2003
Imaginaire & Inconscient
Pestalozzi ou la volonté d’utopie en éducation
Michel Soëtard
Professeur de Philosophie et d’Histoire de la PédagogieInstitut des Sciences de la Communication et de l’Éducation Université Catholique d’Angers BP 808 49008 Angers Cedex 01
Pestalozzi a d’entrée mis ses pas dans ceux de
l’Émile de Rousseau. Mais le praticien qu’il voulait être s’est
aussi vite trouvé aux prises avec ce « livre de rêve » auquel il
a voulu faire produire un « phénomène ». L’utopie que cultivait
à plaisir le Genevois ne pouvait effectivement trouver son
passage vers un monde qu’il contestait et vers une pratique
qu’il récusait, qu’au prix d’une complète révision de la philosophie qui la sous-tendait. Provoqué par ses échecs, Pestalozzi
a dû se soumettre à cette nécessaire transformation. Mais il
n’a pas manqué l’essentiel, il l’a même découvert : la déconstruction de la vision utopique de l’Émile a finalement libéré
chez lui une volonté d’utopie qu’il n’a plus cessé d’articuler
à l’horizon de son action éducative.Mots-clés :
Autonomie, Éducation, Liberté, Rousseau, Pestalozzi, Pédagogie, Utopie.
Pestalozzi, from the beginning, walked his footsteps in Rousseau’s Emile. But the practitioner he wanted to
be, was soon faced with this « book of dreams » that he wanted
to have produced a « phenomenon ». The utopia he cultivated
couldn’t effectively find a way through a world he was criticizing and through a practice he objected to, unless he completely revised the underlying philosophy.
Due to his failures, Pestalozzi had to surrender to this necessary transformation. But he didn’t miss the essential, he soon
discovered it : the deconstruction of the utopian vision of The
Emile gave way to his own will to utopia that he never stopped
to articulate with his educational action.Keywords :
Autonomy, Education, Freedom, Rousseau, Pestalozzi, Pedagogy, Utopia.
Pestalozzi (1746-1827), qui peut être considéré comme le fondateur de
la pédagogie moderne, doit à Rousseau son entrée dans un monde nouveau,
et à son
Émile la révélation d’une grande Idée, désormais appelée à porter
l’humanité vers son accomplissement : l’Idée d’éducation. Faisant retour sur
les années agitées de sa jeunesse, il évoquera dans son
Chant du Cygne de
1826 l’embrasement que produisit en lui la lecture de l’ouvrage de 1762 :
« Dès que son Émile parut, note-t-il, mon esprit de rêve, dépourvu au plus
haut point de sens pratique, fut saisi avec enthousiasme par ce livre de rêve
dépourvu au plus haut point de sens pratique. Je comparai l’éducation que
j’avais reçue au coin du foyer maternel et également dans la classe que je
fréquentai, avec ce que Rousseau réclamait et exigeait pour l’éducation de
son Émile. L’éducation familiale autant que l’éducation publique de par le
monde et pour toutes les classes sociales m’apparurent comme autant de
figures rabougries qui pouvaient et avaient à chercher dans les hautes idées
de Rousseau un remède général contre la misère de leur état réel. »
[1] Dans un
autre texte écrit dans les dernières années de sa vie, il saluera en Rousseau
le « centre de mouvement de l’ancien et du nouveau monde en fait d’éducation », celui « qui brisa avec une force d’Hercule les chaînes de l’esprit, et
rendit l’enfant à lui-même, et l’éducation à l’enfant et à la nature humaine. »
Mais il regrettera dans le même temps que Rousseau n’ait pas donné à sa
grande Idée les moyens de sa réalisation
[2]. – C’est ainsi que de la grande
utopie qui porta sa jeunesse sur les ailes d’un « livre de rêve » (
Traumbuch),
à la reconnaissance raisonnée de la rupture culturelle qu’il a opérée, et à la
nécessité de donner des mains à sa grande Idée, il y eut pour Pestalozzi un
véritable « combat de l’ange » mené avec le Genevois et avec son « système
de liberté ». Le praticien devait ainsi, à son corps défendant, prendre toute
la mesure de l’utopie au cœur de la pensée éducative, et reconnaître, à travers
sa propre aventure, la nécessité de la porter à l’horizon de son action. C’est
ce parcours, qui fut aussi celui de la liberté au cœur de l’éducation, que je
voudrais retracer.
