2003
Imaginaire & Inconscient
La bobine et la craie
Marianne Simond
Psychologue Psychanalyste rêve-éveilléMembre titulaire du G.I.R.E.P. 87 rue Nicolas Chorier 38000 Grenoble
Au jeu de la bobine, décrit par Freud, répondent
deux autres séquences mettant en scène une enfant en thérapie
et des adolescents.
L’analyse de ces différentes scènes, au regard des hypothèses
de Freud puis avec les considérations que nous amène à formuler le travail sur l’imaginaire, met en évidence le travail
psychique à l’égard de la pulsion mais aussi un certain type
de relation d’objet, où la fragilité est une caractéristique
majeure.Mots-clés :
Bobine, Jeu, Imaginaire, Éducateur, Épreuve, Pulsion.
Freud’s observation of the reel game answers two
sets of sequences played by a child in therapy and some teens.
The analysis of these different scenes, in light of Freud’s work,
and then the reflections we have when considering our work
from an imaginary point of view, demonstrate the psychical
work in regards to instinct together with a form of object
relations where frailty is the main characteristics.Keywords :
Reel, Game, Imagery, Educational, Test, Instinct.
Bobine : un jeu, des jeux
Freud, en observant son petit-fils, observait l’humanité.
Freud, relatant les gestes, les réactions, le plaisir, de son petit-fils lors
de son jeu avec la bobine, en montrait toute la richesse cachée. Depuis
toujours, une telle scène recelait tout ce que la géniale analyse y a vu. Avant
lui, un enfant jouait avec une bobine; après Freud, on parlera du « Jeu de
la Bobine » comme s’il était codifié, à l’instar d’un jeu de société. Certes,
on peut glisser du code social au codage et décodage de la communication;
on peut aussi aborder toutes les questions relationnelles fondamentales
associées à ce texte et à ce Jeu. Les hypothèses émises par Freud lui-même
dans les Essais de Psychanalyse (2), nous serviront de trame initiale.
Le rayonnement, la fécondité de ce texte, de cet auteur peuvent se lire
aussi dans d’autres effets, plus lointains. En effet, après la mise en évidence
par Freud de l’inconscient en général et de la symbolique de ce jeu chez son
petit-fils, en particulier, d’autres jeux, variantes éventuelles de celui-là, vont,
ainsi éclairés, prendre de nouvelles résonances. D’autres schémas
relationnels, d’autres scènes feront l’objet d’une association, d’un rapprochement avec lui.
C’est ainsi que dans notre travail au quotidien avec les patients, certaines
attitudes peuvent nous évoquer, par un côté ou par un autre, ce jeu et ce qu’il
représente et nous amener à nous interroger sur le sujet, sa relation à l’autre,
nous amener à proposer, en lien plus ou moins étroit avec le texte initial de
Freud, des hypothèses et/ou des directions de travail. De même, pour les
avoir parfois vécues de près ou pour avoir été amenée à les reprendre dans
des séances de régulation d’équipe d’éducateurs, certaines attitudes d’enfants
ou d’adolescents retiennent particulièrement mon attention; il s’agit d’enfants
et d’adolescents qui relèvent, pour une raison ou pour une autre de « l’éducation spécialisée » (ce qui signifie, à mon sens, une attention toute particulière à ce qui est vécu, conduit, dit et entendu, et un soin tout particulier
apporté aux réponses proposées) et qui nous évoquent, à leur tour, de manière
plus ou moins symbolique, par le biais d’une expression dans le réel plus ou
moins brutale, un certain type de rapport à l’autre. Nous avançons alors
des hypothèses de compréhension, des directions de travail, soit pour baliser
le terrain de la démarche psychothérapique, soit pour permettre un dégagement ou une progression dans le travail éducatif réel, au quotidien.
Je me propose ici de mettre en parallèle trois scènes. La première est
directement trouvée dans l’œuvre de Freud c’est la scène qu’il a observée,
lui, dans la réalité. La deuxième est extraite d’une séance de travail psycho-thérapique utilisant le rêve-éveillé adapté à l’enfant, auprès d’une
pré-adolescente. La troisième m’a été relatée, sans précisions excessives,
sans que j’aie eu à en faire l’analyse avec les personnes concernées car je
ne travaillais pas avec elles. Cette scène a inspiré en moi diverses réflexions
et associations, dont celle que je fais ici avec les deux scènes précédentes.
Dans chacune des trois scènes, la réflexion, les échanges, l’élaboration
peuvent nous conduire à formuler des hypothèses et des directions de travail
possibles, le cas échéant, dans le domaine relationnel, en particulier pour ce
qui relève de la relation éducative, sans oublier que l’une des scènes au moins
s’est déroulée dans un cadre analytique à vocation thérapeutique. De ce fait,
nous resterons aussi dans le domaine du travail de l’analyste dans la cure.
Dans cette scène initiale, l’éducateur, le parent est inscrit dans la
description du contexte de vie du petit Ernst, un an et demi, ainsi que nous
le dit Freud. Ce jeu de la bobine, ou du « fort-da », observé et relaté avec
les interprétations qui accompagnent son regard, dans « Au-delà du principe
de plaisir », s’est déroulé dans un cadre familial. En effet, pour être psychanalyste, Freud n’en est pas moins grand-père.
Il évoque la façon dont Ernst s’adapte aux conditions de sa vie familiale
(« il ne pleurait jamais quand sa mère l’abandonnait pendant des heures, bien
qu’il (lui) fût tendrement attaché. »). Il détaille les habitudes de jeu de l’enfant
(« jeter loin de lui (...) tous les petits objets dont il pouvait se saisir) et ses
premières formulations verbales (« En même temps, il émettait avec une
expression d’intérêt et de satisfaction un o-o-o-o fort et prolongé »), avec
une interprétation par l’entourage (« qui (...) signifiait parti »).
