2003
Imaginaire & Inconscient
Chemin de parentalité et techniques d’imagerie mentale
Alain Donnars
PsychiatrePrésident de la Société Française de Sophrologie 39 bd Garibaldi 75015 Paris
À travers trois cas cliniques, l’auteur développe
l’apport des techniques d’images mentales dans la problématique du « devenir père ». La production d’images ou d’une
image forte a permis à ces patients de donner un sens à des
pulsions ou des vécus pervers et d’accéder à d’autres modes
d’être. Au-delà du processus d’œdipisation des névroses, la
réflexion s’appuie sur la rencontre avec le « double » qui
empêche l’accès à la paternité. Le rôle du thérapeute dans cette
confrontation ne peut pas être neutre et lui-même doit affronter
ses images et leur mise en mots.Mots-clés :
Parentalité, Image mentale, Autre.
Using three clinical studies, the author develops
the contribution of mental imagery techniques within the
« becoming a father » field. The production of images or of a
strong image allowed these patients a meaning to their own
drives or their perverse lived through experiences, and to
access new modes of being. Beyond the process of oedipization of neurosis, the study lies upon the meeting with the
double that is preventing access to paternity. In this instance,
the therapist can’t remain neutral and must confront himself
with his own images and their phrasing.Keywords :
Parenting, Mental image, Other.
En utilisant les techniques d’imagerie mentale, je me suis interrogé sur
le chemin de la parentalité. À travers trois cas cliniques, je souhaiterais
montrer cette problématique de l’aporie de la paternité et comment elle s’est
manifestée dans la rencontre thérapeutique.
Ce patient, venu pour hypochondrie délirante, c’est-à-dire des ruminations incessantes concernant la santé de son corps, souhaitait une prise en
charge en sophrologie. Les images mentales ont toujours été très pauvres,
malgré un souci évident chez lui de se plier à un protocole très classique,
en deux temps : obtention d’une bonne détente musculaire, soit l’état de
relaxation, suivi de l’entrée dans le monde des images. Les résultats lui ont
semblé très pauvres et décevants. Il voyait tout au plus, une tête de mort.
Toutefois, certains souvenirs douloureux lui sont revenus, ayant trait à son
père et à sa mère. De sa mère, il dira, qu’elle attendait de lui qu’il soit son
bâton de vieillesse. À propos de son père, dont la mère lui a donné une image
quasi-absente, il se souvient qu’un jour, pendant la guerre, celui-ci lui avait
fait un avion en bois. Il comprendra après-coup que le père était dans
la Résistance et venait rarement à la maison, en pleine campagne. Il avait
essayé de lancer l’avion à la manière d’un planeur et le nez de l’avion
s’était cassé. Il avait pleuré et le père, fâché, n’avait pas voulu recoller les
morceaux. Je pense que c’est à partir de cet épisode, en apparence dérisoire,
qu’il a lutté plus tard contre des angoisses inconscientes de castration et
d’anéantissement, en se livrant à des passages à l’acte pédophiles sur des
enfants des deux sexes. Comme s’il voulait, par ce geste révoltant à nos yeux,
insuffler quelque chose d’un savoir sur la jouissance, quant à la jouissance
sexuelle de l’adulte.
Il a fait deux démarches thérapeutiques. La première en allant voir le
Professeur Y. R., qui l’avait aidé à s’attacher à un ami stable, devenu majeur,
lui permettant ainsi de sortir d’un cycle infernal de violences contre les
enfants et du viol de la loi. Déclaré guéri symptomatiquement par ce
psychiatre expert, il a interrompu ses séances au bout de huit ans. Il est
ensuite venu me voir cherchant par les techniques d’imagerie mentale à
positiver son rapport avec son corps.
Outre l’image de la tête de mort, il a pu présenter des récits de rêves dont
la manifestation était la construction imaginaire d’édifices à l’architecture
complexe, et il fuyait des dangers intensément menaçants, de façon quasi-immédiate, entraînant chez moi des phénomènes d’inquiétante étrangeté fort
pénibles.
