2003
Imaginaire & Inconscient
Le désir d’enseigner
Jacques Natanson
Université Paris X-Nanterre Membre associé du G.I.R.E.P. 450 allée Clair Vallon 76230 Bois-Guillaume
Le désir d’enseigner, lié à un investissement dans
le savoir, forme de sublimation, s’appuie sur le désir d’exercer
un pouvoir sur l’enfant, et de reproduire une image de soi-même. Il implique la peur des adultes, le besoin de se faire
aimer.Mots-clés :
Sublimation, Refoulement, Narcissisme, Amour, Reproduction.
Summary : The desire to teach, tied to investing knowledge,
a form of sublimation, is based on the desire to exert power
onto the child and reproduce an image of oneself. It implies the
fear of adults, the need to be loved.Keywords :
Sublimation, Narcissism, Love, Reproduction.
Être enseignant, c’est investir dans le savoir afin d’exercer un pouvoir
sur l’enfant. L’enseignant exerce ce pouvoir sur l’enfant qui ne possède pas
le savoir, en a besoin, et ne peut le recevoir que de cet adulte désigné par
la collectivité, l’enseignant. Celui-ci est qualifié socialement et personnellement. Il a donc le pouvoir de donner le savoir aux élèves. Cette activité d’ordre
intellectuel est une des formes de sublimation de l’énergie sous la forme à
la fois anale (donner ce qui manque, combler un vide, boucher les trous) et
orale, parce que la médiation est la parole, et le savoir est nourriture, bon
lait qu’on donne généreusement sauf à en priver les méchants qui le refusent.
La composante sadique de l’énergie libidinale est aussi présente dans
ce processus. L’enseignant dispose du pouvoir de contraindre au travail, et
donc de punir, même s’il ne peut plus user de châtiments corporels, comme
ce fut longtemps le cas. Il peut faire peur, réprimander, menacer, humilier,
prescrire des peines. Il sanctionne éventuellement par l’exclusion.
Il exerce ces pouvoirs par rapport à des enfants qui sont en principe faibles
et dépendants. Ils peuvent certes résister passivement ou ouvertement.
Cela a toujours existé plus ou moins, mais globalement de façon marginale.
Les formes actuelles de résistance violente posent un problème particulier,
et mettent en jeu la violence de la société et celle de l’institution scolaire.
Reste qu’à travers ce pouvoir, l’enseignant dispose d’un type de satisfaction
qui est de l’ordre du symbolique, comme toutes les satisfactions substitutives que permet la sublimation. Ces satisfactions sont suffisamment fortes
pour qu’il y ait en fin de compte aujourd’hui relativement peu de passages
à l’acte d’ordre sexuel et agressif par rapport à d’autres époques.
Ceci peut sembler en contradiction avec la publicité accrue donnée aux
actes de pédophilie ou de maltraitance à l’école. Mais cet accroissement
s’explique par trois ordres de causes qui se conjuguent : plus d’enfants qu’autrefois passent plus de temps à l’école, la sélection des enseignants est moins
rigoureuse, et leur prestige moindre, un niveau plus élevé des familles rend
plus aisée la mise en cause des contrevenants.
Les défenses sont de l’ordre du refoulement de la sexualité dans l’enseignement. C’est pourquoi aussi l’éducation sexuelle est presque impossible
à l’école. On peut introduire dans les programmes des notions d’anatomie
et de physiologie, mais rien ou presque sur le désir, le plaisir, la relation,
l’amour. Enseignant la littérature moderne en terminale, je me suis vu
convoquer par le proviseur : des familles s’étaient plaintes de ce que j’avais
dit en classe que Gide était homosexuel.
L’acte d’enseigner, aussi bien, s’exerce selon des règles. On est sous le
règne de la Loi. Le plaisir d’enseigner est un plaisir auquel le Surmoi prend
une part importante. Il est à peine besoin d’insister sur le caractère obsessionnel des rites dans l’enseignement.
Il s’agit d’une forme du désir de paternité : engendrer dans le savoir.
L’enseignant est quelqu’un qui choisit de passer sa vie avec des enfants.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Il y eut des temps où pour être un maître,
il fallait avoir l’expérience de la vie. Encore aujourd’hui pour enseigner la
technologie il faut être passé par l’industrie.
