2003
Imaginaire & Inconscient
Imaginaire au masculin -imaginaire au féminin : « Fenêtres »
Jean-Marie de Sinety
De « petits bouts » de séances de thérapies analytiques pour dire quelque chose de la nature sexuée du patient
compte tenu du transfert, du moment, de l’empreinte des
expériences infantiles, et... de l’âge du capitaine !Mots-clés :
Imaginaire, Masculin, Libre association.
« Small bits and pieces» of therapeutic analysis
are used to tell something of the actual nature of the patient’s
sex based on the transference, the timeframe, the trace of
infantile experiences, and... the captain’s age !Keywords :
Imagery, Masculine, Free association.
Les récits proposés dans ce texte sont de « petits bouts de séances » tirés
du travail de psychothérapie analytique avec des hommes et des femmes
dont je cacherai le caractère masculin ou féminin.
Ces morceaux choisis sont des moments d’évocation de rêves nocturnes
ou de rêveries éveillées dans le cours même de la séance; rêveries pendant
lesquelles le patient se laisse aller à associer des images qu’il met secondairement en parole.
Pour des raisons de procédure, chaque patient sera désigné par X; X1;
X2; X3; le récit (rêves nocturnes, activités oniriques diurnes en séance) sera
restitué dans son intégralité en utilisant le masculin et le féminin tel qu’il est
évoqué dans le récit; les commentaires évoqués en séance le seront en
utilisant un pronom neutre : cela pour masquer le sexe du patient.
Un éclairage de réalité sera apporté à la fin de l’article puisque la nature
du sexe physiologique sera attribuée à chacun.
L’idée qui m’habite avant que je ne commence se rapporte au fait que
le contenu des productions imaginaires rapporté en séance, là où se travaille
le sexuel intériorisé, n’aurait qu’un rapport assez labyrinthique avec
l’expression morphotypique de la sexualité.
Je me laisserai aller à mettre mon empreinte dans la démonstration
éventuelle, mais je voudrais aussi permettre à chaque lecteur d’y trouver
sa propre source d’inspiration.
Les récits que je rapporte sont ceux de ces dernières semaines alors que
je porte dans mon esprit le désir de cet article. Ils s’inscrivent pour chacun
des patients dans un travail analytique en cours depuis quelques années ou
quelques mois; il s’agit pour chacun d’un travail inscrit dans le cadre d’une
séance ordinaire de psychanalyse : le patient est allongé sur le divan, le thérapeute à sa place habituelle.
Je désignerai chaque patient par le terme de sujet, ce qui représente bien
son caractère spécifique premier avant même d’être féminin ou masculin.
Le sujet premier que j’appellerai X1 vient depuis deux ans. Il consulte
initialement pour des troubles de la série phobo-obsessionnelle; les séances
sont régulières et hebdomadaires. Il pratique depuis le début la règle de libre
association de pensées par la parole. Un récit se trame autour de rêves
nocturnes, de souvenirs, d’éléments de biographie, de figures parentales.
Une construction s’opère et une trame se tisse dans laquelle il est question
du transfert et dans le transfert du travail d’interprétation.
Le sujet va mieux : il a l’impression de vivre plus librement, il reprend
un certain nombre d’activités extérieures; depuis quelques semaines il a
demandé lui-même à faire quelques rêveries éveillées en séance.
« C’est un cactus, un énorme cactus vert, plein de piquants. Le cactus est
relié à des tuyaux blancs qui courent sur le sol.
Il y a un chameau, un chameau qui rit; un bédouin sur le chameau.
Le cactus qui gonfle. Le bédouin descend du chameau; il récupère de
l’eau au niveau des tuyaux; le cactus dégonfle, le bédouin remonte,
s’éloigne; le cactus regonfle.
D’autres personnes arrivent et font la même chose; ils se ravitaillent.
Le cactus a la même attitude, il se gonfle et se dégonfle un peu comme un
cœur qui palpite.
Le cactus n’en souffre pas comme si ce rythme et ce partage correspondait
à sa vie. Le cactus est un point de ravitaillement, il est utile, il est fier d’être
là, il est très vivant.
Le cactus sourit aussi comme le chameau, il se sent bien; il est reconnu
malgré son aspect hostile.
Il ne bouge pas, il est comme une pompe à essence sauf que je suis
convaincu que c’est de l’eau qu’il amène.
C’est une image assez statique de la chose, c’est l’arrière-plan qui bouge
comme un roulement, comme une boîte à images d’enfant où on tourne la
petite mollette, des images qui se succèdent et reviennent au départ ».
Il ne dit rien d’autre.
Commentaire du patient :
Ce cactus, ce pourrait être moi, mais ce cactus est un peu prisonnier de
son état. En réalité je me sens plus aujourd’hui chameau que cactus. Oui, ou
plutôt, oui j’aimerais bien le devenir, cette capacité du chameau à emmagasiner pour une longue période.