Dans ce cas clinique, la paternité proprement dite n’a pas pu se constituer,
le patient restant fixé à un lien devenu homosexuel et non plus pédophile,
mais sans la possibilité d’avoir ni d’adopter un enfant, la loi de l’époque
ne le tolérant pas. Toutefois, il accédera à de fortes angoisses à l’idée d’être
pénétré analement par un homosexuel, à l’occasion d’un véritable harcèlement sur le lieu de son travail. Cette situation se répétera.
Il réussira ensuite à intégrer une place qui le mettra en relation avec des
enfants et l’un d’eux viendra s’épancher dans son bureau. Mais cette fois-ci, cet homme pourra le considérer comme son fils et le consoler, au lieu
de le considérer comme un double et d’abuser de lui,(se mettant ainsi dans
le rôle d’un père abuseur). Il pourra alors, après avoir consulté un psychiatre
chimiothérapeute pour gérer des insomnies exténuantes, me dire au bout
de la treizième année de traitement hebdomadaire, que ma prise en charge
n’ayant rien donné, il décidait de me quitter en fin d’année. Puis, en avril,
tandis que le terme était fixé à la fin du mois de juillet, la stabilité de sa
décision lui permettait alors, de considérer qu’il avait pu prendre une décision
par lui-même, celle de l’arrêt du traitement, et que, par conséquent, un
changement radical avait eu lieu.
J’ai signalé la densité extrême des images mentales : la tête de mort qui
est apparue a généré en moi une anxiété, le patient me mettant dans la
position du double ou du personnage à mettre à mort ce qui a probablement
joué un rôle majeur dans l’apparent échec du traitement.
Bien que les troubles corporels aient quand même beaucoup diminué,
la vie de cet homme lui paraissait triste, avec une grande perte d’intérêt et
de capacité d’entreprendre.
Il me semble que sa difficulté à devenir père vient de ses mécanismes
de défense narcissiques qui l’empêchent, selon moi, d’avoir des rencontres
authentiques avec autrui, ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, d’avoir une
sensibilité esthétique remarquable. On notera qu’il n’a pas cherché à abuser
des nouveaux garçons rencontrés sur le lieu de travail. Il mesurait probablement mieux l’importance « de ne pas céder à ses pulsions » (Lacan
éthique) et il découvrait que ces adolescents avaient une autre demande
que celle d’une initiation sexuelle, ce que sa position perverse le lui laissait
imaginer. Sa demande de paternité est bloquée par la certitude d’avoir pris
la place du frère aîné mort.
Dans ce très long cas, commençons, d’emblée, par la recherche de
paternité. Monsieur B. a eu une très forte pulsion pour Françoise, une fille
de son âge, dix-sept ans, et si la mère de la fille n’était pas venue les séparer,
un enfant serait probablement survenu. À la suite de cet épisode, Françoise
a disparu de la région, et de plus, la famille a appliqué la loi du silence sur
l’incident. Par la suite, on notera une cassure dans les études de B. et un
vagabondage sexuel, un donjuanisme important. Il devient le coq du village
voire de la région. Toutefois, il a complètement oublié l’existence de
Françoise, un peu comme le Norbert Arnold de la Gradiva.
À dix-neuf ans, après avoir réussi de façon brillante un équivalent du bac
pour rentrer en droit, il est pris par l’odeur entêtante de sa voisine d’amphi
et doit quitter le cours, pris par une attaque de panique terrifiante, dépersonnalisant (je ne sais qui je suis) et déréalisant (je ne sais où je suis).
Après une prise en charge par des remèdes de bonne femme, pour une
spasmophilie par exemple, il aurait bénéficier d’un traitement antidépresseur
IMAO, qui l’aurait stabilisé pendant dix ans, et de l’écoute d’un praticien
psychiatre jungien, le Docteur P.
