2003
Imaginaire & Inconscient
Tensions masculin-féminin
Jacques Arènes
Membre titulaire du GIREP10 rue St-Lazare 75009 Paris
Pendant bien des siècles, le dénigrement de la
femme par le monde patriarcal a entériné ce que l’anthropologue Françoise Héritier appelle « la valence différentielle des
sexes ». Les psychanalystes ont, s’ils souhaitent continuer à
défendre et à approfondir une anthropologie des différences,
à penser des différences qui ne soient plus seulement fondées
sur le paradigme masculin. Freud se contente ainsi d’étudier
ce qui se passe chez l’homme pour en déduire douloureusement, et difficilement ce qui concerne les femmes. Comment
repenser alors le masculin?Mots-clés :
Masculin et féminin, Identité sexuée, Identité de genre, Symbolique phallique.
For many centuries, the disparagement of women
by the patriarchal world made true what anthropologist
Francoise Héritier calls «la valence différentielle des sexes»
(« differential valency of sexes»). The psychoanalysts,
providing they still wish to defend and deepen an anthropology
of differences, must think the differences that are not only
based on the masculine paradigm. Thereof, Freud satisfied
himself with studying what happens within men to painfully
deduct what happens within women. How then, can one think
anew the masculine ?Keywords :
Masculine and feminine, Sexual identity, Gender identity, Phallic symbolic.
Nous sommes, en Occident, sortis de millénaires de patriarcat. Les
positions relatives du masculin et du féminin évoluent dans un contexte de
remise en cause, voire de suspicion de la donne précédente, entachée des
excès du patriarcat. C’est le cas dans la famille, dans la vie de couple.
Progressivement une anthropologie se met en place qui gomme ou nie la
différence des sexes. Tout au contraire, dans les domaines culturel et
politique, la réflexion sur les différences fonde un appel à la tolérance et à
l’accueil de l’autre : elle sert un travail d’altérité. D’une manière paradoxale,
derrière cet apparent estompage des différences, se noue une situation inédite
de conflit latent, voire de guerre entre les sexes. Les hommes sont sur la
défensive. Ils se sentent remis en cause. Nombre d’entre eux entreprennent
de consulter un psychanalyste sur la demande ou sur l’injonction de leur
compagne qui leur reproche leur manque d’initiative, de parole, de présence,
ou, au contraire, une présence inadéquate. Par ailleurs, le cabinet du « psy »
bruisse de l’amertume féminine; combien de femmes, jeunes ou moins
jeunes, se plaignent, au cours de leur psychothérapie ou de leur psychanalyse
du manque de soutien, de parole de présence masculine. Les hommes fuient,
répugnent à s’engager en une relation durable, et se révèlent mentalement
absents quand ils sont physiquement présents. Les femmes, quant à elles,
expriment une demande paradoxale dans laquelle elles s’attendent à ce que
le conjoint prenne sa place bien spécifique d’homme, d’amant et de père tout
en tolérant mal – pour une partie d’entre elles en tout cas – que cette spécificité masculine se manifeste d’une manière trop marquée.
Les valeurs classiquement féminines prévalent dans notre société :
l’écoute, l’accueil inconditionnel de l’enfant, le désir de compréhension et
de négociation. Cela est aussi vrai dans la vie familiale entraînant une dérive
psychologisante. Une parole d’autorité, sûrement souvent maladroite, mais
imprimant un style plus en rupture avec l’idéal de négociation, une intervention brusque seront perçues comme « traumatisantes ». Certains hommes
font des « efforts » méritoires pour coller à l’image réclamée par leur
compagne, s’efforçant de rentrer dans un faux-self en partie imposé. Ils y
arrivent parfois, au prix de faux-semblants, ce qui ne manque pas d’être
souligné par la dite compagne comme un élément supplémentaire de leur
manque d’enthousiasme ou de désir vrai. D’autres sont réellement perdus,
comme s’ils ne se retrouvaient pas dans l’apprentissage de la « grammaire »
féminine. D’autres enfin, rentrent dans une éternelle guerre de tranchée. Tous
les hommes ne sont pas pris d’assaut par la critique féminine, mais cette
tendance est manifeste dans les couples en souffrance. En tout état de cause,
une partie des hommes ont peur des femmes : elles leur apparaissent plus
sûres d’elles, mieux armées. Les femmes, quant à elles, expriment un
manque, une attente parfois désespérée, mettant en scène les figures de l’insatisfaction : conjoints qui ne parlent pas, qui ne se soucient pas de vivre avec
elles dans une réelle relation d’échange, qui ne font pas de projets pour
l’avenir; conjoints peu présents, trop violents, agressifs, insituables. Dans
un mouvement ambivalent, elles ne les tolèrent pas davantage dans une
masculinité « classiquement » manifestée. Conjoint qui résiste surtout au
désir d’enfant...
