Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950133
170 pages

p. 101 à 105
doi: en cours

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no 10 2003/2

2003 Imaginaire & Inconscient

Filles et garçons face à l’orientation

Extrait de Note d’Information du Ministère de l’éducation nationale, 12 avril 2002

Jean-Paul Caille Sylvie Lemaire Marie-Claude Vrolant
Si, en fin de troisième, l’orientation plus fréquente des filles vers le second cycle général ou technologique s’explique par leur meilleure réussite scolaire, leurs vœux divergent nettement de ceux des garçons en fin de seconde. Quelles que soient leur appartenance sociale ou leur réussite scolaire, elles optent moins souvent pour une première scientifique. De même, en première technologique comme en BEP, les sections industrielles restent le domaine réservé des garçons, alors que les filles rejoignent en majorité les sections tertiaires. Ces choix d’orientation sont le plus souvent entérinés par les conseils de classe qui, à partir du moment où l’élève présente un niveau scolaire suffisant, calent leur décision sur le vœu des familles. De telles différences expliquent, en partie seulement, celles que l’on retrouve dans l’enseignement supérieur. Si les filles se dirigent plus souvent vers des études longues à l’université, et les garçons vers une filière sélective, leurs choix correspondent aussi à des motivations spécifiques.
Dans le rapport à leur scolarité, les filles apparaissent souvent dans une position paradoxale. D’une part, elles réussissent en moyenne mieux que les garçons; en particulier, elles redoublent moins et obtiennent plus souvent le baccalauréat. Mais d’autre part, au moment des grands choix d’orientation, elles s’engagent dans les filières les moins rentables professionnellement et perdent ainsi une partie du bénéfice de cette meilleure réussite scolaire. Cette situation s’observe dans l’enseignement général comme dans l’enseignement professionnel. On la retrouve, aussi, dans l’enseignement supérieur, où les filles optent majoritairement pour l’université et sont sous-représentées dans les filières les plus sélectives.
Comment cette situation se construit-elle tout au long de la scolarité ? Quels sont les principaux paliers d’orientation du système éducatif où le destin des filles se sépare de celui des garçons ? Quels sont les facteurs qui peuvent expliquer cette différence de comportement ?
 
... Mais, en BEP, les filles choisissent massivement des spécialités tertiaires
 
 
En revanche, quand ils ont été orientés dans le second cycle professionnel, les collégiens et les collégiennes ne font pas les mêmes choix de spécialité. La concentration des filles dans les services est très forte dans quatre spécialités qui regroupent à elles seules les trois quarts des lycéennes : secrétariat-bureautique, spécialités plurivalentes sanitaires et sociales, commerce-vente, comptabilité-gestion.
Le regroupement des garçons dans les domaines de la production est à peine moins prononcé : 77 %, avec une préférence marquée pour le secteur de la mécanique, de l’électricité et de l’électronique qui accueille à lui seul près d’un lycéen de seconde professionnelle sur deux.
Ce caractère très sexué du choix de la spécialité de BEP n’est pas sans conséquences. La concentration des filles dans les spécialités des domaines de service pénalise leur insertion sur le marché du travail et explique – au moins pour une part – les disparités professionnelles existant entre hommes et femmes. Le secteur tertiaire offre en effet des débouchés plus incertains que le secteur secondaire. Les emplois y sont plus précaires et les qualifications acquises en formation initiale moins reconnues, ce qui débouche souvent sur des situations de surqualification par rapport à l’emploi exercé. Ensuite, il y a une moindre orientation des filles en première scientifique quels que soient le milieu social et le degré de réussite scolaire.
 
Les disparités d’orientation après le bac reflètent les différences d’orientation au lycée...
 
 
Le caractère très sexué des séries empruntées par les lycéens, qu’elles soient générales ou technologiques, a une incidence très forte sur le type d’études supérieures dans lesquelles les uns et les autres s’engagent. Après leur bac, les garçons intègrent ainsi majoritairement une filière sélective (CPGE, IUT, STS), tandis que les filles optent le plus souvent pour des études longues à l’université : les deux tiers de ceux qui s’inscrivent en DEUG ou en PCEM sont des filles. Ces différences d’orientation sont particulièrement marquées parmi les bacheliers généraux, alors que les filles ont plus souvent décroché leur bac « à l’heure » : les garçons sont plus de deux fois plus nombreux que les filles à choisir une classe préparatoire ou un IUT, tandis que plus de deux filles sur trois se sont inscrites en DEUG, ou en premier cycle d’études médicales ou pharmaceutiques. Mais du fait de la faible demande d’orientation des filles en première S, 37 % seulement des bachelières générales ont eu leur bac dans cette série, alors que c’est le cas de 68 % des garçons. Or, c’est celle dont les débouchés en classe préparatoire et en IUT sont les plus nombreux, tandis que la série L, choisie par 35 % des bachelières générales, ouvre principalement sur des études à l’université.
La même situation s’observe parmi les lauréats d’un baccalauréat technologique : plus de sept garçons sur dix intègrent un IUT ou surtout une STS, alors que ce n’est le cas que de la moitié des filles.
Celles-ci entrent en plus grand nombre à l’université, et interrompent également plus souvent leurs études. Mais elles n’ont pas fait le choix des mêmes spécialités à l’entrée en première. Plus de la moitié des garçons sont titulaires d’un baccalauréat STI (sciences et technologie industrielles), pour lesquels les opportunités des poursuites d’études dans les filières professionnalisées, et en particulier en IUT, sont nombreuses. À l’inverse, sept bachelières technologiques sur dix viennent de la série STT (Sciences et technologie tertiaires), et ne trouvent pas toujours de place dans les filières courtes. Les autres ont dans leur très grande majorité choisi la série SMS (Sciences médico-sociales); elles ont quasiment comme seul débouché les écoles paramédicales et sociales, dont l’accès est réglementé par un concours. Ainsi, près du quart des bachelières technologiques se retrouvent inscrites en DEUG après leur bac, souvent par défaut : plus de la moitié d’entre elles déclarent qu’elles voulaient faire autre chose.
 