Il me contacte alors et décompense quatre mois plus tard, sur un mode
psychosomatique avec une maladie du système auto-immune : la maladie de
Crohn. Il se fait opérer les derniers anses de l’iléon à la suite d’un arrêt du
transit digestif dramatique et revient me voir, exigeant cette fois-ci une
psychothérapie. Une première image mentale va apparaître. Il se sent et se
voit ramoné au niveau digestif au niveau de cæcum et de la fosse iliaque
droite, par la queue d’une sirène. Par la suite, beaucoup de sens découlera
de cette image de départ, cette Ursprung.
Il est né dans une famille désunie, seize mois après la mort d’un fils aîné,
dont il portera presque le prénom. La mère semble n’avoir jamais réussi à
distinguer l’existence de ses deux fils. Elle le regarde sans cesse avec
adoration, mais en même temps, dans une grande anxiété, comme s’il risquait
de lui faire défaut. Elle s’appuie ainsi sur son fils, comme pour nier que
l’autre l’ait abandonnée ou encore, que symboliquement elle ait tué et dévoré
l’autre, le double.
Quand son fils a huit ans, la mère fait une primo infection et le confie à
la tante qui l’avait élevée, à la ferme. Il y restera jusqu’à l’âge de dix-huit
ans, y passant les trois mois de l’été. Il appelle « tante » sa grande-tante,
comme s’il était le neveu de celle-ci et prend ainsi la place symbolique de
sa mère.
Quand il a deux ans, sa mère ramène une petite sœur dans la « Juva 4 »
et adulte, il se souviendra, sans comprendre, de sa haine vis-à-vis de sa mère
et vis-à-vis de l’enfant. Dès l’adolescence, il s’est pris de la compulsion de
« shooter » dans les ventres des femmes enceintes et d’écraser les enfants.
Cette pulsion, non symbolisée et purement motrice, ne pouvait être combattue
que sur un mode purement comportemental, provoquant toutefois en lui des
attaques de panique, en partie calmées par les IMAO que nous avons arrêtés
d’un commun accord, d’une façon irréfléchie, au début des relaxations.
Quand la petite sœur a trois-quatre ans, il fait mine de la mettre à mort
rituellement et d’essuyer sa peau, comme à l’occasion de la mise à mort d’un
cochon (il avait vu que l’on essuyait ses sueurs d’agonie, ses poils, avec une
boîte de conserve), entraînant la rage incontrôlée de sa mère.
J., son oncle, fils de la grande-tante, le cache sous un cuveau pour le faire
disparaître aux yeux farouches de sa mère voyant alors se réaliser son souhait
de mort inconscient, vis-à-vis de son fils aîné, que par ailleurs elle idolâtrait
(haine-amoration).
Revenons à la ferme de la grande-tante. Trois situations se déroulent
successivement :
- Il a le spectacle du corps dénudé de la grande-tante, tous les soirs, quand
elle va se coucher, ce qui provoque des sentiments d’excitation violents. Plus
tard, lors des absences de celle-ci, il a peur des terribles orages qui prennent,
particulièrement dans ces pays de moyenne montagne des reflets soudains,
liés à la vive illumination des éclairs.
- Devenu adolescent, il est persécuté par les bruits de bélier dans les
tuyaux de plomberie de la salle de bains de sa tante qui prenait des bains
interminables. Elle le juge maintenant suffisamment grand pour ne plus le
surveiller la nuit, dans la crainte de l’entendre tousser, ce qui serait signe
de tuberculose débutante et, elle est montée à l’étage du dessus. Le dimanche
matin est consacré à des ruminations exténuantes avec des masturbations
nombreuses et c’est le départ d’une forte activité obsessionnelle.
- Enfin, Monsieur B. a le sentiment que sa tante l’empêche de rencontrer
des filles de son âge, sans toutefois formuler l’hypothèse d’une jalousie de
sa part.
Au bout d’un an et demi de psychothérapie, Monsieur B. se sent mieux,
il réussit bien dans son travail de représentant. Peut-être trop bien, d’ailleurs.
Il a une amie régulière, quand deux incidents graves se produisent :
- Sa sœur meurt, avec son meilleur ami, dans un accident de voiture et
il ajoute qu’il aurait été rechercher les clefs de contact dans le sang resté
dans la voiture. Cette évocation est terrifiante.
