Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950141
170 pages

p. 107 à 111
doi: en cours

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no 11 2003/3

2003 Imaginaire & Inconscient

À propos de « Tobie des marais »  [1],

Deuil et guérison.

Odile Falque Psychanalyste Docteur en psychopathologie clinique Université Paris VII 105 avenue Général de Gaulle 92130 Issy-les-Moulineaux
« Freud a souvent été mal lu : le processus de deuil ne consiste pas seulement à quitter l’objet pour réinvestir un autre objet, mais à garder le lien continu avec celui-ci car on n’a pas retenu, comme il est indiqué dans Deuil et mélancolie, que l’existence de l’objet se poursuit psychiquement. Ainsi à chaque souvenir, sa présence est renouvelée » [2]. Cela revient à garder ses racines, spécialement pour l’adolescent, sinon ce serait s’amputer d’une partie de soi. C’est aussi quitter l’enfance avec un corps nouveau et de nouvelles potentialités comme pour Tobie adolescent, car il s’agit pour le sujet, d’après Freud : « d’aimer et de travailler » pour son propre compte. Pour Tobie, dans la Bible, cela consistera à rapporter l’argent de son père et à rencontrer Sara pour l’épouser, ce qui se fera par l’intermédiaire de l’ange Raphaël [3]. En ce sens, le processus de deuil est un processus de création-recréation, de guérison.
Monique Schneider a illustré son propos en commentant un livre de l’écrivain Philippe Forest, L’enfant éternel [4], montrant comment à travers l’écriture, il élaborait quelque chose de la maladie et de la mort de sa fille de quatre ans... puis dans un deuxième livre Toute la nuit [5] comment le couple affrontait la séparation.
Sylvie Germain dans son livre Tobie des marais s’inspire du texte biblique, mais elle le fait dans un style très romancé, poétique et associatif, et même loin de l’histoire de la Bible. Mais l’intérêt est de pouvoir se laisser porter à ce que le texte peut provoquer pour chacun et qui en fait une parole vivante pour aujourd’hui.
Ce roman met en scène la brutalité de la mort d’une mère, Anna, pour son enfant Tobie. Qui plus est, elle est décapitée. Alors, tout son entourage sera en quête de retrouver sa tête, pas tant celle de la réalité que celle de l’image créée à l’intérieur de soi. Elle est morte d’un accident de cheval, la tête coupée et disparue... comme si cela disait la violence, l’irruption, l’événement traumatique dans la réalité par rapport à la perte d’un être cher, perte impossible à réaliser, à élaborer, à dire.
Conséquences ou non, la grand-mère de Tobie (des marais), Déborah, partie en exode de Pologne, est réfugiée dans le marais poitevin (p. 65) : elle perd successivement mère, frère, mari, deux filles... Sa belle-sœur « perd la boule »; son beau-frère meurt brûlé en barque. Le père de Tobie, Théodore, « moitié mort, moitié vivant » (p. 94), devient figé, paralysé « en exil dans la mort de sa femme » selon le texte. Il délirait vers un enfer d’absence, de solitude, perdant la raison après une attaque cérébrale. À mon sens, il est aveugle de ne pas pouvoir regarder en face, élaborer l’événement, il est fixé dans le repli sur soi, le vide et la coupure avec son entourage. Cela rejoint dans la Bible le constat que Tobit, le père, fait à l’ange : « Je suis aveugle comme les morts..., je suis un enterré vivant » (ch. V, v.10).
L’auteur du roman dit du fils : « Tobie provoquait en duel ce deuil qui ne cessait de le défier en refusant de fléchir » (p. 97).
Seule la grand-mère maintient le lien et « fait mémoire » pour son petit-fils dans la foi en Dieu qui le met à l’épreuve.
Le processus de deuil est impossible pour tous les membres de cette famille avec des « morts sans sépultures » (p. 78). Or le récit biblique du Livre de Tobie commence par celui des sépultures de Tobit le père en terre étrangère pour accomplir la loi du Dieu d’Israël. Ceci lui valait malédiction, rejet, menace de mort, puis aveuglement, chez les « païens ».
Comment sortir de cet enfermement, de ce trou noir ?
Bible et roman nouent l’action et l’issue du drame avec l’intervention de l’ange Raphaël. Sa mission est de « faire reculer la mort, écarter les tenailles, faire découvrir le goût de la vie à celui qui ne sait pas encore qu’il est menacé » [6]. L’ange se manifeste par surprise, fait irruption dans l’inconnu et l’énigmatique de la rencontre avec Tobie le fils, et grâce à cet « envoyé de Dieu », tout bascule. « Tobie passe de l’ombre de son enfance à une force nouvelle, il jette langue et cœur du poisson sur les conseils de l’ange; peur et folie s’arrêtent, le cri devient silence » (p. 228).
Nous pouvons y voir un premier temps de guérison, de re-naissance pour Tobie, témoin d’un processus d’adolescence.
Et « le cri devient sourire » pour Ragouël, le père de Sara (p. 221). Il est peintre et produit le tableau d’une femme qui est la première image devant laquelle Tobie tombe en contemplation.
Sara n’avait pas fait le deuil des sept garçons qui l’avaient approchée, embrassée et y avaient trouvé la mort, d’après le texte sept fantômes aux baisers volés dès son adolescence (cela correspond aux sept maris de la Bible). Ici chacun s’était laissé prendre dans le piège de sa séduction, figurée par le démon Asmodée dans la Bible [7] : elle était trop belle. Alors dans ses échecs répétés de relation amoureuse, elle est murée dans son angoisse et sa mélancolie, sa mort psychique, « comme s’il fallait expier un crime qu’elle ne se pardonnait pas »; possédée, sorcière, elle appelle la mort (p. 207).
