2003
Imaginaire & Inconscient
Analyses de livres
Masculin/féminin. La Pensée de la Différence.
Françoise Héritier, Paris, Odile Jacob, 1996.
Pour Françoise Héritier « la différence des sexes est le butoir ultime de
la pensée ». Dans son livre, l’auteur essaie d’aborder la différence des sexes
sur le mode anthropologique. « Il s’agit de débusquer dans les représentations propres à chaque société les éléments invariants dont l’agencement
bien que prenant les formes diverses selon les groupes humains, se traduit
toujours par une inégalité considérée comme allant de soi, naturelle » (p. 10).
Françoise Héritier voudrait débusquer sinon extirper les racines profondes
de ces préjugés.
Il y a d’abord un fait biologique, une différence sexuée, et un rôle différent
des sexes dans la procréation. À partir du même fait biologique, les représentations de la personne sexuée, la répartition des tâches varient selon les
sociétés, « et ne sont pas des phénomènes à valeur universelle générés par
une nature biologique commune mais bien des constructions culturelles »
(p. 22).
Il n’y a pas une traduction unique et universelle du biologique. La domination sociale du principe masculin est un fait d’observation générale. Ce que
Françoise Héritier appelle « la valence différentielle des sexes » (p. 24).
Françoise Héritier fait l’hypothèse que cette prééminence du masculin
proviendrait « moins d’un handicap du côté féminin (fragilité, moindre poids,
moindre taille, handicap grossesse, et allaitement) que de l’expression d’une
volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent
pas de ce pouvoir si particulier », c’est-à-dire la procréation.
« Tous les systèmes terminologiques de parenté disent quelque chose qui
pourrait être formulé de la façon suivante : le rapport hommes/femmes, et
ou aînés/cadets peut être transposé dans le rapport parents/enfants » (p. 67).
On ne trouve dans aucun système au monde un rapport femme/homme ou
cadet/aîné où le premier des deux termes soit dans la fonction dominante qui
équivaudrait à un rapport parent/enfant.
Françoise Héritier note que dans toutes ses observations anthropologiques, l’homme est le seul responsable de la fécondité et de la procréation quels que soient les modes différents de parentalité, de filiations,
bilatérales, unilatérales : matrilinéaire ou patrilinéaire, qu’elle soit biologique
ou sociale.
Dans toutes les sociétés, même la nôtre, on trouve la même prévalence
de la responsabilité féminine dans la stérilité. C’est depuis peu, qu’on fait
systématiquement une recherche médicale de la responsabilité de l’homme
qui serait dans les 30 à 40 % dans les cas de stérilité du couple. La stérilité
s’est toujours entendue spontanément au féminin, partout et toujours. Elle
dit en conséquence quelque chose du rapport social des sexes. L’essentiel
de la littérature ethnologique méconnaît l’existence de la stérilité masculine
(même si elle peut reconnaître l’impuissance masculine, elle nie l’infécondité). « La stérilité simple affaire féminine dans la majeure partie des
systèmes de représentations des sociétés humaines est donc perçue comme
une sanction sociale, inscrite dans le corps, d’actes qui enfreignent la loi,
qui s’écartent de la norme », quand il y a eu transgression. On ne peut
impunément croiser les sangs, les générations et les genres.
Dans ce premier livre Masculin/Féminin, La pensée de la Différence,
Françoise Héritier s’interroge sur la spécificité du Masculin et du Féminin.
Entre homme et femme, il y a le problème du pouvoir. Certes existe une
évolution historique perceptible. Le bastion majeur emporté est la maîtrise
de la reproduction, certains domaines réservés masculins sont progressivement tombés, même si c’est de façon symbolique. Cependant, la politique
appartient majoritairement aux hommes, la prêtrise dans la religion catholique leur est réservée. Il existe une absence d’étude systématique de l’âge
d’homme et de la masculinité dans les travaux historiques, sociologiques
et anthropologiques. Il va tellement de soi que l’homme est le référent ultime,
qu’il est inutile d’en parler. « L’âge d’homme, c’est le trou noir, et le référent
ultime » (p. 303).