Rousseau, utopiste de principe
Rousseau avait pourtant averti dans une note du livre II : « On me dira
que je rêve aussi; j’en conviens; mais ce que les autres n’ont garde de faire,
je donne mes rêves pour des rêves, laissant chercher au lecteur s’ils ont
quelque chose d’utile aux gens éveillés. »
[3] Il fustige d’ailleurs, dès la préface
de son ouvrage, ceux qui ne cessent de répéter : proposez ce qui est faisable;
ou du moins proposez quelque bien qui s’allie au mal existant ». « Un tel
projet, commente-t-il, est beaucoup plus chimérique que les miens; car dans
cet alliage, le bien se gâte, et le mal ne se guérit pas. J’aimerais mieux suivre
en tout la pratique établie, que d’en prendre une bonne à demi; il n’y aurait
moins de contradiction dans l’homme; il ne peut tendre à la fois à deux buts
opposés... »
[4] C’est donc délibérément, volontairement, que le Genevois
proposera, plutôt qu’un traité d’éducation, « les rêveries d’un visionnaire sur
l’éducation »
[5]. Conséquent avec lui-même, le Genevois revendique l’ancrage
intégralement subjectif de son propos, laissant toute liberté à chacun d’en
vérifier la justesse à partir de sa propre expérience : tel est le nouveau chemin
de l’universel, qui désormais ne peut plus faire l’économie de l’adhésion
de chacun des
intéressés et qui s’identifie au chemin que chacun prend vers
la vérité
.
Pestalozzi, en Zurichois d’abord soucieux d’action, et embrasé par
l’enthousiasme politique de sa jeunesse patriotique, va entreprendre d’engager
la grande Idée de Rousseau dans la réalité. Ce sera son premier institut du
Neuhof, ouvert en 1773 et qui finira dans la ruine en 1780. L’idée est d’instruire les enfants pauvres qu’il accueille, tout en leur donnant un métier
qui leur permettra d’assurer leur subsistance. Mais la prétention philosophique du fondateur est bien plus radicale : il s’agit d’installer les enfants
dans une forme d’autonomie, d’abord économique, et cela
dès leur formation,
dans la mesure où celle-ci doit être financée par leur travail même, sans
aucun soutien public. On sait que, pour Rousseau, tout enfant, à l’instar
d’Émile, devra apprendre un métier, garant de son indépendance sociale.
Pestalozzi réalise le programme au pied de la lettre, en portant ce principe
d’indépendance jusque dans la démarche de formation. Il pousse même le
respect de l’autonomie au point de laisser aux enfants la liberté de quitter
l’institut s’ils le souhaitent, ou si les parents préfèrent les ramener chez eux.
Le principe est simple : chaque enfant doit trouver en lui-même les forces
qui lui permettront de se tenir debout par lui-même (
selbstständig) en ce
monde
[6].
L’expérience va se fracasser contre des réalités rétives à la grande Idée
de liberté qui la porte. Les contraintes économiques vont être les premières
à se rappeler au bon souvenir du « philanthrope », qui va devoir se plier aux
exigences commerciales du monde économique environnant. Il devra encore
constater, impuissant, l’hémorragie de sa main-d’œuvre, et ses conséquences :
la fragilisation permanente de son entreprise. À cela s’ajoute le fait que les
enfants sont en position de formation, alors que l’on attend d’eux des performances de production : celles-ci prennent bientôt le pas sur celle-là, et
l’éducateur se mue bientôt en un entrepreneur tyrannique. Il était encore
porté par le rêve d’une conduite autogestionnaire de l’affaire, mais là aussi,
il doit déchanter : les intérêts sont plus forts que la bonne volonté communautaire, et ce qui devait être un paradis d’entente fraternelle devient un enfer
de jalousies et de disputes... Dieu se trouve même mêlé à l’affaire : alors
qu’il devait être garant de l’enracinement de chacun dans l’autonomie, à
l’horizon d’un « règne des finalités », il se transforme, à travers la façon de
faire de Pestalozzi, en un moyen de pression pour accroître la productivité
des jeunes travailleurs.
Pestalozzi vit ainsi une tension insupportable entre l’idéal de liberté qui
le porte et les réalités dans lesquelles il prétend l’enraciner. Tout se passe
comme si le « monde » récusait la plus généreuse des Idées pensée pour
l’homme, comme si un infranchissable fossé se creusait entre la réalité la
plus brute et le devoir-être de l’homme : un fossé qu’aucune ontologie
– présupposant précisément un accord entre le réel et l’Idée – ne parvenait
plus désormais à combler.
