F. Imbert, dans les années 1990,
ainsi qu’aux travaux de Didier Anzieu et de son équipe sur les groupes de
formation.
L’objectif de la pédagogie institutionnelle, issue autour des années 1960
de Freinet, était de « prendre en compte » l’inconscient pour « réorganiser »
les relations maître-élèves, d’utiliser les notions psychanalytiques pour
« éclaircir, expliquer ce qui se passe dans une classe, les reformuler en termes
de groupe », de mettre en place des dispositifs institutionnels régissant au
sein du groupe-classe, en tant que « sujet-collectif », le jeu des interactions
groupales. Dans Vers une pédagogie institutionnelle, Fernand Oury et Aïda
Vasquez décrivaient les objectifs de la pédagogie institutionnelle en ces
termes : « Tendre à remplacer l’action permanente du maître par un système
d’activités, de médiations diverses, d’institutions, qui assure de façon
continue l’obligation et la réciprocité des échanges dans et hors du groupe ».
Centration donc sur le groupe, qui doit s’appuyer sur le Conseil de la « classe
coopérative », où le maître n’est plus personne centrale. Les dispositifs prévus
dans cette perspective obligent à l’échange, à la liberté d’une « parole », la
canalisation de l’agressivité. Le maître décrit par Oury et Vasquez refuse,
en conséquence, de « jouer seul un rôle transférentiel, d’être l’objet unique
des phénomènes d’agressivité comme des transferts amoureux plus ou moins
paternels ou maternels », au niveau d’une relation duelle.
Est-il cependant pertinent, tant du point de vue de la théorie freudienne
du transfert, que du point de vue de « ce qui se passe » dans la classe, de poser
un instituteur n’acceptant à aucun niveau de « jouer un rôle transférentiel ».
Comme s’il était possible de dédouaner le maître, par le biais par exemple,
de sanctions proposées par le groupe, de recevoir l’agressivité transférentielle d’un membre du groupe. Refuser, peut-être, de prendre la place du père
ou de la mère est une chose; mais refuser d’être
l’objet de transfert en est
une autre.
[7]
Ce que l’on peut lire dans L’inconscient dans la classe de Francis Imbert
est plus subtil, mais prête aussi à discussion. La pédagogie institutionnelle,
dit-il, n’a pas donné suffisamment à entendre du jeu des fantasmes, des
pulsions et des résistances qui s’opèrent chez l’enseignant et en particulier
de ses contre-transferts. « Étonnement » qui l’a conduit à créer le Groupe de
recherches en pédagogie institutionnelle, à axer des expériences de conduite
de classe et de formation d’enseignants par le biais de Groupes Balint sur
« la reconnaissance du jeu des transferts et des contre-transferts », le
« repérage » et le « déchiffrement » des « répétitions transférentielles ».
S’inspirant des travaux menés par l’équipe de Didier Anzieu dans le cadre
de groupes de formation, Francis Imbert requiert dès lors du maître un rapport
plus complexe avec le « sujet collectif ».
Dans les groupes de formation « centrés sur le groupe » et conduits par
un moniteur psychanalytique, Anzieu observait différentes catégories de
phénomènes transférentiels selon qu’il s’agissait de transferts « centraux »
sur le moniteur, de transferts « latéraux » des participants les uns sur les
autres, d’un transfert des participants sur le groupe comme objet. Selon
Anzieu et ses collaborateurs, le moniteur comme objet d’un transfert
« central » fonctionne comme une image paternelle archaïque ou œdipienne,
et les « autres participants », objets de transferts latéraux, comme imagos
fraternelles
[8].
Le maître décrit par Francis Imbert, comme ce moniteur, donne place à
la possibilité d’autres transferts que sur lui-même : non seulement ne pas
« jouer seul » un rôle transférentiel, mais participer de tout un système
de médiation ouvrant la voie à des transferts latéraux de toutes sortes.
Ce système, ce cadre, voire ce « filet » est destiné à « accueillir » les transferts à travers un réseau d’institutions où vont « se frayer des circuits
transférentiels », garde-fou pouvant permettre en particulier de « ne pas se
laisser totalement embarquer dans ses passions contre-transférentielles ».