- Par ailleurs, son amie fait une tentative de suicide et le couple ne peut
pas se maintenir.
Il développe, alors, l’envie morbide de tuer le président de la République.
Il m’isole de cette fantasmatique qui pourrait renvoyer à cette place de père
symbolique et d’objet de son hostilité. Toutefois, il fait mine une fois, de
jeter une pierre qui était sur mon bureau comme presse-papier, en déplaçant
cette violence sur des masques qui se trouvaient derrière moi.
Apparaît alors la deuxième image mentale fortement significative dans
sa thérapie. J’abrège, pour des raisons de place, les mises en récit très schizophasiques de ces entretiens. Il monte au Puy Marie en voiture et en famille.
Il découvre, sur un mode illusionnel, qu’une voiture descend à grande allure
dans sa direction, jusqu’au moment où, alors que, désespéré, il allait se
rabattre sur les bas-côtés, il découvre que cette voiture fantasmatique évolue
au-dessus de l’abîme. Comme thérapeute, je me sentirai capable de prendre
la place de ce conducteur mortifère.
Récemment, ce patient me fait des reproches, au demeurant justifiés, sur
les aléas et les erreurs de sa prise en charge, et il fait mine de me casser la
tête avec une pierre, pour regarder et lécher l’intérieur de mon crâne, comme
s’il léchait le sexe des négresses. Puis, au-delà de cette cœnesthésie prénatale
de retour au sein maternel, à travers deux métaphores phalliques trouvant
un apaisement et une aide au sein de notre entretien, il peut alors différencier
deux directions de sens. Du fond de la vallée, sa mère avait été vue par lui-même, ou à travers des récits, ayant une attitude de prostituée. Elle aurait été
habillée en noir (négresse, femme en noir). On est bien dans la métonymie.
Ici, la problématique de paternité est en apparence plus obscure. En effet,
Monsieur B. s’est rarement prononcé sur son projet d’enfant et il ne peut
admettre la mise en récit que je peux faire (Ricœur, Temps et récit). En effet,
le premier temps logique, œdipien, est absent : avoir un enfant avec la mère
et nous savons, à l’inverse, que la mère, dépressive à la naissance de ce
fils, n’a pas fait le deuil de la mort de son fils aîné, qui apparaît ainsi comme
un enfant de remplacement aux yeux de cette mère.
D’où ma première hypothèse : pour qu’un homme désire avoir un enfant,
il faut qu’il puisse se fonder sur son désir inconscient d’avoir un enfant avec
sa mère et ce, dès les premiers mois de sa propre vie. Bien entendu, ceci
n’a rien à voir avec des pensées conscientes de la mère, ces pensées sont
barrées par la « censure » de la mère. Toutefois, je ne peux pas exclure que
l’enfant B. se soit senti séduit par la mère. Ceci, dans l’hypothèse de la
séduction maternelle généralisée (Laplanche) et, aussi, du signifiant énigmatique maternel (Laplanche).
On se rappelle toutefois que la tante (cette tante qui a élevé la mère) se
présentait nue devant lui à l’occasion des rituels du coucher. Mais cette
situation était refoulée aux yeux de sa grande-tante, puisqu’elle voulait se
rendre constamment disponible pour écouter la toux éventuelle de cet enfant
qui lui avait été confié à l’occasion de la tuberculose de la mère, qu’elle avait
élevé. Ici, l’image symbolique, en tant que scène primitive est masquée par
le souvenir écran de cette scène réelle (Lacan, système RSI). D’ailleurs, je
peux ici ajouter un détail signifiant : après l’acte sexuel, cet homme était
rendu terriblement nerveux par le rai de lumière qui venait de la salle de
bains attenante, quand son amie de l’époque faisait ses ablutions.
D’une façon plus générale, mais plus obscure, cet homme semble, à mes
yeux, isoler le monde des femmes de toute intrusion d’une figure paternelle
et de ses dérivés, les doubles, en tant qu’image de fécondité et porteuse
de mort.