C’est le même fossé qui se creuse lorsque Pestalozzi, en continuant à
porter son regard vers l’
Émile, s’emploie à mettre en place les principes
qui devraient présider à l’éducation de son fils Jakob. Dans les pages d’un
journal qui nous sont restées
[7], il tente de faire coexister la liberté avec la
nécessité de la plier sous une loi, de façon à ce qu’elle se fasse, au sens
étymologique du terme, auto-nome. Mais alors que la volonté de Jakob
devrait, en bonne cohérence rousseauiste, se soumettre d’elle-même à une
loi que l’enfant se donnerait, les circonstances (et la personnalité du père)
font que ce qui devrait être une éducation froide et distanciée de la volonté
autonome, à l’instar de l’action du gouverneur, se transforme en un affrontement de personnes dont l’enfant sort forcément abaissé. Et lorsque, dans
ces mêmes pages, Pestalozzi aligne sur deux colonnes les « motifs pour la
liberté » et les « motifs pour l’obéissance », et qu’il conclut, visant Rousseau :
« Où est l’erreur. La liberté est un bien et l’obéissance l’est également.
Convaincu de la misère d’une contrainte insensée qui abaissait le genre
humain, il n’a pas trouvé de limites à la liberté. Rendons applicable la sagesse
de ses principes », on peut se demander s’il prend le bon chemin pour gérer
le paradoxe de l’
Émile : s’agit-il de le rendre purement et simplement « praticable » ? Ou faut-il le penser dans toute sa vigueur, jusqu’à le rendre viable
dans une action qui maintiendrait en présence les deux contraires ? C’est
dans cette seconde voie que Pestalozzi va être poussé par les événements.
L’utopie romanesque et ses limites
Contraint à l’inaction, Pestalozzi va prendre le chemin de l’écriture et
travailler à la composition d’une grande fresque romanesque qui paraîtra de
1781 à 1787 en quatre parties : Léonard et Gertrude. Le projet de Pestalozzi
reste didactique : il s’agirait de montrer, tant au peuple qu’à ceux qui le
gouvernent, qu’il y a bien un lieu d’harmonie sociale où les intérêts peuvent
se trouver à nouveau réconciliés sous la houlette du seigneur et du pasteur.
La crise sociale une fois surmontée par la vertu d’une femme hors du commun, Gertrude, la politique et la religion devraient à nouveau montrer le
chemin de l’unité et de la réconciliation. Et c’est dans ce contexte que l’école,
instituée par un ancien militaire, Gluphi, sera appelée à jouer un rôle déterminant dans la reconstruction sociale du village de Bonnal, miné par l’irruption
du salaire industriel dans le monde paysan. En apprenant à lire, à écrire, à
compter, les enfants se donneront les moyens d’une liberté qui devrait avoir
ses effets dans l’ordre social et politique, par l’avènement de citoyens
capables de dépasser leurs intérêts particuliers pour penser le bien commun.
Telle est l’utopie dont le roman se veut la réalisation historique anticipée.
Il ne devrait pas y avoir de doute à ce propos, même si les hommes se sont
laissé dévoyer : « L’homme, titre un chapitre du roman, est né bon, et il le
redevient si volontiers ». Il suffit d’une âme rayonnante d’amour pour que
la volonté de bien s’embrase à nouveau, pour que le mal recule inéluctablement et pour que le village de Bonnal retrouve son unité, célébrée dans une
fête que finance le seigneur et que bénit le pasteur. L’éducation, par l’école,
joue un rôle important dans cette régénération, mais il est de moralisation et
de socialisation, en vue de remettre l’humanité sur ses rails : sa tâche
accomplie, le militaire instituteur disparaîtra comme il était apparu. N’était-il pas appelé par un accident de l’histoire, et ne devait-il pas s’effacer lorsque
l’histoire reprendrait son cours ?
Mais cette histoire, que Pestalozzi s’efforce d’accompagner, ne semble
pas aller dans le sens de la réconciliation sociale imaginée dans le roman.
Bien au contraire, en cette période pré-révolutionnaire, les deux rives de la
société semblent s’écarter irréductiblement, et la tentative de jeter un pont
entre le peuple et ceux qui le gouvernent paraît toujours plus désespérée.
L’auteur de Léonard et Gertrude en fera l’expérience dans l’effet inattendu
de son roman : alors qu’il en espérait une nouvelle unité sociale, construite
sur une liberté plus largement assurée, il doit constater que chacun des deux
camps puise dans son œuvre romanesque des raisons de s’éloigner de l’autre
et de lui faire porter la cause des désordres. Le fossé va bientôt se creuser
en abîme.