Enfin, il décrit ce jeu dans lequel Ernst joue avec une bobine autour de
laquelle est attachée une ficelle : il « jetait avec une grande adresse la bobine,
que retenait la ficelle, par-dessus le rebord de son petit lit à rideaux où elle
disparaissait, tandis qu’il prononçait son o-o-o-o riche de sens; il retirait
ensuite la bobine hors du lit en tirant la ficelle et saluait alors sa réapparition
par un joyeux « voilà » (en allemand : da)».
Freud conclut sa présentation : « Tel était donc le jeu complet : disparition
et retour; on n’en voyait en général que le premier acte qui était inlassablement répété pour lui seul comme jeu, bien qu’il ne fût pas douteux que
le plus grand plaisir s’attachât au deuxième acte. »
Freud étudie ensuite plusieurs interprétations possibles, dont voici les
grands points :
- L’enfant avait accompli un renoncement, renoncé à la satisfaction de la
pulsion, en laissant sa mère sans manifester d’opposition. À cet égard, il « se
dédommageait (...) en mettant lui-même en scène, avec les objets qu’il
pouvait saisir, le même « disparition-retour »».
- L’enfant « était passif, à la merci de l’événement » (le départ de la mère).
« Mais voici qu’en le répétant, aussi déplaisant qu’il soit, comme jeu, il
assume un rôle actif. Une telle tentative pourrait être mise au compte d’une
pulsion d’emprise. »
- « En rejetant l’objet pour qu’il soit parti, l’enfant pourrait satisfaire une
impulsion, réprimée dans sa vie quotidienne, à se venger de sa mère qui était
partie loin de lui ».
Les arguments avancés par Freud pour éclaircir le lien au plaisir, de ce
jeu de l’enfant, pourraient se résumer à ceci : première hypothèse, dédommagement pulsionnel; deuxième, satisfaction ou tentative de satisfaction
d’une pulsion d’emprise; troisième, satisfaction ou tentative de satisfaction
d’une pulsion agressive de vengeance.
Il n’est peut-être pas inutile de souligner à nouveau que, dans cette scène,
deux temps sont observés : ooo et da pour leur version sonore, le premier
avec une plus grande fréquence, le deuxième, quoique moins fréquemment,
avec l’expression d’un plus grand plaisir. Chacun de ces deux temps
correspond peut-être à l’accentuation possible d’une des hypothèses
énoncées : en particulier, la troisième est peut-être celle qui se trouve le plus
facilement vérifiée dans la première partie du jeu. En revanche, la première
s’ajuste plus précisément au couple des deux temps. Quant à la deuxième,
elle peut concerner l’ensemble du jeu et même le jeu, en tant qu’il est joué,
le jeu en acte, si l’on peut dire : l’adjectif « actif » est en effet le plus propre
à préciser le contenu de cette hypothèse.
La deuxième scène que je souhaite relater a été observée par moi-même
au cours d’une séance de travail psychothérapique, s’inscrivant dans une
démarche d’analyse rêve-éveillé, avec les adaptations donc que cette
démarche trouve, dans le cas de l’enfant (1).
Il s’agit d’une fillette d’une dizaine d’années, dont la mère, souffrant
d’un handicap physique, a eu beaucoup de mal à s’occuper de manière
adéquate. En particulier, cette maman a eu du mal à contrôler éducativement
la mobilité, les déplacements, les actes de son enfant, selon un ordre parental.
Dans la vie quotidienne, cette difficulté s’est soldée par certaines situations
au cours desquelles l’enfant a eu à subir des moments d’absence de
surveillance parentale et, au moins à deux reprises, des attouchements sexuels
de la part d’un membre de la famille éloignée.
Le père, sans être totalement absent, se signale épisodiquement, vivant
à quelque distance; les relations entre la mère et lui sont houleuses.
Cette enfant a été ensuite élevée, dans une institution à vocation socio-éducative, avec un temps restreint passé avec sa mère durant les fins de
semaine. Dans la demande de thérapie, ce sont les agressions sexuelles qui
sont mises en avant. De fait, l’avancée du travail montrera que le terrain, sur
lequel ces événements traumatiques se sont produits, était également porteur
de souffrances, de blessures et de troubles de la relation à l’autre. Une des
hypothèses pour comprendre l’installation de ces troubles pourrait résider
dans les conditions d’éducation initiales, peu adéquates aux besoins de
l’enfant. On peut aussi évoquer l’hypothèse d’un trouble de la relation à
l’autre, préexistant chez les représentants parentaux et, entre autres, chez
la mère. On peut concevoir que la personne de l’enfant ne fait pas l’objet
d’une conception « respectueuse » de la part de ses parents.
Dans sa vie quotidienne, les troubles du comportement de cette petite
fille la rendent difficile, en classe, en groupe éducatif et à la maison.
Fréquemment, Claudine vient à mon cabinet, accompagnée jusque dans
la salle d’attente par un adulte, avec un objet ou plusieurs, dans sa poche,
qu’elle sort au début ou au cours de la séance; ou bien, en fin de séance, elle
insiste pour emporter tel ou tel objet du matériel mis à sa disposition dans
notre cadre. Elle annonce longtemps à l’avance durant la séance, ce désir,
ce « projet ».
Ses attaques au cadre ont surtout consisté dans ces tentatives pour inverser
l’ordre « établi ». Leur répétition témoigne de l’insécurité interne qui la caractérise et qui ne cédera que progressivement.