D’où l’importance de l’image mentale du double venant à sa rencontre
au Puy Marie, même s’il est porteur d’une menace de mort. Ici, Thanatos
est en figure d’anneau avec Éros (Green).
On pourrait encore dire, autrement, que le projet d’enfant à venir est en
permanence barré par les enfants du passé : frère aîné mort, petite sœur non
acceptée, puis morte, l’enfant qu’il n’a pas eu avec Françoise à dix-sept ans,
l’enfant bouffée olfactive dans l’amphithéâtre de droit, à dix-neuf ans. Il
en est réduit, par désespoir, à se réaliser en tant que meurtrier du président
de la République, ce moderne Laïos.
Toutefois, une image mentale l’aidera à se consoler. Il déplacera et
métabolisera cette manière violente de casser la tête du thérapeute pour lécher
l’intérieur de cette sphère, comme dans le sexe rose des prostituées noires.
C’est dans ce lieu de régression, cette cœnesthésie prénatale (Grünberger)
que Monsieur B. peut prendre un certain repos.
Lors de la onzième année de thérapie, ce troisième homme que je pourrais
appeler Romain, en souvenir de Romain Rolland, est maintenant marié et
père de famille. Quelles images mentales ont jalonné ces chemins qui lui ont
permis de s’assumer dans sa paternité ? C’est au départ son souci face à sa
finitude. Concrètement, il lui fallait se défenestrer du cinquième étage de la
tour qu’il habitait. C’est alors qu’il me consulte en tant que sophrologue.
Rapidement, trois ordres de situation apparaissent :
- Il est menacé d’éterniser des études longues qui lui permettraient de
s’autonomiser financièrement et c’est seulement onze ans plus tard que
l’angoisse existentielle attachée à cette problématique se fera jour. En effet,
maintenant il peut dire, avec souffrance, qu’il ne supporte pas que son père
le présente uniquement avec son titre, comme si sa seule qualité était sociale
et que c’était un simple faire valoir pour son père : « Je vous présente mon
fils... ! Il est... ! »
- Durant sa quatrième année de la sophrothérapie, le patient arrive à
élaborer une mise en récit de ses troubles pervers qui barrent l’accès à la
paternité. Il est fétichiste. Cela signifie une position de retrait auto-érotique
par rapport à un engagement amoureux avec un partenaire. Concrètement,
il a commencé à se masturber devant l’armoire à glace de sa mère, vêtu avec
les vêtements de celle-ci, et il arrivera à la décharge orgasmique à l’adolescence. Parler de cette problématique entraîne chez lui une grande
souffrance, mais dans les sept ans qui suivront, c’est au cœur de ce récit
pervers qu’il pourra constituer les fondements d’une relation objectale, celle
de la jouissance d’une femme phallique.
- Un fantasme va pouvoir aider cet homme à introduire un processus
de tiercité ou d’illéité, c’est-à-dire une relation dialoguant entre un tiers et
un autre tiers. Sur le chemin qui le conduit à sa séance thérapeutique hebdomadaire, il se voit habillé en femme dans le métro et l’objet de convoitise
de tous les hommes. Il en a un sentiment de honte et de grande excitation.
Puis, poursuivant ce fantasme qui devient un projet, il se voit en train
d’attacher le thérapeute par la crémone de la fenêtre du bureau et se livrer
à un strip-tease torride et excitant pour le sophrologue. Enfin, il ouvre la
porte du bureau et sa mère entre. Il peut alors laisser cet homme et cette
femme ensemble et se sentir libéré de l’emprise de sa mère.
Auparavant, un à deux ans plus tôt, il est parti dans un rêve à l’autre bout
du monde avec une princesse, telle l’Ophélie d’Hamlet. Il est recueilli par
un mauvais moine qui abuse sexuellement de la jeune fille et le sodomise.