1789-1792 : la sanglante utopie
Les événements dont la France est le théâtre en 1789, vont toucher de
près Pestalozzi en réveillant en lui le grand rêve politique de sa jeunesse,
mais en le forçant dans le même temps au constat d’une grande désillusion.
C’est ainsi qu’il résumera, dans un texte resté inédit,
Oui ou non ?, l’évolution de ses sentiments dans cette période troublée : « Je me suis engagé
sans hésiter dans les événements. Tout l’intérêt que j’avais ressenti dans
ma jeunesse pour le bien et les droits de l’humanité s’est réveillé en moi.
J’ai comparé le cours des choses avec mes anciennes idées, j’ai rêvé, j’ai
nourri de grandes espérances, j’ai vu que je m’étais trompé, j’ai regardé de
nouveau autour de moi, j’ai vu que mon erreur était encore plus grande,
j’ai cherché avec impatience où je pourrais trouver satisfaction, je n’ai pas
trouvé, j’ai parlé sans être compris. Finalement j’ai rédigé à la fin de l’année
dernière un texte qui résumait mes conceptions. »
[8]
Quelle est donc cette « erreur » accrochée à un « rêve » et à des « espérances » finalement déçues ? La réponse est simple : c’est le rêve de la liberté
dont il a espéré jusqu’ici qu’elle prendrait « naturellement » le chemin de
l’histoire, alors qu’il lui faut constater, au spectacle qu’offre la France à partir
de septembre 1792, qu’elle donne lieu au plus insupportable des despotismes.
Il n’a pas de mots assez sévères, dans son texte comme dans sa correspondance de l’époque, pour renvoyer dos à dos les excès du pouvoir monarchique et les menées sanglantes de ceux qu’il appellent les « démocratistes ».
Le « despotisme de la pique » n’a, au bout du compte, rien à envier au « despotisme de la couronne ». Tout se passe au fond comme si l’histoire récusait
l’incarnation même de la liberté en son sein. Revenant sur l’événement dans
son grand ouvrage théorique de 1797,
Mes recherches sur la marche de la
nature dans l’évolution du genre humain, il écrira de la liberté : « Si tu existais
pure sur cette terre, si l’on vivait selon tes principes de la manière la plus
conséquente, tu serais effroyable, j’aurais peur de toi comme d’un fantôme.
Mais où que tu sois, tu n’existes nulle part sur cette terre à l’état pur, tu n’es
nulle part en pleine cohérence avec tes principes. Il est vrai qu’un gouvernement de liberté conséquent et un gouvernement de despote conséquent
sont proches l’un de l’autre quant aux moyens de la violence. »
[9]
Pestalozzi établit ici un rapprochement intéressant avec l’histoire du christianisme dans son lien avec la politique, et avec sa propre évolution. Dans
une lettre du 1
er octobre adressée à Nicolovius
[10], il indique qu’il a, dans le
chemin parcouru jusqu’à ce jour, sombré dans deux ornières : un idéalisme
de la liberté, qui l’a rendu aveugle sur les moyens de la mettre en œuvre; un
réalisme scientifique, qui présupposait indûment que la liberté pouvait naître
de la seule étude sérieuse des choses. Une double erreur, qui participe au
fond de la même illusion : la réduction de la liberté à une
positivité, qu’elle
soit philosophique ou scientifique. La liberté n’est pas une Idée platonicienne : elle est ce par quoi l’Idée advient. La liberté n’est pas non plus une
vérité scientifique : elle est ce par quoi la science advient. Philosophie et
science s’enracinent en elle, mais sans pouvoir jamais l’épuiser.
Il reproche alors au christianisme d’avoir cédé à la philosophie idéaliste
et de s’être alors indûment mêlé des affaires de ce monde, pour sa plus grande
perte. La véritable essence du christianisme, c’est, selon lui, de promouvoir
inlassablement le devoir-être de l’homme, sa dignité, son ennoblissement
(Veredelung), par-delà toutes les « choses de ce monde ». Il l’identifie à « la
forme la plus pure et la plus noble de la doctrine de l’élévation de l’esprit
au-dessus de la chair », à un principe d’humanité qui ne se laisse enfermer
dans aucune de ses incarnations sensibles. Le christianisme est essentiellement « sel de la terre », dont il faut retrouver la saveur.