Dans son second volume Masculin/Féminin II, Dissoudre la hiérarchie,
Françoise Héritier pose la question de savoir où se trouve « le levier assez
fort qui permettrait, non pas d’inverser la hiérarchie actuelle, ce qui n’aurait
aucun sens, mais d’aboutir progressivement à l’égalité,... surtout dans les
esprits » (p. 11).
Un des leviers essentiels est le droit à la contraception, avec ce qu’elle
implique en amont : consentement, droit de choisir son conjoint, droit au
divorce réglé par la loi et non simple répudiation, droit de disposer de son
corps. Pour Hippocrate, l’utérus des femmes leur tient lieu de cerveau.
Maintenant on admet scientifiquement que les femmes ont un cerveau et la
capacité de se servir des mots. Mais un nouveau bastion du sexisme s’érige
dans l’utilisation culturelle des différences hiérachisées. « La grille de lecture
homme et femme est toujours immuable, archaïque,... issue des lointaines
compétences de nos ancêtres » (p. 47).
Un chapitre important est consacré au danger que représente les femmes
pour les hommes. L’homme a peur du sang de la femme pendant les règles
et l’accouchement. Pour cela la femme est dite impure, mais en même temps
toute puissante. « Toute femme est porteuse de l’antagonisme de la vie et de
la mort, du lait et du sang mêlés, source profonde de la pollution » (p. 56).
Ainsi les oppositions pur/impur, masculin/féminin sont-elles exprimées dans
la plupart des cultures, en terre d’Islande, dans le monde hindou, dans le
monde chrétien.
Pour le psychanalyste Jean Cournut, elles incarnent la mort mais aussi
la vie et les « vraies valeurs ». Elles incarnent la sexualité sauvage, débridée,
mais aussi la passivité pénétrée. Dans les deux cas, la dévoration de l’énergie
mâle, et la crainte de l’infidélité. « À cela s’ajoute le rejet de l’homme de
sa part féminine ».
En Afrique, aujourd’hui, le sida est le révélateur de la dangerosité
supposée des femmes. Elles sont accusées de transmettre le sida parce qu’elle
sont les grandes victimes de cette maladie et que l’accès aux soins est réservé
prioritairement aux hommes. Les hommes refusent les préservatifs car la
demande de préservatif est rarement interprétée comme l’expression d’un
souci de protection mutuelle mais plutôt comme l’aveu d’une inconduite.
Françoise Héritier évoque l’incontestable modification du rôle des femmes,
grâce aux percées scientifiques qui ont rendu possibles des applications
technologiques et médicales. Mais les révolutions scientifiques précèdent la
révolution des esprits. La maîtrise de l’environnement demande aux hommes
et aux femmes d’autres compétences qu’autrefois et impose une nouvelle
répartition des tâches. Mais il reste une inertie culturelle, un noyau archaïque
des représentations homme/femme.
Françoise Héritier aborde longuement les obstacles et les blocages à la
dissolution de ce noyau archaïque. « Le passé et le présent de l’humanité
dépendent des constructions idéologiques à partir d’une asymétrie fonctionnelle qu’il n’est possible ni d’escamoter ni de déguiser, s’il est possible en
revanche de l’envisager différemment » (p. 352). Comment concilier l’asymétrie biologique et la recherche de l’égalité si les usages sociaux et les
façons de penser ne changent pas devant le phénomène de la maternité ?
(p. 356). « Il n’y a pas de symétrie entre le masculin et le féminin dans la
procréation » (p. 364).
Ce qui doit être modifié c’est le monde de l’entreprise et le monde domestique, car « l’asymétrie fonctionnelle des corps, porteuses des richesses à
venir de la Nation » ne doit pas se faire au détriment comptable des femmes.
Françoise Héritier pense que c’est en valorisant politiquement la pratique
effective de la paternité que l’on commencera à sortir du cercle vicieux,
qui parce que les femmes enfantent, doivent seules, assumer les rôles
paternels et maternels.
