2003
Imaginaire & Inconscient
L’imaginaire dans l’éducation entre l’orage et l’outrage
Madeleine Natanson
PsychanalysteMembre titulaire du G.I.R.E.P. 450 Allée du Clair Vallon 76230 Bois Guillaume
Le concept de violence fondamentale, proposé par
Jean Bergeret, contribue à rendre compte de la violence
contenue dans la relation éducative. L’homme naît dans la
dépendance de l’adulte dont il est appelé à prendre la place.
Avant le stade œdipien, un premier temps non encore génital,
et purement violent, au sens de force vitale, oppose l’enfant
à l’adulte pour la question de la survie. De ce temps-là, les
séquelles teintent le rapport à la loi, les apprentissages, l’accès
à la culture. Entrer dans la compréhension de l’acte éducatif
suppose de la part de l’adulte éducateur la reconnaissance en
lui de sa propre violence et de sa faiblesse et une ouverture sur
l’imaginaire, soutien à la sublimation.Mots-clés :
Éducation, Violence, Loi, Culture, Néoténie, Relation.
Jean Bergeret’s concept of fundamental violence
helps us understand the contained violence in the educative
relation. Men are born out of the adult dependence, which they,
in turn, will replace. Before the Oedipus, afirst phase, not yet
genital and quite violent as vital force is, opposes the child
to the adult in its quest for survival. Subsequent sequels
will then tint the relation to law, to apprenticing, to culture
accession.
To enter the comprehension of the educational act implies from
the educational adult his recognition of his own violence and
weakness and a mind open to the imagery, support to sublimation.Keywords :
Education, Violence, Law, Culture, Relation, Neotony.
Elle s’appelait Natacha et ma tentation était grande d’écrire son nom N’,
tant les liens d’attachement lui semblaient difficiles. Son histoire était douloureuse : enfant maltraitée puis abandonnée, elle avait été adoptée par un couple
qu’elle avait beaucoup déçu. Quand je la rencontre, elle a quinze ans. Elle
a été renvoyée de plusieurs collèges pour violence physique et verbale. C’est
une belle adolescente dont les cheveux crépus disent les origines. Elle a l’air
buté, rebelle, elle refuse de parler m’ayant d’abord déclaré n’avoir confiance
en aucun adulte. (À bon entendeur salut !) Elle commence par essayer de
m’agresser physiquement. La séance est interrompue, mais elle revient
chaque semaine bien à l’heure pour me retrouver non détruite par sa violence.
Après plusieurs semaines, Natacha passe aux mots mais c’est alors tout un
folklore d’obscénités, de violence verbale, d’injures, difficilement supportable. Cependant derrière les grossièretés percent des questions adolescentes
sur l’identité sexuelle, la féminité, l’avenir. Je dis alors l’homme, la femme,
l’acte d’amour avec mes mots, essayant d’ouvrir une fenêtre sur l’imaginaire. Natacha me confie alors son rêve : devenir chanteuse, elle s’identifie
aux vedettes du show business. L’espace transitionnel aplati, quasi inexistant,
n’offrant pas d’alternative au passage à l’acte pulsionnel commence à se
déployer tout doucement. Puis Natacha arrive un jour avec une demande
bien formulée : «Voulez-vous me chanter quelque chose ?» Demande surprenante, certainement porteuse de sens. Qu’en faire ? L’interpréter ? Y répondre ? Ma capacité de rêverie pour reprendre une expression de Winnicott, est
mise à la question. Je songe à la toute petite enfance de cette jeune fille...
Lui a-t-on jamais chanté une berceuse ? Je lui chante donc : Fais dodo mon
petit Pierrot, j’t’apprendrai à filer la laine, j’t’apprendrai à jouer du pipo !
Dans l’après-coup, je réaliserai que cette simple berceuse contient de propositions d’apprentissages, de loisirs, de sexualité épanouie aussi, d’entrée dans
un univers culturel porté par la sécurité de la tendresse maternelle. Natacha
me regarde avec un visage de petit enfant, elle me sourit, puis elle demande :
« Je peux chanter moi aussi ? » À plusieurs reprises, elle dit : « J’y vais non,
je n’ose pas, je suis timide, vous savez ! » Cela paraît un comble quand on
pense qu’elle m’a abreuvée d’injures pendant des heures ! Mais le terrain
sur lequel elle s’aventure, elle ne le connaît pas. Elle chante finalement des
chansons à la mode dans lesquelles cependant on peut entendre son besoin
d’amour. Je pointe dans la chanson : «Il n’y a pas que les grands qui rêvent,
il n’y a pas que les grands qui ont des sentiments, ou encore : il joue avec
mon cœur, triche avec ma vie ». Le moment est venu de lui proposer des
objets culturels dans cet espace de rencontre de nos deux territoires, qui
commence à s’esquisser. Je sors un xylophone, un livre de chansons et notre
relation se poursuit avec le chant. Ce chant tisse un lien, délimite une
expérience culturelle commune, une interpénétration des territoires de nos
deux expériences si différentes l’une de l’autre, pour que Natacha peut-être un jour puisse partir sans tout casser, pour qu’elle ose s’approprier des
objets culturels qui humanisent et qui l’aideront à réparer la blessure narcissique de ses premières expériences de vie...
