2003
Imaginaire & Inconscient
Le diable, le bon Dieu et nous.
Un au-delà de la violence
Geneviève de Taisne
Psychologue. PsychanalysteMembre titulaire du G.I.R.E.P. 5 rue de Turbigo 75001 Paris
Le Diable ne fait plus recette dans les catéchismes
mais il est présent dans nos représentations comme figure de
la violence qui habite l’homme. Cet article articule les passages
de la Bible où le Diable et le bon Dieu sont mis en scène
et nos mécanismes psychologiques face à notre violence.
À vouloir faire l’ange, on fait le Diable; à le combattre, on
se détruit. Seule l’écoute de sa propre violence et de son
histoire permet de lui donner un sens, et d’unifier nos pulsions
et nos désirs.Mots-clés :
Diable, Dieu, Bible, Clivage, Archaïsme, Transfert, Agir, Culpabilité, Meurtre, Refoulement, Loi, Sadisme, Culpabilité, Toute Puissance, Parole, Relation, Mal.
The Devil is not making money anymore in catechism but he is still figured in our representations as the violence that inhabits us. This article puts together the excerpts of
the Bible in which the Devil and the Good Lord are staged and
our psychological mechanisms when faced to violence. The
more we want to appear as an angel, the more we are diabolical; to fight the devil is to be destroyed. Only the listening of
our own violence and personal history can give it a meaning
and unite our drives and desires.Keywords :
Devil, God, Bible, Split, Archaism, Transference, To act, Guilt, Murder, Repression, Law, Sadism, Almighty, Speech, Relation, Evil.
Le Diable ne fait plus recette dans les catéchismes. Pourtant il est
omniprésent dans les séries de télévision comme Buffy contre les vampires,
dans les bandes dessinées, et même au cœur des cures analytiques, représentation de ces comportements qui nous dépassent ou figure d’une
culpabilité qui nous ronge dès le plus jeune âge : « Je dessine la caverne du
Diable. Il me fait rôtir », me dit ce petit garçon de 7 ans à qui ses parents
reprochent toutes ses bêtises. « Je suis méchant, un vrai Diable » ajoute-t-il
tristement. Pour le philosophe, Jean-Luc Marion, « Satan n’a pas besoin
d’exister pour que nous le rencontrions, sa puissance consiste justement à
nous engloutir dans l’impossibilité frigide sur laquelle il règne sans partage.
Il suscite... une accusation de « je » par lui-même, sans aucune possibilité,
et surtout pas celle du pardon... ». Il conclut que la finalité n’est autre que
« l’homicide qui prend toujours, à la fin, la figure du suicide ».* Ces propos
rejoignent ceux de ce patient d’une quarantaine d’années : « Je n’arrive pas
à lutter contre ces scénarios en moi. Je veux qu’ils disparaissent et me laissent
en paix ou c’est moi qui meurs. »
Le Diable dans l’espace biblique et analytique
Le Diable apparaît dans la Bible dès le troisième chapitre du livre de la
Genèse : « Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez
pas ! Mais Dieu sait que le jour où vous en** mangerez, vos yeux s’ouvriront
et vous serez comme des Dieux qui connaissent le bien et le mal ». La femme
vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre,
désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et en mangea. »
Dans un article déjà ancien*, j’avais montré combien la relation du diable
à l’homme, surtout dans Gen.3 était proche de celle de la perversion. Allons
aujourd’hui plus loin dans cette voie. La Bible peut être lue comme une
parole divine donnant accès au spirituel mais aussi comme un des mythes
fondateurs de l’humanité, qui lui permet de mieux se comprendre elle-même.
Elle met en scène l’homme face à lui-même, dans cette relation ambivalente
qu’il entretient avec la vie et le meurtre. En cela, ce texte rejoint la relation
analytique où le sujet naît de cette même confrontation en lui. Tout en ayant
conscience de réduire le sens complexe de ces termes, je prends le terme
de Diable ou de Satan comme représentant les forces de destruction ou de
division en nous et celui de Dieu comme source ou représentation des
pulsions de vie. Dans la Bible, le Diable ne m’apparaît pas confronté à Dieu,
mais toujours dans une pièce à trois : l’homme, le Diable et le bon Dieu.
Dans nos cabinets, se parle aussi un dialogue à trois : le sujet, son histoire
et le transfert.