Cet ouvrage est celui passionnant de l’examen d’un état des lieux par une
anthropologue qui imagine en même temps les scénarios possibles du futur
et ne méconnaît pas les problématiques de la libido, du plaisir, et la force du
désir d’enfant.
Monique AUMAGE
La guerre des sexes
Maryse Choisy, Paris, Publications Premières, 1970.
La psychanalyste Maryse Choisy a livré une des réflexions les plus
documentées et les plus pertinentes dans ce domaine brûlant et controversé.
Pour renvoyer dos à dos les féministes et les anti-féministes, il faut
commencer par reconnaître que pendant longtemps la femme a symbolisé
pour l’homme la castration. Le drame de la femme est plus qu’un drame
racial, il vient de la claustrophobie de la chair et de la peur du sang. Et si
son corps a sans cesse changé, c’est que l’on devient ce que l’on pense.
Comment arriver à cette union où chaque partie réalise le désir de l’autre
et y trouve sa joie ?
En contact direct avec les vibrations du cosmos, la femme est avant tout
une inspiratrice; à travers la femme tout l’univers s’avance.
Quand Freud écrit « l’anatomie, c’est le destin » pourquoi Freud a-t-il
trahi Freud ? C’est pour cela que dès 1922, Karen Horney a engagé avec
lui un véritable duel. La plupart des traits dits féminins sont aussi attribués
aux marginaux (Juifs, Noirs, Arméniens, bâtards...). Ce qui a le plus vexé
les théologiens est l’affirmation de Nietzsche que le christianisme est une
religion de femme. Et pourtant le premier dieu fut une déesse, le Grande
Mère.
Et l’auteur reprend tous les enseignements de la vie des primates, de la
préhistoire, des premières civilisations de la grosse culture (agriculture).
Alors que les nomades du désert ou des steppes, tournés vers le ciel, introduisirent une morale de la verticalité. Leur mobilité leur donne accès à
l’opulence agraire et urbaine, par les razzias et le pillage.
Nous ne pouvons être que la moitié de l’être humain : sexus lié à sécateur,
signifie coupé en deux. L’humanité doit donc rassembler ce qui a été séparé.
La paix des sexes est le moule et le garant de la paix des nations. La guerre
surgit d’abord de notre enfer intérieur. Choisir les valeurs positives c’est
aménager le destin de l’humanité.
Marc-Alain DESCAMPS
Les sexes de l’homme
Geneviève Delaisi de Parseval, Paris, Seuil, 280 p., 1985.
Les femmes se sont longtemps plaintes que les livres sur la sexualité
féminine soient écrits par des hommes. Puis à leur tour elles en ont écrit.
Et fortes de ces succès, elles ont retourné le scandale et retourné la pareille
aux hommes.
Voici donc un livre qui inaugure un nouveau genre : la sexualité masculine
étudiée par une femme. Et l’on ne saurait se plaindre du paradoxe, devant
cette juste revanche.
Et ce livre, s’il ne parle pas du tout des sexes de l’homme, détaille bien
des problèmes de la nouvelle condition masculine : l’homosexualité réhabilitée, la révolution contraceptive qui permet aux femmes d’avoir le contrôle
de la filiation, la nouvelle peur des hommes « qu’on leur fasse un enfant dans
le dos », les nouvelles femmes demandeuses sur le plan de l’initiative sexuelle
ou du partage des soins des enfants, la reconnaissance de la responsabilité
des hommes dans la stérilité du couple, l’insémination artificielle par donneur
qui dissocie la procréation de la paternité en permettant aux femmes d’utiliser à la fois un donneur et un père, les transsexuels avec les hommes voulant
devenir corporellement des femmes, la stérilisation masculine, la sexologie
dévoilant la misère sexuelle masculine, la demande de certains hommes de
pouvoir étendre leur zone érogène à tout leur corps comme les femmes...
Tout ceci concourt à un trouble de l’identité masculine, qui est étudié à
travers des articles divers, d’inspiration lacanienne ou libertaire. Malheureusement une toute petite partie de ce programme est traité dans ce livre
et l’ensemble reste lacunaire et laconique.
