2003
Imaginaire & Inconscient
Unir le masculin et le féminin
Marc-Alain Descamps
Psychanalyste rêve-éveilléUniversité de Paris V Membre titulaire du GIREP 18 rue Berthollet 75005 Paris
Le masculin est né à la fin du matriarcat, il s’est
lentement construit tout au long de nos civilisations. La
libération des femmes le contraint à une rapide transformation.
Va-t-il se situer en opposition ou en complémentarité ?Mots-clés :
Masculin, Sexualité, Inconscient, Imaginaire.
The masculine was born at the end of the
matriarchy and slowly built itself through our civilizations.
Women’s lib had it rapidly transformed. Is it going to live
through opposition or through complementarity ?Keywords :
Masculine, Sexuality, Unconscious, Imaginary.
On ne peut s’approcher du masculin qu’en évitant de le confondre avec
l’Humain et avec le Féminin. Ce qui n’est pas chose facile. Il s’est produit
dans toutes les langues civilisées le passage de l’espèce au genre qui fait
qu’en parlant de l’homme c’est aussi de la femme que l’on parle. Il convient
donc de bien préciser que nous n’avons pas à traiter de l’anthropos qui relève
du genre, mais bien de l’andros qui se différencie de guné (la femme).
Cependant, il s’agira à la fois du masculin (männlich pour Freud),
substantivé en (Das Männlich) et de la masculinité (die Männlichkeit) tout
autant que du « viril » et de la « virilité ».
C’est dans la première pensée grecque que se situe l’émergence du
masculin, mais elle se confond avec l’excellence, la perfection. Aner, c’est
celui qui engendre, le mâle, l’homme adulte, l’époux, le mari. Andréia, sa
qualité est la virilité, le courage, la bravoure, l’énergie, mais déjà dès la
période classique andros peut signifier aussi hardi, impudent. Aristote va
faire le lien avec arété, la vertu masculine, qui est en fait l’excellence, la
perfection, c’est-à-dire la réalisation de son but. Notons que la vertu de la
femme est pour les Grecs la chasteté et la fidélité, par opposition au courage.
En architecture les proportions du corps masculin ont donné l’ordre dorique
et les proportions du corps féminin l’ordre ionique.
Les Romains vont revenir au radical indo-européen, vir pour désigner
tout ce qui est viril. En sanskrit virâ signifie le héros, le mâle, celui qui est
fort. Pour les Romains la virilité désigne la capacité d’engendrer et s’oppose
à l’état d’eunuque. On reçoit une toge virile, à l’âge viril, quand on a le sexe
viril et la force virile avec la portion virile (qui s’est perpétuée dans le langage
juridique). Le vir est celui qui a la virtus, sa vertu est d’être ferme et
courageux. La dureté masculine s’oppose toujours à la mollesse féminine.
Le masculin doit être vigoureux et toujours faire preuve de vigueur et de
rigueur. Il est puissant et sa hantise c’est l’impuissance et la castration.
Il faut reconnaître qu’une telle psychologie, qui s’est figée dans les
langues européennes, est aussi un produit de l’histoire : les mentalités
découlent des mœurs. Lorsque au fil des siècles les hordes des cavaliers
des steppes ont déferlé en Grèce par invasions successives (les Achéens,
les Doriens, les Hellènes, les Ioniens...) ils ont rencontré chez ces peuples
de la mer, les Pélasges, et dans l’Asie mineure, des vestiges de sociétés
matriarcales. Et cela a été pour eux l’extrême de l’horreur. En Asie mineure
subsistent encore les prostituées sacrées avec toutes les déesse-mères : Ishtar,
Kubélé ou Cybèle, Démeter, Astargis, Artémis la polymastique. Face à cela
les Grecs extériorisent tous les fantasmes négatifs de la Mère archaïque
tels que nous les retrouvons encore en Rêve-éveillé avec Nyx et ses filles
ténébreuses, les Gorgones, les Harpies, les Grées, les Moires, les Kères ou
Erinyes, Echidna, Méduse aux cheveux de serpents... Il s’agit de la Mère
obscure (Bril, 1998), l’Erèbe, la Nuit et les filles de la nuit (Ramnoux, 1986).