Il n’est peut-être finalement pas très facile de s’interroger sereinement
sur la violence, sur ses fondements dans la vie psychique, tant les faits divers
amplifiés par les médias, inspirés parfois par le virtuel, nous jettent dans la
confusion : violence, agressivité, haine et sadisme se mêlent dans des actes
dont sont tour à tour victimes ou auteurs des enfants, des adolescents, des
adultes.
Adultes abusifs et meurtriers, enfants meurtris et détruits, mais aussi
enfants ou adolescents meurtriers, parricides... Des événements récents ont
mis le doigt sur les fonds troubles de nos personnalités et de la société elle-même.
En s’interrogeant sur la place de la culture et sur l’acte éducatif, faut-il
se demander : La leçon de Ionesco serait-elle le symbole de la violence
contenue dans tout acte, éducatif tout effort vers la culture ? L’enseigné
aurait-il dû tuer pour ne pas être tué ?
Force, contrainte, outrage ?
En considérant l’étymologie, rappelons que « violence », du latin violentia,
qui vient de « vis », « la force », mais aussi de « vita », la vie, est un terme
utilisé pour désigner la force brutale, l’impétuosité des éléments naturels :
le vent, l’orage. Il s’agit avant tout d’un dynamisme naturel, d’un élan vital,
et la manifestation de cette force est, selon Jean Bergeret, « sans aucune
connotation agressive ou sadique » (1994, p. 78).
Le terme agressivité, du latin ad-gredior, exprime le fait de s’avancer
vers, de s’approcher, d’attaquer. On voit ici que la présence de l’autre dont
on peut s’approcher avec des intentions plus ou moins positives entre dans
le champ de la définition. Ce n’est qu’en 1804, fait remarquer Jean Bergeret,
que le Code civil définit le sens juridique de « violence » au sens de transgression de la loi et le rapproche alors de l’agressivité : la violence, c’est
ce qui fait du mal à un autre.
En hébreu, il y a deux mots pour désigner la violence : l’impétuosité (takimout) et la contrainte (halimout). Le mot grec pour violence, c’est le nom
féminin « bia », très proche du masculin « bios » qui désigne la vie. Les verbes
correspondants sont « biô » qui signifie vivre et « biazô » qui signifie violenter, contraindre, obtenir par la force. Le premier sens de « bia », c’est donc
la force vitale ou la force d’Héraclès, la force du vent, puis l’outrage et la
contrainte.
L’agression en grec, c’est « épicheirésis » qui signifie mettre la main sur,
ou encore entreprise, attaque, argumentation. En grec comme en latin, on
voit comment la puissance de la vie est une force qui peut devenir contrainte.
L’éclairage apporté par ces différentes étymologies guidera ma réflexion
pour interroger la relation adulte-enfant dans l’acte d’éducation.
De son lieu, le psychanalyste, habitué à l’écoute des expressions de la
souffrance, de la violence pulsionnelle, et à la rencontre dans les actions
de prévention avec des enseignants et des travailleurs sociaux, peut donner
un éclairage qui naturellement n’aura pas la prétention de couvrir le vaste
champ de la violence. On ne peut se passer d’une analyse socio-économique
et socio-politique.
En famille, à l’école, en institution, a-t-on fait du mal à l’enfant que nous
portons en nous ? Débarrassé de l’auréole de l’innocence enfantine, l’enfant
est-il porté vers la violence ? Une violence vitale, sans mots, sans rattachement à la communication, sans négociation possible ? La violence est-elle
appel ? Est-elle mépris de l’autre ? Est-elle inhérente à toute institution ?
C’est donc l’expérience intériorisée de la violence que je souhaiterais
évoquer ici, en interrogeant tout d’abord les mythes.
Une très vieille histoire : la violence fondamentale
La violence fondamentale, tel est le titre d’un des livres de Jean Bergeret
(1984). Il y évoque un « premier temps, non encore génital mais purement
violent et narcissique qui inaugurerait le fonctionnement imaginaire de
l’enfant » (1994, p. 37). Ce temps l’opposerait à l’adulte capable de le détruire
ou de l’exclure pour une question de survie, question qui précède, pour le
petit d’homme, la rivalité triangulaire et génitale de la période œdipienne.
Ce fonctionnement doit être distingué de l’agressivité ainsi que de la pulsion
de mort, et serait plus proche des pulsions du moi pour sa conservation. « La
violence fondamentale, présente chez tout humain, constitue un instinct de
vie ou plutôt de survie, c’est-à-dire une attitude mentale purement défensive
à l’égard de l’autre, sans aucune connotation haineuse ou sadique, mais aussi
sans qu’une coloration nettement libidinale puisse déjà organiser la relation »
(1994, p. 60).
Il nous faut donc avec J. Bergeret revenir au mythe d’Œdipe tel que
Sophocle nous le présente dans toute sa complexité : L’histoire de la violence
dans la famille d’Œdipe ne commence pas, on le sait, avec le couple de ses
parents. Parmi ses ancêtres, citons seulement Agavé, mère de Penthée qui
prend son fils pour un lion et le tue. Actéon, lui, sera dévoré par ses propres
chiens pour s’être approché de la source préférée d’Artémis et avoir surpris
la nudité de la déesse. Laïos avant d’épouser Jocaste a séduit le jeune
Chrysippe qui s’est suicidé. C’est, semble-t-il, à cause de cette violence pédophile vis-à-vis d’un adolescent, qu’Apollon interdit la procréation à Laïos.