Marc-Alain DESCAMPS
L’un est l’autre, des relations entre homme et femme
Élisabeth Badinter, Paris, Odile Jacob, 1986.
Les bouleversements que nous connaissons rendent possible l’égalité des
sexes, brouillent la donne identitaire et remettent en cause le modèle
archaïque de la complémentarité.
L’identité masculine pose aujourd’hui une énigme. Peut-on se contenter
de donner du mâle une définition négative : celui qui ne porte pas d’enfant ?
Les sociétés démocratiques engendrent un tout nouveau modèle, la
ressemblance des sexes. Quelle est l’expérience sexuelle propre à l’homme
qui soit inconnue à la femme ?
La distribution des pouvoirs entre les sexes a varié dans le temps et dans
l’espace, mais l’évolution actuelle est si considérable que l’on est en face
d’une véritable mutation. Il n’y a pas seulement à changer les rapports de
pouvoir entre hommes et femmes, mais à repenser « la nature » de chacun.
Les femmes ont dit ce dont elles ne voulaient plus et entamé une
révolution sans précédent, la balle est dans le camp des hommes pour en
faire autant. Comment conçoivent-ils le nouveau contrat sexuel ?
Au spectre de la solitude s’est substitué l’enfer d’une vie à deux ratée,
par conséquent le nombre des personnes seules a augmenté de façon
foudroyante depuis trente ans. On peut ne pas se lier comme on peut se
séparer.
(Cette apologie de la solitude, mène à la destruction de la famille et la
multiplication des SDF, sans que cela gène en rien l’auteur, qui a fait son
choix. De même la valorisation absolue du Moi et du Désir, mène au refus
de l’amour et enferme dans le narcissisme. L’absence de générosité ne peut
qu’engendrer l’amertume. Le vertige de la ressemblance débouche sur la
confusion des genres).
Marc-Alain DESCAMPS
Transactions narcissiques à l’adolescence
François Marty et al., Paris, éd. Dunod, 2002.
Ouvrage formé de six articles d’universitaires de Paris VII et de Poitiers,
sur la place du narssicisme à l’adolescence et dans l’œdipe pubertaire.
Comment se fait le passage du narcissisme phallique au registre œdipien ?
L’entrée dans l’adolescence provoque une fragilité narcissique. Le
masochisme est constitutif du narcissisme à travers les conduites autosacrificielles. L’anorexie mentale transforme le masochisme en auto-sadisme avec
la mise en place de défenses par encapsulement autistique, ce qui crée une
vitrification de la vie psychique. Cet encapsulement narsissique est parfois
indispensable pour faire face à l’effraction de la puberté et à ses menaces.
Dans l’activité du tag, l’adolescent se présente en se voilant. Le tag
apparaît comme une rature, qui, sous sa contrainte de répétition, enferme
l’adolescent dans une capsule narcissique. Les conduites à risque sont des
substituts de comportement sacrificiel dans des rituels d’initiation sauvages.
Cette signature de parade est aussi un gribouilli du nom, par une reculade
de la transgression. Le tag est toujours en deçà, entre signature et rature,
trace de soi et ratage.
Le fantasme fratricide permet à l’adolescent de se dévoiler à lui-même
en effaçant une de ses représentations gemellaires, pour advenir à la rivalité
œdipienne. Comment passer à une relation fraternelle ouvrant la porte à
l’identification et la fonction parentale ? Il faut éviter la rivalité fraternelle
homosexuelle. La naissance d’un frère met fin au sentiment d’omnipotence
et exige pour l’aîné un véritable deuil.
La transaction narcissique est liée à la génitalisation du corps et de la
psyché. Pour cela il faut le soutien narcissique parental. L’échec de la
transaction mène à la psychose pubertaire, aux pathologie limites ou à la
violence agie.
Dans les groupes d’adolescents, le recours aux fantasmes d’autoengendrement est parfois la condition préalable au processus d’individuation.
(Pour se sortir de la bulle narcissique, la libération des images est un outil
indispensable. Le travail du Rêve-éveillé est particulièrement bien adapté
en ce sens, par la mobilité et la désintrication des images. Notons que le
trauma du narcissisme primaire est une atteinte précoce, profonde et grave
qui s’effectue dans ces parages originaires où le sujet n’existe pas encore.