... mais traduisent aussi des choix spécifiques
 
 
Dans ce contexte, il est nécessaire pour mettre en évidence une éventuelle différence de comportement entre les garçons et les filles d’éliminer leurs profils scolaires, en observant le devenir d’une sous-population homogène de bacheliers. Si on se limite ainsi aux bacheliers S ayant obtenu leur bac à 18 ans ou moins, qui constituent le groupe le plus nombreux, et dont l’éventail des orientations possibles est le plus large, de grandes disparités apparaissent : même dans ce cas, les filles intègrent deux fois moins souvent une filière sélective que les garçons.
L’orientation en classe préparatoire aux grandes écoles, filière la plus « rentable », est ainsi très discriminante : comme pour l’orientation en première S, la plus faible demande des filles est systématique, quels que soient leur origine sociale, le niveau de diplôme atteint par leurs parents, ou leurs performances scolaires. Les résultats au bac creusent l’écart le plus important : c’est lorsqu’elles ont eu une mention AB, et surtout lorsqu’elles n’ont pas eu de mention, que le choix des filles s’éloigne le plus de celui des garçons. L’écart est renforcé par le fait que, dans ce cas, les garçons, moins souvent admis en classe préparatoire, se reportent vers les IUT, alors que les filles sont très peu nombreuses à prendre cette voie. À l’inverse, c’est lorsque la mère a atteint un niveau de diplôme élevé, mais aussi lorsque le père n’a pas le baccalauréat, que l’écart entre garçons et filles est le plus faible. On peut émettre l’hypothèse que dans ce dernier cas, la « pression » parentale sur le choix des garçons est moins forte.
Mais les éléments d’explication à cette disparité entre les choix faits par les uns et les autres sont multiples et leur importance réciproque difficile à apprécier. Un plus grand investissement des parents sur les études de leurs fils subsiste sans doute : on l’a déjà vu à l’occasion des souhaits exprimés par les parents en matière de type de bac pour leurs enfants lorsque ceux-ci étaient au collège. Les parents prennent d’ailleurs une moins grande part dans l’information de leurs filles, qui ne sont que 26 % à s’adresser à eux pour le choix de leur orientation, contre 32 % des garçons. La différence est plus importante encore pour ce qui est des enseignants, que les filles sollicitent beaucoup moins que les garçons (26 contre 36 %): or ils jouent un rôle important dans l’orientation en classe préparatoire, filière dont ils sont plus proches.
De fait, les filles s’informent plus souvent par elles-mêmes, dans les centres d’information, les forums ou les salons d’orientation. Ce contexte contribue sans doute à renforcer chez certaines, une tendance à sous-évaluer ou à pratiquer une auto-sélection, à laquelle s’ajoute peut-être un moindre goût pour la compétition.
 
Des motivations différentes
 
 
Cette affirmation mérite cependant d’être nuancée : en effet si les filles qui ont décroché un bac S privilégient toujours l’université, c’est une fois sur trois pour s’inscrire en premier cycle d’études médicales. Or il s’agit d’une voie ambitieuse : si l’accès à cette filière est ouvert à tous, le concours qui détermine le passage en deuxième année est d’une très grande sélectivité.
Ce choix traduit l’importance pour les filles de leur projet professionnel. Les motivations auxquelles répondent les orientations que prennent les garçons et les filles sont ainsi très significativement différentes, qu’il s’agisse de seuls bacheliers S « à l’heure », ou de l’ensemble des bacheliers. Tous en effet mettent en tête leur intérêt pour le contenu des études, mais les filles placent en deuxième position leur projet professionnel, tandis que les garçons privilégient la « rentabilité » de leur filière sur le marché du travail. S’ils accordent cette importance beaucoup plus grande à l’ampleur des débouchés, c’est souvent parce qu’ils ne savent pas encore précisément ce qu’ils veulent faire.
En effet, les filles ont déjà bien plus souvent un projet professionnel, et cela quelle que soit la filière qu’elles intègrent (70 % contre 55 % des garçons). Leurs projets se concentrent autour de deux pôles : la santé et le social (24 %), et l’enseignement (23 %). Si on se limite aux bacheliers S arrivés au bac à 18 ans, dont le profil scolaire est susceptible de leur ouvrir les portes les plus nombreuses, la polarisation est encore plus forte : 60 % d’entre elles souhaitent se diriger vers la médecine, les professions paramédicales et sociales, et l’enseignement, soit deux fois plus que des garçons présentant les mêmes caractéristiques. En revanche, elles évoquent rarement le métier d’ingénieur (8 %), cité par 28 % des garçons. Il est difficile de savoir si la persistance de tels modèles traditionnels correspond plus à un manque de connaissance réelle des métiers, à un faible attrait pour des univers plus traditionnellement masculins ou à un authentique souci de privilégier la relation avec les autres et de faire un travail « utile ». Il est vraisemblable également que les filles intègrent très tôt le fait qu’elles devront mener de front leur vie professionnelle et leurs responsabilités familiales.
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