L’horreur se retrouve dans l’Odyssée avec l’histoire de Circé, cette
prostituée sacrée qui transforme les compagnons d’Ulysse en pourceaux,
tenus doucement captifs dans son île par une sexualité libre et inassouvissable. Les transes des Ménades enchantent les chèvre-pieds Satyres et Pan.
Le strict ordre Apollinien n’a pu être installé que sur la répression et le refoulement des pulsions sexuelles dionysiaques. En porte la marque la
Gigantomachie, car la domination céleste des douze dieux de l’Olympe n’a
pu être établie que par une bataille titanesque et cosmique contre les monstres
matriarcaux. Et toute l’histoire continue ce combat des Fils contre la Mère
archaïque : la mort d’Orphée par des saphiques, la guerre des Amazones,
Médée et la conquête de la Toison d’Or, Apollon vainqueur du serpent Python
à Delphes, Thésée tuant le Minotaure, Persée tuant Méduse, Hercule et ses
douze travaux...
Grâce à la domestication des animaux et à l’élevage, les hommes ont
découvert le rôle inséminateur du mâle. Ils ont pu sortir de ces milliers
d’années d’inceste, de matriarcat, de cannibalisme et de vengeance pour
engendrer une civilisation en inventant l’écriture, les religions masculines,
l’astronomie-astrologie, les arts, les techniques, les villes et les états, puis
les sciences, la philosophie et les morales. La révolution de l’agriculture a
transformé les chasseurs en soldats, car il faut garder et protéger les champs
et les vergers jusqu’à la prochaine récolte. Pour assurer la transmission de
son nom, son sang, son patrimoine, assurer sa vie éternelle par les rites de
son fils aîné, l’homme a du imposer la pudeur à sa femme ainsi que la
virginité pour garantir sa fidélité. Ainsi est né le masculin par la révolte
des Fils dans l’instauration de la civilisation et du patriarcat.
L’établissement du masculin
Timide au début le masculin a pris peu à peu de l’assurance en se distanciant de la Terre-Mère. L’homme s’est mis à penser et s’est demandé
longuement par quel miracle sa pensée récente découvrait la vérité scientifique sur l’ordre de l’univers. Pythagore en vient à se demander si le cosmos
ne serait pas de structure mathématique. Nous en trouvons les traces chez
tous les philosophes pré-socratiques. Héraclite d’Éphèse explique comment
l’homme par le calcul, l’écriture et l’abstraction croissante se relie au Logos
unique et universel, ou Raison cosmique, qui donne sa forme à tout objet.
Anaxagore de Clazomènes ajoute le contact au Nous’, Intelligence organisatrice universelle, à laquelle l’homme pensant arrive maintenant à se
connecter en devenant soudain intelligent. Ce rapport de l’intelligence aux
Idées et aux Nombres sera ensuite détaillé par Platon, avec la nécessité
d’échapper au sensible (sensations et émotions) pour obtenir la rigueur et
la vérité du raisonnement intellectuel. Puis les Stoïciens vont préciser l’indispensable ascèse du masculin pour accéder au Logos spermaticos. Enfin Plotin
et les néo-platoniciens détaillent la chaîne des hypostases : de l’Un procède
l’Intelligence qui donne une Ame (psuké) qui doit se purifier du sensible
pour retrouver ses ailes et rejoindre son origine par l’extase. Cette âme,
soudain accordée aux hommes, occupe beaucoup les chrétiens qui vont
ajouter à la pensée grecque une notion masculine de plus avec le Pneuma,
qui relie au Divin par le sacrifice de Jésus, en constituant l’essence
lumineuse. Ainsi le Nous’correspond au Père, le Logos au Fils et le Pneuma
au Saint-Esprit.