Mais tous les adolescents n’ont pas cette atteinte narcissique primaire).
Marc-Alain DESCAMPS
Les sources inconscientes de la Misogynie
Gabrielle Rubin, Paris, Robert Laffont.
D’emblée, Gabrielle Rubin dénonce comment la femme est considérée
comme inférieure et en même temps toute puissante et maléfique. Cette
infériorisation de la femme est un symptôme avec une fonction et un sens.
C’est un fait de culture et non de nature.
Gabrielle Rubin pense qu’il s’est produit une malencontreuse confusion
entre la femme, la Grande Déesse qu’elle appelle encore Phantasmère. Cette
confusion est universelle, elle touche aussi bien les hommes que les femmes.
L’enfant de l’homme naît dans un état de très grande prématurité, il est parfaitement incapable de se prendre en charge pendant des années après sa
naissance, ce qui entraîne une grande difficulté à se détacher de sa mère.
Ce serait là une source principale de la misogynie.
La prématurité se prolonge dans le phantasme bien au-delà du nécessaire.
Il se manifeste dans le désir fusionnel du retour dans le giron maternel. C’est
pour « libérer l’enfant (et donc l’adulte) que l’interdit de l’inceste a été
institué ».
Gabrielle Rubin considère que la misogynie est une conséquence de la
Loi, ou de l’interdit de l’inceste : il faut inférioriser la femme, la désacraliser, la minimiser, l’interdire pour que l’adulte puisse se consacrer aux
activités de maîtrise de l’environnement que nécessite sa survie.
Pour l’auteur, l’interdit de l’inceste est à la charnière de la nature et de
la culture et est un acquis humain, fondateur de la civilisation.
Mais il porte avant tout, comme le montre l’histoire des civilisations
sur l’interdit de l’inceste mère/enfant. Ce serait le seul fondateur. Cet interdit
entraîne l’infériorisation de la femme pour se libérer de son giron. La mère
est le premier objet d’amour, le désir d’inceste mère/enfant est congénital et
concerne aussi bien les filles que les garçons.
À l’aube du Néolithique (– 10 000 ans) avant la maîtrise de l’élevage,
la femme aurait été considérée comme la seule responsable de la mise au
monde des enfants, « Il devait y avoir au Ciel, une Grande Déesse, créatrice
et toute puissante, créatrice de toute chose et de la nature ». « La Grande
Déesse était créatrice et maîtresse souveraine de Tout le Monde ».
Puis tous les paléontologistes s’accordent pour reconnaître la « coupure
du néolithique » et un « saut » qualitatif de cette ère en la naissance de la
civilisation. À cette époque commencent l’agriculture, l’élevage et l’observation des troupeaux. Cela entraîne la compréhension du rôle du mâle dans
la procréation.
L’homme découvre probablement alors que lui aussi est créateur.
Gabrielle Rubin écrit : « on pense désormais que si les invocations à la déesse
de la fécondité ne sont pas superflues, la conjonction d’un homme et d’une
femme est “à coup sûr” indispensable ».
L’auteur fait l’hypothèse que l’infériorisation de la femme aurait
commencé en ces temps reculés du néolithique. La Toute Puissance de la
Mère induit alors à l’origine de la civilisation, un contrepoids dans le postulat
Phantasmatique de la supériorité masculine.
Pour Gabrielle Rubin, l’infériorisation de la femme est un fait social
(p. 110): « Nos sociétés décrètent que certaines tâches sont infériorisantes
parce que dans la répartition du travail, elles sont réservées aux femmes. »
Pour Gabrielle Rubin, la misogynie résulte d’un amalgame entre deux
notions bien distinctes que sont la Mère et la femme. Elle appelle cet
amalgame : PHANTASMÈRE.
« Cette Mère phantasmatique n’a pas grand chose de commun avec la
mère » (p. 115).
C’est cette Mère Phantasmatique « qui est symbolisée par la Grande
Déesse, c’est elle dont la caractéristique est la toute-puissance » (p. 116).
