Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950141
170 pages

p. 145 à 149
doi: en cours

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no 11 2003/3

2003 Imaginaire & Inconscient

Le soleil de Sébastien  [1]

Nicole Fabre PsychanalysteMembre titulaire du G.I.R.E.P. 80 rue de Vaugirard 75006 Paris
Au long de la psychanalyse d’un enfant, l’auteur s’intéresse à l’évolution de la figuration du soleil toujours présent dans ses dessins. Se révèle progressivement le support et l’expression transférentielle de ce soleil. Soleil-père, soleil-mère, soleil-Dieu, et partout soleil-analyste. C’est l’occasion d’une réflexion sur le Dieu enseigné au catéchisme, le Dieu rencontré dans l’art religieux, et plus profondément le Dieu trouvé, perdu, changé, au cours d’une cure analytique.Mots-clés : Représentation, Toute-puissance, Transfert. In the course of a child psychoanalysis, the author gets interested in the evolutive figuration of the sun in his drawings. The basis and the transference quality of the sun unfold progressively. Father-sun, mother-sun, God-sun and everywhere analyst-sun. It gives way to a reflection on God : the one taught in catechism, the one encountered in religious arts and more deeply the lost, found, transformed God in the course of an analytical treatment.Keywords : Representation, Almighty, Transference.
Ce petit garçon m’a beaucoup enseigné. Plusieurs mois durant il a dessiné, assis en face de moi, et chacun de ses dessins comportait un soleil. Il parlait peu, commentait peu. Je me limitais à nommer de temps à autre ce qu’il semblait représenter : le « contenu manifeste » de ses dessins, c’est-à-dire ce que j’en voyais. Sous le contenu manifeste, sous les apparences, courait un contenu latent, en attente : le sens caché, plus profond qui se disait sans se dire. C’est ainsi que ce soleil prit des visages successifs. Au début ce fut un soleil pâle : un cercle jaune hérissé de quelques rayons brefs.
Plus tard le cercle jaune devint un cercle noir enserrant un étal de jaune citron. Plus tard encore, au centre du soleil, apparurent des yeux sévères, une bouche grimaçante. Le soleil se déplaçait un peu sur la feuille mais demeurait toujours à gauche. Des images passèrent devant ce regard de plus en plus féroce, devant ces dents de vampire, sans jamais en atténuer la grimace. Et mon petit garçon passait de plus en plus de temps à fignoler ce soleil qui régnait sur les situations diverses qu’il représentait.
Sous le soleil terrible s’organisaient des jeux de patins à roulettes, des repas d’anniversaire, des promenades en montagne, des accidents d’auto. On voyait grandir de petits arbres, pousser des fleurs. Le soleil brûlait tout de ses feux. Brûlait ou éclairait ? Comment en décider, les rayons ne descendaient pas beaucoup plus bas sur la feuille. Mais la dynamique même selon laquelle dessinait cet enfant avait quelque chose de surprenant. Il prenait place à la table, commençait par une ébauche de soleil, poursuivait le dessin, et ne cessait pas de revenir vers le soleil pour parfaire un rayon, un mouvement du sourcil, une dent, et retourner aussitôt aux personnages et aux situations dont il disait quelques mots maintenant : « il joue », « il est content », « il a peur », « il pleut », « c’est son gâteau d’anniversaire ». Du soleil il ne disait jamais rien. Et j’ai vite compris que je ne devais rien en dire non plus. Mes rares remarques concernant le soleil tombaient à plat ou le faisaient se détourner. J’ai appris à me taire, à abandonner ce genre d’interventions, à m’abandonner à lui. Mais le soleil, sa présence et son évolution m’habitaient. Me fascinaient quelque peu. M’imprégnaient.
Jusqu’au jour où, son dessin apparemment terminé, et la séance aussi, Sébastien me regarda d’un air mutin, longuement. J’avais mis mes lunettes pour regarder avec lui le dessin achevé. Il reprit un feutre et planta des lunettes sur le visage du soleil – son regard allant et venant entre moi qui ne cillais pas, et le soleil immobile lui aussi.
