2003
Imaginaire & Inconscient
Le vieux rêve
Paul Fuks
Membre titulaire du GIREP74 rue de Seine 75006 Paris
Varsovie entamait le printemps 43 et rabbi Mendele était encore en vie.
Le vieillard rendait grâce sans comprendre. L’Ange de la mort lui tournait
le dos. Alors que famine, typhus et liquidations frappaient le ghetto, alors
que tout les siens, famille et disciples, avaient été emportés par larges
brassées, pourquoi était-il épargné, lui ? Qui était-il pour survivre ? Quel était
son mérite ? Il n’était qu’un juif comme un autre, avait toujours craint Dieu,
étudié Sa sainte Thora, observé les mitsvoth et s’il eut des élèves, cela lui
avait toujours paru indu. Rien ne justifiait que le Saint, béni soit-Il, fit une
exception pour lui. D’authentiques Sages, des Maîtres vénérés, avaient été
pris parmi les premiers. Pourquoi eux ?
Un verset de David le hantait : « Est précieuse au regard de l’Éternel la
mort de ses pieux serviteurs. » Peu lui importait la suite du psaume et les
commentaires. Ce qu’il avait pu en dire lui-même – avant – lui paraissait
dérisoire. Rien n’épuisait l’effroi suscité par l’accomplissement de Sa
volonté. Le dialogue du Créateur avec Sa création avait perdu sa cohérence.
Et que, cette fois-ci, l’homme ne fut plus seul responsable, lui était intolérable. La détresse pourtant ne le portait pas à la révolte, mais le plaquait
plutôt à l’opacité du texte. Il espérait une réponse et ne percevait que l’écho
angoissé de ses questions. Il n’était cependant pas homme à s’arracher à ce
face à face où finit par s’estomper la souffrance dans l’acceptation de l’inéluctable. Peu à peu, avec le temps...
En attendant, rabbi Mendele n’avait pas la moindre idée de l’endroit où
il se trouvait. Évacuation vers Varsovie, installation dans le ghetto, expulsions lors des réductions de superficie, à chaque étape ses fidèles avaient
veillé sur lui. Tant qu’ils avaient pu, tant qu’ils avaient vécu. Tous avaient
disparu, les uns après les autres. Comme un parfum se dissipe, comme un
air se raréfie. Le maître était resté orphelin de ses élèves.
Un jour, des jeunes gens le découvrirent dans sa cachette et l’emmenèrent.
Ils se glissaient de maison en maison à travers greniers, cheminées et caves
sans s’exposer à découvert dans les rues.
Avec tendresse, ces garçons et ces filles armés l’installèrent dans leur
abri. Avec respect, ils lui demandèrent de présider le seder de la Pâque.
Une fois encore, en cette année 5703, les juifs de Varsovie se considérèrent comme étant eux-mêmes sortis d’Égypte. « S’est-il jamais rencontré
un Dieu qui soit venu prendre pour Lui un peuple du milieu d’un peuple par
des épreuves, par des signes et par des prodiges, et par la guerre, et par une
main forte, et par un bras étendu, et par de grandes terreurs, comme tout ce
que l’Éternel votre Dieu a fait pour vous, en Égypte, à tes yeux. »
Une fois de plus, les juifs de Varsovie proclamèrent combien infiniment
reconnaissants ils étaient envers l’Éternel pour les bienfaits dont Il les avaient
comblés.
Or, lorsqu’il fut demandé pourquoi cette soirée se distingue des autres,
voici ce que vit le rabbi : sur les visages graves et fiers, serrés autour de lui
et de l’unique chandelle, s’allumaient les lumières du miracle de Hanoukka.
Puis, il fut seul à nouveau et il y eut des détonations. Les jeunes revenaient
dans l’abri se compter, se panser, raconter leurs actions, dormir, puis retournaient se battre. Le vieil homme luttait avec ses armes à lui : il priait. Bientôt
les explosions les menacèrent et il fallut fuir sous la canonnade.
Après avoir erré parmi les flammes et les décombres, le petit groupe
put dégager l’entrée d’une cave et s’y réfugier. Essoufflés, les jeunes s’y
serrèrent, figés, évitant de parler. Parfois une patrouille ennemie jetait son
ombre sur le soupirail. Les poings se crispaient sur les revolvers, sur les
bouteilles incendiaires, sur les briques. Puis les pas s’éloignaient et le rayon
de lumière de nouveau les reliait au jour, leur rendait le repos. Deux éclaireurs partirent en reconnaissance. Ils ne revinrent pas. On se résolut à attendre
la nuit pour tenter une sortie par les égouts.
Subitement les murs furent ébranlés par des déflagrations auxquelles
répondait un tir d’armes légères. Des juifs se battent tout près ! Aussitôt
chacun fut debout impatient de prendre part au combat. Les jeunes gens
confièrent le refuge au rabbi et partirent. Le crépitement des armes de poing
redoubla d’intensité. Le tir de l’artillerie aussi.
Rabbi Mendele resta seul. De la fumée s’insinuait par les ouvertures.
Le temps se figea dans le balancement de la prière.
Soudain le rabbi sursauta. Il se redressa sur ses pieds entortillés de
chiffons, les mains tendues tremblantes vers le ciel. Il avait compris ! Oui,
béni soit l’Éternel, il avait compris ! Ah, qu’il avait eu tort de douter ! Il avait
compris, oui, pourquoi après tant de souffrances, et contre toute logique, le
Saint béni soit-Il l’avait gardé en vie jusqu’à ce jour ! Il avait une mission !