Autre commentaire :
C’est comme si le cactus était nourri, perfusé, un peu comme en soi. Le
bédouin, c’est un personnage sans visage, il a ni forme ni visage.
À propos du cactus, le sujet dit encore :
« N’importe quel être a besoin de faire vivre pour vivre...
Si ce cycle ne se fait pas, le cactus en mourait... Il faudrait que le cactus
soit capable de couper les vannes, il y a quelque chose d’obligé; ce qui ne
serait pas le cas du chameau...
Peut-être que c’est vous le cactus... Le cactus semble faire office de mère,
il y a une sorte de lien maternel qui peut se distendre et où on peut revenir...
Je pense que je vais avoir besoin d’une bosse beaucoup plus grosse que
les autres, il va falloir que j’emmagasine au maximum car je vais manquer...
Ce que je fais ici ne remplace pas ma mère mais me permet d’emmagasiner ».
Le sujet N° 2 correspond à une pathologie limite ou narcissique avec des
éléments évoquant un fonctionnement pervers. Il vit dans son couple une
relation à caractère sadomasochiste; le travail analytique se poursuit depuis
une quinzaine de mois. Le patient commence à éprouver le sentiment d’une
plus grande liberté, il se sent plus fort, il dit mieux occuper sa place dans
son couple, plus à même « d’être » avec ses enfants. Les séances se font
sur le divan, il s’agit souvent de libre association d’images.
Voilà ce qu’il évoque ce jour-là :
« C’est une caverne, une grotte; dedans il y a un petit personnage genre
culbuto.
En bas, son corps est constitué d’une boule blanche; en haut, c’est une
sorte de torse noir. Il a deux petits yeux globuleux. Il me fait entendre que
je dois le suivre.
Je suis très peu vêtu; on avance dans des galeries, il vérifie que je le suis
bien.
On arrive à la sortie, c’est comme une sortie de terrier : il y a des racines
un peu partout.
Il s’en va, il me laisse là. Je regarde la sortie à travers les racines et ce
que je vois, c’est un paysage.
La scène, c’est celle que l’on voit dans Bambi au moment où la mère
meurt; on voit sans la voir la mère de Bambi mourir.
Après je vois en superposition la même scène mais c’est comme si je la
voyais à la télévision, c’est comme si j’étais à la place du dernier de mes
enfants (ma fille).
Le petit personnage, il est là, en retrait; il est un peu agité comme si son
travail, c’était de m’avoir amené là et que c’était important que je regarde.
Je vois Bambi effrayé (Bambi qui voit sa mère mourir, tuée par des
chasseurs). »
Commentaire :
On est allé voir ce film avec mon frère, c’est un des seul Walt Disney
qu’on a vu étant enfant. Ce jour-là où on est allé au cinéma, c’était hyper
important, je me demande si c’est pas la seule fois où on est allé au cinéma
ensemble. C’est magique mais terrifiant.
Cette scène vient s’interposer avec une autre scène où je suis avec ma
mère et où je lui dit que le plus grand drame de ma vie, ce serait de ne pas
avoir d’enfants. J’étais ados.
Mon interrogation porte sur le culbuto :
« C’est quelque chose qui n’est pas humain, c’est une sorte de petit robot...
Par rapport à cette scène, je suis très adulte dans la galerie, je suis pas du
tout apeuré comme quand j’étais enfant. C’est une scène très futuriste, fantastique du point de vue de la mise en scène ».
Toujours à propos du culbuto :
« En même temps, il me rappelle un peu le blaireau ou le putois du film ».
Dans ces séances faites de rêveries éveillées, les images sont très prégnantes
presque envahissantes. Le patient semble éprouver des affects et des émotions
qu’il ne traduit pas forcément par des mots mais que nous reprenons secondairement; cette place réservée aux affects semble aussi importante que
les éléments d’interprétation et de construction qui sont faits par la suite. Ce
jour-là, je décide de laisser la séance en l’état, laissant venir pour la suite les
éléments d’interprétation et de relevé des signifiants.
Le sujet N° 3 est adulte, jeune. Il reprend un travail depuis environ trois
mois; je l’ai rencontré à la période d’adolescence dans le cadre d’un travail
de thérapie analytique qui a duré environ deux ans.
À l’époque les remaniements liés à l’adolescence avaient entraîné une
fragilité psychique qui se traduisait par un désinvestissement scolaire (élève
jusque-là brillant, il redoublait une Terminale après avoir redoublé une
Première); il y avait une position dépressive concomitante de quelques
troubles des conduites : utilisation de toxiques, mini acte délictuel ayant
l’allure de passage à l’acte dans un contexte d’anxiété.
La structure de personnalité émergente fragilisée par la période d’adolescence pouvait être perçu dans le registre pervers narcissique.