Plus récemment, à la onzième année, il met la main sur un lémurien dont
la tête est hérissée d’électrodes, placées sur son cerveau dénudé, et qui, en
le piquant à la main avec ces électrodes, arrive à se dégager. Cette fois-ci,
c’est lui-même qui symbolise le sens de son rêve : « Le singe est le pénis qui
se libère de l’emprise maternelle. »
Fait essentiel, ces différentes esquisses phénoménologiques dans le
monde de la fantaisie ont régulièrement eu des conséquences concrètes dans
la vie quotidienne :
- Il a pu rencontrer une femme après trois échecs et sortir de sa position
narcissique autoérotique. Cela, non sans rechutes à l’occasion d’épisodes de
stress. Il a pu aussi assumer son hostilité haineuse vis-à-vis de ses deux
enfants, en tant que rivaux, ce qui ne lui était pas facile, puisque ces agirs
n’étaient pas réfléchis. Par exemple, le fait qu’un des enfants tombe à l’intérieur de la voiture était isolé du fait qu’il n’avait pas bouclé le siège de
l’enfant et que l’accélération avait propulsé l’enfant à l’avant, comme une
balle au contact du tamis d’une raquette.
- La mère qui a été longtemps dans une position d’aconflictualité peut
maintenant vivre son hostilité : son fils ne s’intéresse pas à elle ou ne vient
la voir que pour qu’elle s’occupe des enfants et ne lui fait pas de compliments sur une exposition artistique qu’elle a faite, le père fait chorus.
- Sa femme, elle-même, semble avoir eu beaucoup de difficultés à sortir
successivement de l’emprise de ses propres parents et, ensuite, de celle des
enfants. Au point de ne plus avoir des moments propices à l’intimité du
couple, risquant de détruire leur vie sexuelle. Elle a dû elle-même entreprendre une démarche de psychothérapie.
Mes réflexions sur ce troisième cas, dont j’ai dû supprimer bien des
éléments cliniques, partent d’une question qui tourne autour de ce qu’est une
pulsion et quel est le destin des pulsions. Cet enfant, arrivé maintenant à
l’âge d’homme, a eu une enfance d’enfant trop sage, couvé par une mère qui
n’avait pas eu de mère. Elle a été élevée par sa grand-mère. Sa mère, étant
célibataire, a dû travailler; par honte et pour fuir aussi l’opprobre social et
sans doute familial, elle a disparu, et c’est ce petit-fils qui cherchera à
retrouver la grand-mère au terme d’une véritable enquête policière. Elle
lui parlera d’ailleurs de sa honte. Il y a donc ici un non-dit qui pourtant
semble avoir eu un impact transgénérationnel (Aïe, mes aïeux, Ancelin -
Schützenberger).
Ici, je peux faire l’hypothèse, que le sujet, déséquilibré dans l’image de
sa famille, ressent un déséquilibre corporel comme une conséquence d’un
trouble de son image du corps (Gisela Pankow). Il y aurait sommairement
parlant, deux troubles de l’image du corps-monde, selon qu’il persiste une
certaine représentation formelle (Gestalt) de ce corps-monde, ou que le sens
lui-même de cette possibilité d’habiter le monde en poète n’arrive pas à se
constituer sauf thérapie.
Du point de vue du vécu corporel, en effet, les progrès de cet homme ont
été marqués en permanence par des modifications. Au départ de la thérapie,
par exemple, il avait une pubalgie qui le gênait et le handicapait dans l’exercice à haut niveau du sport qu’il avait débuté à la naissance de sa petite sœur.
Actuellement, à l’occasion du rêve du lémurien, il découvre une nette détente
de ce qu’il appelle des releveurs (pectinés) de l’aine et des adducteurs.
Il est vraisemblablement prématuré de tirer une conclusion générale sur
les techniques et les limites de l’imagerie mentale. Notons toutefois, que si
ces techniques peuvent être considérées comme des méthodes de sublimation
par l’aspect ascensionnel de l’image, elles maintiennent leur provenance
du sol mystique.
Cependant, il me semble important de ne pas brutalement différencier
divin et démoniaque, si bien qu’il faudrait parler ici du démonique, au sens
de daïmon de Platon, et plus encore de Plotin sur l’amour Éros. Il faudrait
compléter cela par les directions de sens mises en lumière par Binswanger
à partir de Rêve et existence (1930). D’ailleurs, Virel et mon parrain, Frétigny, ont fondé leurs techniques d’onirothérapie sur la traduction de ce beau
texte dès sa parution en français (1954).