Francis Imbert met l’accent sur la problématique des manifestations
contre-transférentielles éventuelles de l’enseignant dans la relation maîtreélève(s), au double sens de réactions inconscientes du maître à la personne
de l’élève, et plus particulièrement au transfert de l’élève sur lui. Une « haine »
éprouvée à l’égard d’un enfant, « nourrie d’une haine du temps de l’enfance,
ou au contraire un emballement, une passion incontrôlée », sont susceptibles
de mettre l’enseignant en difficulté, « pour avoir mobilisé un contre-transfert
massif compris dans sa double dimension de réaction au transfert de l’enfant
et de transfert proprement dit ». Il convient, dès lors, « d’aider le pédagogue
à dénouer quelque peu les fils de son contre-transfert ». Un des aspects de
cette « aide » étant précisément la possibilité de transférer « ailleurs », « sur
d’autres objets », les transferts dont il est l’objet, afin, en particulier, de s’en
mettre « à l’abri ». Les institutions propres à la « classe coopérative »
devraient rendre effectif le transfert du transfert, qui devient, dit Imbert, un
des « axes clés » de travail du pédagogue.
Les monographies qui forment la deuxième partie du livre décrivent en
effet des « histoires de transferts » ou de transferts dits « latéraux » qui
viennent « alléger » la relation transférentielle des élèves sur le maître,
« l’ouvrir sur d’autres possibles, d’autres issues ». Du moins en est-il ainsi
dans l’interprétation de Francis Imbert, « le maître n’est plus l’objet unique
d’amour-haine. Dans les ateliers, équipes, classes de niveaux, chaque enfant
travaille avec les autres (et n’oublions pas les correspondants). C’est entre
eux que ça se passe ». Le transfert d’élèves sur le maître est déplacé par le
maître sur des élèves qui transfèrent entre eux.
Constatons simplement que cette description de transferts de transferts
reprend volontairement un concept propre au champ analytique, mais dans
un tout autre usage. Francis Imbert se réfère explicitement à Jean Laplanche
qui utilise dans son livre
Nouveaux fondements pour la psychanalyse le
concept de « transfert de transfert ». Mais, c’est dans le cadre d’une théorisation de la fin de la cure (problème classique de l’analyse sans fins, de
l’analyse finie...). La terminaison d’une cure analytique, dit Laplanche, ne
peut signifier en aucun cas la « dissolution » du transfert. Elle peut signifier
seulement le transfert de ce processus de transfert en un ou plusieurs autres
lieux, dans une ou plusieurs autres relations. La seule terminaison concevable, c’est donc « le transfert du transfert ».
[9]
On est en présence chez Imbert d’un cas typique de transposition d’un
concept du champ analytique au champ pédagogique. En l’occurrence, la
question est de savoir si une telle transposition est pertinente : la problématique de ce qui se passe au quotidien dans la classe, fut-elle coopérative,
institutionnelle, ou autre. Ou ne s’agit-il pas d’une utilisation peu prudente
de concepts issus de l’expérience analytique ?
Dans le texte de 1985, la problématique de l’« application » ou de
l’« usage » de la psychanalyse dans le champ pédagogique était posée de
façon à exclure l’idée d’une classe fonctionnant en imitation du modèle de
la cure analytique. En revanche, le savoir analytique issu de la cure
apparaissait comme susceptible d’« inspirer », de « fertiliser » des théories et
des pratiques pédagogiques, de permettre aussi une « lecture » du champ
pédagogique à partir de ce « savoir ». Or, on peut se demander si les monographies d’expériences évoquées dans L’inconscient dans la classe, et surtout
les « éléments de théorie », ne vont pas au-delà d’une « inspiration » pour
aller vers une transposition du modèle de la cure au modèle d’une pratique
pédagogique de groupe fonctionnant comme la relation analyste-analysant.
Apparemment, la « transposition » évoquée par Francis Imbert porte sur
des concepts. On peut lire, par exemple : « Du concept de transfert que
retenons-nous, dès lors que nous le transposons, le transférons du cadre de
la cure au cadre du champ éducatif pédagogique ? ». Mais, en réalité, comme
il apparaît dans le cas du « transfert de transfert » au moins, c’est bien d’une
transposition de pratiques dont il est question. Faire comme un analyste.
On peut également interroger la tendance, lorsque l’on parle de transferts,
à en faire des faits directement observables en oubliant que l’enseignant se
trouve en présence – éventuellement – d’« effets » de transferts, de phénomène
transférentiels, le transfert étant comme tel inconscient. Ce qui peut être
repéré, déchiffré, reconnu du transfert réfère à des expressions sous forme
affective de ce qui peut être interprété, conceptualisé sous le terme de
transfert. Ainsi, pourrait-on éviter de considérer la dynamique transfert-contre-transférentielle comme pouvant devenir une sorte d’outil, une mécanique maniée de façon à fonctionner dans le cadre de la classe coopérative,
éventuellement pour s’en mettre « à l’abri ».
Je n’ai évoqué, au titre de travaux, recherches ou expériences que des
problèmes – majeurs – de pouvoir et de transferts. Nouveaux repères, peut-être, mais dans la ligne et la continuité de cette quête de la manière dont la
psychanalyse peut contribuer au travail éducatif et pédagogique.