Car, la femme est souvent le moteur du désir d’enfant. Ce désir se trouve
plus souvent caché chez l’homme. Traditionnellement, il s’enracinait dans
un rapport à la transmission. Ce désir de transmettre existe toujours, mais
d’une manière voilée. La parentalité est ainsi de plus en plus « monopolisée »
par la femme, qui s’estime souvent seule garante de l’orthodoxie parentale.
Le discours féminin est d’ailleurs souvent assez disqualifiant sur les compétences parentales de l’homme.
Cette insatisfaction, figure principale du désir, colore une situation
difficile, voire impossible. Quel est donc le moteur de cette insatisfaction
féminine ? Que cache cet emportement devant la rudesse masculine, le
manque masculin de finesse ? Quel est le ressort de cette stigmatisation,
parfois excessive, de la perversion et de la violence masculine, ou de cette
dénonciation de l’absence, de la fuite masculine ? Comment sortir de ce
paradoxe moderne dans lequel la différence des sexes est en partie niée, alors
qu’elle est vécue au jour le jour sans la nommer ? Comment surtout trouver
une « gestion » de la différence compatible avec l’égalité des droits ?
Pendant bien des siècles, le dénigrement de la femme par le monde
patriarcal a entériné ce que Françoise Héritier appelle « la valence différentielle des sexes ». Point n’est besoin de remarquer que se règlent
aujourd’hui des comptes par rapport à une situation ayant perduré depuis
le début de l’histoire humaine. La période actuelle, avec la grande révolution
du féminisme, date de quelques dizaines d’années seulement. Les jeunes
femmes qu’un psychanalyste est amené à entendre aujourd’hui ont ainsi
souvent une imago maternelle ou « grand-maternelle » profondément différente de ce que leur propose leur Idéal du Moi voué au travail de culture
actuelle. Une jeune femme peut ainsi avoir une image de mère, plus souvent
de grand-mère, passive voire soumise, cantonnée dans l’exercice limité territorialement du pouvoir domestique. La problématique de rapport au manque
se jouant dans l’hystérie telle qu’elle fut étudiée par Freud, se conçoit tout
à fait dans une culture où le désir féminin ne peut se déployer que dans les
obscurités de la plainte d’abord somatique. Cette jeune femme consultant
aujourd’hui a à se débrouiller avec la passivité, le silence, des générations
précédentes. Mais les hommes doivent encore plus inventer un rapport praticable à des imagos masculines possibles : comment, pour eux, se situer face
à la prévalence des valeurs féminines, notamment pour ce qui concerne la
famille et la conjugalité ? Les psychanalystes ont, s’ils souhaitent continuer
à défendre et à approfondir une anthropologie des différences, à penser des
différences qui ne soient plus seulement fondées sur le paradigme masculin.
Freud se contente ainsi d’étudier ce qui se passe chez l’homme pour en
déduire douloureusement, et difficilement ce qui concerne les femmes. Pour
Freud la femme est « un petit garçon jusqu’à la puberté, un être châtré, un
être humain au surmoi faible, moins capable que l’homme de sublimation,
un être humain dont le destin est fermé à partir de trente ans
[1]. » Il part de
la constatation embryologique de l’existence de formations embryonnaires
doubles chez tout être humain pour affirmer que tout être humain est bisexué.