Avec les Romains, le masculin devient une personne, garantie par le droit
des personnes. Ainsi le pater familias acquiert sur les non-personnes (enfants,
femmes, domestiques, esclaves, incapables, Barbares...) tous les droits de
l’autoritas, la potestas et l’impérium. Par l’autoritas, il a la charge éducative,
la potestas fait entrer dans la lignée qui donne le nom, l’impérium accorde
le droit de vie et de mort selon l’adage juridique « ce que le père a fait, il a
le droit de le défaire ».
La castration du fils-amant (Attis, Adonis, Damuzzi...) était le mythe
primordial du matriarcat (Balmary, 1986). La mort du fils devient le mythe
fondamental du patriarcat. Il est inaugural dans la Bible avec le sacrifice
d’Isaac par Abraham (Ségal, 2003), puis celui de Jésus sur la croix, et le
Tzarévitch assassiné (Alain Besançon, 1967). La violence est le fondement
du sacré par le choix de la victime sacrificielle dans le sacrifice (Girard,
1972). C’est au concile de Nicée en 325 que le masculin est totalement
divinisé avec l’expulsion de tout féminin des trois personnes de la Trinité.
Le modèle chrétien devient pour des millénaires celui du souffre-passion de
Paul de Tarse à François d’Assise.
Puis le masculin intègre l’idéal du chevalier avec son culte de l’honneur,
sa noblesse et sa courtoisie, particulièrement avec le chevalier errant
« défenseur de la veuve et de l’orphelin ». La femme devenue l’universelle
tentatrice avec Circé ou la chute de l’armée romaine dans « les délices de
Capoue », compromet les exploits du chevalier comme le décrivent tout le
cycle du roiArthur et des chevaliers de la Table ronde, surtout avecTristan
et Yseult. Elle ne peut constituer que le repos momentané du guerrier ou
du marin.
À quoi il faut ajouter l’idéal de « l’honnête homme » pour arriver à la
description classique du masculin. La division masculin/féminin, dans notre
civilisation, se fait sur actif/passif. L’esprit masculin est celui de l’ordre,
de la décision rapide, du commandement juste et impartial, inflexible même
mais franc et solidaire par habitude de l’entraide. Le corps viril, imprégné
de testotérone, est dur, fort, musclé, poilu, avec des odeurs fortes. Il ne se
soigne pas, se lave peu et change de linge rarement. L’homme est celui qui
affronte directement, aimant jouer « au bras de fer », faisant suite à tous les
combats des jeunes mâles dans les espèces animales pour accéder à la reproduction. Aussi logiquement tout homme est un guerrier ou au moins un
soldat, car toute société patriarcale vit de la guerre.
Les hommes ont pu se libérer de l’emprise matriarcale, en apprenant à
penser et se donnant une âme pour construire toute la civilisation, dont les
femmes, toujours asservies à la fonction reproductive, ont été tenues implacablement absentes pendant cinq mille ans. « Les prostituées sont les
sacrifices humains sur l’autel de la monogamie » (Schopenhauer, 1841).
Il est vrai que la matriarche a toujours été plus indulgente pour ses fils, à qui
elle passe tout, que pour ses filles en qui elle voit des rivales potentielles.
Mais cet oubli général des femmes au cours des différentes civilisations
a suscité régulièrement bien des protestations et des révoltes. Chez les Grecs
à l’époque d’Aspasie, Laïs et Phryné, les femmes auraient, selon Aristophane,
inventé la grève du sexe (jamais réalisée depuis). Elles continueront à
protester et contester avec Christine de Pisan ( XVe ), Louise Labé ( XVIe ), les
Précieuses et les femmes savantes ( XVIIe ), Ninon de Lenclos, Olympe de
Gouge, Théroigne de Méricourt, etc. Quelques hommes sont venus à leur
aide : Érasme, Poulain de la Barre, Agrippa, Postel, Condorcet, etc. À leur
tour les femmes ont pu apprendre à lire et à écrire, à compter et calculer, à
entrer dans la culture, avoir un métier rémunérateur, obtenir le droit de vote
et l’égalité des droits et des salaires pour devenir maîtresses de leur destin.