Pour sortir de la misogynie, il faut arriver à distinguer la Phantasmère
toute puissante de la mère-femme (la mère est aussi un être humain de chair
et d’os).
Dans la misogynie, « le légitime désir de mort destiné à la MÈRE
PHANTASMATIQUE s’est trompé de cible et est déplacé sur la femme
(réelle) (p. 124).
Il convient donc de désintriquer l’énergie sous-tendant l’imago de la
Phantasmère – détournée de son objet par condensation et déplacement qui
« est allé toucher celle qui n’en peut mais, la femme. » (p. 158).
Ce n’est pas étonnant que la femme soit misogyne, puisque dès son
enfance la fillette est méprisée et qu’elle ne peut qu’intérioriser le portrait
négatif que lui tend le groupe. Mais « jamais les femmes ne pourront haïr ce
qui est masculin pour la seule raison que c’est masculin » (p. 110), car celui
qu’elles ne pourront jamais haïr, c’est leur fils. C’est d’ailleurs ce qui
explique l’impossibilité des femmes de radicaliser leur lutte pour obtenir
la parité de leurs droits.
Depuis le coup de force de Saint Paul rejetant la circoncision et l’interdit,
et fortifiant ainsi le désir d’inceste, « la femme est coincée entre deux rôles,
Vierge ou putain, jamais compagne. » (p. 102). Ainsi la primauté masculine
n’est pas remise en cause, puisque tant sous l’image putain qui n’est qu’objet
que sous celle de la Vierge-mère qui est toute bonté, la femme se révèle sans
désir et sans pouvoir. L’auteur souligne que la circoncision, intervenant et
au 8e jour et par le seul choix du père, adulte, imprime dans l’Inconscient
la soumission à la Loi. Elle marque l’inviolabilité de l’inceste c’est-à-dire
le renoncement à la mère et à la Déesse Mère. « Et c’est le fait de reconnaître
le père comme porteur de la Loi (qu’il impose tant à la mère qu’à l’enfant)
qui signe sa prééminence sur la mère et permet aux enfants des deux sexes
de sortir de l’Œdipe » (p. 204). Car, comme pour le garçon qui, pour sauver
son pénis, renonce à sa mère, la fille, elle aussi en renonçant à sa mère, sauve
quelque chose d’essentiel (mais pas le pénis, puisque pour elle, le pénis c’est
l’enfant) » (p. 186).
En restant liée à la mère, tout choix d’objet hétérosexuel serait impossible pour la fille, et donc tout espoir de maternité. Alors, à qui s’identifier ?
S’identifier au père la mènerait à la perte de son identité sexuelle. S’identifier
à la mère, mais [elle doit] s’arrêter avant d’être engloutie par elle, si elle
ne veut pas perdre son identité humaine, voire son image du corps » (p. 128).
D’autant plus qu’elle risque de s’identifier à l’imago terrifiante de la
Phantasmère. Ainsi il ne convient pas de « tuer » la Mère/Phantasme tout
en continuant à inférioriser la mère/femme; « il faut que les deux parents
collaborent, que le père représente la Loi et que la mère refuse d’être la
Phantasmère plus longtemps qu’il ne faut » (p. 112).
C’est donc par une tragique confusion entre mère et Phantasmère que
l’on fait payer aux femmes la place terrifiante et envahissante de cette imago
qui s’est développée en ce symptôme, la misogynie. Nous pensons que
l’éviction des femmes de la prêtrise pourrait ainsi s’expliquer : surtout ne
pas leur redonner leur ancien pouvoir magique !
Et l’auteur de conclure : « La “nature féminine” n’existe pas (...); comme
son frère, la fillette n’est pas passive, mais active et agressive et désire
s’affirmer. » (p. 333)
Jean Laplanche qui a rédigé la préface de ces riches développements,
nous met en garde contre « la destruction du tissu symbolique qui quadrille
et repère la différence du masculin et du féminin, que nous retrouvons (...)
dans l’affichage de l’unisexe [etc.]» (p. 9).