Pour ma part, j’étais sensibilisé au thème du double, cet alter ego souvent
menaçant qui constitue peut-être un autre chemin par rapport au processus
d’œdipification plus classique des névroses.
Un texte, pour moi a été fondateur, Antœdipe et ses destins, de mon maître
Racamier, qui fait de ce personnage mythique quelqu’un qui oscille de façon
pendulaire, depuis une position du style « ensemble avec maman, je constitue
le monde et moi-même » vers une position prégénitale, marquée par le sceau
de la violence et les avatars de désorganisation psychiatrique, schizophrénique, maniaque, paranoïaque, mélancolique, etc., si bien, que la place du
thérapeute est toujours présomptueuse et toujours à conquérir.
En conclusion, ce travail à propos des trois exemples, orientés d’une part
sur les images mentales et d’autre part sur le devenir père, m’amène dans
l’après-coup à essayer de m’interroger sur le sens que je donne à ces résumés
de cure. Une lecture psychanalytique admise dirait : différence des sexes,
différence des générations, identification réussie. Accepter sa paternité supposerait qu’il s’agit alors d’un travail de deuil : découvrir que nous ne sommes
pas androgynes, découvrir que le Dés-être renvoie bien à la notion d’image
mentale, plus précisément, Racamier (1992) proposait la notion de fantasmenonfantasme d’auto-engendrement. Azoulay remarque (p. 113), que ce
fantasme est en contrepoint avec le fantasme d’auto-désengendrement. Nous
ne sommes pas fusionnels à notre mère.
Deux documents récents m’ont permis de revenir sur ces notions :
Processus de la schizophrénie (1) et Le psychopathologique et le sentir. (2)
Si Fernandez-Zoïla ne fait que citer (p. 125) le travail sur L’image du
père dans le mythe et l’histoire sous la direction de Tellenbach, paru en
français en 1983, travail qui m’a beaucoup touché, il résume, d’une façon
subtile, l’intervention de Cornelia Masi, publiée dans la revue l’Art du
comprendre. Il couple ce résumé, centré sur l’Oralsinn, comme ce qui
soutient l’éclosion de ce sentiment de confiance en soi et dans le monde
qui est nécessaire pour s’affirmer en soi et être. Il couple avec le cas Suzanne
Urban de Binswanger. Ce cas illustre, au contraire, la perte de ce sentiment
de confiance en soi : « cette réceptivité d’Oralsinn s’est rapidement transformée en un sentiment d’étrangeté à l’égard du monde et à l’égard d’elle-même, à forte prégnance charnelle. »
C’est dans son chapitre VI que sous la forme interrogative Adolfo Fer-nandez-Zoïla propose de sentir un plus être des pulsions. Ici, ce qu’il appelle
fonction fabulatrice vigile (p. 140), conduit en s’initiant à la méditation à
favoriser la « vision en dedans ». Et, fait pour moi tout à fait fondamental,
il retient de Nietzsche, l’importance qu’il y a à obéir (p. 141) : « [...] aucune
force ne renonce à sa puissance propre [...] “Obéir” et “commander” : les
deux formes d’un tournoi » (Nietzsche, La volonté de Puissance, Vol I). La
pulsion d’emprise de cette volonté et puissance, Wille et Macht, p. 142,
conduit en psychothérapie à la notion de co-naissance.