À leur tour elles ont pu apprendre à penser et devenir écrivains, philosophes,
économistes, ingénieurs, managers... Certes il a été plus facile de devenir
chanteuse que chef d’orchestre, infirmière que médecin, secrétaire que P.D.G.
mais avec le respect de la parité, elles peuvent devenir député, sénateur ou
ministre. Tout ceci a entraîné une redéfinition du masculin (Castelain, 2002).
Pour certaines, cette libération n’a pu se faire que dans le cadre d’une
guerre des sexes (Maryse Choisy, 1970) et différents excès ont été dénoncés.
C’est en 1744 que parait à Amsterdam la Controverse sur l’âme de la femme.
La misogynie ou haine des femmes a été dénoncée en 1757 par Lessing
(Le misogyne ou l’ennemi du beau sexe) comme une attitude hostile envers
les femmes et parfois comme une répulsion de tout ce qui est féminin. Le
caractère le plus significatif de la misogynie est qu’elle est le plus souvent
inconsciente (Rubin, 1990). Elle s’exprime le plus naturellement du monde
comme une évidence, ou bien souvent elle se masque sous le comique depuis
les Grecs et les Fabliaux du Moyen Âge.
Le « machisme » s’est forgé sur le mot « macho » qui signifie mâle en
espagnol. À l’origine il désignait la domination et l’habitude de supériorité
que l’on attribuait aux Mexicains et par la suite il s’est étendu à tout le
continent latino-américain. Des attitudes méprisantes fondées sur la
prétendue infériorité de la femme ont été par la suite retrouvées dans le
monde arabo-musulman, africain, japonais et finalement partout dans le
monde.
La misandrie (qui n’est pas la misanthropie) est décrite dès 1974 comme
l’homologue chez la femme de la misogynie, ou haine de l’autre sexe. Il
est possible de la retrouver actuellement dans les cures analytiques, mais
elle se voile le plus souvent sous une peur des hommes. Elle a souvent pour
origine des faits fort réels (viol par le père ou un autre parent, épouse battue
ou humiliée constamment, agressions, divorces conflictuels...). Notons que
ce terme de misandrie remplace celui d’« androphobe », attesté dès 1807.
La première libération de la femme a été dans la maîtrise de sa reproduction avec les diverses techniques contraceptives, puis le droit à l’I.V.G.,
les guérisons de la stérilité, la fécondation in vitro... Désormais la sexualité,
le plaisir et l’amour ne sont pas obligatoirement liés à la reproduction. Par
contre cela est allé de pair avec une entrée en masse des femmes dans le
secteur de la production. Mais tous ces plus pour la femme ont été vécus
comme des moins pour l’homme et cela est encore plus vrai dans le domaine
du travail, de la pensée, de l’art, du pouvoir militaire, économique et
politique. Comment faire pour que la femme se libère totalement et atteigne
à la parité et l’égalité sans que l’homme se sente diminué ? Les racines se
trouvent sans doute dans l’inconscient.
Freud construit toute sa psychanalyse dans la société patriarcale viennoise
de la fin du XIXe siècle sans trop la remettre en cause. Tout ce qu’il dit de la
sexualité en général concerne en fait la construction du masculin. Ce n’est
qu’avec son article de 1931 sur la sexualité féminine qu’un partage va être
plus clairement établi.
Tout a commencé avec son auto-analyse, qui s’est réalisée en réalité à
l’aide du miroir d’un autre homme, Wilhelm Fliess. C’est donc sur lui-même
que Freud découvre le complexe d’Œdipe, qu’il mettra ensuite à l’épreuve
de sa clinique. Mais il le gardera de toute manière comme l’élément central
du développement de la sexualité infantile. Le désir incestueux du petit
garçon sur sa mère rencontre le barrage du père et sa menace de castration.
Alors le meurtre remplace l’inceste et le jeune se retourne contre le père
vécu comme un rival. Ceci va s’amplifier en 1913 (Totem et tabou) avec le
« mythe scientifique » de la horde primitive et sa structure patriarcale, puis
en 1921 (Psychologie des masses et analyse du moi) avec le meurtre du père
comme tentative de résolution de l’Œdipe et construction du Surmoi
masculin. La libido ne peut être que masculine et la possession du phallus
ne l’oblige pas à surévaluer la beauté de son corps.