Les mises en scène du Diable
Quel regard nous permet ces deux approches, la Bible et la psychanalyse,
quand nous les articulons autour des questions évoquées ci-dessus ? Ces
figures représentent-elles un combat sans merci qui se livre en nous.
- Soit le mal, soit le bien vaincra, comme dans le deuxième volet de la
série des films, le Seigneur des anneaux, où le mal menace de triompher et
de régner sur le monde. Certaines personnes ont ainsi l’impression d’être
« possédées » par une impulsion. Plus aucun autre sentiment n’existe en eux.
- S’agit-il plutôt d’un affrontement permanent : le mal contre le bien.
Nous le mènerons toute notre vie jusqu’à la balance finale du jugement.
Ce combat est mis en scène dans de nombreux films où, évidemment, le
méchant perd mais s’échappe. Il revient à l’épisode suivant plus inventif et
démoniaque que dans le précédent. Ainsi en nous, se livre parfois ce duel
entre une envie et sa répression, entre plaisir et réalité !
Que l’on soit dans un scénario du bon ou du mauvais ou dans une problématique du bien contre le mal, ces deux formes de relation à
nous-mêmes sont antinomiques. La Bible nous présente une autre vision :
celle d’un dialogue étrange et apparemment initiatique entre Satan, Dieu et
l’homme.
Quand Dieu fait alliance avec le Diable
Le livre de Job commence par ces étranges versets :
« Le jour où les Fils de Dieu venaient se présenter devant Yahvé, le Satan
aussi s’avançait parmi eux. Yahvé dit alors au Satan : “D’où viens-tu ?”
“De rôder sur la terre, répondit-il, et d’y flâner”. Yahvé reprit : “As-tu
remarqué mon serviteur Job ? Il n’a point son pareil sur la terre : un homme
intègre et droit, qui craint Dieu et se garde du mal !” Et de Satan de
répliquer : “Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? Ne l’as-tu pas entouré
d’une haie, ainsi que sa maison et son domaine alentour ? Tu as béni toutes
ses entreprises, ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais étends la main
et touche à ses biens; je te jure qu’il te maudira en face !” “Soit ! Dit Yahvé
au Satan, tous ses biens sont en ton pouvoir, évite seulement de porter la
main sur lui”. » Et le Satan sortit de l’audience de Yahvé. (Traduction Bible
de Jérusalem. Job I, 6 à 12).
Quel est donc ce commerce entre le diable et Dieu, si éloigné de Gen. 3 ?
Quel enjeu pour l’homme ? Les différentes conjonctions qui relient les
mots, Diable, bon Dieu, homme me paraissent le reflet de mécanismes à
l’œuvre dans nos inconscients. Regardons-les de plus près pour voir le sens
que prend la relation analytique face au, ou, au contre, ou dans le, et.
Le diable ou le bon dieu : l’archaïque à l’œuvre
M. Klein a magistralement montré combien notre premier inconscient,
archaïque était meurtrier, envieux, jaloux, tout puissant. Nous sommes si
dépendants d’autrui, si faibles et si désireux de vivre que la moindre absence
parentale nous panique et provoque en nous des envies d’homicide. La moindre faim, une envie destructrice de vider le sein maternel, sans parler des
effets ravageurs de l’absence de regards ou de câlins en quantité et qualité
suffisantes qui nous rend tous des Caïn en puissance, prêts à nous jeter sur
l’autre qui a su attire l’attention (cf. Gen. 4). Bion a montré comment la mère
servait de pare-excitation à ces pulsions, apprenait à l’enfant à ne pas en avoir
peur, à entendre les besoins qu’elles exprimaient et, en y répondant avec
justesse, lui enseignait comment les contenir. L’enfant renonce à ses envies
de meurtre pour ne pas tuer cette mère source de vie. Pour la majorité d’entre
nous, ces pulsions défensives ne sont que des phantasmes inconscients qui
resurgiront parfois dans des rêves, ou dans certaines circonstances exceptionnelles. Quand les carences précoces ont créé de graves traumatismes, la
personnalité se clive et ces sentiments restent présents, comme des fantômes :
Cet adulte a été un enfant qui a subi beaucoup de violences physiques
et verbales de la part de ses parents. Il s’est entendu reprocher la maladie
mortelle de son frère comme conséquence d’une bousculade bénigne de
sa part. Il dit de lui enfant : « Par moments, je ne savais pas ce que j’avais.
