2003
Imaginaire & Inconscient
Le soleil de Sébastien
[1]
Nicole Fabre
PsychanalysteMembre titulaire du G.I.R.E.P. 80 rue de Vaugirard 75006 Paris
Au long de la psychanalyse d’un enfant, l’auteur
s’intéresse à l’évolution de la figuration du soleil toujours
présent dans ses dessins. Se révèle progressivement le support
et l’expression transférentielle de ce soleil. Soleil-père, soleil-mère, soleil-Dieu, et partout soleil-analyste. C’est l’occasion
d’une réflexion sur le Dieu enseigné au catéchisme, le Dieu
rencontré dans l’art religieux, et plus profondément le Dieu
trouvé, perdu, changé, au cours d’une cure analytique.Mots-clés :
Représentation, Toute-puissance, Transfert.
In the course of a child psychoanalysis, the
author gets interested in the evolutive figuration of the sun in
his drawings. The basis and the transference quality of the sun
unfold progressively. Father-sun, mother-sun, God-sun and
everywhere analyst-sun. It gives way to a reflection on God :
the one taught in catechism, the one encountered in religious
arts and more deeply the lost, found, transformed God in the
course of an analytical treatment.Keywords :
Representation, Almighty, Transference.
Ce petit garçon m’a beaucoup enseigné. Plusieurs mois durant il a dessiné,
assis en face de moi, et chacun de ses dessins comportait un soleil. Il parlait
peu, commentait peu. Je me limitais à nommer de temps à autre ce qu’il
semblait représenter : le « contenu manifeste » de ses dessins, c’est-à-dire ce
que j’en voyais. Sous le contenu manifeste, sous les apparences, courait un
contenu latent, en attente : le sens caché, plus profond qui se disait sans se
dire. C’est ainsi que ce soleil prit des visages successifs. Au début ce fut
un soleil pâle : un cercle jaune hérissé de quelques rayons brefs.
Plus tard le cercle jaune devint un cercle noir enserrant un étal de jaune
citron. Plus tard encore, au centre du soleil, apparurent des yeux sévères,
une bouche grimaçante. Le soleil se déplaçait un peu sur la feuille mais
demeurait toujours à gauche. Des images passèrent devant ce regard de plus
en plus féroce, devant ces dents de vampire, sans jamais en atténuer la
grimace. Et mon petit garçon passait de plus en plus de temps à fignoler ce
soleil qui régnait sur les situations diverses qu’il représentait.
Sous le soleil terrible s’organisaient des jeux de patins à roulettes, des
repas d’anniversaire, des promenades en montagne, des accidents d’auto.
On voyait grandir de petits arbres, pousser des fleurs. Le soleil brûlait tout
de ses feux. Brûlait ou éclairait ? Comment en décider, les rayons ne descendaient pas beaucoup plus bas sur la feuille. Mais la dynamique même selon
laquelle dessinait cet enfant avait quelque chose de surprenant. Il prenait
place à la table, commençait par une ébauche de soleil, poursuivait le dessin,
et ne cessait pas de revenir vers le soleil pour parfaire un rayon, un
mouvement du sourcil, une dent, et retourner aussitôt aux personnages et
aux situations dont il disait quelques mots maintenant : « il joue », « il est
content », « il a peur », « il pleut », « c’est son gâteau d’anniversaire ». Du
soleil il ne disait jamais rien. Et j’ai vite compris que je ne devais rien en
dire non plus. Mes rares remarques concernant le soleil tombaient à plat
ou le faisaient se détourner. J’ai appris à me taire, à abandonner ce genre
d’interventions, à m’abandonner à lui. Mais le soleil, sa présence et son
évolution m’habitaient. Me fascinaient quelque peu. M’imprégnaient.
Jusqu’au jour où, son dessin apparemment terminé, et la séance aussi,
Sébastien me regarda d’un air mutin, longuement. J’avais mis mes lunettes
pour regarder avec lui le dessin achevé. Il reprit un feutre et planta des
lunettes sur le visage du soleil – son regard allant et venant entre moi qui
ne cillais pas, et le soleil immobile lui aussi.
À partir de ce moment-là le soleil passa à droite du dessin, conserva ses
lunettes et se mit à sourire. Sébastien aussi. Il se mit aussi à parler –
Sébastien, bien sûr ! Il parla de sa vie, de son père, de sa mère. Du catéchisme où on l’entretenait de Dieu qui sait tout, qui voit tout, qui peut
tout. De l’idée qu’il avait maintenant que peut-être son père et sa mère
voulaient bien qu’il soit grand. Il avait compris que venir chez moi ça aide
à grandir. Moi Madame F., j’aimais qu’il grandisse et qu’il soit comme le
petit arbre qui sur ses dessins avait grandi depuis le début. Ça il en était
sûr maintenant.
