2003
Imaginaire & Inconscient
Paroles d’artistes
Propos et textes recueillis par Nicole Fabre
Nicole Fabre
PsychanalysteMembre du GIREP 80 rue de Vaugirard 75006 Paris
Dans le cadre de ce numéro, il nous a semblé nécessaire d’ouvrir une
réflexion sur la place du spirituel ou du religieux dans l’expression artistique, son imaginaire et sa mise en acte. Bien évidemment, ce dossier est
loin d’être exhaustif. Après la présentation des propos d’artistes contemporains, on trouvera quelques pensées glanées dans la riche documentation
qui nous a été proposée par l’association Art et Spiritualité.
Nous remercions Madame Lardeur pour son accueil et les documents
qu’elle nous a fournis, André Gence pour nous avoir autorisés à utiliser des
extraits de l’interview qu’il avait accordé précédemment à Jean-Philippe
Chartier, Coline Fabre, Frédéric Hubert, qui ont tous deux accepté avec
générosité de répondre à nos questions concernant leur art et sa place dans
leur vie. Merci aussi à Mademoiselle Moineau qui, au nom de l’Association
Art et Spiritualité
[1], nous a aidés par le choix de documents
[2] dont nous avons
pu citer quelques extraits. Merci également à la revue
Zodiaque « Paroles
d’images » pour ses précieux travaux. Que tous trouvent ici l’expression
de notre gratitude.
Dès la fin des années 50, on voit se développer et s’articuler l’œuvre
sculptée (qu’il s’agisse de pièces présentées en galeries ou de sculptures
monumentales) et la création de vitraux dans des églises à travers toute la
France.
Nous avons demandé à Madame Lardeur de nous confier quelques-uns
des textes dans lesquels Gérard Lardeur met en mots à la fois sa quête et sa
conviction sans cesse exprimées dans la matière qu’il travaille. Qu’elle trouve
ici l’expression de notre reconnaissance.
Jean-Luc Epivent présentant l’exposition de Gérard Lardeur en mai 2000
à la Galerie Expression Libre évoque « l’interpellation du trop plein » et
« l’interpellation du vide dans cette œuvre ». Pour lui, « gagné en présence
d’une telle création par un sentiment d’isolement, l’individu doit accepter
de se retrouver face à lui-même ». Mais il souligne aussi « la victoire – servie
par l’ordonnance du monde – sur beaucoup de désordre et beaucoup de
tumulte ». Il parle de « la forêt de symboles » où nous sommes entraînés.
Avec Lardeur, nous voici dans la « double aimantation du mysticisme et de
la transcendance, dans un « archipel divinement pétri d’intuitions et d’incandescences ».
Les extraits de notes et de textes qui suivent expriment cette exigence
par moments fulgurante.
« Le sculpteur prend dans sa main l’Univers. De l’informe à la forme,
il façonne le devenir [...]. Mais si pour certains ou pour chacun, il arrive
de toucher à l’extase, à la certitude du vide, au degré plus ou moins zéro,
le sculpteur ne peut se bercer d’illusions, il ne passera jamais d’une filiation
qu’il aimerait satanique à une divine surprise. » (G. Lardeur, juin 1989,
extrait d’un texte paru dans la revue Sculpteur).
Lorsque G. Lardeur retrace la démarche de création des vitraux de l’église
Saint-Pierre et Saint-Paul de Langonnet (Morbihan), c’est de son processus
de création qu’il parle. Il commence par situer l’édifice dans son époque,
dans son espace, et dans son actualité humaine.
« Les qualités des bâtisseurs de cette église, leur compétence, leur parfaite
sincérité avec eux-mêmes en accord profond avec leur époque, font que, cinq
siècles après, nous pénétrons dans cet édifice en ayant l’impression de rentrer
chez soi. [...] »
Nous sommes dans la Bretagne rurale, cette architecture est bâtie et vécue
par des terriens ignorants de la mer et des voyages, dont la marche solitaire
et longue développe au milieu des bois et des landes les rêves et les mystères.
Le terrien tire tout de la terre, sa substance comme ses vêtements.
« C’est en partant de la terre que j’étudie ces vitraux, c’est en partant
d’une trame simple, la toile de lin. Avec cela, je veux essayer de raconter
une histoire. Il faut d’abord me situer. »
L’œuvre est décrite dans la symbolique de sa géométrie : « deux demi-cercles assemblés imageant la division de l’homme, de chacun de nous en
deux parties, l’une intellectuelle, l’autre matérielle. »
Puis c’est le descriptif des vitraux de la nef, « vues de l’entrée, ce sont
des toiles. Puis par le déplacement du spectateur, deviennent une lumière
blanche par un jeu de miroirs [...]. C’est une marche des ténèbres vers
la lumière, seul et ensemble. La nef est un mouvement, une marche
triomphale. »
Il poursuit la description de l’avancée dans la nef.