Bien sûr, tous ces objets auxquels elle s’intéresse, de manière souvent
labile, par leur profusion et par la répétition de ses attitudes, nous font
percevoir, chez cette enfant, un comportement abandonnique. Sur le plan
relationnel, toute évocation d’une fragilité de son lien à l’autre (mère, père,
camarades, maîtresse, assistante sociale, médecin), est stoppée net par l’affirmation haut et fort que « tout va bien », la négation de tout problème.
Dans le lien de Claudine à l’objet concret, pourtant, les conflits sous-jacents se disent... comme avec un porte-voix.
Plus précisément : elle vient un jour, la poche pleine de bâtons de craie,
il y en a de petits bouts, puis des morceaux presque entiers, d’une dizaine
de centimètres de longueur, des bâtons « neufs » donc. Elle s’interrompt dans
un des dessins, qu’elle fait souvent avec rapidité et sans y attacher beaucoup
d’attention, pour prendre dans sa poche un morceau de craie, qu’elle regarde
comme pour l’admirer, jouir de ce « trésor ». On imagine que ces morceaux,
fruit peut-être d’une « récupération » en classe ou d’un achat, important peut-être pour elle, représentent « plus » quand ils sont entiers que quand ils ont
déjà été utilisés, qu’ils se sont effrités, qu’ils ont été cassés, ou abusés. Je
dis « trésor » avec le double sens d’un objet sans grande valeur financière
mais avec au moins la valeur du « neuf » et d’un objet peut-être mis de côté,
« économisé », comme une possession, un de ces objets « à part » que les
enfants conservent, voire collectionnent.
De sa place assise, dans la pièce, Claudine lâche la craie, d’une trentaine
de centimètres au-dessus de la table, de sorte que la craie se casse sur la
table. Elle recommence deux ou trois fois. Je ne l’interromps pas mais me
prépare à lui proposer d’en dire quelque chose, si elle-même ne dit rien,
quand la voilà qui sort de sa poche un stylo, qui amorce un mouvement pour
agir avec le stylo comme avec la craie, mais se ravise tout de suite en disant
« Ah non, pas mon stylo ! ». Je souligne qu’elle tient à son stylo comme peut-être elle souhaiterait qu’on tienne à elle, sans lui faire du mal, en la gardant
en bon état. Elle élude mon interprétation en parlant de la valeur marchande
du stylo, de son prix et me fait comprendre que la craie, ce n’est pas son
argent de poche qui la lui a procurée... Cela « ne lui a rien coûté ».
Ainsi se trouve exposée cette deuxième scène au sujet de laquelle des
hypothèses diverses ont pu ensuite m’orienter dans mon travail en séance.
Je me limiterai à rapporter les hypothèses concernant le jeu proprement dit.
La troisième scène se trouvera résumée de manière plutôt brève, dans
la mesure où je ne la connais que par ouï-dire et probablement après plusieurs
transmissions préalables. Seuls sont demeurés, comme dans l’expérimentation des « rumeurs », les détails les plus frappants, peut-être même
amplifiés, en laissant de côté des éléments probablement significatifs mais
non retenus dans les transmissions successives.
Plusieurs adolescents ont réussi à enfermer un éducateur dans un petit
local, dans une disposition spatiale qui met ainsi le dit éducateur « à leur
merci » et ils le « bombardent » avec tous les objets qu’ils trouvent à leur
disposition, des objets divers et variés.
J’ignore combien ils sont, comment la scène commence et comment elle
se termine. J’ignore aussi le type d’objets utilisés comme projectiles : s’agit-il d’objets dangereux ? D’objets anodins qui deviennent dangereux, par la
force du lancer, d’objets dont la forme peut se révéler menaçante, avec ce
mouvement ? Les lanceurs sont-ils agressifs ? S’agit-il d’un jeu ? Un jeu
dangereux ? Un jeu ambigu ? Un jeu interdit ?
J’ignore qui est l’éducateur, s’il est en stage ou récemment embauché ou
ancien dans l’établissement. J’ignore qui sont les adolescents, leur âge exact,
leurs problèmes spécifiques, leurs atouts, leurs difficultés.
Je ne retiens de cette scène que ce que j’ai pu en entendre, même si c’est
minime.
C’est dans cette dernière scène, tout d’abord, que se pose avec le plus
d’acuité cette question : s’agit-il d’un jeu ?
Un jeu relationnel, au sens où quelque chose de la relation et de la relation
éducative en particulier, se joue ici, cela me paraît clair. Un jeu au sens
du playing anglais, cela est plus douteux. Si c’est le cas, il est grinçant
et correspond à une problématique adolescente : ni tout à fait un jeu, ni tout
à fait un non-jeu; on y trouve la fonction d’essai, celle de tentative, la notion
(quoique non certaine) de gratuité; le plaisir peut-être, l’agressivité y sont
présents.
Il me semble que la qualification de jeu irait avec la possibilité de rejouer. Or, dans ce cas, même si sa durée n’est pas précisée et peut être
de quelques minutes ou de quelques secondes, il est impensable de proposer
de rejouer à ce jeu, sauf après des transformations fondamentales. Le jeu
de la bobine faisait l’objet de cette répétition chez Ernst; quant à Claudine,
la répétition possible de son jeu ne va pas non plus de soi.
Je note aussi, dans le « bombardement », l’alliance entre le dérisoire et
le grave. À ce titre, cette scène évoquée m’en rappelle une autre, cinématographique, que j’avais trouvée comique : il s’agissait d’un film des années
soixante-dix ou quatre-vingts : au cours de recherches au pôle Nord, le corps
d’un homme était remonté à la surface de la glace; les scientifiques lui redonnaient l’étincelle de vie que la glace avait gelée (!) et il découvrait ensuite
le monde moderne, alors que ses manières et sa présentation, ses connaissances, son rapport au monde n’étaient pas loin d’être préhistoriques.