La construction du masculin se fait par l’étayage des trois niveaux de
l’oralité, de l’analité et de la génitalité. L’entrée dans le masculin se fait pour
Freud par un choix initial qui est le refus du cloaque indifférencié, « de l’érotisme anal » et de l’homosexualité. Dès 1910 il présente sa première théorie :
la fixation et l’identification à la mère du futur homosexuel sur un mode
narcissique. Dans tous les cas l’homme ne peut être lui-même que s’il
renonce à être le phallus de sa mère.
Toute cette partie freudienne de la psychanalyse va être transformée par
la suite, à partir des protestations incessantes des femmes. Dès 1922 Karen
Horney met l’accent sur la joie infinie de la procréation et de la maternité,
ainsi que sur leur côté actif. En 1928/1932 l’école anglaise avec Mélanie
Klein s’oppose à cette conception freudienne qui part du masculin pour
définir l’homme et ne caractérise la femme que par ses manques : passive,
masochiste, castrée dès la petite enfance, éternelle névrosée avec un vide de
l’esprit, une homosexualité primaire, un surmoi faible, incapable de sublimation, sans libido féminine, pas créatrice, ne participant pas à la civilisation,
n’assumant pas la Loi... Freud avait écrit en 1920 que ce que sont le masculin
et le féminin « la psychanalyse ne peut pas l’élucider » car cela se volatilise
dans le rapport « activité/passivité ». La valeur de la révolution kleinienne
a été de le remplacer par le rapport « contenu/contenant », ce qui change tout.
J. Chasseguet-Smirguel (1959), Colette Chiland (1980), Françoise Dolto
(1982), Béatrice Marbeau-Cleirens (1987) ont montré comment la petite fille
se construit déjà une image phallique de son corps. Le complexe de masculinité chez la femme est une réalité, mais on ne peut pas le réduire à l’envie
du pénis freudienne, le désir d’être un garçon est avant tout le désir d’avoir
une position prééminente et un statut privilégié. Pour Freud, la féminité est
une formation secondaire, sans doute comme selon la Genèse Ève n’est
qu’une côte d’Adam. Alors que bien des psychanalystes suivent maintenant
les données de l’embryologie pour admettre que tout être humain est d’abord
une femme, qui la moitié du temps peut devenir un mâle. La masculinité est
bien une donnée secondaire, un Autre. La femme n’est plus le deuxième sexe
(Simone de Beauvoir, 1949), c’est la masculinité qui se développe en second.
Joyce McDougall (1996) ajoute à ce destin anatomique toutes les relations
prénatales et les événements externes parfois traumatiques de la grossesse.
La masculinité, la féminité et l’orientation hétérosexuelle commencent dans
les rêveries de la mère avant, pendant et après sa grossesse. C’était la parole
de la mère qui désignait le père, maintenant cela va être un test ADN.
De nouveaux problèmes masculins apparaissent donc. La sexualité de
la femme semble supérieure, car elle est multi-orgasmique. Le devoir actuel
de donner au moins un orgasme à la femme le culpabilise de son éjaculation
précoce. La grossesse et l’accouchement sont une expérience humaine dont
l’homme est privé pour toujours et il ressent souvent son vide à côté de sa
compagne. L’allaitement au sein commence aussi à faire envie à l’homme,
qui ne peut que donner le biberon, mais ne s’en prive plus. Par contre on
commence à voir apparaître chez de jeunes garçons ou des hommes l’inverse
de l’envie de pénis, c’est l’envie d’avoir des seins, un corps beau et désirable,
un ventre enceint. Le fantasme actuel de l’homme enceint retrouve en partie
l’ancienne coutume matriarcale de la couvade, héritage tardif du matriarcat
en Corse et au pays Basque. Les nouveaux couples pacsés d’homosexuels
exigent leur droit à l’adoption parentale. Si les mutilations sexuelles disparaissent maintenant chez les femmes, on oublie encore les excisions
castratrices masculines, sous les obligations religieuses de la circoncision.