Le clitoris et le pénis sont issus du même bourgeon embryonnaire, ce qui
amène Freud à postuler que le clitoris – qui fait pourtant partie intégrante
des organes féminins – n’est qu’un pénis atrophié. La petite fille qui se
masturbe a donc, pour lui, une sexualité de type masculin, ce qui entraîne
son affirmation que la fille est un garçon jusqu’à la puberté. Il s’ensuit que
le devenir femme sera conditionné par le négatif : ce à quoi il faut renoncer
pour devenir une femme. Le « phallocentrisme » freudien – il n’y a qu’un
organe sexuel, le phallus – entraîne une mise en perspective de la problématique sexuelle sur le modèle « en avoir ou pas » qui ne peut que dériver
vers des situations où prévaut la rivalité pour acquérir le symbole indépassable de la complétude narcissique, le phallus. « Le pénis, sous le nom de
phallus, devient le symbole de la
complétude narcissique, comme si un être
n’était entier que s’il était pourvu d’un pénis
[2]. » Colette Chiland évoque avec
justesse la dimension plus profonde d’une castration proprement féminine,
soutenue, par exemple, par l’angoisse d’être ou ne pas être aimée, de ne
pouvoir être féconde, et ce afin de sortir de l’aspect asséchant et réducteur
de la symbolique phallique.
Le psychiatre et psychanalyste américain Robert Stoller a beaucoup
réfléchi à la question de l’identité sexuelle, notamment dans ses études remarquables à propos des transsexuels. Il a développé à cet égard une théorie tout
aussi moniste que celle de Freud pour modéliser le développement psycho-sexuel. Pour Stoller, le modèle est féminin : l’identité du garçon comme de
la fille est tout d’abord féminine. La première identité se constitue dans la
première symbiose avec le corps maternel. Il s’agit alors, pour le garçon,
de se désidentifier de la mère
[3]. Le transsexualisme se jouerait ainsi en relation
avec les aléas de cette désidentification.
D’autres auteurs, comme Albert Eiguer, ont tenté de sortir du monisme
freudien pour introduire une théorie dualiste qui laisse la place, à côté de
l’hypothèse de la castration phallique chère à Freud, à une castration
vaginale. « Si les femmes sont phalliquement castrées, les hommes manquent
quant à eux d’un certain nombre d’attributs. Ils sont par exemple incapables
d’enfanter. Il faut donc avancer l’idée d’une autre castration, celle du féminin,
qui inclut évidemment cette impossibilité d’enfanter sans s’y réduire
[4]. »
« On ne naît pas femme, on le devient » : l’aphorisme de Simone de
Beauvoir vaut tout autant pour l’être humain masculin. Freud a conditionné
le devenir homme ou femme à la question de la symbolique d’un organe.
L’exploration plus fine de la formation de l’identité sexuée est beaucoup
plus récente. Il est communément admis de distinguer actuellement l’identité
sexuelle – faisant référence au sexe biologique – de l’identité de genre, qui
correspond au sexe psychosocial. La notion de genre est apparue aux États-Unis au début des années 70. Elle se distingue de celle de sexe en renvoyant
au sexe social, au contenu culturel et social du féminin et du masculin. Le
sujet se définit toujours par rapport à son sexe d’assignation. Il existe une
interrelation subtile entre l’enfant et ses parents – interrelation dans laquelle
les identifications introjectives jouent un rôle important – pour aboutir à
l’appropriation ou non par le petit enfant de son sexe biologique. L’identité
de genre se forge en fait assez tôt, vers deux ans, avec une appropriation très
nette par le garçon ou la fille, des caractéristiques de son sexe. Les études
autour du genre sexuel se sont développées, dans le monde anglo-saxon
notamment, dans la mouvance du féminisme et des volontarismes militant
des groupes gays. Une tendance de ce type d’études est d’insister sur le relativisme culturel de toute approche concernant le genre, pour aller jusqu’à nier,
dans certaines approches, toute importance structurale de la différence des
sexes, comme fondement même de la culture. Il a été reproché à ce titre aux
psychanalystes de véhiculer une idéologie passéiste, soutenant implicitement
l’ordre hiérarchique ancien, qui était effectivement un ordre de domination
[5].
C’est une manière de disqualifier
a priori toute possibilité de penser la différence d’une manière moderne, en y incluant la notion essentielle d’égalité,
qui n’est pas synonyme d’identité. Dans ce mouvement, la dynamique de
l’altérité comme productrice de sens est considérée comme aliénante. On
préfère alors prôner, comme dans l’extrémisme du mouvement
queer, le refus
de toute différenciation.