Échauffé pour je ne sais plus quelle raison, il se battait avec une grande force,
contre diverses personnes; il lançait sur ceux qu’il jugeait être des adversaires, ce qui lui tombait sous la main; mais lui faisait défaut, avant de s’en
servir comme projectile, l’analyse de l’objet qu’il lançait. C’est ainsi que
le coussin, qu’il saisit et lança sur son adversaire, transforma la scène en
bataille de polochon. Ce nom seul a le don d’amener un sourire; pourtant
certaines batailles de polochon peuvent être dures... mais pas meurtrières.
Ici, le coussin se révélait doux et, de faible taille, il devenait une caresse.
L’objet utilisé peut, selon ses caractéristiques, faire passer de l’affrontement
au jeu ou du jeu à la brutalité.
Ainsi, comment caractériser l’échange cité ? Certains de ses aspects le
situent au-delà des limites du jeu : l’éducateur pris pour cible ne l’est pas
dans le cadre d’un échange convenu; il n’a pas donné son accord, il est en
danger, en danger immédiat face aux objets qui le bombardent, en danger
différé par rapport aux lanceurs, dont il y a fort à parier qu’ils ne pourront
plus, ensuite, se retrouver placés, avec ce même éducateur, dans une relation
« éducative ». La limite est passée, dépassée.
Dans cet échange, un des termes du jeu perd sa fonction de sujet, aux
yeux des autres et prend celle d’objet (objet-cible). C’est cela qui en fait
un « non-jeu ». L’impossibilité d’y rejouer comme on peut jouer aux fléchettes tous les samedis soirs est à retenir aussi, comme je l’ai signalé plus
haut, bien qu’on ait tendance, en analyse de la pratique, à appeler « jeu »,
une attitude relationnelle chez un enfant ou un adolescent qui reproduit, de
manière parfois compulsive mais diversifiée les bases et l’exercice d’un
échange similaire à celui du bombardement. Il me semble possible de faire
la même remarque d’ailleurs en ce qui concerne Claudine.
En séance avec moi, l’échange relaté qui met en scène Claudine peut être
qualifié de « jeu » au sens de ce qui est mis en jeu dans la séance. Au regard
de ce qui appartient aux éléments précisément observés, on pense à un jeu
dangereux, au moins sur le plan symbolique, à un jeu plus ou moins
« interdit » : interdit, déconseillé ou mal vu par l’éducation, par les demandes
des adultes. Il est autorisé dans le cadre de la séance et il me paraît choisi
par l’enfant pour sa représentativité d’autres scènes. On peut lui appliquer
le qualificatif de jeu à ce double titre, de séquence d’une séance et de
contenus mis en jeu.
Là où ce qualificatif semble à la limite d’être inapproprié, c’est quand
on considère son inscription dans le vécu individuel et social. Le jeu d’Ernst
peut être observé chez d’autres enfants, il s’inscrit dans la vie familiale.
Je disais plus haut qu’il peut être répété. Claudine joue probablement, hors
séance, à un jeu similaire à celui qu’elle effectue en séance. Comment
l’entourage intervient-il alors ? La signification grinçante de son jeu apparaît
sans beaucoup d’équivoque. Et quand Claudine rejoue le même jeu en
changeant d’objet, abîmant ses vêtements, se coupant les cheveux anarchiquement, on perçoit l’inadéquation de l’emploi de ce mot.
« Pour de vrai ou pas pour de vrai ? »
Une autre caractéristique du jeu, c’est la notion, en tout cas dans le
« playing », du « faire semblant » (1).
Les trois scènes, de la bobine, de la craie et du stylo, de l’éducateur
bombardé, peuvent, toutes trois, être examinées à la lueur de cette question.
On peut dire que l’enfant joue pour de vrai, même si le symbolisme de
son jeu réside dans une autre scène qui, elle, n’est pas pour de vrai : ce n’est
pas sa mère réelle qui est au bout du fil qu’il tire. Mais c’est bien parce
que ce mouvement est suffisamment intense, suffisamment « joué » en lui,
qu’il y prend tant de plaisir.
Claudine avec la craie, joue pour de vrai; la craie se casse pour de vrai
et c’est son stylo auquel pour de vrai, elle renonce à faire exécuter le saut
de la mort. Ce que représentent craie et stylo en termes objectaux ne sont
pas, quant à eux, effectivement présents dans l’espace de la séance.
Les adolescents qui bombardent l’éducateur ne le « bombardent » pas
pour de vrai avec de vraies bombes mais les projectiles utilisés sont bien
réels; ils sont, tout ensemble, bien réels, pour de vrai et symboliquement
représentants, par exemple d’affects, absents du langage et des échanges
relationnels. L’éducateur est bien « bombardé » dans le réel, pour de vrai;
les adolescents ne font pas semblant et les affects qu’il éprouve, lui, en tant
que sujet bombardé, sont au premier degré, quoique, dans un deuxième
temps, il sait avoir la possibilité de les inscrire dans l’ordre du symbolique.
Reprise des hypothèses de Freud
Dans le texte initial, trois hypothèses avaient été retenues, dédommagement pulsionnel pour l’enfant, satisfaction ou tentative de satisfaction
d’une pulsion d’emprise, satisfaction ou tentative de satisfaction d’une
pulsion agressive de vengeance.
Le jeu de la craie et du stylo avec Claudine et le jeu-non-jeu du bombardement d’un éducateur par des adolescents, peuvent-ils être examinés à leur
tour à la lumière de ces hypothèses ?
Freud, dans son analyse, les détaille et les distingue avec art; art non pas
seulement littéraire mais également rhétorique, c’est-à-dire organisant le
discours en soignant la logique de l’analyse et de la présentation. Or, chaque
fois que je me penche sur chacune des scènes que j’ai retenues, il me semble
que je passe avec une grande facilité d’une hypothèse à l’autre. Je les perçois
souvent comme intimement liées.