À partir du moment où il est conduit, sous l’effet de la boisson, dit-on,
à passer outre, il prend lui-même le risque de la lutte violente avec un fils
que l’oracle a prédit qu’il le tuerait.
L’oracle d’Apollon place le couple de Laïos et Jocaste dans la situation
que peut susciter tout désir d’enfant, au sens large du terme, car c’est aussi
du désir d’enfant que porte en lui non seulement tout parent, mais tout
éducateur ou tout enseignant, dont il peut s’agir ici. Cet oracle se présente
comme une injonction paradoxale : Pour prolonger ta vie, réponds à ton désir
d’enfant, pour ta survie, méfie-toi de cet enfant qui est signe de ta condition
mortelle. « Le destin de tous les parents du monde implique le sentiment
qu’il faut se débarrasser préventivement de leurs enfants, si eux parents,
veulent survivre » (1994, p. 62). Le petit d’homme naît donc sous la menace,
et le corollaire du destin des parents implique pour les enfants « le sentiment
qu’il faut se débarrasser préventivement de leurs parents, si eux les enfants
veulent survivre » (1994, p. 62), s’ils ne veulent pas succomber sous les
coups de Chronos dévorant ses enfants pour échapper au temps qui passe...
Pour ce qui est d’Œdipe, on connaît la suite : Jocaste elle-même fait
exécuter la tentative d’infanticide.
La violence d’Œdipe n’est en somme qu’une réponse à cette violence
archaïque. Pour mieux la comprendre, il faut se rappeler les angoisses persécutrices qu’éprouve le nourrisson au cours de la première année de sa vie.
Toute une série de caractères chez le petit d’homme en font à sa naissance
un « homme inachevé » (c’est le titre d’un livre de la biologiste Odette
Thibault, 1972). Absence de pelage, de pigmentation de la peau, structures
de la main et du pied, sont les restes des états fœtaux devenus permanents.
Nous retrouvons ici le concept de néoténie présenté par Bolk dès 1926
[1].
Le chaton encore aveugle se dirige seul cependant vers la mamelle nourrissante. Le petit d’homme ne peut se porter seul vers le sein maternel, mais
regarde, yeux grands ouverts la mère qui le nourrit. Bolk note le décalage
entre le développement sexuel et le retardement du développement moteur
chez le très jeune enfant. Il fait ressortir la lenteur tout à fait singulière du
développement de l’individu humain par comparaison avec les autres
espèces, la longueur exceptionnelle de notre enfance et le long temps d’éducation et de relation qui en découle, ce temps de l’affrontement avec l’adulte
éducateur.
Le « jeu » de la violence chez le petit d’homme s’inscrit donc dans cet
« avant de la loi », dans ce temps où, devant être porté, le petit d’homme est
en danger d’être lâché, devant être nourri, est en danger de mourir de faim,
devant être couvert, est en danger de mourir de froid, etc. C’est d’abord
un autre qui détecte et interprète ses besoins, qui décide pour lui du bien et
du mal. « S’il lui arrive de perdre l’amour de la personne dont il dépend,
il perd du même coup sa protection contre toutes sortes de dangers » écrit
Freud (1971, p. 81).
La relation aux premiers objets d’amour est donc pleine de cette dépendance et de son ambiguïté. C’est avec cette ambiguïté que se construit
cependant la « sécurité de base ». L’intériorisation des « bons objets »
permettra à l’enfant d’affronter l’autre par la négociation et non par la
violence, par le langage et non par l’acte, par la culture et non par la
destruction, par l’amour et non par la haine.
L’éducation et la relation à l’adulte vont donc reposer sur ces deux assises
contradictoires : la violence fondamentale liée à la survie, et la sécurité de
base liée à la vie avec les autres. La sécurité de base, sans cesse menacée,
met en évidence le rôle de l’environnement et les ressources qu’il propose
au potentiel de départ du nourrisson. Déjà, nous voyons s’esquisser le passage
de la violence dans sa dimension naturelle à une dimension culturelle plus
érotisée et dont l’agressivité peut faire partie. À propos du premier meurtre
raconté dans la Bible, celui d’Abel, Luc Estang dans Le jour de Caïn fait
dire àAdam :
« C’est nous qui avons transmis le germe de mort dans le corps d’Abel ».
L’homme, sans doute, se découvre un peu plus mortel quand il donne la vie.
Ève se révolte alors : « Vanité alors que de transmettre la vie » (1967, p. 55),
exprimant ainsi sous une autre forme le paradoxe évoqué plus haut. Œdipe
s’aveugle et échappe à la mort. Abraham aurait sacrifié Isaac sans l’intervention d’une instance éducative supérieure, qui permet à Abraham d’accepter sa propre mort et de vivre la séparation d’avec un fils promis à un grand
destin. Mais les paroles qui sont dites dans le texte biblique : « N’étends
pas la main contre l’enfant, ne lui fais aucun mal », montrent qu’avec ou
sans ordre plus ou moins bien interprété, faire du mal à l’enfant n’était pas
exclu.
Il faut noter qu’à Œdipe aucun interdit n’avait été prononcé, aucune loi
signifiée. Tout est dans l’acte : pour échapper au destin funeste promis aux
héros du mythe, Laïos expose l’enfant. Quand celui-ci apprend l’oracle, il
quitte ses parents adoptifs, fuit Corinthe croyant fuir son destin et le destin
rattrape et le père et le fils à un carrefour, ce symbole de l’adolescence.