La victoire des féministes semble plus visible aux USA : tout y est inversé,
le chasseur est devenu un gibier. Ne plus rester seul avec une femme, même
dans l’ascenseur, car accusable de viol et au bureau de harcèlement sexuel.
Se faire faire un enfant sans le savoir et le vouloir. Épousé en vue de la riche
pension alimentaire à vie lors du divorce. Et alors être accusé de viol conjugal
ou d’inceste précoce sur bébé pour éviter de partager la garde des enfants.
Victime d’enlèvements d’enfants parfois en pays étrangers... Le masculin se
voit traité de violeur, pervers sexuel, proxénète, pornographe, pédophile...
Ainsi se sont multipliées les études et recherches sur l’identité de genre
(gender identity) en opposition à l’identification selon le sexe.
Tout s’est inversé et les accusations sont réciproques avec les fantasmes
d’unisexe et de femmes castratrices. La peur des femmes américaines fait
que les hommes se réfugient dans l’homosexualité ou la lutte ouverte
(Generation of vipers, Queer zone, Promise Keepers, Million Man March...).
Il n’est pas étonnant que certains jeunes mâles se sentent atteints
dans leur virilité et tiennent à affirmer leur machisme, en renouvelant
en particulier par des « tournantes » ces antiques rites orgiaques où les
hommes devaient se mettre à une dizaine pour satisfaire enfin une femme.
D’autres ne conçoivent la sexualité que comme une pénétration et la pénétration que comme une effraction avec fantasme de viol. Dans ce « refus
du féminin », l’ubris (excès et transgression) est inévitable (J. Schaeffer,
1997).
Face à cette importante remise en cause du masculin, divers choix sont
possibles. Le plus facile d’abord est d’intervertir les places : la femme devient
masculine et l’homme devient féminin. C’est une des tentations les plus
fréquentes dans la littérature et le cinéma contemporain. AinsiAlmodovar
déclare avoir construit son film Parle avec elle uniquement pour montrer
deux hommes en train de pleurer. Mais des hommes douillets et pleurnichards, il y en a toujours eu, seulement on ne les a jamais donné en modèle,
alors que maintenant beaucoup s’extasient quand ils voient un homme
pleurer. De même l’idéal féminin ne peut pas être celui de « superwoman »
ou de la dirigeante politique à la Thatcher, mais il y a toujours eu des viragos
et des gaillardes (Samuel, 1975). Il est vrai que les hommes commencent
comme les femmes à prendre soin de leur corps et de leur beauté par les
régimes, les manucures, les instituts de beauté, les déodorants et parfums
« pour nous les hommes », la liposuccion et la chirurgie esthétique... comme
les femmes chef de service commencent à pratiquer le harcèlement moral et
sexuel, car cela vient de la position de pouvoir. La tentation du changement
de place ne peut aboutir qu’au transsexualisme (Stoller, 1968). Chacun
mécontent de son sexe veut avoir celui de l’autre, à force d’opérations chirurgicales dès qu’il a trouvé un chirurgien complice.
On peut aussi refuser de choisir en décidant de prendre tout et en
s’assumant comme bisexuel, ainsi que le déclarent bien des jeunes. Mais il
ne suffit pas d’alterner des partenaires homos et hétéros pour se situer pardelà la différence des sexes. L’un n’est pas l’autre, comme le croyait Badinter
(1986). La bisexualité physique et psychique dont parle Freud n’est certainement pas de cet ordre (Freud, 1905).
Le premier fantasme à éviter est celui de l’hermaphrodite, qui rêve d’additionner les deux sexes et faute d’y arriver, juxtapose les signes extérieurs
des deux, au risque de passer simplement pour un monstre. Le fantasme
opposé est celui de l’androgyne, car au lieu de s’additionner les deux sexes
se soustraient et l’on se retrouve dans l’état asexué de l’ange. Il est certes
plus facile à réaliser et nous l’avons plusieurs fois rencontré dans les cures,
mais malheureusement « qui veut faire l’ange, fait la bête ». Toutes les
sociétés sans exception ont toujours institué des signes distinctifs entre les
sexes, mais elles oscillent entre la plus grande différence et la plus grande
ressemblance; depuis trois siècles nous étions dans l’extrême le plus grand
et nous évoluons vers l’unisexe et l’androgynat, dont le fantasme habite
certaines féministes et certains homosexuels.