J’ai tenté une interprétation dans laquelle j’évoquais le soleil qui permet
que les plantes grandissent, qui fait que les plantes grandissent.
« Et la pluie aussi », a dit Sébastien, m’interrompant.
Sur la feuille se sont mêlés pluie et soleil. Le jaune des rayons atteignait les arbres. Le soleil souriait. La pluie tombait. Sur le visage du soleil
les yeux et la bouche semblaient rire. Les lunettes étaient toujours là.
« Il faut des lunettes pour bien voir, hein, Madame F. », disait Sébastien. J’ai
dit : « Oui... j’ai des lunettes pour mieux voir. Ton soleil aussi. » Sébastien s’est
mis à rire. « Mon papa je crois qu’il devrait mettre des lunettes parce qu’il
ne voit pas que j’ai grandi... enfin tant pis... Dieu il sait, lui, que j’ai grandi. »
Le contenu latent de ses dessins au long des mois se disait mieux
maintenant, se développait dans l’entremêlement des images de la réalité,
du sens dont elles étaient porteuses ou dont on les chargeait, dans le jeu du
transfert dans lequel nous étions engagés.
À ce moment-là, toute mon attention était mobilisée par le traitement
de ce monde mêlé d’images, de ressentis, de fantasmes, de désirs. Un monde
où s’inscrivait l’histoire d’un petit garçon qui jusqu’alors avait refusé de
grandir, l’histoire d’un petit garçon ici et maintenant rejouée, revécue dans
la relation qu’il avait nouée silencieusement avec moi, l’histoire d’un petit
garçon dont une nouvelle page s’écrivait avec ce qu’en disait l’image du
soleil, son évolution. Ainsi découvrait-il ses propres possibilités et s’ouvrait-il à un horizon plus vaste.
Retentissaient en moi les associations avec un monde culturel et religieux
dans lequel comme lui, et depuis plus longtemps que lui, je vivais ou avais
vécu. Mais ce qui primait alors dans mon écoute était le sens caché de cette
histoire, le sens profond de ses inhibitions, et de sa capacité à les résoudre,
le sens de ces images auxquelles il faisait appel, de ces références culturelles
et religieuses dont il usait. Mon rôle, mon approche, ce qui m’était demandé
se situait là. Contribuer par mon écoute, par mes propositions, par mon
silence et par mes interventions, à lui permettre de rejoindre ses forces vives
par-delà les inhibitions, les retenues. Favoriser les retrouvailles en lui-même,
avec par-delà les images destructrices qu’il pouvait avoir de ses parents, ce
qui en eux et en lui-même invitait à vivre. Ce soleil si longtemps grimaçant
du côté gauche de la feuille, depuis qu’il était passé du côté droit et qu’il
souriait, ouvrait à l’avenir, dans la mesure où il prenait appui sur un passé
lui aussi oublié. Je n’ignorais pas que j’avais représenté une charnière
possible de ce dégagement. Les lunettes pour y voir mieux dont il avait paré
le soleil tout en regardant mes propres lunettes en étaient le signe. Toute-puissance du regard des parents, toute-puissance du regard de l’analyste dites
et vécues dans le même temps, avec une référence au Dieu tout-puissant et
tout-présent dont on lui parlait par ailleurs.
De ce Dieu, je n’ai pas parlé davantage avec lui. J’en ai entendu ce qu’il
m’en a dit. Et je sens bien que pendant un temps son Dieu a eu mon visage
ou celui qu’il me prêtait comme pendant un autre temps il avait peut-être eu
le visage sévère et « interdicteur » qu’il prêtait à son père et revivait auprès
de moi. Maintenant ce Dieu semblable au Dieu dont on l’entretenait, un Dieu
qui donne vie, qui s’arrache à la mort et qui arrache à la non-vie lui permettait
d’aller de l’avant, tout comme ma présence auprès de lui le lui avait permis.
Il découvrait dans le même temps que ses parents réels l’avaient mis
au monde pour qu’il vive et que cela était fondamental, sous les scories
du quotidien. Pluie et soleil mêlés, fécondité de ses parents, fécondité de
la cure, le rendaient à lui-même et son Dieu tel qu’il l’entendait en était
la confirmation.