Que les positions qui, comme celle de Francis Imbert, postulent une sorte
d’équivalence entre relation analytique et relation pédagogique, puissent être
mises en question est une chose; que les maîtres vivant leur rapport au
groupe-classe soient mis, à partir d’une connaissance suffisante des
recherches relatives au transfert, en situation de comprendre qu’il y a des
phénomènes transférentiels toujours en jeu dans leur rapport aux élèves,
en est une autre.
La formation des maîtres ou futurs maîtres ne peut que bénéficier d’une
sensibilisation – pour reprendre la notion de « repère » – à repérer, par
exemple, ce qui est de l’ordre d’objets transférentiels dans la classe de désirs
d’emprise ou de séduction, et, de ce fait, à contrôler des réactions d’agression
ou de sadisme, à gérer les moments où des relations de violence mettent à
mal les relations contractuelles sur lesquelles fonctionne la classe.
Sensibilisation impliquant donc, non pas seulement la constitution d’un
savoir plus ou moins théorique, mais le désir d’un travail plus personnel, fait
tant de lectures que de réflexions sur soi-même. Ce travail sur soi s’enrichissant chez le maître aux prises avec « ses élèves », de l’expérience quotidienne;
mais aussi d’échanges avec d’autres maîtres partageant le souci, dans une
référence analytique, de s’interroger sur le sens de sentiments, d’attitudes,
pouvant différer chez les uns et les autres.
Faisons donc l’hypothèse que les enseignants veulent savoir quelque
chose des éléments inconscients qui entrent en jeu dans ce « métier » que
Freud disait « impossible » au même titre que ceux de commander et de
guérir; qu’il leur est loisible d’entrer eux-mêmes en recherche dans cette
perspective.
Dans l’article de 1986, je citais,
in fine, les termes d’un Rapport de la
Commission « Psychanalyse et éducation » d’un Congrès international des
sciences de l’éducation, tenu en 1973
[10]. Dans un passage ayant trait à la
position de l’éducateur par rapport aux recherches de type psychanalytique,
il était écrit « qu’il y a une possibilité pour que la lecture du champ pédagogique et la lecture de lui-même dans ce champ, puissent l’interroger sur sa
pratique et le mettre lui-même en position de créer... »
[1]
Mauco G,
Psychanalyse et éducation, 1967, Réed. Flammarion en 1993. Oury F. et
Vasquez A.,
Vers une pédagogie institutionnelle, Maspero, 1967.
Filloux J.,
Du contrat pédagogique,
le discours inconscient de l’école, 1974, Réed.
L’Harmattan en 1996.
Cifali M.,
Freud pédagogue. Inter-Editions, 1984.
[2]
Ce texte reprend quelques points développés dans mon livre
Champ pédagogique et
psychanalyse, P U F, 2000.
[3]
Dorey R.,
Le désir de savoir, Denoël, 1988.
[4]
La
Revue pour une pédagogie psychanalytique parut de 1926 à 1936 à Stuttgart, puis
Vienne. Un certain nombre d’articles ont été traduits dans : M. Cifali et J. Moll, Préface de
J.-C. Filloux,
Pédagogie et psychanalyse, Dunod, 1985. Y figurent ceux de W. Kuendig
et H. Zulliger cités plus loin.
[5]
Revue française de pédagogie, n° 87, Juin 1989. Article repris en annexe dans la réédition
de
Du contrat pédagogique. L’Harmattan en 1996.
[6]
Imbert F.,
L’inconscient dans la classe. E.S.F, 1996. Ouvrages antérieurs :
Vers une clinique pédagogique, Ed. Matrice, 1992,
Médiations, institutions et loi dans la classe, E.S.F., 1994.
[7]
Dans l’article précité, Janine Filloux parle d’un « bouclier défensif » prêté au maître
par Oury et Vasquez. La construction proposée dans leur ouvrage – ainsi que dans
De la classe
coopérative à la pédagogie institutionnelle, de 1982 – « substitue à la triangulation œdipienne
père-mère-enfant une pseudo triangulation maître-élève-groupe ». La fonction du tiers terme
ainsi constitué est de détourner les manifestations transférentielles, entre maître et élèves au
profit d’un travail éducatif et thérapeutique.
[8]
Anzieu D.,
Le travail psychanalytique dans les groupes, Dunod, 1972.
[9]
Laplanche J.,
Nouveaux fondements pour la psychanalyse, P.U.F., 1987.
[10]
Le thème du congrès était :
L’apport des sciences fondamentales aux sciences de l’éducation. Il a donné lieu à une publication sous ce titre en 1976, aux Éditions de l’Épi.