Mais la contrepartie de cette pureté retrouvée du message chrétien est
la reconnaissance que les choses de ce monde ont leur ordre et leur droit
indépendamment du christianisme. Pestalozzi veut désormais distinguer
radicalement l’ordre des faits et l’ordre du sens : l’homme a le pouvoir de
donner sens aux choses, mais pour autant que ce sens n’est pas dans les
choses. Un statut est dès lors reconnu à la liberté et au pouvoir de l’homme
d’agir sur les faits pour les incurver dans le sens de ce qu’il veut être. C’est
une autre phrase centrale des
Recherches: « Autant je vis bientôt que les
circonstances font l’homme, autant je vis tout aussitôt que l’homme fait
les circonstances, il a en lui-même une force de les orienter diversement
selon sa volonté. Pour autant qu’il le fait, il prend part à la formation (
Bildung)
de lui-même et à l’influence des circonstances qui agissent sur lui. »
[11]
Nous sommes ainsi introduits dans la philosophie nouvelle de Pestalozzi
qui va prendre forme dans les années 90, placer au centre l’éducation et
générer la Méthode. C’est un développement assez complexe dont je voudrais
restituer les grandes articulations en donnant à mon récit la forme d’un
dialogue.
liberté, utopie, éducation
La scène se passe au château d’Yverdon. En attendant Pestalozzi, occupé
avec l’un de ses collaborateurs dans un cours de calcul, je feuillette dans
l’antichambre un texte de lui, et je tombe sur une phrase qui pourra me servir
d’introduction à l’entretien.
Soëtard – Je lisais en vous attendant une phrase forte de vous : « Il n’y
a, pour le monde effondré moralement, spirituellement et politiquement,
aucun salut possible, sinon par l’éducation, par la formation à l’humanité,
par la formation des hommes ». Quelle vue bien pessimiste ! Avez-vous
renoncé à votre vieux rêve ?
Pestalozzi – Oh non ! Moins que jamais. Mais il a délibérément pris la
forme de l’éducation, de la formation des hommes. Je ne crois plus que mon
rêve puisse trouver dans ce monde social et dans les institutions qui le portent
un lieu d’accomplissement : c’est l’intérêt qui inspire tout, mais aussi qui
corrompt tout, et qui finalement emporte tout... Voyez-y moins du pessimisme que le constat de la dure réalité humaine et sociale, telle que j’ai pu
l’expérimenter dans ma longue existence.
Soëtard – Mais n’avez-vous pas toujours rêvé depuis le Neuhof, et votre
rêve ne s’est-il pas régulièrement brisé contre les réalités de ce monde, à
Stans, à Berthoud, et – qui sait ? – peut-être un jour à Yverdon ? On ne cesse
pas de vous prendre pour un utopiste impénitent, pour un homme dépourvu
de sens pratique, lorsque ce n’est pas pour un bon à rien...
Pestalozzi – Oui, la seule différence est maintenant que je sais qu’il faut
rêver pour éduquer, que l’éducation, si elle veut s’accomplir en ce monde,
doit se penser dans la perspective d’un ailleurs de ce monde. Prenez
l’exemple du Neuhof : c’est le même rêve qui me portait alors, celui d’installer les enfants dans l’autonomie, de réaliser sur mon bout de terre du
Birrfeld cette liberté que les Patriotes bavards de Zurich n’avaient pas su
obtenir au bout de leur révolution d’opérette. Ma grande erreur fut de croire
que le monde n’attendait que la liberté, qu’il ouvrirait grand les bras au plus
généreux de ses philanthropes, à celui qui risquait toute sa fortune et celle
de sa femme pour faire se lever au cœur de la condition cette liberté que
Rousseau avait su faire briller devant nos yeux. Vous connaissez l’issue de
mon aventure. C’était comme si, au Neuhof, tout s’était ligué pour récuser
l’Idée et l’homme et l’expérience : les paysans du coin, crispés sur leurs
droits préhistoriques, les aristocrates, assis sur leur pouvoir, les familles, tout
à coup attentives à leurs enfants dès l’instant où elles percevaient quel profit
elles pouvaient tirer d’une compétence nouvellement acquise, les enfants
eux-mêmes, qui jetaient le coton par la fenêtre et s’enfuyaient aussi
prestement qu’ils étaient entrés, et jusqu’à mes proches (pensez que mon
frère s’est envolé avec la caisse...). Je suis sorti de l’expérience ruiné,
abandonné, rejeté dans la solitude.
Soëtard – Ce fut la fin de votre rêve.