Le terme lui-même de
queer signifie « étrange », « louche ». Il est issu
d’une insulte homophobe américaine. La réappropriation du mot par un
ensemble de militants gays à la fin des années 80, aux États-Unis, marque
un tournant dans le domaine des luttes autour des sexualités. Aux revendications structurées essentiellement autour des identités gay et lesbienne,
succède un discours s’en prenant non plus seulement à l’intolérance, mais
directement aux « contraintes » de la normalité. « Nous vivons dans une
société hétérocentrique, pour laquelle le sexe biologique correspond à un
genre donné. C’est un système sexe-genre très bloquant et aussi très lié à
la reproduction », expose une des figures françaises du mouvement
queer.
Marie-Hélène Bourcier, reconnaît évidemment le sexe biologique, mais elle
considère comme une souffrance la tyrannie du genre, modèle imposé par
une société coercitive. Derrière une remarque pertinente qui interroge les
aspects culturels et sociaux de la différence des sexes, parce qu’ils ont été
longtemps le support de la domination masculine, pointe un autre désir : celui
de nier tout aspect fécond à la différence (l’hétérocentrisme). À la question
« Que peut-on faire aujourd’hui de l’idée du féminin et du masculin ? »,
elle répond : « Masculinité, féminité : nous sommes bien face à deux choses
différentes. Et nous en avons encore pour un moment. C’est pour cela que
je ne crois pas du tout à l’éradication des genres. Par contre, cela m’intéresserait de voir disparaître de la carte d’identité l’indication du sexe [...] Le
féminisme a beaucoup voulu reconstruire la femme, valoriser la femme
contre l’homme. Mais le postféminisme est dans la déconstruction de la
masculinité. S’éloigner d’une définition pénistique et naturelle de la masculinité
[6]. » Dans un second mouvement, un peu paradoxal, elle finit par accepter
le concept de « genre », comme une donnée inévitable, mais non souhaitable,
pour retourner à la question même de l’identité, plus essentielle. Elle souligne
alors que, par le geste symbolique de supprimer le sexe de la carte d’identité,
elle remet en cause une anthropologie où l’identité dans sa profondeur est
considérée comme sexuée. Le plus intéressant, dans ce type de prise de
position, est ce désir de produire soi-même des normes. L’insupportable de
la différence des sexes, que ce soit dans son aspect biologique ou symbolique, est qu’elle s’impose à tous. On peut même dire que la différence des
sexes est l’exemple même de l’insupportable pour un sujet qui se désire
« autofondé ».
Ce désir « d’androgynéité » de l’identité se manifeste dans toutes les
dimensions de la vie. Chacun se trouve désemparé quand il est confronté à
une différence fondamentale, parce qu’il s’attend à retrouver du semblable.
Cette recherche en chaque couple des repères, des territoires et des différences peut devenir une mine de conflits, et même une occasion de chute.
Les conflits autour du territoire de chacun, mais aussi les enjeux d’identité
prévalent alors. La définition même de la vie ensemble, la manière dont on
va s’occuper des enfants, gérer la vie professionnelle et les tâches domestiques demande ajustement et négociation. Les rôles moins fixés
qu’auparavant, plus interpénétrés, tolèrent cette hétérogénéité vivante. Ils
naviguent entre tension et proximité, entre défense farouche du territoire
personnel et recherche de projets communs, entre tendresse et rivalité. Ainsi,
encore et toujours, et plus encore maintenant où cette différence est niée,
je rencontre en psychanalyse les mêmes questions angoissées sur les différences : questionnement des hommes sur la plus grande fréquence de leur
désir sexuel par rapport à leur compagne, sur leur capacité à devenir père,
sur leur désir de liberté. Interrogations des femmes sur leur désir d’enfant
non reconnu par leur conjoint, sur le sentiment que les hommes prennent
la fuite, sur le silence des mâles concernant leurs sentiments. Ces questions
ne font que souligner des différences dont l’origine, biologique ou culturelle, d’une certaine manière importe peu, mais qui sont à explorer et à
reconnaître pourvu qu’elles ne soient pas porteuses d’inégalité, notamment
en termes de droit.