Oui, c’est cela, il avait, lui, Mendele, une mission à remplir avant de mourir !
Que n’y avait-il pensé plus tôt ! Que de temps perdu ! Soit loué à jamais
l’Éternel et pour toujours ! Lui, Mendele créerait un golem qui protégerait
les juifs ! Qui d’autre pouvait réaliser un tel dessein ? Jamais circonstances
n’exigèrent à ce point pareille entreprise.
Aussitôt la vie l’embrasa. Il se sentit possédé par une énergie de jeune
homme, par une jeunesse comme jamais. Ah, comme il chantait et dansait
dans son châle de prière ! Ah, comme brillaient les yeux du cabaliste saisi
par l’inspiration sacrée ! Il n’entendait plus la rumeur du combat ni les déflagrations qui jetaient sur lui de sombres éclairs rouges.
Que de fois, il avait médité les textes traitant de la création d’un golem.
Se détournant des légendes naïves, il avait préféré penser qu’il s’agissait
moins d’insuffler une âme à une argile pétrie que de pétrir l’âme de cette
argile qu’est l’homme.
Or voici que dans la transe de l’extase, le savant s’unissait au grand fleuve
des rêveries populaires. Il allait réaliser le vieux rêve. Il donnerait vie à la
matière. De ses mains et de ses paroles. Puis, il mettrait cette force au service
de son peuple, au service de la vie.
Il s’abstint d’observer les rites propitiatoires : le temps manquait et, de
fait, toute sa vie n’avait été que préparation à ce grand œuvre. D’ailleurs,
il ne fut pas étonné de trouver à l’instant les matériaux nécessaires : l’argile
rouge et l’eau pure étaient là, dans la cave, sous ses mains. Comme si les
éléments avaient eu connaissance du projet depuis toujours, avaient depuis
toujours aspiré à la mutation et attendu jusqu’à ce jour qu’enfin vienne
au rendez-vous l’opérateur. Les paroles de la prière lui vinrent aux lèvres
« Tu ouvres Ta main et Tu combles tout vivant avec bienveillance ». Illuminé,
le rabbi purifiait par son toucher. La poussière souillée du sol, formée
de sédimentations indéfinissables, était devenue argile rouge; l’eau croupie,
à moins que ce ne fut de l’urine, était devenue eau pure...
Dans la pénombre secouée d’explosions, le rabbi procéda au mélange.
Il poussa, tassa, pressa la boue obtenue en une masse sombre et trapue de la
taille d’un pain. L’ébauche fut pourvue de membres sommaires et surmontée
d’une boule où, de trois traits, un visage fut esquissé.
Et il traça le cercle. Et il dit les prières. Et il fit les gestes. Et il dit l’alphabet. Et il prononça les combinaisons de lettres. Avec application, tant de fois
que prescrit.
Déjà, les flammes derrière lui s’accrochaient à la porte et à la cloison
de bois.
Lentement, Mendele se leva, les yeux fixés sur son ouvrage dressé
devant lui comme une ombre – le réduit était assailli de lumière et de chaleur
– et il psalmodia : « Mais les ténèbres ne sont pas ténébreuses pour Toi
et la nuit est lumineuse comme le jour; telle l’obscurité, telle la lumière. »
C’est alors que de l’ongle, le cabaliste grava sur le front grossier les trois
lettres hébraïques du mot vérité. Puis il souffla sur la face en murmurant
« Et Il insuffla par ses narines un souffle de vie et l’homme devint une âme
vivante. » Aussitôt, comme une moire, le visage fruste frémit.
Dans les tourbillons de fumée et le fracas du feu, le rabbi formula à pleine
voix : « Je te nomme Golem ». Avivée par un tressaillement ardent, la statue
se mit à croître. À mesure qu’il s’animait le Golem se dématérialisait.
Indifférent aux flammes qui l’entouraient, le rabbi ordonna : « Va et
protège Israël contre Amalek ! Sauve les juifs ! – Les juifs, les juifs ? Quels
juifs ? Il n’y a plus de juifs ! »
À ces mots, le Golem se convulsa de rire. C’était alors une colonne de
feu. Et il riait, il riait le Golem ! Comme rit le feu, il riait du rire du rapace
qui sans répit se repaît ! Il riait du rire démesuré du feu qui ne vit que d’insolence. Ah, le rire du feu qui ignore la souffrance de la brûlure !
Il riait du rire furieux du feu qui ravage et ruine. Il riait du rire irrésistible du feu qui tord, froisse, broie, craque et croule. Ah, le rire du feu qui
n’a de cesse réduire hommes et choses en une cendre indistincte !
Pétrifié, rabbi Mendele se tenait dans l’embrasement quand ce qui avait
résisté du bâtiment s’effondra.
D’un bond, le Golem enjamba son créateur, d’une flamme le consuma et
s’en fut se fondre dans la fournaise.
Seul persista, un moment, au plus noir du brasier, l’éclat de plusieurs
flammèches nerveuses et torses qui cherchaient encore à tracer quelques
saintes lettres carrées.
À moins qu’elles n’aient, avant de s’effacer, rien signifié du tout.