Je prenais des cailloux, je les projetais sur les fenêtres. Je me sentais comme
un diable, prêt à tout détruire, à faire du mal surtout aux personnes qui étaient
gentilles avec moi. Puis, je m’enfermais et je rêvais que j’étais un guerrier
et que je sauvais le monde. »
Tantôt Dieu, tantôt Diable, aucun dialogue possible entre ces deux parties
de lui que la violence ou le désespoir proche du suicide.
À travers les analysants, nous voyons que ces parties diaboliques en nous
ne sont souvent que le reflet de souffrances qui ont mobilisé nos forces agressives. Le meurtre, la jalousie, la pensée magique toute puissante, tous ces
mots qui désignent Satan : « une force immanente de destruction, de malheur,
de mort » (Claude Flippo)*, sont bien souvent le produit d’un mal subi dans
une relation pervertie. Alors, comme dans la première partie de Gen. 3, le
« moi » est dans un combat sans merci. Tantôt le diable gagne, tantôt Dieu
parle, mais jamais dans un dialogue à trois. Toujours l’un à la suite de l’autre
comme cela se passe dans nos psychismes clivés.
Quelle est l’issue de ce combat ? Juste après Gen. 3, la Bible nous raconte
(Gen. 4) l’histoire des deux frères Caïn et Abel. Je ne reprendrai pas ce récit,
et rappelle seulement l’adresse de Dieu à Caïn, avant le meurtre de son frère :
« Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien
disposé, ne relèveras-tu pas la tête ? Si tu n’es pas bien disposé, le péché
n’est-il pas à ta porte, une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la
dominer ? » (Gen. 4,6.)
Sortir de la violence archaïque
Dominer la violence en nous, nous dit le Dieu de la Bible, ce n’est pas
la refouler ni la méconnaître mais oser la dire, en relevant la tête, ce que
ne peut faire Caïn, enfermé dans son mutisme.
Le transfert en analyse, permet l’écoute et la reconnaissance de la
souffrance, de la haine tapie qui se rejouent dans le transfert négatif, si
présent, et pour cause, dans des problématiques liées à des traumatismes
précoces. Oser relever la tête, nommer le mal est très difficile. Le syndrome
de Stockolm existe au sein des familles. Pourtant, l’analyse et la Bible nous
le disent, seule une parole qui crie à quelqu’un qui écoute permet de dompter
la bête souffrante et violente en nous.
Le Diable ou le bon Dieu, une expression qui révèle ce lien entre notre
violence vitale et notre besoin de relation à l’autre. Sous l’effet du manque,
il devient clivé et peut conduire à des passages à l’acte incontrôlables, ou à
des envies de suicide, ou à une psychorigidité tout aussi meurtrière.
Le bon Dieu contre le Diable : quand l’œdipe fait sa loi
Dans la vie, comme dans la Bible, vient petit à petit s’instaurer face à
notre violence primaire, la force de la loi. La loi dans la Bible n’est pas
seulement une série d’interdits, elle nomme l’être de l’homme dans sa
relation à l’autre et les écueils de celle-ci. La loi dans nos psychismes est
gardée par le surmoi, instance redoutable, qui peut revêtir les traits d’un juge
implacable. Alors ce sera l’heure du combat en nous, entre le bien et le
mal. Le Diable prend la figure de ces condamnations de nous-mêmes, de
ce mépris de nos besoins, comme si nous devions toujours être que des anges.
Elles conduisent à la haine de soi-même :
« Aimer son prochain comme soi-même : cette injonction marque une
suprême ironie, voire une cruauté; car si nous aimions notre prochain
exactement comme nous nous aimons nous-mêmes, nous pratiquerions
l’accusation universellement, voire l’homicide sans compter, tant nous ne
cessons de nous accuser et de nous meurtrir nous-mêmes. » (Jean-Luc
Marion) ***
« Je m’en veux en permanence de ce que je fais. Ce n’est jamais assez
bien. J’ai toujours des pensées nulles. Si des gens veulent devenir mes amis,
je me dis qu’ils se trompent sur moi, qu’ils ne voient pas tous mes défauts »
dit cette jeune femme qui a l’air si douce et toujours rumine contre elle-même et ses limites. Le bon Dieu contre le diable lutte sans merci en nous,
car la course à la perfection est vouée à la mort, les anorexiques en savent
quelque chose.