La relation de couple hommes-femmes est prise plus qu’avant dans un
cocktail détonnant, où le côtoiement de l’altérité se déploie dans la plus
délicieuse et inquiétante proximité. Il existe bien sûr du biologique dans cette
différence. Que dire de la perception du temps et du corps chez les femmes
en relation avec leur cycle menstruel et son inscription corporelle dans un
temps s’imposant comme une horloge, et les livrant aux bouleversements
hormonaux ? Que dire aussi du chamboulement de la fin de la fertilité qui
se manifeste dans ses bouillonnements corporels ? Comme si l’homme
n’avait pas à sa disposition cet outil lui permettant d’ancrer son corps dans
le temps, de lui donner un statut de réalité qui lui confère en même temps
ses limites. Jusque dans l’engendrement, les voies du corps sont pour la
femme, objets et supports de l’élaboration de la pensée. L’homme lui n’a –
n’avait
[7] – que la nomination pour inscrire quelque part sa paternité...
Est-il nécessaire pour autant de débattre à l’envie sur l’inné et l’acquis,
le biologique et le culturel ? L’exemple de la « gestion » de la parole est significatif. Les femmes ont investi massivement l’espace de la parole intime qui
permet, en s’adressant à l’autre, de se défendre contre l’angoisse et les
épreuves. À l’inverse, la parole de l’homme pour évoquer son intériorité est
difficile comme s’il ne se reconnaissait souvent que dans le langage performatif
[8]. La raison d’un tel état de fait est complexe. Il est sûr que les femmes,
longtemps cantonnées dans le statut domestique ont pu, au cours des siècles,
occuper cet espace de « l’intérieur » par une parole qui nomme les microévénements de la vie relationnelle. Longtemps dévalorisée, la parole de
l’intimité prend aujourd’hui la place d’honneur, peut-être parce que d’autres
langues de l’intériorité – notamment religieuses – sont en voie de disparition.
Donnée éminemment culturelle donc. Mais qu’en est-il du rapport au langage
engendré par le corps à corps avec les enfants, dès avant la naissance ? Qu’en
est-il de ces mots adressés par la mère à son bébé, qui deviennent enveloppe,
créent comme un tissu vivant entre les deux protagonistes de la dyade mère-enfant ? Qu’en est-il de la relation toute particulière entre la mère et la fille,
où le langage féminin se tisse dès le début dans une proximité plus forte
qu’avec le bébé garçon ? Mais, la biologie, n’est qu’un support. Dans le
domaine de l’alimentation, par exemple, le besoin biologique est vite dépassé
pour devenir fondateur d’une culture de l’altérité : la nourriture devient
support du don, de l’ouverture à l’autre, figure première du désir. De la même
manière, le biologique est d’emblée débordé dans le domaine de la différence des sexes
. L’important est cette dynamique d’altérité à l’intérieur du
désir.
Le travail de pensée qui nous est dorénavant donné est de repenser le
masculin dans une perspective de différence qui ne soit plus hégémonique.
Le concept de la bisexualité psychique constitue une base de travail qui
permettra d’élaborer une vue de la différence plus équilibrée. La psychanalyse freudienne s’est constituée sur une dissymétrie où le manque est
souligné surtout du côté du féminin. Nous avons à évaluer avec plus de
rigueur la symbolique du manque dans sa répartition du côté du masculin
et du féminin, et ce dans une démarche plus équilibrée, qui ne recherche pas
cependant un équilibre illusoire, une symétrie obsessionnelle. Avec un regard
approfondi sur ce qui manque à l’être humain masculin par rapport au
féminin, mais en tenant compte aussi de cette angoisse devant le féminin,
qui n’est pas seulement liée à un moment culturel de l’humanité, mais aussi
à la terreur de l’homme – anthropologiquement indépassable ? – devant le
« continent noir » du féminin, selon le mot de Freud. Une réflexion clinique
d’envergure sur cette terreur pourrait, à terme, aider à endiguer l’immense
vague des violences perpétrées contre des femmes, que ces violences soient
individuelles ou idéologiquement, voire politiquement instituées. Lacan, s’il
a plus encore que Freud institué le phallus comme emblème du signifiant
par excellence, et modélisé le désir dans sa problématique phallique, nous
a laissé aussi des jaillissements de pensée qui sont des ouvertures pour
explorer d’autres modalités d’existence et de déploiement du désir. Il a ainsi
abordé la question du désir féminin – étudié notamment à travers la mystique
– pour évoquer ce désir pluriel, insaisissable, qui ne se satisfait jamais d’un
objet déterminé et se perd dans le « pas tout ». « Il y aurait des désirs qui ne
se contenteraient pas de l’imaginaire du phallus
[9]. » Idée essentielle de cet
au-delà du désir phallique que les femmes expérimenteraient.