Reproduire sa propre image
Mais dans l’ensemble, notre système scolaire comporte une forme de
reproduction spécifique. Ce système produit des élèves ayant un savoir et
une culture, et parmi ces élèves les futurs maîtres qui contribueront à leur
tour à cette production. L’enseignant, par son travail, contribue en partie
à se reproduire lui-même. Sa réussite, c’est de faire des disciples, des émules,
des imitateurs, des images de lui-même. Il y a donc un phénomène de reproduction, d’auto-engendrement dans la culture, qui constitue un des aspects
du désir d’enseigner. Reproduire sa propre image, se perpétuer selon son
propre modèle, imposer sa marque à d’autres qui vous succéderont et assureront la diffusion de vos idées, c’est là une forme de paternité intellectuelle
et spirituelle liée à la fois au désir de pouvoir et au désir d’immortalité.
Enseigner, avons-nous dit, implique de passer sa vie avec des enfants.
La vie, elle, se joue entre adultes : c’est entre adultes qu’on travaille, qu’on
lutte, qu’on crée, qu’on aime.
Passer sa vie avec des enfants, seul maître en face d’un groupe d’enfants
sur lesquels on exerce un pouvoir important, n’implique-t-il pas une peur
des adultes ?
N’est-ce pas pour cela que l’école est fermée sur l’extérieur ? Aucun
adulte n’a le droit d’y pénétrer, en dehors de ceux qui y travaillent, sauf
rendez-vous, autorisation spéciale, circonstances particulières. On dira qu’il
en est ainsi dans bon nombre d’entreprises. Mais on peut s’étonner que parmi
les adultes ainsi exclus, il y ait justement les parents, qui sont pourtant, selon
la loi, les responsables des enfants, qui sont ceux qui en principe confient
leurs enfants à l’école, et auxquels on fait appel pour prendre acte de la
conduite et du travail des élèves.
Le livre des instituteurs, le fameux « Code
Soleil », dans son édition de 1955, exaltant le rôle de l’instituteur dans « le
plus humble village », le situe ainsi :
« Ces enfants d’aspect ingrat, il lui
appartient d’en faire des hommes... il verra luire dans leurs yeux le reflet
d’une âme toute neuve, argile qu’il pétrira de ses mains, et dont il fera des
consciences »
[1]. On reconnaîtra l’influence de la philosophie de l’éducation
d’Alain :
« La famille instruit mal et même élève mal... Chacun sait que les
parents instruisent assez mal leurs enfants, quand ils veulent s’en mêler »
[2].
Je me souviens de m’être entendu dire, tout jeune prof, par mes collègues :
« Surtout, ne voyez jamais les parents ! »
Depuis quelque temps on a assisté à une certaine évolution. Les parents
ont vu leurs représentants élus, dans des conseils de classes et d’établissement. Mais, quand j’ai eu l’occasion d’en discuter avec les enseignants
et les administrateurs, la préoccupation dominante m’a semblé être de leur
refuser tout pouvoir effectif. En théorie ils font partie de ce qu’on appelle
la « communauté éducative », à condition que cela reste une clause de style !
Tout se passe comme s’il s’agissait d’éviter le contact de ces adultes
qui sont les parents, et auxquels il dispute l’enfant. On est en face d’un
phénomène de rivalité, que les parents vivent eux-mêmes de leur côté.
La rivalité existe aussi avec les autres enseignants. Chacun est seul maître
dans sa classe. Il était presque impensable, jusqu’à une période récente,
que deux enseignants interviennent ensemble dans la même classe. Le travail
d’équipe n’existait pratiquement pas, sauf pour une concertation entre professeurs d’une même discipline pour les manuels. Cette situation est
heureusement en train de changer. Ce sont d’ailleurs les établissements où
fonctionne le travail d’équipe qui obtiennent les meilleurs résultats et vivent
le moins de difficultés.
Probablement le besoin fondamental de l’enseignant est de se faire aimer.
Se faire craindre est un pis-aller, faute d’être sûr de réussir à se faire aimer.
On est peut-être autant chez Narcisse. L’enseignant aime l’élève en tant qu’il
le façonne à son image, ce qui est une façon de s’aimer soi-même.