Plus près de nous mais dans la même perspective, Le livre de la jungle
nous propose une réflexion sur l’éducation en y intégrant cette dimension
de la violence fondamentale. Si, comme l’écrit Kipling, « la loi de la jungle
n’ordonne rien sans raison », on peut penser que son livre n’a pas été écrit
sans raison. Il nous présente une jungle empreinte d’anthropomorphisme,
où les animaux figurent un monde instinctuel violent que la loi viendra réguler.
Kipling, arraché à sa jungle natale dès six ans pour être scolarisé dans un
de ces collèges anglais célèbres pour leur rigueur, a subi lui-même la violence
en éducation. Aussi, le livre nous confronte-t-il d’emblée au système
protection-violence auquel chaque être humain est confronté dès sa naissance.
Le livre s’ouvre par la description de l’atmosphère sécurisante de la grotte
familiale, là où s’édifie la sécurité de base. Devant la porte, « s’appuyant sur
une branche basse se tenait un petit tout nu qui pouvait à peine marcher ».
Dans la dialectique binaire, nous avons ici une illustration de la violence
fondamentale : « Il n’a pas un poil et je pourrais le tuer en le touchant du
pied » dit le Loup qui pourtant lui servira de père.
La dialectique violence des forts vis-à-vis des faibles et protection à offrir
à ces mêmes faibles par les forts est exprimée par Mère Louve : « Il est venu
tout seul mourant de faim »... puis « couche-toi là petite grenouille », et
Mowgli va se blottir dans la chaleur de la fourrure maternelle, défendu contre
les dangers de la force brutale, contre « les chasseurs de petits tout nus »,
dans ce qui, selon Freud, représente « cette première demeure dont la
nostalgie persiste probablement toujours, où l’on était en sécurité et où l’on
se sentait si bien » (1971, p. 39). Mais cette protection, nous le savons, reste
dans l’ambivalence : « le petit d’homme est à nous pour le tuer s’il nous
plaît ». Mowgli, comme tout petit d’homme, est toujours sous la menace
de la violence possible de la part de ceux-là même qui, tout puissants, se
proposent de le protéger.
Mowgli, suffisamment choyé par un environnement « suffisamment bon »,
pour reprendre une expression de Winnicott, s’installe donc dans un avant
de la loi, dans une attitude de toute puissance où la violence participe de
l’élan vital. Il s’aperçoit qu’il peut forcer un loup à baisser les yeux et s’en
amuse. Mais l’enfant reste dans le registre des processus primaires.
L’évolution vers des « dérivés libidinalisés de la violence, agressivité, haine,
sadisme » (1994, p. 80) peut advenir si la loi n’est pas dite, si les limites ne
sont pas posées.
La loi doit être signifiée au petit d’homme par des adultes eux-mêmes
soumis à cette loi. Quelles sont les conditions pour accéder à cette loi ? Il
faut rencontrer d’autres regards que celui qui défie ou celui de la mère
reflétant la tendresse. La première étape pour accéder à la loi est d’être soi-même reconnu, comme un être à part entière qu’on respecte. Il faut pour cela
être « bien vu » et Père Loup amène Mowgli au rocher du Conseil. « Vous
connaissez la loi, regardez, regardez bien ô loups ». C’est d’abord le regard
de l’autre qui admet, définit, donne identité. Rituel, geste coutumier, le regard
de l’autre assure de la continuité de l’être. Le regard est nécessaire pour
pouvoir être nommé, trouver sa place face à l’autre, à son côté. Durant sa
thérapie, une petite fille à l’école primaire me racontait avec angoisse : « la
maîtresse a dit qu’elle voulait plus nous voir » ! Si le regard de l’autre ne
soutient pas le mien, le sujet se dissout dans l’étrangeté. « Je ne veux plus
te voir », répète pour le couple désuni le rejet primordial. Nous voilà, encore
une fois, ramenés à la violence fondamentale. Dans certaines tribus, lors
de la naissance d’un enfant, si le père se détourne et ne le regarde pas, cela
signifie que l’enfant ne doit pas être laissé en vie.
« J’ai toujours peur de n’être pas bien vue », disait une patiente déjà âgée
qui a l’impression qu’on détournait d’elle le regard pour le porter sur une
sœur plus « douée » apparemment qu’elle. Être bien vu, miroir des yeux de
l’autre et rappel de ce premier miroir, celui des yeux maternels dans lesquels
l’enfant les voit en train de le voir dans une reconnaissance mutuelle. De ces
regards croisés dépendra l’image et l’estime de soi, la place dans la famille,
dans la classe, dans l’environnement.
Comme Mowgli l’enfant, l’adolescent demande à être bien vu reconnu
pour échapper à la violence. « 1870 élèves dans ce lycée, c’est bien là le
problème, c’est trop, c’est trop ! », me disait A., élève de première dans un
lycée de banlieue. Certains racontent aussi comment ils souffrent parfois
de détails qui pourraient paraître anodins, comme celui d’avoir à se présenter
en remplissant une fiche et sans avoir à faire entendre leur parole, sans être
vu. Détail signifiant sans doute. Comment être reconnu comme sujet si on
n’a pas l’occasion de dire « je » ?