À partir de ce moment-là le soleil passa à droite du dessin, conserva ses lunettes et se mit à sourire. Sébastien aussi. Il se mit aussi à parler – Sébastien, bien sûr ! Il parla de sa vie, de son père, de sa mère. Du catéchisme où on l’entretenait de Dieu qui sait tout, qui voit tout, qui peut tout. De l’idée qu’il avait maintenant que peut-être son père et sa mère voulaient bien qu’il soit grand. Il avait compris que venir chez moi ça aide à grandir. Moi Madame F., j’aimais qu’il grandisse et qu’il soit comme le petit arbre qui sur ses dessins avait grandi depuis le début. Ça il en était sûr maintenant.
J’ai tenté une interprétation dans laquelle j’évoquais le soleil qui permet que les plantes grandissent, qui fait que les plantes grandissent.
« Et la pluie aussi », a dit Sébastien, m’interrompant.
Sur la feuille se sont mêlés pluie et soleil. Le jaune des rayons atteignait les arbres. Le soleil souriait. La pluie tombait. Sur le visage du soleil les yeux et la bouche semblaient rire. Les lunettes étaient toujours là. « Il faut des lunettes pour bien voir, hein, Madame F. », disait Sébastien. J’ai dit : « Oui... j’ai des lunettes pour mieux voir. Ton soleil aussi. » Sébastien s’est mis à rire. « Mon papa je crois qu’il devrait mettre des lunettes parce qu’il ne voit pas que j’ai grandi... enfin tant pis... Dieu il sait, lui, que j’ai grandi. »
Le contenu latent de ses dessins au long des mois se disait mieux maintenant, se développait dans l’entremêlement des images de la réalité, du sens dont elles étaient porteuses ou dont on les chargeait, dans le jeu du transfert dans lequel nous étions engagés.
À ce moment-là, toute mon attention était mobilisée par le traitement de ce monde mêlé d’images, de ressentis, de fantasmes, de désirs. Un monde où s’inscrivait l’histoire d’un petit garçon qui jusqu’alors avait refusé de grandir, l’histoire d’un petit garçon ici et maintenant rejouée, revécue dans la relation qu’il avait nouée silencieusement avec moi, l’histoire d’un petit garçon dont une nouvelle page s’écrivait avec ce qu’en disait l’image du soleil, son évolution. Ainsi découvrait-il ses propres possibilités et s’ouvrait-il à un horizon plus vaste.
Retentissaient en moi les associations avec un monde culturel et religieux dans lequel comme lui, et depuis plus longtemps que lui, je vivais ou avais vécu. Mais ce qui primait alors dans mon écoute était le sens caché de cette histoire, le sens profond de ses inhibitions, et de sa capacité à les résoudre, le sens de ces images auxquelles il faisait appel, de ces références culturelles et religieuses dont il usait. Mon rôle, mon approche, ce qui m’était demandé se situait là. Contribuer par mon écoute, par mes propositions, par mon silence et par mes interventions, à lui permettre de rejoindre ses forces vives par-delà les inhibitions, les retenues. Favoriser les retrouvailles en lui-même, avec par-delà les images destructrices qu’il pouvait avoir de ses parents, ce qui en eux et en lui-même invitait à vivre. Ce soleil si longtemps grimaçant du côté gauche de la feuille, depuis qu’il était passé du côté droit et qu’il souriait, ouvrait à l’avenir, dans la mesure où il prenait appui sur un passé lui aussi oublié. Je n’ignorais pas que j’avais représenté une charnière possible de ce dégagement. Les lunettes pour y voir mieux dont il avait paré le soleil tout en regardant mes propres lunettes en étaient le signe. Toute-puissance du regard des parents, toute-puissance du regard de l’analyste dites et vécues dans le même temps, avec une référence au Dieu tout-puissant et tout-présent dont on lui parlait par ailleurs.
De ce Dieu, je n’ai pas parlé davantage avec lui. J’en ai entendu ce qu’il m’en a dit. Et je sens bien que pendant un temps son Dieu a eu mon visage ou celui qu’il me prêtait comme pendant un autre temps il avait peut-être eu le visage sévère et « interdicteur » qu’il prêtait à son père et revivait auprès de moi. Maintenant ce Dieu semblable au Dieu dont on l’entretenait, un Dieu qui donne vie, qui s’arrache à la mort et qui arrache à la non-vie lui permettait d’aller de l’avant, tout comme ma présence auprès de lui le lui avait permis. Il découvrait dans le même temps que ses parents réels l’avaient mis au monde pour qu’il vive et que cela était fondamental, sous les scories du quotidien. Pluie et soleil mêlés, fécondité de ses parents, fécondité de la cure, le rendaient à lui-même et son Dieu tel qu’il l’entendait en était la confirmation.