Le besoin d’amour et le besoin de domination sont peut-être les deux
faces d’un même désir fondamental, celui que Hegel décrit dans la dialectique du maître et de l’esclave, le désir de reconnaissance. Tout être humain a
besoin d’être reconnu comme tel, de compter pour un autre. Chez Hegel, la
lutte pour la reconnaissance entre deux êtres humains qui s’affrontent n’a
d’issue que dans la mort ou l’esclavage. Entre proches, la lutte pour la reconnaissance passe à la fois par l’amour et l’agressivité. Chez le nourrisson selon
Mélanie Klein, l’agressivité se greffe sur la frustration qui naît du retrait du
sein de la mère et de son absence. Selon Freud, la pulsion de vie et la pulsion
de mort sont des composantes indissociables de la pulsion sexuelle. L’agressivité fait partie de l’amour en tant que tout amour est menacé, menacé de ne
pas être partagé, menacé d’être abandonné. Je ne suis jamais sûr de l’amour
de l’autre. D’où cette contradiction relevée par Sartre : aimer, c’est vouloir
être aimé, c’est vouloir qu’autrui m’aime, à la limite vouloir contraindre
l’autre à m’aimer, alors qu’on ne peut être aimé que librement. C’est cette
contradiction qui fonctionne dans la rivalité, la jalousie, la séduction.
Dans l’enseignement et l’éducation, on retrouve cette contradiction.
L’éducation veut s’appuyer à la fois sur la contrainte de l’autorité et la séduction. L’enseignant veut s’appuyer sur l’autorité qui assure la sécurité mais
sait que l’idéal serait de ne pas avoir à l’utiliser. Séduire, c’est plaire. Mais
c’est aussi tromper ! C’est finalement aussi contraindre moralement plutôt
que physiquement. Le « séducteur » à l’extrême « enlève » celle qu’il veut
séduire. Mais séduire c’est plaire, c’est se faire aimable, la séduction exclut
la contrainte physique au profit d’attitudes susceptibles de faire naître l’amour.
On voit comment ceci s’applique à l’enseignant. On l’appelle maître,
ce qui renvoie à deux couples opposés, maître-esclave, maître-disciple.
Et quand il s’agit d’une femme, le terme « maîtresse » évoque une évidente
connotation sexuelle. La maîtrise ici s’exerce sur des enfants, non seulement
parce qu’ils sont plus faibles, mais que leur amour est plus disponible.
L’enfant est prêt à transférer sur l’enseignant le besoin d’affection qu’il
porte originairement à ses parents, besoin d’être aimé comme de donner son
amour. Cela concerne aussi bien d’ailleurs l’agressivité. Dans une société
où l’insertion sociale passe par le savoir et l’école, l’enseignant est celui par
qui passe le savoir et le savoir-faire qui intègrent à la vie adulte, la reconnaissance de la société à l’égard du « devenir adulte » de l’enfant.
Vouloir être aimé par des enfants est peut-être une manifestation de la
crainte de ne pouvoir être aimé par des adultes. Les enseignants, surtout ceux
de l’école élémentaire, se mariaient souvent entre eux. C’est aussi une
profession où on trouve beaucoup de célibataires femmes. Longtemps
d’ailleurs dans l’enseignement catholique l’enseignement était l’apanage des
prêtres et des religieuses, célibataires par statut. La composante homosexuelle
de ce type d’éducation a été un thème littéraire classique sur lequel il est à
peine besoin d’insister.
La dialectique du refoulement et de la sublimation joue aussi un rôle
connu. La peur de la sexualité a pu conduire parfois à un investissement
intellectuel qui trouve ses composantes libidinales dans une relation pédagogique centrée sur cet investissement. On a pu voir révéler récemment plus
qu’autrefois les dérives pédophiles propres à ces situations.
Les enseignants, eux-mêmes mariés et parents, donnent parfois l’impression d’investir une partie de leur affectivité sur leurs élèves, aux dépens de
leur vie conjugale ou familiale. Dans le film d’André Cayatte Les risques
du métier, la femme de l’instituteur semble lui reprocher de se comporter
comme si ses élèves comptaient pour lui autant qu’elle, qui n’a justement
pas d’enfant. Les enseignants-parents semblent être tentés de traiter leurs
propres enfants comme leurs élèves. Le narrateur du Grand Meaulne, fils
de l’instituteur, appelle celui-ci « Monsieur Seurel ».