L’apprentissage de la parole fait partie de l’aide à apporter pour que se
fasse la transformation de la violence vitale en force de vie pour aborder
l’inconnu et non pas en passage à l’acte pour détruire ce qu’on ne connaît
pas. « L’intention éthique », pour reprendre une expression de Paul Ricœur
(« Avant la loi, l’éthique », in Encyclopedia universalis), en tant qu’elle
précède la règle, s’édifie sur cette articulation du je, tu, il. On peut évoquer
ici la part de l’apprentissage de la conjugaison comme soutien à cette édification. À condition toutefois que la violence de l’éducation ne s’exerce pas
contre le sujet. Si à peine l’enfant sait-il écrire on lui donne des « lignes » à
faire en punition, si à peine sait-il conjuguer on lui donne des conjugaisons
comme sanction, le plaisir d’apprendre se retourne contre lui et ôte l’envie,
le désir de connaître davantage, de rencontrer l’autre, l’inconnu.
S’il n’est pas en notre pouvoir de changer l’histoire d’un sujet et ses
conditions de vie, du moins serait-il possible de lui faire vivre, dans l’espace
éducatif, un certain nombre d’expériences positives où le « je » pourrait être
reconnu.
Ainsi Mowgli sera soumis au regard du Conseil (de famille ? de classe ?
de discipline ? ou du conseil de la pédagogie institutionnelle où chacun peut
prendre la parole ?).
Défendu par de bons avocats, « bien vu », Mowgli pourra donc rester dans
la jungle à condition d’y être éduqué, « comme il sied à un membre du peuple
libre », à un citoyen pourrions-nous dire. C’est le temps de la castration,
maintenant un autre couple éducatif prend en charge l’enfant : Baloo, l’ours
et Bagheera, la panthère. Ils ont deux styles bien différents, mais le transfert
fonctionne pour leur élève qui reçoit gratifications et frustrations de façon
équilibrée. Il n’y a pas d’éducation sans contrainte. Kant posait ainsi le
problème : « Comment unir la soumission à la contrainte de la loi avec la
faculté de se servir de sa liberté ? car la contrainte est nécessaire. Mais
comment puis-je cultiver la liberté sous la contrainte ? Je dois habituer mon
élève à tolérer une contrainte pesant sur sa liberté, et en même temps, je dois
le conduire lui-même à faire un bon usage de sa liberté. Sans cela tout n’est
que pur mécanisme et l’homme privé d’éducation ne sait pas se servir de
sa liberté » (1966, pp. 87-88). L’expérience dans certaines banlieues nous
le montre chaque jour. L’essentiel de la loi à laquelle va être soumis Mowgli
peut avoir un sens pour nous aujourd’hui :
Baloo apprend à Mowgli à distinguer une branche pourrie d’une branche
saine, c’est-à-dire à exercer son sens critique et sa liberté au-delà des
apparences, au-delà de la publicité et des images trompeuses, celles-là mêmes
qui tuent l’imaginaire. Il doit aussi s’excuser poliment quand il risque de
déranger, « on doit lui montrer qu’il ne saurait parvenir à ses fins si ce n’est
en laissant les autres atteindre les leurs » écrit encore Kant (1966, p. 88).
Quand il s’aventure hors de son territoire, le cri de chasse permet de satisfaire
ses besoins élémentaires selon les règles. « Donnez-moi la liberté de chasser
ici. – Chasse donc pour ta faim et non pour ton plaisir ». La reconnaissance
de la satisfaction des besoins élémentaires étant ainsi admise, l’interdit de
la destruction peut être posé, le respect du territoire de chacun aussi. C’est
la négociation de la place de chacun qui fait sortir de la logique binaire du
lui ou moi qui est à la base de la violence fondamentale.
Ensuite les maîtres mots viennent régler la communication. Ils indiquent
et respectent le semblable et le différent : « Nous sommes tous du même sang
toi et moi », phrase clé, toujours la même mais qui doit être prononcée avec
des accents différents pour être comprise de tous. La dialectique de l’identité
et de l’altérité est une condition nécessaire pour qu’on puisse dépasser la
violence et construire la communication. « Toute tentative véritable de
communication inter-culturelle, peut apparaître comme une démarche
paradoxale et suppose que celui qui s’y engage reconnaisse à la fois l’étranger
comme semblable et différent » (J.R. Ladmiral, 1989, p. 39).
Freud a écrit en 1919, un article dont le titre est traduit habituellement
L’inquiétante étrangeté. Le terme allemand est Das Unheimlich. « Heim »
c’est le foyer; « heimlich », c’est familier, intime. « Unheimlich », c’est donc
le non-familier. Freud montre que le « Heimlich », le familier, est en même
temps ce qui est retiré, secret, dissimulé.
L’étrangeté est donc en nous le non apprivoisé, qui met mal à l’aise parce
que cela devrait être secret et que cela ne le reste pas. Paradoxalement,
l’étrange est presque la même chose que le familier – sauf que le familier
reste caché donc refoulé – et que l’étrange, c’est donc le familier refoulé qui
revient faire effraction notamment à travers le symptôme.
La principale menace que représente l’étranger ne serait-elle pas sa
nécessité ? Ni l’individu, ni le groupe ne peuvent exister sans la prohibition
de l’inceste, ni sans l’exogamie. La pression de l’étranger pour s’imposer
révèle, à travers le refus lui-même, la tentation de l’inceste qui constitue le
grand refoulement, la source même du refoulement.
L’étranger est nécessaire et l’exclusion ne peut être une solution ni
psychique, ni sociale. L’homme ne peut exister que dans sa relation à l’autre,
c’est-à-dire à l’étranger à soi-même. Il doit être aidé par l’autre, dont il
dépend, ne serait-ce que pour survivre. En même temps, il lui faut devenir
lui-même, s’émanciper de la dépendance de l’autre y compris de ses plus
proches.