Ainsi, le dédommagement pulsionnel n’est-il pas présent dans tous les
jeux où le sujet va d’une position passive à un rôle actif et où, dans le même
temps, il satisfait une pulsion en lien significatif avec la pulsion à laquelle
il a dû renoncer ou avec la pulsion à laquelle il a été soumis par celui qui
la satisfaisait à ses dépens ?
Pour le jeu de Claudine, comme pour le bombardement, on peut mettre
cette question à l’épreuve. La pulsion de casser, d’abîmer, d’attaquer, d’agresser semble présente aussi bien chez Claudine que chez les adolescents.
Claudine n’a-t-elle pas été attaquée, elle-même, précédemment, par celui
qui l’a agressée sexuellement ? Sa mère a-t-elle laissé s’exprimer, à un
moment ou à un autre, une pulsion agressive à son encontre, alors qu’elle
devait s’en occuper sans en avoir entièrement les moyens ? Le dédommagement pulsionnel peut bien être présent au moment même de la tentative
de satisfaction d’une pulsion agressive.
Quel passé marque chacun des adolescents présents ? Que ce soit peut-être dans leur enfance, ou que ce soit, très certainement à partir du moment
où, déjà en difficulté de diverses manières, ils ont été reconnus comme nécessitant une éducation « spécialisée », on peut penser qu’une pulsion agressive
a pu traverser le champ relationnel, pulsion dont ils ont pu être l’objet, tandis
que les sujets pouvaient être d’autres enfants ou adolescents, des adultes
de leur entourage familial, des adultes « non spécialisés » ayant affaire à eux.
En ce qui les concerne, les adultes « spécialisés » ont à travailler avec cette
pulsion agressive. L’analyse de la pratique les conduit à en repérer la présence... Cela ne les immunise pas et ils peuvent, eux aussi, avoir cherché à
satisfaire cette pulsion-là, à l’égard d’un ou de plusieurs de ces adolescents,
sans en contrôler l’expression, sans la travailler dans le langage.
De même dans les deux scènes, pulsion d’emprise et pulsion agressive
peuvent presque être examinées ensemble.
La pulsion agressive semble nettement présente dans les deux séquences :
elle est retenue face au stylo, par Claudine; il lui est laissé libre cours par
les adolescents face à leur éducateur. Dans le cas de Claudine, on peut dire
que l’agressivité fait l’objet d’un contrôle qui la libère, avec le lâcher de la
craie. Les adolescents lui donnent libre cours tout en la faisant passer par
le canal du lancer d’objets; je n’ose dire « canaliser », habituellement porteur
d’une connotation positive sur le plan éducatif. Il aurait pu y avoir canalisation de cette agressivité si éducateur et adolescents s’étaient trouvés
ensemble engagés dans une compétition de fléchettes ou de « jeu de
massacre » face à une cible commune, une cible qui n’aurait fait que simuler
des personnes. On eût été dans le symbolique.
La pulsion agressive est qualifiée de pulsion de vengeance par le texte
de Freud, il s’agit d’une vengeance de l’enfant vis-à-vis « de sa mère qui était
partie loin de lui; son action aurait alors une signification de bravade : « Eh
bien pars donc, je n’ai pas besoin de toi, c’est moi qui t’envoie promener. »
On peut retrouver cette idée de vengeance dans les commentaires précédents.
La notion d’emprise comme pouvoir sur l’autre, pouvoir compensateur
d’une position où on a subi celui de l’autre, et la notion d’action comme
compensatrice de cette même position passive (au moins grammaticalement),
s’allient en un même argument, celui du contre-pied, du renversement.
Il m’apparaît que dans la réalité des relations et, en particulier dans celle
des relations conflictuelles, tentative de prise de pouvoir ou de maintien d’un
pouvoir sur l’autre, vengeance, agressivité, désir que l’autre souffre, à son
tour, ou en « punition », et position active plutôt que passive se retrouvent
ensemble dans une même figure.
Si le but de la pulsion d’emprise est, comme le rappellent Laplanche et
Pontalis dans le Vocabulaire de la Psychanalyse (3), « de dominer l’objet
par la force », on remarquera que l’examen des forces en présence est un
détail important, que ce soit dans le cas d’Ernst, à l’égard de sa mère, à
l’égard d’une bobine de fil, ou que ce soit dans le cas de Claudine, à l’égard
de sa mère aussi, ou d’un autre adulte, à l’égard de sa craie, de son stylo
ou que ce soit, encore dans le cas des adolescents, à l’égard d’un parent,
de l’adulte, à l’égard de l’éducateur concerné par notre vignette.
Au fond, une différence fondamentale remarquée entre les trois illustrations trouve peut-être bien sa source dans le niveau de force effectivement
atteint par ces adolescents, d’une part parce que leur processus d’accession
à la taille adulte est quasiment terminé et d’autre part parce que leur réunion
peut, à elle seule, constituer la force qui permet de croire à la domination.
Bien entendu, cette remarque se réfère également à toute la question de
l’usage de la force dans les rapports humains et, en particulier, dans le travail
éducatif auprès de jeunes gens et de jeunes filles, dans le travail d’analyse
de la pratique avec des éducateurs et des éducatrices : la tentation peut exister
pour un éducateur taillé comme un « malabar » (et je ne fais pas, ici, référence
au chewing-gum même si la marque de ce dernier est probablement elle-même une référence à cette emprise possible et un jeu de mots qui devient
argument de vente), d’utiliser cette conformation physique pour faire passer
son message éducatif. Certes, il est clair que la dite conformation physique
dudit éducateur ne peut pas être oubliée et constitue un fait quand il faut
lever les yeux et la tête, de manière conséquente, pour s’adresser à lui.