Tout se passe donc comme si l’enseignant satisfaisait avec ses élèves
un besoin d’aimer et d’être aimé, de façon relativement possessive, très
contaminé par le besoin de domination, et plus difficile à satisfaire avec
des adultes.
Ce désir, s’il est réel, n’entre-t-il pas en contradiction avec le projet
conscient et explicite de l’éducateur, qui est de former l’esprit et le caractère,
par la connaissance et la liberté, et même par la relation ? Pour libérer les
autres, ne faudrait-il pas être libéré soi-même ?
Une constatation effectuée à l’occasion de nombreux groupes de formation d’enseignants est celle-ci : souvent l’enseignant est lui-même dans sa
propre constellation familiale un aîné ou un fils unique. Certains participants
ont eux-mêmes vérifié cette tendance auprès des collègues de leurs établissements. Si cette tendance se voyait généralisée, on pourrait en suggérer
l’explication suivante : l’aîné a vécu avec ses parents une situation d’enfant
unique dont il éprouve la nostalgie et qu’il cherche à reproduire dans sa vie
d’adulte.
Pour Freud et la psychanalyse, la place du désir dans l’éducation et la
formation renvoie au thème de la curiosité sexuelle, de l’origine de la vie,
du rôle des parents et de la scène primitive. Cette curiosité est à la base des
investigations de l’enfant en direction de la connaissance. Sur cette base,
fonctionne la sublimation que nous avons déjà rencontrée. Le plaisir
d’apprendre renvoie à une pulsion de savoir, appelée parfois pulsion épistémophilique, elle-même en rapport avec la pulsion d’emprise, à l’origine
du désir de pouvoir.
Sous sa forme la plus moderne, la psychanalyse a pris sa place dans l’éducation et la formation à la suite de la façon dont le mouvement de la
pédagogie institutionnelle s’est greffé dans les années 70 sur le mouvement
Freinet. Freinet entre les deux guerres avait développé une pédagogie active
fondée sur le modèle de la classe coopérative et l’utilisation de techniques
comme le texte libre, les fichiers autocorrectifs, la correspondance scolaire
et l’imprimerie à l’école. À partir des années 70, sous l’impulsion d’un instituteur, Fernand Oury (lui-même frère du psychanalyste Jean Oury, animateur
à la clinique de la Borde de la psychothérapie institutionnelle), de Jacques
Pain, des psychanalystes Aïda Vasquez et Françoise Dolto, un certain nombre
de thèmes fondamentaux de la psychanalyse se sont intégrés à une pédagogie
active qui favorise la communication dans le groupe-classe. Dépassant une
certaine forme de pédagogie libertaire, la pédagogie institutionnelle s’appuie
sur une analyse d’inspiration psychanalytique du désir confronté à la loi, et
à sa dimension fondamentale, la prohibition de l’inceste, sous sa triple forme :
« loi du lien spécifique, qui interdit la dissémination de la relation sexuelle
dans la cellule familiale, mais aussi dans les institutions éducatives et professionnelles – loi qui interdit le meurtre, et impose donc une non-violence
active – loi du travail, d’une culture du travail, qui interdit le refus de
coopérer »
[3]. Ce qu’interdit cette loi, c’est la relation duelle, fusionnelle, entre
enfants et adultes, au profit de la circulation de la parole dans la démocratie
des conseils de coopération. Dès son premier livre de 1967,
Vers une pédagogie institutionnelle, Fernand Oury définissait la pédagogie institutionnelle
comme une « pédagogie du désir », qui n’est ni la demande ni le besoin, mais
dont le chemin, comme le soulignait Lacan, est tracé par la loi.
[1]
Code soleil, Paris, S.U.D.E.L., 134, Rue d’Assas, 1955, p. 10.
[2]
Alain (1932, édition de 1986),
Propos sur l’éducation. Paris : P.U.F., pages 23 et 26.
[3]
Pain J. (1993),
La pédagogie institutionnelle d’intervention, Éditions Matrice, pp. 67-68.