J’ai dit que ce petit garçon m’a beaucoup appris. Derrière son soleil
baigné de pluie, sa pluie inondée de soleil, je ne pouvais pas ne pas voir se
profiler le Dieu créateur de quelque vitrail ancien, les nimbes de certaines
peintures, les soleils-dieux des vieux Incas, les représentations solaires de
Lurçat. Langage symbolique des hommes pour dire l’indicible et son
évidence. Un indicible, une évidence, que le travail analytique parfois mettra
à plat et réduira en poussière. Et qui parfois aussi traversera la démarche
de l’analyse pour s’épurer et s’affiner.
Lorsqu’ils évoquent le temps de leur cure, certains analysants mentionnent que leur foi y fut fort peu présente, jamais remise en cause, même
si elle se modifia au long de leurs remaniements intimes. De cela ils n’ont
pas parlé. Et pourtant quelque chose en eux a changé, qui concernait leur
rapport à leur Dieu, leur pratique religieuse, leur vie spirituelle, leurs images
de Dieu.
D’autres disent que leur foi leur est « tombée des épaules », « comme
un vieux vêtement », « comme la peau du serpent qui mue ». Rien en eux n’a
basculé. Rien de dramatique ne leur est arrivé. Ils avaient abordé sur d’autres
rivages où ce dont ils avaient autrefois été revêtus ne leur apparaissait plus
ni nécessaire ni adapté. Un vêtement ancien démodé, trop petit, usagé,
ridicule parfois. Étranger.
Pour d’autres encore le débat a été douloureux, difficile, quelquefois
torturant. Un choix nouveau s’est révélé, souvent épuré, exigeant en même
temps qu’il se confondait moins avec ce qu’on leur en avait dit ou ce qu’ils
avaient cru en entendre. Mais parfois aussi le Dieu ancien s’en est allé,
laissant place à l’absence de Dieu – « un monde de solitude où maintenant
je sais que l’homme est seul, qu’il n’y a pas de sens, sauf celui que nous
lui donnons. Alors c’est la solitude, oui bien sûr. Mais c’est aussi l’obligatoire solidarité. Peut-être c’est ça la fraternité ? »
« Dieu est parti. Avec lui la peur est partie aussi. Ou plutôt : j’ai perdu
la peur. Ici. En la perdant j’ai perdu le Dieu de la peur. Sans lui la terre est
plus belle ».
Certains encore disent être venus en analyse, étrangers à toute préoccupation spirituelle. « Dieu pour moi n’existait pas. Et étrangement, alors qu’il
n’en a jamais été question au long de mon parcours, à la fin de mon analyse,
je me suis posé le problème de Dieu, celui des religions. Je ne crois pas avoir
remplacé l’analyse par la religion ! Mais il me semble que tout ce travail m’a
préparé à me poser des questions. À me poser la question de Dieu. »
Le Dieu de Sébastien nous a accompagnés tout au long de la cure sous
le déguisement du soleil qui lui-même déguisait et révélait d’autres figures
de sa vie réelle. Je ne sais ce que, dans les temps qui ont suivi, Sébastien a
fait de son Dieu dans sa vie ni quels rapports il a pu entretenir avec lui.
S’il lui est demeuré soleil. Ce que je sais en revanche c’est que quelque chose
de Dieu s’est dit pour lui par ces images, que quelque chose de lui a peut-être aussi été révélé, semblable à ce qu’il en entendait et désirait en savoir
ou en expérimenter. Et cela grâce en partie à ce qu’alors j’ai pu représenter
pour lui.
Tant il est vrai peut-être que le Tout Autre se dit dans le tout proche. Tant
il est vrai aussi qu’il est indispensable de s’arracher au tout proche pour
rejoindre un jour le Tout Autre. Un Dieu d’enfance qui une vie durant demeurerait le splendide soleil à lunettes de Sébastien resterait le symbole et le
signe de la place que j’ai tenue pour Sébastien, mais aussi le symbole et le
signe de la non-résolution du lien qui a été le nôtre, et de la figure retrouvée
des parents. Je veux croire que si Sébastien continue sa route avec son Dieu,
d’innombrables soleils peuplent son univers, qu’ils n’ont plus besoin de
lunettes si ce n’est par moments, et qu’ils sont de plus en plus épurés de toute
véritable représentation.
[1]
Je remercie les éditions Desclée de Brouwer de m’avoir autorisée à publier cet extrait
de mon livre
Le dieu des enfants. Paris, Desclée de Brouwer, 1991.