Cependant, ainsi qu’il est nécessaire de l’expliquer et d’y revenir, au moins
de temps à autre, dans les échanges, en analyse de la pratique, l’argument
incontournable est que celui qui se présente de cette manière s’expose, du
même coup, à ce qu’un jour, quelqu’un cherche à le dominer, lui, par la force
et que quelqu’un y parvienne. Sur le plan éducatif, tout acteur qui est ainsi
doté d’une telle conformation se doit, donc, de la reléguer à un simple aspect
de sa présentation, se doit de renoncer à en faire le point focal, s’il veut se
situer, dans le cadre relationnel sous une autre bannière que celle de l’emprise.
Pour ce qui est de l’éducatrice, il est bien rare qu’elle soit assimilable à
un « malabar », auquel cas, on pourrait revenir au cas de figure masculin
évoqué ci-dessus; le plus souvent, elle se trouve, de fait, amenée à postuler,
dans la relation, le non-recours à la force et à gérer les échanges avec cette
abstinence.
La part de l’imaginaire dans le choix de l’objet
La bobine choisie par Ernst pour son jeu eût pu être un yoyo, objet
également doté d’une ficelle. La bobine est cependant un objet plus banal,
objet utile, objet domestique, non dangereux, incassable, de faible valeur
marchande. Si Ernst l’a choisie, l’a utilisée pour son jeu, c’est à cause de ses
caractéristiques et c’est aussi parce qu’elle est là, à portée de sa main.
Cependant, était-elle, du simple fait de cette simple présence, de cet octroi
par son entourage (un « ah oui, ça, tu peux jouer avec... »), était-elle objet
d’un jeu ?
Pour passer de la présence à l’usage, par Ernst, de la bobine, l’imaginaire
ne devait-il pas entrer en jeu, entrer dans le jeu mental de l’enfant ? Celui-ci, alors, mû par l’imaginaire, que nous praticiens du rêve-éveillé, savons
doté de cette extraordinaire puissance de mouvement à venir, invente actes
et sons associés, invente (ou ré-invente) un jeu.
L’analyse symbolique du jeu, l’observation réelle des faits et gestes
d’Ernst ne sauraient exister sans cette « trouvaille » chez l’enfant.
Chez Claudine, deux objets parmi tous ceux que compte la pièce où je
la reçois et que recèlent ses poches, sont retenus au moment du jeu : la craie
d’abord, objet blanc et fragile, qui laisse trace et poudre sur son passage, objet
de peu de valeur, à la forme de doigt, un doigt dressé... l’évocation phallique
est proche. Sa faible valeur est-elle en lien avec son caractère friable ? Elle
se casse net quand les mains tentent de la plier. Le doigt dressé auquel elle
ressemblait est alors bien plus court. L’évocation de la castration est là aussi.
Mais, au lieu d’un morceau, il y en a maintenant deux dont on peut
toujours se servir pour écrire au tableau ou sur l’ardoise.
Faible valeur pécuniaire, faible solidité... mais blancheur immaculée.
Celle-ci est-elle synonyme de pureté ? Augmente-t-elle la valeur de l’objet ?
En compense-t-elle la fragilité ? Vient-elle accentuer son côté dérisoire ?
Le deuxième objet retenu par Claudine est son stylo. Sa valeur n’est
pas grande dans l’univers des stylos, mais elle est un multiple de celle de
la craie. Il est fragile, lui aussi et pourtant moins que la craie. C’est un objet
composite, ce que n’est pas la craie; celle-ci nécessite un travail humain...
relativement simple et, de toutes façons, elle reste un objet naturel. Le stylo,
quant à lui, réunit des composants divers dont aucun ne se trouve dans la
nature, sans usinage.
Dans l’analyse symbolique qu’on peut faire des deux objets, la signification phallique, à partir des caractéristiques perceptives, peut également
être soulignée. C’est une autre valeur à prendre en compte.
Cet argument de la valeur, par opposition ou contiguïté avec la valeur
marchande de l’objet attire l’attention, non seulement sur la notion de fragilité
déjà évoquée mais aussi sur celle de la valorisation-dévalorisation de l’objet,
du sujet, de l’autre, sur la blessure narcissique.
Le choix de Claudine de jouer à casser l’objet met l’accent sur le symbolisme de ce choix. Comme Ernst, Claudine choisit-elle cet objet parce qu’il
est là, à portée de sa main ? Le refus de casser son stylo ne met-il pas en
évidence que le jeu « marche » avec la craie et non avec le stylo et donc qu’il
ne s’agit pas seulement d’un objet « à portée de sa main » ?
Ernst ne détruisait pas l’objet qu’il utilisait pour « jouer » la disparition
de sa mère et son retour. Claudine ne le détruit pas non plus mais en entame
l’intégrité et en réduit la conformation initiale.
Les adolescents bombardant l’éducateur ont choisi un objet-non-objet,
un objet-personne. Le défaut de symbolisation est donc patent. La fonction
symbolique leur fait-elle défaut ? Le court-circuit de la pensée par l’acte
impose-t-il sa suprématie ? Leur imaginaire est-il si pauvre ? Est-il si décevant
à leurs propres yeux ? L’intensité de la pulsion sous-jacente est-elle à prendre
en ligne de compte chez des adolescents que caractérise précisément cette
réactivation pulsionnelle ? Le vécu qu’ils ont, qu’ils ont eu, de la relation à
l’autre, du jeu avec un objet, est-il si insuffisamment bon qu’ils en viennent
à attaquer directement l’adulte ?
Sont-ils arrivés à ce stade de la rencontre avec l’autre, du fait de leur
entrée dans ce territoire temporel où la confiance en l’adulte peut être si
désespérément négative (l’adolescence)?