Ni fusionnel, ni totalement différent, l’espace éducatif, nécessité sociale
pour cette reconnaissance du même et du différent, n’est-il pas une nécessité
vitale pour le petit d’homme dans sa lutte entre pulsion de vie et pulsion
de mort, entre violence et dialogue, entre inceste et exogamie ? L’accession
à une culture, sous quelque forme que ce soit, fait partie d’un plan de survie
à l’intérieur même du psychisme de chaque être humain. Comme Mowgli
dans la jungle, on ne peut lutter pour sa survie qu’en transformant la pulsion
de destruction, en pulsion à connaître l’autre au lieu de le tuer, à apprendre
son langage au lieu de le violer. Au combat de la violence fondamentale,
l’éducation permet de substituer un autre combat pour passer de la forme
destructive de la pulsion, à celle conquérante et source de plaisir de pulsion
à voir, à entendre, à comprendre. Mélanie Klein reprenant et commentant
Freud écrit : « Parallèlement à ce rejet de la pulsion de mort vers l’extérieur et vers les objets, une réaction de défenses intra-psychique s’établit
contre la fraction de la pulsion qui n’a pu être extériorisée de cette manière »
(1989, p. 298). La peur des objets capables de le détruire et le ressenti de
cette expérience précoce de la violence fondamentale se conjuguent avec les
propres pulsions agressives de l’attaque de ces objets. « L’angoisse de l’enfant
le pousse à détruire son objet ce qui aboutit à un accroissement de l’angoisse
et celle-ci le presse de nouveau à attaquer son objet » (1989, p. 299).
Reconnaître la violence en soi
À quelles conditions l’éducation peut-elle contribuer à transformer
l’attaque contre les objets qui perdure dans le comportement de certains
enfants et surtout d’adolescents ? Attaques qui visent des objets d’amour, de
haine, des objets culturels, des objets matériels aussi qui en sont comme de
pâles images mais plus faciles à atteindre, faute de pouvoir entreprendre une
lutte pour apprendre, pour accéder avec plaisir à la connaissance des objets
de culture. L’érotisation de la violence fondamentale la transforme, alors, en
agressivité. « On a la haine » comme on a la grippe, et le sadisme n’est pas
loin. La loi proposée par des adultes lucides vis-à-vis de leur propre violence
peut déloger l’enfant de son sentiment de toute puissance. Entre l’enfance
dans un quartier « qui craint », étrange expression qu’utilisent les jeunes pour
extérioriser leur propre crainte, et le lieu éducatif, la recherche de nouveaux
repères, de nouveaux langages, passe par l’acceptation en soi de sa violence
vis-à-vis de l’enfant et de celle de l’institution. C’est d’autant plus difficile
que le choix des métiers d’éducation participe d’un mécanisme de réparation
qui cherche souvent à nier cette violence. Le travail auprès d’enseignants
bute la plupart du temps sur cette négation consciente que les comportements
révèlent cependant :
Dans le groupe d’une unité de valeur intitulée sensibilisation aux carrières de l’enseignement, un jeu est proposé qui consiste à « guider un aveugle ».
Parmi les étudiants qui tous avaient affirmé dans leur présentation leur
« amour des enfants » comme motivation à leur choix professionnel, un
certain nombre glisse des obstacles, pousse un peu leurs aveugles comme
ça, « pour voir » !
Une institutrice se plaint dans un groupe d’une lettre fort agressive d’une
mère d’élève. Il a fallu beaucoup de temps pour que, au vue des observations qu’elle avait écrites sur le bulletin scolaire, l’agressivité qu’elles
contenaient soit reconnue et mise en relation avec la réaction maternelle.
Dans un groupe de responsables pédagogiques chargés de régler des
problèmes de violence dans les établissements de toute une région, un jeu
de rôle a révélé une grande violence de la part des enseignants réunis dans
le jeu pour « un conseil de discipline », mais l’énoncé, pourtant fort prudent,
de cette violence au moment de la synthèse fut insupportable et la journée
de travail qui devait avoir lieu un peu plus tard fut déprogrammée.
Une recherche effectuée par la Ligue des droits de l’homme sur les règlements intérieurs des collèges, a montré que dans seulement dix pour cent de
ceux-ci, sont indiqués des droits et pas seulement des devoirs pour les élèves.
Les maîtres mots sont à conjuguer avec les mots du maître pour que ceux-ci ne soient pas ressentis comme persécuteurs. Lointaine séquelle de la
violence fondamentale sans doute, l’école a toujours le pouvoir d’accepter
ou d’exclure de son « sein ». L’exclusion pour un, deux ou trois jours, ou plus,
est signe de rejet et d’abdication devant la tâche éducative devenue trop dure.