Page 167, Adolfo Fernandez-Zoïla cite ce propos du peintre Paul Klee,
repris par Maldiney : « L’art ne rend pas le visible, il rend visible » et il
explique : « car il sait que l’œuvre du peintre s’origine dans le sentir lui-même ». « Le sentir est l’acte de notre première reconnaissance, très
exactement, pour parler comme Claudel, de notre « co-naissance » avec le
monde. » C’est ce que nous avons vu dans le troisième exemple, Romain,
qui démarre son fantasme sur un mode auto-érotique phallique, puis se dote
de la présence du thérapeute qu’il instrumentalise, la notion de Zeug, de
Heidegger, dans L’Être et Temps, 1927. Mais, fait décisif, sa mère fait littéralement son entrée dans la scène primordiale, ce qui permet enfin à cet
homme de quitter la scène. Comme le montre Pascal Quignard (1974) (3),
le sexe en latin se dit fascinus, et Romain échappe à la fascination pour le
sexe en le laissant en charge à sa mère, ce qui lui permet de prendre du champ
par rapport à cette situation. Certes, le fantasme d’engendrement vis-à-vis
de la mère et du thérapeute n’est pas explicite. C’est pour cela que je compléterai ce fantasme-non-fantasme par une citation de Quignard, p. 29 : « La
terre est “patrie” puisque seul le fascinus est le germinateur, le “généalogiste”. Précisons toutefois que comme on le voit clairement dans le Timée
de Platon, il s’agit ici de la naissance du fantasme, ce qui est très clair dans
la position fétichiste de Romain. »
Pour revenir à Adolfo Fernandez-Zoïla, le moment qui me semble le plus
proche de la notion d’Utile au sens d’Être et Temps, p. 118, quand il explique
« le tactile et le tenir-ensemble se relient dans les mots. » Cette notion débute,
certes, à la page précédente, à partir du texte de Minkowski sur la cosmologie, à travers la notion d’ontogenèse première. Le toucher dont il est
question renvoie selon lui au holding et au handling (de Winnicott). C’est-à-dire, selon moi, à un soin du style nourricier.
Notons, pour revenir à l’exemple, que c’est à la suite de cette séquence
fantasmatique, que Romain pourra manifester sa violence vis-à-vis de ses
enfants, nécessitant, que j’intervienne afin qu’il la mette en sens, par des
mots. S’approprier cette violence me semble très important dans ce devenir
père et le texte de Tellenbach le signalerait peut-être, dans l’épisode du début
du sacrifice d’Isaac par Abraham. Le thérapeute prend ici la place du dieu
qui arrête la main d’Abraham, mais la place de la mère n’est pas absente
dans ce cas, elle. Et nous nous souvenons qu’elle pourra manifester sa
rancune d’être délaissée par son fils. Rappelons aussi, que le secret sur les
générations vient du fait que cette mère n’a pas pu être élevé par sa mère
et que c’est le fils qui a senti cette anomalie et qui, par une enquête, a retrouvé
sa grand-mère qui était l’objet d’un silence.
Ainsi, une phénoménologie trans-génétique aurait-elle aussi sa place.
À la relecture de ces essais de mise en sens autour de ces trois cas, j’ai le
sentiment un peu gêné, d’avoir trop peu parlé de ce que j’ai ressenti en moi-même. Il me faudrait montrer que le thérapeute n’est pas inerte dans ce type
de travail, et qu’il est confronté de façon analogue au devoir de mise en récit
de sa propre histoire ou historialité. Nous sommes donc des passeurs d’âmes
et notre barque de Charon sert à voyager dans notre propre histoire. C’est
ainsi que nous transformons notre historialité en destin, notre Geschichte en
Geschick.
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(1) AZOULAY C., CHABERT C., GORTAIS J., JEAMMET Ph., Processus de la
schizophrénie, Coll. Psycho Sup, Série « Psychopathologie et psychanalyse »,
Paris, Dunod, 2002.
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(2) FERNANDEZ-ZOÏLA A., Le psychopathologique et le sentir. Nietzsche et les
micro-incarnations. Coll. Psychanalyse et Civilisations. Paris, L’Harmattan, 2002.
FERNANDEZ-ZOÏLA A., L’image du père dans le mythe et l’histoire. Publié
sous la direction de Tellenbach H., trad. de l’all. par J. Amsler et D. Macher.
Coll. Psychiatrie ouverte. Paris, P.U.F., 1983.
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(3) QUIGNARD P., Le sexe et l’effroi, Collection Folio, Paris, Gallimard, 1994.