La vengeance, la pulsion de vengeance, la pulsion agressive s’en retrouvent surlignées et, comme on l’a vu plus haut, c’est là qu’on sort du jeu et
qu’on entre dans la vie, celle des rixes réelles, des guerres réelles.
L’expression « relation d’objet » désigne « le mode de relation du sujet
avec son monde », ainsi que nous le rappellent Laplanche et Pontalis (3).
On peut lire aussi au même article du Vocabulaire de la Psychanalyse
que « parler de relation à l’objet ou aux objets impliquerait que ceux-ci
préexistent à la relation du sujet avec eux et, symétriquement, que le sujet
est déjà constitué. » En fait, c’est bien sur un plan très général que je
chercherai à me situer, un plan d’où je pourrai considérer, ensemble, Ernst,
Claudine et les adolescents dont j’ai parlé.
Il est un fait que l’interrogation portant sur la relation d’objet chez chacun
des sujets cités est fondamentale. Cependant, j’examinerai d’abord ici ce
qu’il en est de leur relation à l’objet, à l’objet précis qu’ils ont utilisé.
Objet est donc pris ici dans le sens que traduit l’adjectif objectif et non
pas l’adjectif objectal. Il pourra correspondre aussi au sens de « corrélatif
de la pulsion ».
Si à dix-huit mois, on peut penser qu’Ernst est un être en construction,
en devenir, l’objet « bobine » qui lui permet du plaisir, qui permet à Freud
d’analyser des processus psychiques inconscients, ne peut être un objet
fondamental pour lui; il n’est qu’un des milliers d’objets que son histoire
lui fera rencontrer; c’est un objet plus ou moins contingent. Il est toutefois
intéressant de souligner, dans son cas comme dans celui de Claudine que les
objets contingents présents revêtent des caractéristiques non négligeables
pour l’usage qui en est fait ou n’en est pas fait.
Claudine, avec sa dizaine d’années, a déjà rencontré de multiples objets,
le long de son parcours. Celui qu’elle utilise aujourd’hui dans la séance, n’est
pas nouveau pour elle; elle le connaît déjà. Ce qu’elle joue, dans la séance,
avec lui, semble pourtant un moment de son développement. En tout cas,
c’est un moment de ce que je peux analyser de sa relation à l’autre.
Symboliquement, en effet, Claudine ne dit-elle pas qu’elle a plaisir, dans
sa séance de thérapie, à casser un morceau de craie ? Cela l’aide-t-il dans son
évolution comme on peut penser que c’est le cas, pour Ernst avec sa bobine ?
A priori, puisqu’il s’agit d’un jeu, le jeu en soi peut déjà apporter cette
valeur positive à l’enfant. Mais il me semble qu’il y a aussi, dans le cas de
Claudine, peut-être du fait de son âge, un côté un peu désespéré. En effet,
il reste un aspect important à souligner : Claudine SAIT que le morceau
de craie va se casser comme elle sait que le stylo RISQUE de se casser.
Elle lâche délibérément la craie, de suffisamment haut par rapport à la table
pour qu’elle soit sûre qu’elle va se casser. Et quand la craie se casse, elle
éprouve le plaisir de la satisfaction de la pulsion. Elle ne peut pas reproduire
indéfiniment le jeu avec le même morceau puisqu’il se casse moins
facilement quand il ne mesure que deux ou trois centimètres. Le côté
« désespéré », on le perçoit quand on pense que Claudine a un besoin fondamental qu’au contraire, l’objet ait des chances de ne pas se casser. Elle vérifie
une fragilité qu’elle connaît d’avance et elle s’en satisfait paradoxalement.
Elle ne peut être détrompée par l’objet; si c’était le cas, elle recommencerait
jusqu’à ce que l’objet se casse vraiment.
Elle sait que le stylo a aussi des chances de ne pas se casser et renonce à
jouer avec lui (et donc non seulement parce qu’elle y tient plus qu’à sa craie).
Il me semble que son jeu est plus un exutoire, une expression, qu’une
ébauche de construction, tournée vers l’avenir, comme l’est le jeu d’Ernst.
Les adolescents, occupés à bombarder un éducateur, savent qu’ils sont
en train d’attaquer, que même s’ils diront plus tard ou à l’occasion, que c’était
pour rire (argument pervers fréquemment entendu), ils agissent une pulsion
sans retour possible en arrière, comme il en serait au contraire de la répétition
d’une chanson ou d’un mime, d’un jeu théâtral, d’un psychodrame peut-être.
L’expression « relation à l’objet » a ceci d’adapté au cas des adolescents
de cette scène, qu’elle montre la place de l’éducateur dans leur montage,
à l’égal de celle d’un objet. Il est l’objet-cible.
Claudine, au cours du Jeu de la Craie, me donne une image du fonctionnement de sa relation d’objet. En ce cas, l’objet craie, l’objet stylo, figurent
l’autre, l’objet de la relation objectale.
Claudine le choisit alors éminemment fragile (la craie) pour, non seulement, éprouver cette fragilité (répétition de vécus ?) mais aussi la prouver,
se la prouver : tester la fragilité de l’autre dans des conditions telles que l’échec
recherché et trouvé va revêtir une connotation paradoxalement sécurisante.
Prouvant cette fragilité, elle signifie aussi que l’autre ne vaut pas grand-chose, qu’elle-même ne vaut pas grand-chose, qu’au fond, elle le savait bien,
mais elle en reste aux actes qui disent cela; elle affirme, en même temps,
verbalement, que ce n’est pas vrai, qu’elle ne veut pas le savoir. Elle retrouve
la sécurité paradoxale quand l’objet se casse (tout se passe comme c’était
prévu) et une apparence de sécurité derrière sa barrière verbale : cela ne
me concerne pas; cela n’a pas d’importance, j’ai fait ça pour rire.