Mais c’est le « je ne veux plus te voir » institutionnalisé après une escalade
de provocations dans la violence. Tout à fait compréhensible de la part
d’enseignants surchargés et mal soutenus dans leur tâche, cette exclusion
laisse le jeune dans sa révolte, le renvoie à sa famille, à son quartier et à sa
délinquance. Il arrive très souvent que le jeune chassé de l’école ne cesse de
rôder autour, y entre parfois pour se venger, mais aussi, incapable de formuler
une demande, ne cesse de lancer des appels sous forme de passages à l’acte
qui ne pouvant être décryptés deviennent de plus en plus violents et hors la
loi. L’hypothèse de la violence fondamentale implique que chaque être
humain sait que sa place et donc savie peuvent luiêtre contestées, au point
de provoquer des réactions d’agression préventive susceptibles de déboucher
sur la plus atroce cruauté. On peut en trouver un exemple dans le récent film
de Claude Chabrol La cérémonie. Le roman de Ruth Rendell dont le film
s’inspire, s’appelle L’analphabète, et met en relief le lien entre la frustration
culturelle et le crime, entre la honte et la haine. Quand on n’a pas la culture,
on peut être amené à dire comme les jeunes des banlieues : « on a la haine ».
Déjà évoquant les professeurs de son lycée, Freud disait : « Ils provoquaient nos plus vives révoltes, nous étions à priori portés à leur égard autant
à l’amour qu’à la haine » (1984, p. 229). La haine répond au rejet, dans l’escalade de la violation de la loi. La castration symbolique n’est plus alors qu’une
mutilation dérisoire que seul l’enfermement carcéral vient tenter de signifier.
Quand la violence se retourne contre le sujet, le toxique vient créer une
autre forme de dépendance, vient servir de faux appuis, de leurre, de simulacre, de protection qui marche un moment. « J’en prends avant de péter les
plombs », disait une jeune toxicomane.
L’éducation soutien à la sublimation
« Nos meilleures vertus sont nées comme formations réactionnelles et
sublimations sur l’humus de nos plus mauvaises dispositions » (Freud, 1984,
p. 113). Le processus éducatif s’inscrit dans la sublimation, c’est-à-dire la
transformation du but de l’énergie pulsionnelle. Il s’agit bien d’une
contrainte, mais qui doit toujours se mettre au service de l’enfant, dans
l’alliance avec sa propre lutte. En ce sens la famille, la classe, l’institution
pourraient être des contenants, des espaces où pourrait s’accomplir la transformation.
Freud écrit encore : « Nous croyons que la culture a été créée sous la
poussée des nécessités vitales et aux dépens de la satisfaction des instincts »
(1936, p. 33). Ce qui est à sublimer, ce n’est pas tellement la sexualité
génitale, c’est ce qui concerne les aspects prégénitaux de la sexualité. L’appel
éducatif à la sublimation, marque d’ailleurs le vocabulaire scolaire de ses
archaïsmes. Les fantasmes de dévoration (des livres !), de défécation (dans
les copies « torchées » par exemple) ont été évoqués notamment par René
Kaës (1973). Mais dans sa propre fantasmatique, l’élève rend bien à l’école
ce qu’elle lui prête « les activités fondamentales pratiquées à l’école sont des
canaux où se précipite le flux de la libido » (M. Klein, 1989, p. 91) et malgré
les apparences le « nique ta mère » (qui se dit maintenant « nick ») est plus
en phase avec la lutte pour la vie qu’avec la relation qu’il énonce !
Le processus éducatif va donc chercher à agir sur l’énergie pulsionnelle,
« métier impossible » on le sait car on ne peut assigner personne à la sublimation. Le rabattement de la sublimation sur la « motivation » constitue
peut-être une difficulté dans la formation des enseignants et des éducateurs.
Partant du « ils sont motivés ou ils ne sont pas motivés », le discours souvent
aboutit à une recherche de méthodes, voire de recettes pour les motiver de
l’extérieur, hors du sujet. La déception est grande quand cela ne marche pas.
Les pédagogies dites « nouvelles » proposent des objets plus adéquats, mais
ce qui les rend plus efficace, dans une certaine mesure, c’est l’attitude de
l’enseignant qui a pris le risque de les choisir, faisant par ce choix une plus
grande place au sujet apprenant et à son désir, à la remise en cause de l’enseignant et à la prise en compte du transfert et du contre-transfert. Métier
impossible, disait Freud, puisqu’il s’agit du jeu avec la loi, le désir et la mort.
Jouer avec la loi, jouer avec la mort
À l’adolescence, si bien éduqué qu’il fût, Mowgli n’échappera pas à ce
jeu et ses éducateurs devront y faire face, entre contrainte et compréhension.
À l’approche de l’adolescence, Mowgli est tenté par un groupe de
marginaux, par de faux leaders, le « peuple singe, les singes gris, le peuple
sans loi, les mangeurs de tout ». Incapables de « fixer un désir », ils ont effectivement commencé par donner à manger à Mowgli, accentuant la confusion,
comme pour le toxicomane, du besoin et du désir naissant de celui-ci. « Le
peuple singe est interdit» prononce Baloo. Mais Mowgli va jouer avec
l’interdit, à la recherche du plaisir, il va se laisser emporter, il va « planer »,
à « 50,60,100 pieds au-dessus du sol » et « tout mal à l’aise et pris de vertige
qu’il se sentit, Mowgli ne pouvait s’empêcher de jouir de cette course
furieuse ». Clash de jouissance, paradis introuvable, car c’est, non pas à la
grotte rassurante de son enfance que Mowgli se retrouve mais « aux grottes
froides », à la « ville perdue », où il fait l’expérience du manque, celle de
l’absence d’écoute des faux amis.
Ses deux éducateurs vont alors se battre pour lui, pour le tirer de là avant
de le sanctionner et permettre que cette aventure prenne valeur d’initiation.