Pestalozzi – Non, ce serait mal me connaître. Je lui ai alors fait prendre
l’habit romanesque, et cela ne m’a cette fois pas trop mal réussi, à en juger
par le succès de Léonard et Gertrude. Quelle délectation d’inventer un monde
réconcilié, de se faire un théâtre de personnages que j’avais appréciés, et
surtout d’autres que j’avais exécrés dans la malheureuse expérience du
Neuhof ! J’ai pris plaisir à étudier, à croquer et à mettre en scène ce monde
qui m’avait échappé. Il ne m’aurait d’ailleurs pas déplu à l’époque de devenir
auteur théâtral : lisez ces petites scènes qui agrémentent la Feuille Suisse,
une revue hebdomadaire que j’ai publiée en 1782...
Soëtard – Mais il y a, dans le roman, un méchant bailli qui ébranle le
beau rêve par ses maléfices !
Pestalozzi – Mais il y a aussi et surtout Gertrude, puis Gluphi qui vient
à la rescousse avec son école. Le bailli est confondu et il finit par se convertir.
Tout rentre dans l’ordre...
Soëtard – Pourquoi n’avoir pas poursuivi dans la voie romanesque, où
vous cultiviez votre rêve en vous garantissant un succès en ce monde ?
Pestalozzi – C’est qu’en bon zurichois, je voulais d’abord agir. Le roman
aurait dû porter le peuple et les aristocrates vers le projet d’éducation que
j’exposais à la fin de l’ouvrage : ils auraient dû, les uns comme les autres,
comprendre que l’éducation, la formation des hommes, c’était leur bien
commun, leur planche de salut dans une société qui partait à vau-l’eau. Il
n’en fut rien : le peuple retourna à sa médiocrité, les princes à leurs jeux.
Alors que je me suis dit : que le monde explose, puisque les uns comme les
autres ne faisaient rien pour empêcher la conflagration...
Soëtard – Et il explosa. Votre rêve se fit réalité historique : 1789...
Pestalozzi – C’est vrai, j’y ai cru. Mais il y a eu 1792 et la grande déconvenue : décidément la liberté ne peut pas trouver son incarnation en ce
monde, sauf à faire couler le sang, à passer par-dessus les cadavres, à emprisonner les non conformes, à insulter la religion... C’est peut-être à ce
spectacle, dans cette expérience (car, fait citoyen d’honneur de la nouvelle
République, je fus bon gré mal gré impliqué dans les mouvements de
l’époque) que j’ai pris la nouvelle dimension de mon rêve : l’éducation.
J’ai essayé de mettre au clair cette évolution décisive en répondant oui ou
non ? au phénomène révolutionnaire, et surtout en travaillant deux longues
années à l’élaboration des Recherches, où vous trouverez le fond de ma philosophie.
Soëtard – Mais n’était-il pas déjà question d’éducation au Neuhof et dans
le roman des années quatre-vingt ?
Pestalozzi – Si, mais l’éducation restait alors prisonnière d’un projet
politique au Neuhof, d’une idéologie théologico-politique dans le roman. La
réflexion des Recherches a littéralement libéré en moi l’Idée d’éducation,
qui s’est établie sur l’incapacité reconnue de la cité des hommes à accomplir
la liberté, mais aussi sur la reconnaissance d’un abîme insondable entre la
cité des hommes et la Cité de Dieu. L’humanité est désormais à faire, elle
reste ouverte sur l’infini de la liberté et de la responsabilité de l’homme, et
la Méthode que vous voyez ici à l’œuvre travaille en ce sens.
Soëtard – Ce primat de l’éducation qui vous fait régulièrement marquer
un grand scepticisme à l’égard du politique (j’ai en souvenir le début de votre
Lettre de Stans), votre insistance sur l’éducation comme projet moral, n’est-ce pas une façon de fuir la cité des hommes pour trouver refuge dans un
monde intérieur ?
Pestalozzi – C’est mal me connaître : regardez-moi à l’œuvre dans mon
institut, ai-je l’air d’une « belle âme », d’un mystique ? Et comment un
pédagogue pourrait-il se satisfaire de l’intériorité ? Voyez cet institut et ce
que nous y faisons, les méthodes que nous mettons au point, le matériel
que nous créons, le soin que nous prenons à observer, à suivre, à évaluer
chaque enfant, les jardinets qu’ils travaillent aux alentours du château : rien
de plus réaliste, rien de moins utopique...
Soëtard – Alors, le rêve est bien fini. Pestalozzi est rentré dans le rang,
il s’est réconcilié avec le monde, il a enfin perdu son odeur de soufre...