Elle rencontrera Tobie grâce à l’ange, « comme dans un rêve ». « Il lui sourit comme quelqu’un retrouvant après une très longue absence un être aimé » (p. 223).
Ainsi se précise pour Tobie le visage de sa mère.
Nous pouvons repérer différentes étapes du processus de deuil pour Tobie :
  • Les premiers indices de retrouvailles maternelles dans la magie des mots, des images, « un corps à réinventer et convoquer jour après jour » (p. 104), mais il manquait quelque chose.
  • Puis ce fut pour lui la vision-choc d’une statuette bicéphale dans une vitrine, « culte du crâne » lors d’une exposition avec l’école dans un musée.
  • Un premier poème « Mère » devint sa prière du soir :
  • Je te porte comme une blessure
    Sur mon front. Elle ne se ferme pas.
    Elle n’est pas douloureuse.
    Le cœur ne meurt pas à force d’y couler.
    Mais parfois soudain je suis aveugle
    Et je sens du sang dans ma bouche.
  • Allant au cimetière sur la tombe de sa grand-mère et de sa mère il découvrit « un poème qui l’aida à perdre ses hésitations et à mettre fin à ses bredouillages » (p. 120) et à sa révolte :
  • Mère, je sais très mal comme l’on cherche les morts,
    Je m’égare dans mon âme, ses visages escarpés,
    Ses ronces et ses regards...
    Je te parle durement, ma mère;
    Je parle durement aux morts parce que il faut leur parler dur,
    Debout sur les toits glissants,
    Les deux mains en porte-voix et sur un ton courroucé,
    Pour dominer le silence assourdissant
    Qui voudrait nous séparer nous les morts et les vivants...
  • Accompagné de l’ange Raphaël, « l’ombre-enfant », celle qui l’aide à quitter l’enfance, fixe Tobie dans les yeux, celle d’une irrémédiable perte inconsolée :
  • Mère, je sais très mal comme l’on cherche les morts,
    Je m’égare dans mon âme, ses visages escarpés,
    Ses ronces et ses regards,
    Aide-moi à revenir
    De mes horizons qu’aspirent des lèvres vertigineuses,
    Aide-moi à être immobile,
    Tant de gestes nous séparent, tant de leviers cruels !
    Que je penche sur la source où se forme ton silence
    Dans un reflet de feuillage que ton âme fait trembler...
  • Puis il retrouve dans la réalité la tête de sa mère dans une vision insupportable.
  • Il peut ainsi lui parler dans un dialogue qui peut marquer la fin d’un processus de deuil (si ce n’est qu’il ne soit jamais terminé) :
  • C’en est fini le feu des larmes et de l’aridité. Le paon est mort, exténué de gémir, d’incanter sa propre solitude, enfin ses cris se taisent en moi... Ton visage me restitue mon cœur... Entends comme sonne ce cœur nouveau, ce cœur second qui ne bat que de la joie de te revoir, et aussi d’impatience de me coucher auprès de toi... Toi qui m’as précédé dans cette migration, tu me montreras le chemin, et moi je te porterai comme un brin d’aube sur mon cœur. » (p. 256)
  • Comment ce cœur nouveau ne pourrait-il pas évoquer le « cœur nouveau » biblique ? Celui des psalmistes et des prophètes, le cœur de pierre changé en cœur de chair ?
  • La rencontre de Tobie et de Sara se fait dans l’accompagnement avec l’ange à la fois présent et distant, « objet-tiers qui fait signe ». Tobie peut trouver une autre femme que la mère, à la fois se détachant de la violence de la perte et à la fois y renvoyant dans la tendresse partagée. Le visage retrouvé de sa mère, il l’attribue à Sara, sa fiancée : « Il est si beau dans son inachèvement, son attente. » (p. 222)
  • Fin de l’histoire : Les retrouvailles se poursuivent dans la rencontre du père et du fils : Théodore le père est sorti de son enferment, de son aveuglement. Il danse à la mémoire de tous les disparus et s’apprête à franchir le pas du grand passage. Il rit pour « demander à Dieu si les choses, vraiment, ont le droit d’être comme ça... points d’interrogation dans le vent nocturne » : derniers mots du livre (p. 265)
Le processus de deuil est guérison, création-recréation de soi-même et de l’autre, capacité à élaborer à la fois l’horreur de la perte et de la séparation grâce à un autre, tiers (ici l’ange messager de Dieu, Dieu à la fois présent et absent) dans l’inconnu de la rencontre et le mystère de son déploiement où rêveries et paroles font signe : « Les liens d’amour, de souci, ne se défont pas avec la mort, ils se retissent autrement, mystérieusement » dit Raphaël (p. 197).
 
NOTES
 
[1]Germain S., Tobie des marais, Paris, Gallimard folio, 2001.
[2]D’après Monique Schneider au 5e colloque de pédiatrie et psychanalyse, 15 et 16 novembre 2002 : la guérison aujourd’hui, réalité et fantasmes, Études Freudiennes, sous la direction de Daniel Brun.
[3]Signifie en hébreu : Dieu guérit.
[4]Forest P., L’enfant éternel, Paris, Gallimard, 1997.
[5]Forest P., Toute la nuit, Paris, Gallimard, 1999.
[6]Noel J.-F., Tout étourdi d’imprévisible, Pierre d’Angle, 5, pp. 207-212.
[7]Signifie en hébreu : celui qui fait périr.
[8]Kestemberg E., Le personnage tiers, sa nature, sa fonction (essai de compréhension métaspychologique), Les Cahiers du centre de Psychanalyse et psychothérapie, 3,1-155.
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