Mowgli avait acquis pendant sa petite enfance, à travers les activités dans
la jungle, tout d’abord la maîtrise de son corps, puis, il avait mis progressivement sa force de vie au service des apprentissages techniques nécessaires
pour vivre avec les autres. Il va maintenant devoir assumer ses émotions.
C’est une des tâches les plus difficiles à l’adolescence. Il lui faut « aller vers
les hommes », vers le monde adulte et il va connaître la dépression adolescente et le pénible étonnement des changements dans sa vie physique et
psychique qui annoncent la séparation difficile de l’enfance. « Je m’arrache,
je me casse, je me tire », dit l’adolescent pour « je pars » !
« Alors Mowgli commença à sentir quelque chose de douloureux au fond
de lui-même »... – « Qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que j’ai ? Vais-je mourir,
Bagheera ?
– Non petit frère, ce ne sont que des larmes comme il n’arrive qu’aux
hommes. Je vois que tu es un homme et non plus un petit d’homme. Laisseles couler Mowgli, ce ne sont que des larmes. Alors Mowgli s’assit et
pleura comme si son cœur allait se briser... À présent je vais aller vers les
hommes ».
Les mots, les maîtres mots, ne prennent sens et ne permettent une
véritable intériorisation de la loi que s’ils sont référés aux affects. La loi
symbolique qui protège est aussi celle qui permet l’émotion.
Ouvrir une fenêtre sur l’imaginaire
Une approche éducative pour contribuer à intégrer et à canaliser les affects
à l’adolescence devrait, me semble-t-il, prendre plus en compte la dimension
de l’imaginaire, sa réhabilitation, pourrait-on dire. La sublimation, moyen
essentiel de l’humanisation, ne peut fonctionner en dehors d’une double
exigence : une acceptation d’un minimum de normalisation sociale et une
possibilité de création. La prégnance du réel : chômage, précarité, menace
identitaire, menace d’exclusion, envahissement de la violence, amène souvent
la réaction du « faut pas rêver ! » Mais ce qui s’oppose au rêve, n’est-ce pas
précisément le passage à l’acte ? Si je ne peux rêver de l’objet inaccessible,
je m’en empare même si c’est aux dépens de l’autre et en définitive contre
moi-même.
Dans une interview au Monde (27 novembre 1993) Anthony Burgess
faisait précisément la distinction entre violence créatrice et énergie destructive : « quand nous créons, nous sommes violents, nous obligeons le langage
à se plier à nous. Quand nous changeons de gouvernement, nous sommes
violents et dans l’acte d’amour lui-même, il y a un élément de violence.
Ce qui est mauvais, c’est la barbarie et la violence utilisée à des fins purement
destructives ».
Le « je » par lequel le sujet se nomme s’exerce dans les jeux où l’imaginaire se déploie, dans les rêves où la mise en mouvement se prépare, dans
les contes où les ogres et les fées trouvent leur lieu pour dire nos angoisses
et nos espoirs. « La relation des individus au monde est telle, qu’elle implique
une gratification instinctuelle sous forme directe ou sublimée » écrit Winnicott (1975, p. 150). Pour aboutir à cette sublimation, dit-il encore, « nous
connaissons également l’importance primordiale du sommeil et du rêve
profond qui se trouve au cœur de la personnalité aussi bien que celle de la
contemplation et du vagabondage sans but de nos pensées » (1975, p. 151).
« Sans référence à la chambre d’enfants et à la maison familiale, notre
comportement à l’égard de nos maîtres ne saurait être compris, mais pas
davantage excusé » se souvenait Freud lors de l’anniversaire de son lycée
à Vienne (1936, p. 230).
S’exercer à ouvrir un chemin vers une culture humanisante pourrait peut-être nous amener à cette question essentielle : Comment reconnaître l’autre ?
Comment se faire reconnaître par l’autre ? Comment créer des liens avec lui
sans perdre son identité ?
Emmanuel Lévinas, dans Éthique et infini, nous montre comment autrui
nous est donné à travers le visage : « Le visage est exposé, menacé comme
nous invitant à la violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit
de tuer ».
S’exercer à ouvrir un chemin vers une culture humanisante serait peut-être aussi reconnaître, sous l’insolence ou la violence de l’adolescent, le
visage de Natacha écoutant une berceuse, le visage de faiblesse du « petit
tout nu » dans la jungle.
·
BERGERET J., La violence fondamentale. Paris, Dunod, 1884.
·
BERGERET J., La violence et la vie. Paris, Payot, 1994.
·
ESTANG L., Le jour de Caïn, Paris, Seuil, 1967.
·
FREUD S., Malaise dans la civilisation, Paris, P.U.F., 1971.
·
FREUD S., Sur la psychologie du lycéen, Résultats, idées, problèmes, I. Paris, P.U.F.,
1984.
·
KAËS R., Fantasme et formation, Paris, Dunod, 1973.
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KANT E., Réflexions sur l’éducation, trad. Philonenko, Paris, Vrin, 1966.
·
KIPLING R., Le livre de la jungle, Paris, Mercure de France, 1968.
·
KLEIN M., Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1968.
·
LADMIRAL J.R., La communication inter-culturelle, Paris, Colin, 1989.
·
THIBAULT O., L’homme inachevé, Paris, Casterman, 1972.
·
WINNICOTT D.W., Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.
[1]
Le problème de l’anthropogenèse, conférence présentée dans le numéro 18 de
Arguments,
1960.