Claudine, dans sa relation à l’autre, est tentée de revivre avec lui compulsivement, une relation dans laquelle elle tenterait, à son tour, de détruire
l’autre, évitant ainsi la position passive où elle serait détruite, elle se venge
de celui qui l’a atteinte, blessée, cassée. Tentée de revivre avec lui une
relation dans laquelle elle n’a de cesse de lui montrer sa faiblesse, sa fragilité
et de lui prouver, de se prouver à elle-même qu’elle ne peut lui faire
confiance. Elle accepte de percevoir la faiblesse (faible valeur) de l’autre
parce qu’elle se protège ainsi de considérer la sienne propre; penser l’autre
ainsi la dispense de penser sa propre blessure.
Ce jeu, cette relation de Claudine à l’autre fonctionnent comme si
Claudine tentait d’éprouver la solidité de l’autre et, dans le même temps,
montrait que cette solidité était impossible. Comme si Claudine cherchait
à la fois à montrer l’existence possible (par le jeu) et l’impossibilité de l’existence (par l’expérience du jeu) de cette solidité.
Dans la relation d’objet de Claudine, cette tentative, sa répétition mettent
l’accent sur son désespoir possible à cet égard. Il n’y a rien à attendre de l’autre.
Peut-on dire qu’heureusement il y a le stylo, quand on perçoit que seule
la valeur pécuniaire (sociale) vaut un effort et non pas la valeur de l’être ?
Si on peut attendre que, sur le plan éducatif, comme sur le plan thérapeutique, un adulte vraiment solide (qui « tient le coup » malgré ses attaques),
un cadre vraiment solide (même remarque) aident Claudine à se structurer plus
positivement, on doit en escompter ainsi un investissement possible de sa part.
C’est lui qui pourra interrompre la répétition des attaques (au cadre et à l’autre).
Par comparaison avec le jeu de la Craie et du Stylo, les adolescents qui
bombardent l’éducateur enfermé éprouvent eux aussi sa fragilité et cherchent
à la prouver à eux-mêmes et aux autres. Ainsi, eux aussi mettent-ils en
question la valeur de l’autre, représentant parental, représentant adulte. Ils
signifient leur crise de confiance sans espoir de trouver de quoi avoir
confiance, puisque la situation qu’ils ont instaurée rend impossible cette
confiance, presque par définition.
Comme je l’ai déjà dit plus haut, il y a une différence de degré, fondamentale, du recours au symbolique entre Claudine et les adolescents : ce que
faisait Claudine à la craie et dans le cadre de la séance de thérapie, les adolescents le font à une personne et dans un cadre qu’ils ont usurpé, pris de force.
Cette différence de degré est-elle à mettre en rapport avec l’âge des
acteurs de ces diverses scènes ? Avec leur niveau de développement ? Avec
leur fonctionnement psychique ? On peut le penser.
On peut préconiser, dans les deux cas évoqués :
- Le recours à la mise en mots qui peut redonner sa place au symbolique.
- L’inlassable travail de maintien d’un cadre solide et les efforts pour
éviter que la scène des adolescents bombardant un éducateur soit même
possible.
- L’effort soutenu d’adultes (éducateurs, parents, substituts parentaux)
pour se constituer (dans l’imaginaire du sujet concerné) de manière suffisamment solide.
Il faut une longue expérience de l’éprouvé de la solidité de l’autre pour
compenser tous les éprouvés de la fragilité antérieure, avant que ne soit plus
nécessaire la mise à l’épreuve ou la mise à mort, même simulée ou imaginaire.
Au moment de conclure, ce qu’il me paraît le plus important de retenir,
c’est cette variation que l’examen de ces trois scènes m’a amenée à faire sur
la fragilité et la robustesse des objets et des personnes, la solidité et la qualité
de la relation d’objet. Cette variation, ce sont l’imaginaire et ses inventions
qui l’ont permise.
Le travail éducatif, le projet thérapeutique et sa mise en œuvre nous
amènent, chaque jour, à repenser ces différents aspects, de la relation et de
l’être au monde, concernant des sujets dont les difficultés sont particulièrement importantes, à les comparer à une population tout venant.
Le jeu de la bobine pour Ernst était l’occasion pour Freud et tous ses
lecteurs d’approfondir des processus psychiques restés jusque-làincompris
ou impensés.
Depuis ces écrits et de nombreux travaux qui lui ont succédé, d’autres
séquences relationnelles ont pu faire l’objet d’une attention particulière, pour
diverses raisons. Dans ces séquences, la part de l’imaginaire est plus ou
moins grande; dans les cas retenus ici, elle me paraît encore très faible par
rapport à ce qui est possible habituellement dans le cadre du rêve-éveillé
en analyse et cette illustration qui concerne Claudine reste pauvre si on la
compare à d’autres contenus apparus avec la même enfant, dans le même
cadre. Il m’a semblé lire une parenté entre les trois scènes retenues ici et
l’analyse que j’en ai faite m’en a montré les différences et les nuances.
Si le recours à l’imaginaire, de manière spontanée ou dans un cadre qui
incite à le faire, peut se révéler riche d’enseignements, en illustrant souvent
clairement des aspects difficiles à saisir par ailleurs, il permet aussi, par la
mise en mots qui lui correspond, de manière spontanée ou à l’incitation du
thérapeute ou de l’éducateur, de conduire à l’ordre du symbolique et de
permettre l’élaboration et le cheminement progressif du sujet.
·
1. FABRE N., Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de l’enfant, Paris, Dunod,
208 p., 1998.
·
2. FREUD S., Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 292 p., 1981.
·
3. LAPLANCHE J. et PONTALIS J.B., Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, P.U.F.,
524 p., 1967.