Job face à la culpabilité
Revenons à Job. Comment va-t-il réagir confronté lui aussi à la culpabilité ? Il vit une situation extrême. Il a tout perdu, sa femme, ses biens, ses
enfants. Il tombe dans une grave dépression : « Périsse le jour qui m’a vu
naître et la nuit annonça : « un garçon vient d’être conçu ! »... « Pourquoi
ne suis-je pas mort au sortir du sein, n’ai-je péri sitôt enfanté ? » (Job. 3,3-11)
Job n’est pas dans la même problématique qu’Adam ou Caïn. Aucune
pensée magique ou désir de devenir comme Dieu, nulle envie ou jalousie.
Job n’est pas dans le déni de ce qui lui arrive, ni dans le clivage. Il en cherche
le sens. Il a respecté la loi, a été juste et fidèle à lui-même... Face à lui, Satan
prend la forme de trois amis, accusateurs, que nous connaissons bien, comme
figures du surmoi œdipien. S’il lui arrive du malheur, disent-ils, c’est de sa
faute; il y est pour quelque chose. Comme Satan qui rôde sur la terre, la
culpabilité rôde dans nos inconscients prêts à nous enchaîner dans l’auto-accusation. Mais Job résiste; il n’accepte pas d’être dans ce combat car il
ne lui paraît pas juste. Dieu, c’est-à-dire, sa partie de lui fidèle à la loi,
n’est pas dans ce réquisitoire. Job se tient debout, redresse la tête face à Dieu.
Contrairement à Caïn, il Lui exprime sa colère. S’il a mal fait, qu’objectivement Il le lui dise. Un cri qui s’élabore dans un dialogue, voilà ce qui
redresse Job. Caïn n’a pu que s’enfermer dans son dépit et agir sa fureur :
« Comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et
le tua. » (Gen. 4) Dans un cas, l’homme se dresse contre son frère, dans
l’autre il se dresse face à son accusateur. Il peut alors rejeter le chantage
pervers de la culpabilité.
La culpabilité, quand elle ne s’inscrit pas dans un processus de responsabilité est pour moi, une figure diabolique, qui divise et détruit l’homme.
Job refuse la perversion et le mensonge. Il se met en guerre contre ce qui
se joue en lui de destructeur. Il reste en lien avec lui-même. Nous savons,
comme thérapeute combien rien n’est plus dangereux pour la cure qu’une
colère culpabilisée : « Ce n’est pas la peine que je vous parle. Cela ne sert
à rien. Tout cela est absurde. Comment je peux dire ça sur mes parents. C’est
un scandale. Où m’entraînez-vous ? » (Nathalie, 35 ans). Oser objectiver « le
mal subi » *** et le mettre à distance de soi me paraît une des étapes clés
d’une cure analytique, mais combien difficile pour notre sentiment de culpabilité et son juge implacable prêt à nous condamner.
L’image de la lutte entre le bon Dieu et le Diable est donc en elle-même
une figure diabolique dont seule une révolte énoncée nous délivre.
Alors, le diable et le bon dieu ?
À Job qui lui fait face, Dieu répond. Il lui montre la beauté et le mystère
de sa création. Beaucoup sont déçus par ce dialogue. Éclairé par ma pratique,
il me paraît fondateur. Il n’y a pas d’explication au mal subi surtout quand
il est causé par des proches. Comme le dit ma patiente, c’est un « scandale ».
On est devant un mystère. Job face à l’énumération de Dieu prend
simplement conscience de sa différence, de l’Autre. Qu’est-ce que je suis
pour comprendre l’autre dans la beauté de sa création ou dans la pire
méchanceté de son comportement ? Il me faut pour m’en sortir libre, accepter
le mystère de l’altérité qui me permet d’être moi, différent de lui (le bourreau,
le malheur), donc décollé de ce qu’il m’a fait subir.
La confusion, première tentation nommée dans la Genèse 3 : « Vous serez
comme Lui » nous habite tous. Se structurer, c’est accepter la solitude de
la différence.