Heureusement les féministes ont compris qu’elles n’avaient pas à revenir
au matriarcat primitif, où elles auraient tout à perdre. Ni patriarcat, ni
matriarcat, il faut inventer un troisième stade qui soit nouveau et original.
Ce nouveau partage est à préparer à la fois individuellement et socialement. Individuellement, l’homme a tout intérêt à acquérir les qualités de
la femme. Évidemment pas sa mollesse et son indécision, mais ses qualités
positives que sont la douceur, la patience et l’indulgence. L’homme ne doit
pas rester dans la dureté, implacable et inflexible. Cette souplesse de la
femme n’empêche pas une réelle ténacité (elle n’affronte pas, mais elle
revient à la charge autant de fois que nécessaire). À son côté intellectuel,
l’homme peut ajouter toute la richesse sentimentale, car ce sont bien les
femmes qui ont inventé l’amour, la famille et appris à aimer. La femme, de
son côté, a certes besoin d’intégrer les valeurs masculines, qui lui sont
maintenant indispensables, mais à trop se masculiniser, elle risque d’y perdre
son âme.
Socialement, ceci est encore plus clair. Le partage est en train de se faire,
mais les principes restent à changer. Les sociétés patriarcales sont fondées
sur la compétition et la victoire des meilleurs, c’est-à-dire l’écrasement des
faibles. Le principe de base est celui de la sélection naturelle, que Darwin
aurait mis comme fondement de l’évolution. Les anciens combats des jeunes
mâles pour accéder à la reproduction se rejouent sans fin dans toute l’éducation avec la sélection par l’échec, dans le sport avec ses compétitions
caricaturales (que le meilleur gagne !) et même dans la manière masculine
et sportive de conduire une auto et surtout une moto sur la route. Mais ce
n’est que le reflet de l’essentiel : l’incessante compétition économique, selon
la loi du marché, censée tout réguler.
L’entrée des femmes dans la vie économique doit substituer à ces
pratiques brutales des règles de solidarité, coopération, entraide et partage.
Dans le monde politique, les valeurs féminines vont opérer un changement
intégral et opposé, car ce sont les femmes qui donnent la vie et la civilisation
va évoluer vers la paix, avec la fin des états militaristes, dictatoriaux et
impérialistes. L’homme nouveau cherche à construire un monde d’entraide
globale; face à cette mondialisation accélérée se dresse une pensée planétaire alternative.
Dans l’inconscient, ceci se trouve en consonance avec le Rêve-éveillé.
Robert Desoille doit nous être en ce domaine d’un grand secours pour éviter
toute exclusion de l’autre part. L’ancien électricien qu’il avait été savait qu’il
n’y a de courant électrique qu’avec un pôle positif et un pôle négatif. Il n’a
jamais eu dans sa pensée et dans ses enseignements cet écrasement du
féminin par le masculin. Il a toujours reconnu à la femme une capacité de
sublimation égale à celle de l’homme. Il y a même chez elle une capacité
supérieure d’amour, de dévouement, de générosité et d’altruisme. Dans l’imaginaire il existe certes deux chaînes archétypiques des images de sublimation
féminines et masculines, mais elles sont évidemment ouvertes aux deux sexes
et elles doivent être explorées pour la complétude. Et la pratique du Rêveéveillé qu’il nous a transmise nous montre, souvent avec évidence, combien
on ne peut pas se limiter à un seul sexe.
Là est l’essentiel : un homme qui ne serait que masculin est mutilé, il
n’est que la moitié de lui-même (et pareillement pour la femme qui ne serait
que féminine). Pour l’homme, tous les aspects de douceur, d’élévation et de
générosité exigent la récupération de l’autre moitié. Bien entendu la société
et la civilisation ont encore plus besoin de cette convergence.
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