J’ai dit que ce petit garçon m’a beaucoup appris. Derrière son soleil baigné de pluie, sa pluie inondée de soleil, je ne pouvais pas ne pas voir se profiler le Dieu créateur de quelque vitrail ancien, les nimbes de certaines peintures, les soleils-dieux des vieux Incas, les représentations solaires de Lurçat. Langage symbolique des hommes pour dire l’indicible et son évidence. Un indicible, une évidence, que le travail analytique parfois mettra à plat et réduira en poussière. Et qui parfois aussi traversera la démarche de l’analyse pour s’épurer et s’affiner.
Lorsqu’ils évoquent le temps de leur cure, certains analysants mentionnent que leur foi y fut fort peu présente, jamais remise en cause, même si elle se modifia au long de leurs remaniements intimes. De cela ils n’ont pas parlé. Et pourtant quelque chose en eux a changé, qui concernait leur rapport à leur Dieu, leur pratique religieuse, leur vie spirituelle, leurs images de Dieu.
D’autres disent que leur foi leur est « tombée des épaules », « comme un vieux vêtement », « comme la peau du serpent qui mue ». Rien en eux n’a basculé. Rien de dramatique ne leur est arrivé. Ils avaient abordé sur d’autres rivages où ce dont ils avaient autrefois été revêtus ne leur apparaissait plus ni nécessaire ni adapté. Un vêtement ancien démodé, trop petit, usagé, ridicule parfois. Étranger.
Pour d’autres encore le débat a été douloureux, difficile, quelquefois torturant. Un choix nouveau s’est révélé, souvent épuré, exigeant en même temps qu’il se confondait moins avec ce qu’on leur en avait dit ou ce qu’ils avaient cru en entendre. Mais parfois aussi le Dieu ancien s’en est allé, laissant place à l’absence de Dieu – « un monde de solitude où maintenant je sais que l’homme est seul, qu’il n’y a pas de sens, sauf celui que nous lui donnons. Alors c’est la solitude, oui bien sûr. Mais c’est aussi l’obligatoire solidarité. Peut-être c’est ça la fraternité ? »
« Dieu est parti. Avec lui la peur est partie aussi. Ou plutôt : j’ai perdu la peur. Ici. En la perdant j’ai perdu le Dieu de la peur. Sans lui la terre est plus belle ».
Certains encore disent être venus en analyse, étrangers à toute préoccupation spirituelle. « Dieu pour moi n’existait pas. Et étrangement, alors qu’il n’en a jamais été question au long de mon parcours, à la fin de mon analyse, je me suis posé le problème de Dieu, celui des religions. Je ne crois pas avoir remplacé l’analyse par la religion ! Mais il me semble que tout ce travail m’a préparé à me poser des questions. À me poser la question de Dieu. »
Le Dieu de Sébastien nous a accompagnés tout au long de la cure sous le déguisement du soleil qui lui-même déguisait et révélait d’autres figures de sa vie réelle. Je ne sais ce que, dans les temps qui ont suivi, Sébastien a fait de son Dieu dans sa vie ni quels rapports il a pu entretenir avec lui. S’il lui est demeuré soleil. Ce que je sais en revanche c’est que quelque chose de Dieu s’est dit pour lui par ces images, que quelque chose de lui a peut-être aussi été révélé, semblable à ce qu’il en entendait et désirait en savoir ou en expérimenter. Et cela grâce en partie à ce qu’alors j’ai pu représenter pour lui.
Tant il est vrai peut-être que le Tout Autre se dit dans le tout proche. Tant il est vrai aussi qu’il est indispensable de s’arracher au tout proche pour rejoindre un jour le Tout Autre. Un Dieu d’enfance qui une vie durant demeurerait le splendide soleil à lunettes de Sébastien resterait le symbole et le signe de la place que j’ai tenue pour Sébastien, mais aussi le symbole et le signe de la non-résolution du lien qui a été le nôtre, et de la figure retrouvée des parents. Je veux croire que si Sébastien continue sa route avec son Dieu, d’innombrables soleils peuplent son univers, qu’ils n’ont plus besoin de lunettes si ce n’est par moments, et qu’ils sont de plus en plus épurés de toute véritable représentation.
 
NOTES
 
[1]Je remercie les éditions Desclée de Brouwer de m’avoir autorisée à publier cet extrait de mon livre Le dieu des enfants. Paris, Desclée de Brouwer, 1991.
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