Pestalozzi – Détrompez-vous ! Je vous le disais en commençant : le rêve
est plus vif que jamais...
Soëtard – Alors je ne comprends pas.
Pestalozzi – C’est ce que ne cesse de répéter à mes collègues : observez
l’enfant, mais sachez que ce que vous en observez reste une approximation
par rapport à ce qu’il est au fond, c’est-à-dire à ce qu’il doit être, à ce qu’il
veut être... Je l’ai écrit dans la Lettre de Stans, ce texte cher entre tous à mon
cœur : « L’homme veut si volontiers le bien, l’enfant lui prête une oreille
attentive; mais il ne le veut pas pour toi, maître, il ne le veut pas pour toi,
éducateur, il le veut pour lui-même. » Aimez donc l’enfant dans l’idée de
faire son bien, mais jamais d’une façon telle que, profitant de sa faiblesse,
vous le possédiez. Développez des méthodes, des techniques, mais sans
jamais perdre de vue qu’elles ne sont jamais que des instruments élaborés
et mis en œuvre pour susciter et développer une force qui vous échappe...
La pédagogie, c’est d’abord un esprit, une visée, une Idée. Car voici le grand
paradoxe du pédagogue : il travaille avec des moyens impurs à développer
une Idée pure. L’autonomie de l’homme, la Selbstkraft comme nous le disons
encore mieux en allemand, c’est bien le même objectif que je poursuis depuis
le Neuhof. Mais j’ai bien conscience maintenant qu’en élaborant des moyens
pédagogiques dans ce but, ceux-ci peuvent produire tout le contraire de ce
que je recherche : ils peuvent enfermer l’enfant dans un mécanisme, dans un
réseau de lois psychologiques posées comme universelles, dans une liaison
affective qui camoufle un désir de possession derrière les raffinements d’une
technique pédagogique... Il ne s’agit certes pas de renoncer à ces moyens
sans lesquels la pédagogie ne serait qu’une coquille vide, pour le coup un
rêve creux, mais il importe de surveiller ce point à partir duquel le processus
pour ainsi dire se retourne, tandis que l’enfant prend ses affaires en main.
C’est dans cet esprit qu’il ne faut pas cesser de travailler.
Soëtard – La pédagogie réaliserait ainsi l’utopie humaine.
Pestalozzi – Oui, mais à condition de bien tenir dans l’action les deux
bouts de la chaîne : la réalité humaine dans toute sa particularité, comme
un déjà-là de la nature, et ce que l’homme veut être et qu’il n’est pas. La
culture de l’utopie éducative renvoie à une tension jamais abolie entre ce
que l’homme est et ce qu’il doit être, entre les déterminations qui l’enserrent
et qu’il s’agit de dénouer par l’étude scientifique, et son pouvoir de rompre
ces déterminations pour se décider à ce qu’il doit être. Ce devoir-être peut
être le lieu de l’utopie, mais sous la réserve que cette utopie ne prenne pas
la consistance métaphysique d’une Idée qui planerait dans le ciel au-dessus
des têtes. Elle est plutôt de l’ordre formel, comme une exigence de devoir-être qui porte l’action en avant.
Soëtard – Une Idée au sens où Kant la présente...
Pestalozzi – Peut-être : je n’ai pas lu Kant, mais je suis heureux de
rejoindre sa pensée.
Soëtard – C’est vrai que les problèmes de l’homme sont nés de ce qu’il
a régulièrement voulu donner à ses plus nobles idées des contenus sensibles
qui se sont vite identifiés à des intérêts bien compris, et à des pouvoirs
habilement conquis. L’homme s’est alors vite transformé en moyen pour des
entreprises qui ont tôt ou tard joué contre l’homme. En en faisant en lui-même une fin morale, Kant a dégagé le devoir d’humanité de toutes ses
compromissions intéressées. L’éducation n’est-elle pas à inscrire dans cette
révolution ?
Pestalozzi – Assurément. Mais comment agir en éducation en se gardant
du péril dénoncé par Kant ?
Soëtard – Vous avez sans doute une idée...
Pestalozzi – Il suffirait peut-être de restaurer une dimension de foi dans
l’acte éducatif. L’autonomie que je vise pour l’enfant ne peut faire l’objet
d’une connaissance, qu’elle soit scientifique ou métaphysique. Elle est au-delà de tout ce que la nature, donnée ou transformée, peut me laisser « voir ».
La foi, n’est-ce pas en dernière analyse le support de l’utopie, ce qui lui
permet de ne pas se faire récupérer ni par l’idéalisme ni par le réalisme ?