L’autre c’est aussi ces parties cachées en nous, notre dynamique inconsciente. Job est allé à travers la maladie au bout de lui-même, dans des
chemins de doute, de désespoir qui s’ouvraient en lui et dont certainement,
il n’avait pas conscience. Il a découvert sa révolte et par elle, sa force.
L’adolescence permet cette expérience : découvrir l’autre de soi, la face
diabolique ou divine. Elle permet de faire des choix d’adulte.
« J’ai toujours été raisonnable », me dit cette jeune adulte. « Je me mets
toujours avec des types glauques. Peut-être qu’ils représentent ce que je n’ose
regarder en moi ». Le dialogue entre nos parties divines et sataniques ouvre
un espace de liberté et de choix en nous. Pour cela, nous avons à lever nos
clivages, nos refoulements.
Le Diable et le bon Dieu en Jésus
Jésus lui-même a été le théâtre d’un tel combat :
« Jésus, rempli de l’Esprit Saint, revint au Jourdain, et il était mené par
l’Esprit à travers le désert durant quarante jours, tenté par le Diable. » (Luc,
4,1-3 ). À l’instant où Il fait l’expérience de l’Esprit, Il est tenté par le Diable.
Si dans la genèse le Diable et le bon Dieu se succédaient, là ils cohabitent
au cœur de l’homme-Jésus. Ce dernier est tenté d’utiliser ses pouvoirs dans
une perspective, d’abord magique, puis toute puissante, à des fins de
domination terrestre. Il avait été élu par son père au baptême. Là, c’est lui
qui va le choisir. La Parole biblique lui permet de se libérer de ces forces
d’emprise. Elle le fonde désormais :
« Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme mais de toute parole qui
sort de la bouche de Dieu. »(Mat. 4,4)
Pour nous, analystes, ce passage nous rejoint. La parole, dans une relation
avec l’Autre de nous-mêmes, est fondatrice de l’être. Cet Autre peut être son
désir, son aspiration, une relation affective... Il s’origine dans la connaissance de Soi et dans son lien aux autres.
La violence, la relation et la parole peuvent s’articuler en nous dans un
rapport de sadisme, d’emprise, de toute puissance ou dans un lien de respect,
de don, d’écoute vis-à-vis de l’autre. C’est la même force. Ce n’est qu’en
prenant conscience de cette dynamique diabolique en nous qu’on peut lui
donner sens.
Les sens (l’essence) du Diable en nous
Un médecin découvre au cours de son travail thérapeutique la souffrance
qu’il a ressenti enfant à cause d’un frère malade qui attirait toute l’attention
sur lui. Il pensait avoir choisi sa profession en lien avec lui, dans un souci
oblatif. Or, il réalise qu’il est très dur avec ses patients, et indifférent à
l’entourage. Sa jalousie d’enfant était toujours là, tapie, à l’œuvre. Plus il
découvre son sentiment et l’accepte, plus il sent ce qui se joue dans les
familles et souhaite les aider. C’est la même sensibilité qui le rendait dur
ou attentif.
Sortir de la violence, c’est accepter de reconnaître qu’elle en nous. Selon
nos histoires, elle prend des figures différentes. Il ne s’agit pas de la nier
ou de la refouler, mais d’en comprendre le sens, et donc le poids dans nos
histoires pour voir quelle finalité on lui donne.
Face à Zachée, à la femme adultère, la Samaritaine, Jésus ne condamne
pas, ne nie pas, il place chacun au milieu, entre leurs pulsions et la loi afin
de les unifier dans un choix cohérent et libre. Il leur permet un regard sur
eux qui change leur perception d’eux-mêmes et les ouvre à une autre
dimension d’eux. Il y a pour moi une écoute dans la relation analytique qui
est ce regard, un vécu dans le transfert qui permet une expérience nouvelle
de ce que l’on est, en vérité.
Ainsi le psychanalyste sera tour à tour, le Diable et le bon Dieu de l’autre
pour qu’il advienne à l’Autre de lui-même.
Le Seigneur des Anneaux, épisode 2 de Peter Jackson, 2002.
Fantômas d’André Hunebelle. 1966.
La guerre des étoiles de Georges Lucas de 1977 à 2001.
·
* Christus. Le Mal. 1995. n° 168
·
** (du fruit de l’arbre du bien et du mal, ndlr)
·
*** Basset L. (2002) Sainte colère. Bayard.