Nous soulignerons volontiers, malicieusement, qu’il ressort des travaux
de Madame Rubin, qu’à certains égards, il semblerait même que c’est le
masculin qui, en une sorte de revendication virile, se définirait par rapport
au féminin !
Monique AUMAGE et Robert LANGOT
L’homme au tablier
Aimé Agnel, Rennes, éditions La Part Commune, 2002.
Pour qui aime le cinéma, ce livre offre le plaisir de découvrir ou de
retrouver les mémorables films de John Ford détaillés un à un par le menu,
étudiés comme le sont les mythes grecs antiques, travaillés comme le sont
les rêves en cure. Les nombreuses photos de films qui illustrent le livre
presque à chaque page sont un plaisir supplémentaire.
Le psychanalyste, lui, a le plaisir de trouver ici toute une clinique cinématographique, d’une richesse foisonnante, analysée à la lumière des bons
auteurs, tout particulièrement Jung et Winnicott, « [...] les deux auteurs qui
ont introduit et longuement travaillé la pensée paradoxale en psychanalyse ».
La variété des citations cinématographiques interprétées offre une abondance
clinique qui comble le lecteur.
Et l’on découvre que même les cow-boys ont une âme, que même les
sudistes sont dotés d’un psychisme semblable au nôtre.
L’auteur nous montre de façon convaincante que le fond historique et
social des narrations des films n’est jamais que la métaphore de conflits
psychologiques, et que le déroulement dramatique est la maturation de
personnalités jusque-là en échec vers une plus grande complétude psychique.
En particulier pour les héros masculins, l’acceptation des valeurs féminines
au détriment de celles viriles habituellement magnifiées dans les westerns
et les films de guerre.
L’auteur, Aimé Agnel, est président de la Société française de psycho-logie analytique; il a enseigné à l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec). Un livre de lui sur C.G. Jung doit paraître incessamment
aux éditions Milan, dans la collection Les Essentiels.
Ce livre présente une similitude avec le Jung d’Élie G. Humbert (éditions
universitaires, 1983, Paris). On y voit tout aussi clairement exposées les
idées-forces de Jung, mais mises en images, mises en scène comme lors
d’une présentation de malade à l’hôpital – sauf qu’ici le patient vit sa vie,
sur l’écran, ignorant les spectateurs-étudiants.
Une citation parmi tant d’autres possibles :
« [...] Par quoi l’on voit que le héros fordien des derniers films procède
– comme certains mystiques – à un renversement des valeurs, dans la mesure
où ses actes dépassent en complexité et en hardiesse ce que l’on pourrait
attendre d’une logique consciente. Une intuition le guide, qui est une
perception non pas venue des sens, mais du fond inconscient où s’origine
un autre savoir (dont la logique, souvent, n’est perceptible qu’après-coup)
et une éthique plus exigeante, plus radicale. »
La lecture achevée, on se surprend à se demander où l’on va rapidement
trouver le programme de la cinémathèque...
Paul FUKS
Le regard de Franz Kafka, dessins d’un écrivain
Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, Paris, ed. Maisonneuve & Larose, 2001.
Ce livre, on le feuillette d’abord sans souci du texte, jusqu’au bout, irrésistiblement. Au fil des pages, se succèdent les dessins de Kafka, images
dessinées comme on jette, griffe, ou biffe. Tantôt ils s’insèrent dans les lignes
manuscrites – et l’on est frappé par le même caractère cursif des dessins et
de l’écriture – tantôt ils se présentent isolés – mais on les devine liés au texte
en cours d’élaboration par un rapport de nécessité.
Ces dessins se répartissent entre diverses manières : simple trait vif à la
plume ou au crayon, gribouillis, hachures, a-plats noirs à l’encre, mais
toujours un même graphisme, étonnant de liberté et associé à une géométrisation très synthétique. Certains semblent des paraphes, voire des
calligraphies. Économie du trait, fluidité, simplification, emphatisation,
exagération, sont chaque fois au service d’une spontanéité et d’une expressivité extrêmes.