Soëtard – Nous retrouvons alors la religion...
Pestalozzi – J’ai parlé de foi...
Soëtard – Croyant, utopiste, réaliste : cela fait un curieux mélange...
Pestalozzi – Un mélange sans doute très suisse. Si seulement les Suisses
acceptaient de me comprendre...
Soëtard – Mais Rousseau ?
Pestalozzi – Il a eu la sagesse de ne pas faire le mélange : son Émile, c’est
l’utopie faite éducation, hors de la réalité et au mépris de toute pratique. Tout
mon itinéraire m’a conduit à réintégrer la foi pour parvenir à faire passer son
utopie dans la réalité. C’est ainsi que je crois avoir finalement réussi à faire
produire à son Émile un phénomène...
Soëtard – Pestalozzi, Rousseau : même combat...
Pestalozzi – À la différence que moi, j’ai engagé le combat avec les
réalités de ce monde. Mais sans jamais perdre de vue (!) l’utopie du
Genevois, qui n’a cessé de me garantir le sens de ce que je fais. Et laissez-moi vous dire que cette utopie, c’est loin d’être un rêve confortable : elle fut
et elle reste pour moi un combat, un combat de tous les jours. Ce doit être
la manifestation d’une volonté permanente, d’une volonté d’utopie...
Soëtard – L’utopie aurait ainsi perdu son assise ontologique.
Pestalozzi – Oui. Elle s’identifie désormais au mouvement de la volonté
humaine qui vise, pour reprendre la belle expression de Rousseau, à « former
l’homme de l’homme ».
Ce dialogue imaginaire nous conduit là où nous voulions aller : à l’utopie
désormais comprise comme la forme même de l’éducation, comme le
pouvoir reconnu à l’homme de se construire en œuvre de soi-même, als Werk
seiner selbst (Pestalozzi). C’est d’une certaine façon la fin des utopies historiques, l’Émile y compris, et le début de l’action qui se met en chemin pour
la réaliser : l’action éducative, la pédagogie.
·
PESTALOZZI, Sämtliche Werke (28 vol.) et Sämtliche Briefe (14 vol.), Orell Füssli,
Zurich. Œuvres et lettres sont disponibles en CD-Rom.
·
PESTALOZZI, Écrits sur l’expérience du Neuhof, trad. Martin, P. Lang.
·
PESTALOZZI, Lettre de Stans, trad. Soëtard, Ed. Zoe, Genève.
·
PESTALOZZI, Mes recherches sur la marche de la nature dans l’évolution du genre
humain, trad. Soëtard, Payot, Lausanne.
·
ROUSSEAU J.J., Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 5 vol.
·
SOËTARD M., Pestalozzi, P.U.F., coll. « Pédagogues et pédagogies ».
·
SOËTARD M., Pestalozzi ou la naissance de l’éducateur, P. Lang (épuisé).
·
SOËTARD M., « Pestalozzi et Rousseau », Études Jean-Jacques Rousseau, 6,1992.
·
STADLER P., Geschichtliche Biographie, 2 vol., Verlag Neue Zürcher Zeitung.
[1]
Le Chant du Cygne (1826). J’en ai traduit un extrait dans le
Pestalozzi (Présentation et
textes), publié aux P.U.F., coll. « Pédagogues et pédagogies », pp. 51-52.
[2]
Méthode théorique et pratique (1826), in :
Pestalozzi, pp. 124-5.
[3]
Œuvres Complètes, Gallimard, La Pléiade, IV, 351.
[6]
Les textes relatifs à cette expérience fondatrice ont été traduits et édités chez Peter Lang,
dans la collection « Exploration » :
Écrits sur l’expérience du Neuhof, 2001.
[7]
J’en ai publié une traduction, précédée d’une étude sur les rapports entre Pestalozzi et
Rousseau, dans les
Études Jean-Jacques Rousseau, 1995, pp. 5-33.
[8]
Oui et non ? Considérations sur l’atmosphère politique de l’humanité européenne dans
les hautes et les basses classes de la société, par un homme libre (1793). Ce texte, publié
dans le volume 10 de l’Édition critique, est actuellement en cours de traduction, à paraître chez
Peter Lang, dans la collection « Exploration ».
[9]
Trad. Soëtard, Payot, Lausanne, pp. 125-126.
[10]
Cette lettre a été publiée dans le volume 3 de l’Édition Critique des Lettres de Pestalozzi.
J’en ai traduit un extrait dans le
Pestalozzi publié aux P.U.F., pp. 82-3.