Après quelques balbutiements dans des études universitaires qui ont
conduit le sujet jusqu’à un CAPES, il reprend contact avec moi en septembre
dernier avec une demande de reprise d’un travail analytique en raison dit-il d’échecs répétés dans sa vie affective et d’une difficulté à rompre les liens
d’attachement avec ses parents.
Récit de séance :
« J’ai fait un rêve cette nuit dans lequel je vois un ami à moi et ma grandetante qui sont morts tous les deux. Ils me regardent sournoisement et agressivement ».
Pendant la séance qui suit, il se laisse aller aux associations d’images
suivantes :
« C’est une vision en noir et blanc... C’est la nuit... Je suis en haut d’une
colline, dans le bas il y a une cloche d’Église qui sonne. Je suis immobile
sur le haut de la colline, je ne sais pas depuis combien de temps je suis là
mais il y a comme une plante, du lierre, qui pousse sur mes jambes. C’est
quelque chose qui me relie à la terre. J’ai l’impression de me voir descendre
vers l’Église parce qu’il y a quelqu’un ou quelque chose à aller voir. Je crois
que je suis immobilisé par ces plantes qui m’empêchent de bouger. Il faut
que je réussisse à m’en libérer...
Je descends vers l’Église... Il y a une grande flaque d’eau et je regarde
la cloche qui se reflète dans la flaque d’eau. Je brouille le reflet en mettant
les deux mains dans cette marre et en agitant l’eau; elle est froide. Il y a une
forte odeur de marécage qui se dégage de toute cette eau. Dans le fond de
la flaque, je récupère des cailloux que je lance sur la porte de l’Église.
Il y a une disproportion manifeste entre le poids du caillou et le bruit qu’il
fait sur la porte de l’Église. Ce sont de petits cailloux qui font beaucoup de
bruit.
L’eau, c’est comme si c’était un liquide noirâtre. J’en ai plein les mains
et ça dégouline le long des bras. Elle est toujours aussi froide. La vision de
ce liquide est répugnante; je regarde mes mains puis je regarde l’Église
qui s’écroule; elle s’écroule. La poussière dégagée par les pierres vient
souiller encore plus la flaque d’eau. Je suis recouvert par la poussière
maintenant ».
Les images s’interrompent, le sujet fait les commentaires suivants :
« C’est comme si ça m’appelait. Il faut y aller... même si en face il n’y
a rien de bon. En fait, il n’y a pas de déception, c’est comme ça.
– À propos de l’Église ?
Dans la mesure où elle s’écroule, je n’ai plus de raison de partir de la
colline.
– Il y a des choses qui se sont écroulées dans votre vie ?
Oui, la volonté de faire de la recherche. » (quelques instants de réflexion)
puis :
« La mort de ma grande-tante, j’arrive pas à envisager ça. C’est comme
la mort de mes parents, je peux pas envisager ça, c’est abject ».
La séance se poursuit avec des commentaires sur la place respective de
la grande-tante qui a élevé cette personne, la place de la mère, la question
de la rivalité entre ces deux femmes...
Le sentiment également d’être nécessaire à l’équilibre relationnel entre
ces deux êtres.
Il apparaîtra sans doute au lecteur que la nature du sexe attribué à l’imaginaire est assez peu perceptible dans ces fenêtres sur séance, ce qui ne veut
pas dire bien sûr qu’il ne le serait pas en d’autres ni que le travail de la
psychanalyse ne se ferait pas sur le féminin ou le masculin tel qu’ils sont
inscrits à l’intérieur de nous.
C’est bien plutôt au contraire que cela se croise et s’entrecroise pour
constituer un maillage dont la texture est faite aussi de la physiologie du
sexe génétiquement déterminé. Dans cette trame, il y a à la fois du féminin
et du masculin. Celui-ci se projette dans le travail de la psychanalyse sur la
figure du thérapeute lui-même sexuellement déterminé mais davantage perçu
comme objet pour que s’exerce le transfert.
Faisons la proposition au lecteur, puisqu’il en est ainsi, qu’X1 soit
femme; X2 soit femme; X3 soit homme. J’imagine que si certains ont pu
se tromper, c’est que le jour de la séance X1, a pu laisser transparaître de
l’autre sexe (de même pour X2 et X3). Pour un autre, l’incertitude étant plus
grande, X1 pouvait apparaître comme un homme et une femme « patchwork »
de l’un et de l’autre inscrit dans le court récit de ces images à cet instant.
Le constat, qui, au fond, ne nous étonnera pas, c’est que dans le cadre de
la psychanalyse, ce qui se travaille de l’imaginaire c’est le transfert du
masculin et du féminin sur la figure du thérapeute. La caractéristique des
projections étant davantage inscrite dans l’ici et maintenant de la séance que
dans l’expression phénotypique du génotype du patient.