On perçoit à l’évidence la hâte, la fébrilité avec lesquelles la main jette
lignes et signes. Pas question de chercher une autre feuille de papier pour
y recueillir ces recherches spécifiques. Non, tout de suite, sans délais ni
temps d’arrêt, à la suite de ce qui s’écrit, dans la marge ou entre les lignes,
dans le corps du texte, dans une continuité de jaillissement. Sans perspective
ni échelle, esquisses, croquis, caricatures, silhouettes et saynètes émaillent
et prolongent le texte, le meuvent, l’animent. Cela n’a rien de l’étude ou
de l’ébauche bien cadrée, posée, réfléchie, indécise, tâtonnante. On a le
sentiment que, par moments, l’écrit n’est pas assez prompt pour une pensée
pressée et que les figures, qui soudain surgissent, prennent en charge la
création en cours, la prolongent dans son droit-fil ou la mènent vers d’autres
rives.
Puis, on aborde le texte du livre de Jacqueline Sudaka-Bénazéraf; celle-ci propose au lecteur la découverte de l’œuvre de Kafka sous cet angle
inhabituel, mais désormais essentiel. On apprend, en effet, que les dessins
furent une activité ininterrompue au long de la vie de Kafka. Ils figurent
sur ses cours polycopiés de droit civil, sur les feuilles volantes du bureau
des Assurances générales où il a travaillé, sur ses carnets de voyage, dans
son Journal, en marge de ses écrits, dans sa correspondance avec sa sœur
Ottla; il en fit, enfin, sur son lit d’agonie lorsqu’il eut perdu la voix du fait
de sa tuberculose en phase terminale. Kafka avait même commencé les
Beaux-Arts, mais un professeur trop académique l’a découragé de poursuivre
dans cette voie artistique. Cependant sa fascination pour le visuel est restée
intacte : « Je suis un visuel, un de ces êtres chez qui prime le regard... J’ai
voulu voir et fixer » écrit-il. Ailleurs : « J’ai toujours désiré savoir dessiner.
Je voulais voir et fixer ce que je voyais. Voilà ma passion. ». Dans une lettre
à Felice Bauer, il écrit encore : « [...] ces dessins m’ont donné plus de contentement que n’importe quoi. »
Cette scoptophilie ne peut que rappeler à l’analyste que Freud définissait
la pulsion scopique comme « la pulsion sexuelle partielle qui se sert du
regard » (Névroses, psychoses et perversions, p. 471). Ce que confirme
éloquemment la frustration sexuelle qui se trahit dans maints dessins. Mais
si inconsciente était cette expression, Kafka devait bien en pressentir le
caractère particulier : ses dessins devaient rester secrets et n’avaient qu’un
statut de brouillon. On sait qu’il en a demandé la destruction à Max Brod,
son exécuteur testamentaire, qui fort heureusement n’obéit pas et en avait
sauvé un certain nombre des corbeilles à papier.
Avec une érudition sous laquelle on sent une réelle tendresse pour son
auteur, Jacqueline Sudaka-Bénazéraf a le mérite de rassembler, de recenser
les dessins de Kafka et de situer chacun par rapport au texte auquel il fait
écho. Elle nous montre à quel point cette œuvre est ouverte aux courants
artistiques contemporains et comme arts picturaux et graphiques, théâtre et
cinéma – plus encore que la littérature – ont eu une influence considérable
sur ses techniques narratives.
« Les dessins de Kafka, écrit-elle, proches des théories de Paul Klee, ne
montrent pas le visible, ils rendent visible, surgis de l’intériorité, dégageant
l’essentiel d’une structure, d’un mouvement, d’une expression. »
« Il ne resta de lui que trois traits en zigzag. Comme il avait été enfoui
dans son travail. Et comme en fait, il n’avait pas été enfoui du tout.
Un brin de paille ? Plus d’un se maintient au-dessus de l’eau en s’accrochant à un trait de crayon. Se maintient ? En noyé qu’il est, il rêve d’un
sauvetage. »
Telles sont les phrases qui, en 1923, achèvent le Journal (p. 552), un an
avant sa mort.
Paul FUKS