Ce serait une erreur, pour repenser le masculin, que de le remodeler sur
le schéma du féminin, mais l’au-delà de « l’imaginaire du phallus » peut nous
aider à sortir du point d’aveuglement lié à l’omniprésence du modèle
phallique.
Il s’agirait sans doute de retrouver, à l’intérieur même du masculin la
multiplicité et la richesse des approches et des significations qu’il est
coutume de signaler en abordant le « continent noir » du féminin. Il en est
de l’homme comme d’une fausse évidence, une fausse simplicité héritée des
siècles de domination explicite. La force physique de l’homme du monde
patriarcal – ses prétentions phalliques – ont brouillé la pensée du masculin
et on laissé dans l’ombre des aspects du masculin tout aussi paradigmatiques.
Peut-être serait-il bon de prendre comme modèles heuristiques de la pensée
du masculin non seulement le pénis – et son correspondant symbolique le
phallus –, qui seraient du côté de l’axe de prétention au pouvoir toujours
présents chez l’homme, mais aussi d’autres traits communément évoqués
comme des caractéristiques sexuelles secondaires : qu’en est-il ainsi de la
voix – voix des hommes qui se dépossède d’elle-même à la sortie de la
puberté –, ce qui plonge les adolescents hommes dans une mutation vis-à-vis du son qu’ils perçoivent d’eux-mêmes depuis leur enfance ? Qu’en est-il
aussi de ce rapport au danger, à la prise de risque, qui ne s’inscrit pas
seulement dans le déploiement suspect de la force physique de l’homme,
ni dans les expressions hormonales de son agressivité, mais qui montre aussi
une recherche des limites corporelles qui ne sont pas inscrites dans l’évidence des cycles ou dans l’incarnation indubitable de la grossesse ? Qu’en
est aussi de cette fragilité psychique plus marquée du petit garçon, et du
déploiement au cours de la vie d’adulte, d’une existence plus risquée, plus
limitée en durée de l’être humain masculin ? Qu’en est-il d’un rapport au
temps marqué par le désir de faire œuvre, par cet affrontement particulier à
la question de la mort, sans doute lié à l’inconsolable souffrance de ne
pouvoir expérimenter dans son corps le réel de l’enfant qui prendra le relais
après ? Qu’en est-il enfin de ce corps masculin plus élancé, plus musclé,
tendu vers la verticale, ne se perdant pas en méandres inutiles, mais si souvent
encombré de son opérationnalité sans détour ? Qu’en est-il enfin de ce désir
génésique, de cette volonté de transmission, si souvent affirmés dans
l’univers patriarcal – si lointain maintenant, et pourtant si proche – mais
aujourd’hui tus, refoulés, souterrains ?
[1]
Chiland C.
, (sous la direction de) Coslin P., Lebovici S. et Stork H. (1997)
Garçons et
filles, Hommes et femmes, Paris, P.U.F., p. 23.
[2]
Chiland C.,
Le sexe mène le monde. Paris, Calmann Lévy, 1999, p. 41.
[3]
Masculin ou féminin, Paris, 1989, P.U.F.
[4]
Eiguer A.,
L’éveil de la conscience féminine, Paris, Bayard, 2002, p. 35.
[5]
Par exemple, dans l’ouvrage sous la direction de Borrillo D., Fassin É., Iacub M.
Audelà du PACS. L’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, Paris, P.U.F., 1999. Les
auteurs se réjouissent de l’ébranlement de l’ordre symbolique, « estuaire théorique où confluent
Lévi-Strauss, Lacan », mais aussi deux mille ans de christianisme, par la remise en cause actuelle
des fondements classiques de la différence des sexes.
[6]
Interview de Bourcier M.-H. (auteur de
Queer Zones, Balland)
in Les Inrockuptibles,
n° 299.
[7]
Jusqu’à la loi du 8 février 2001, conférant à la mère le droit de donner son nom aux
enfants, au même titre que le père.
[8]
Est performatif un énoncé qui constitue simultanément l’acte auquel il se réfère (ex. « Je
vous autorise à partir »).
[9]
Sédat J. et Jambet C., sous la direction de Cazenave M., Lacan : le réel et la jouissance
autre, in
Bible et religion. Paris, Desclée de Brouwer, 2002, p. 163.