« Deux grandes baies, le nord et le sud, la lumière et les ténèbres, l’amour
et la haine, l’une négatif de l’autre comme un éternel dialogue. Au sud, la
lumière est mouvement, une toile roulée pénétrant à l’intérieur, au nord, une
diagonale en toile plus dense dégageant un astre noir. Ces deux cercles
comme les extrémités d’un cylindre imaginaire qui devient un rouleau de
purification avant le sanctuaire. » (G. Lardeur, 1996, in Regards sur le vitrail,
Acte Sud, 2002).
Quelques lignes encore, écrites en 1975, conservées :
« On ne peut entrer dans un édifice pour regarder le vitrail, /c’est lui
qui regarde, /c’est lui qui imprime, /c’est lui la conscience./C’est en
travaillant la lumière que l’on touche au sacré./[...]/Si la lumière est
donnée aux hommes pour les diviniser/alors le vitrail ferme les yeux/
et c’est dans nos propres balbutiements/que l’on sent la puissance de l’esprit/
qui, seul, peut faire éclater les frontières humaines/et nous permettre de
mesurer la faiblesse/de notre participation à l’amour./Le jour où nous
oserons regarder la lumière en face sans écran, /la Création sera achevée,
/l’homme dieu sera triomphant/et le septième jour de la Genèse sera
au crépuscule. »
Coline Fabre, verrier, a réalisé les vitraux d’églises et de chapelles
romanes, principalement en Charente et en Bourgogne.
Quand Coline Fabre raconte son travail, elle évoque d’abord Jeannette
Weiss-Gruber, verrier chez qui elle a travaillé plusieurs années au sortir de
l’École des Métiers d’Art, avant de créer son propre atelier. Ce fut une
rencontre décisive pour elle :
« Elle m’a fait comprendre que l’on pouvait créer un vitrail contemporain,
dans un édifice ancien, tout en restant en harmonie avec celui-ci. Elle m’a
également sensibilisée à la qualité de la lumière de vitraux anciens, dont
la résultante reste toujours blanche, même dans le cas de vitraux très colorés,
comme à Chartres ou à la Sainte Chapelle, pour prendre les exemples les
plus connus. »
C’est cette lumière que Coline Fabre cherche à restituer dans son travail.
Elle se réfère à Matisse qui, dans la Chapelle du Rosaire à Saint-Paul-de-Vence, donne à voir cette même lumière blanche, à partir de verres jaunes,
bleus et verts.
Nous lui demandons de nous parler de sa mise en œuvre :
« Ma première réalisation de vitraux était destinée à une abbaye romane,
en Charente. À cette époque, je n’avais pas d’atelier. Je me suis donc
installée dans l’église pendant plusieurs mois, et j’ai peint les vitraux dans
les fenêtres mêmes. Au fil de la journée, j’ai pu suivre le déplacement du
soleil; j’ai pu apprécier les variations de la lumière selon l’orientation
des fenêtres. Ainsi, je me suis vraiment imprégnée du lieu, et il m’arrive
encore de pratiquer de la sorte !
Chaque édifice a un caractère unique, tout comme chaque être humain
dégage une atmosphère qui lui est propre. J’essaye d’être réceptive à ce
caractère unique : il va créer certaines contraintes qui se révéleront très
précieuses pour me guider dans mon travail. »
On évoque souvent l’inspiration comme une vision fulgurante. Mais
Coline Fabre ne semble pas se reconnaître dans ce processus :
« C’est plutôt, pour moi, une impression très fugitive, qui disparaît dès
que je cherche à lui donner forme ! Ce jeu du chat et de la souris peut durer
un certain temps, à tel point que cette impression première finit par disparaître complètement ! Il s’ensuit une sensation de vide, parfois douloureuse,
et c’est à partir de ce vide que la construction peut se faire. Mais ne définit-on pas la création par le fait qu’elle naît du vide ? »
Puis elle pense à un autre aspect du vitrail important pour elle : s’il lui
est arrivé de créer des vitraux figuratifs, c’était, toujours des thèmes symboliques très simples, avec quelques couleurs et une écriture frontale.
« Cela me permet de ne pas devenir illustrative. Mais la presque totalité
de mes vitraux sont abstraits : ils peuvent donc s’épanouir pleinement, dans
la simplicité que nécessite une église romane, l’œil et l’esprit n’étant plus
arrêtés par le sujet. L’abstraction peut aussi être évocatrice : je pense, par
exemple, à ces formes totémiques, s’évasant vers le haut, qui peuvent
suggérer une élévation.
Mais la contemporanéité est souvent perçue comme agressive, par la
population d’un village... surtout après le réalisme illusionniste qu’a laissé le XIXe siècle ! »
Coline Fabre prolonge ensuite sa réflexion sur la nature même du vitrail,
que lui confère son emplacement :
« Un vitrail c’est un voile tendu entre deux blocs de pierre massifs qui
ont toujours été là. Et puis il y a ce voile, là, tendu. La lumière change tout
le temps. Mais le vitrail est profondément immobile. Il est dans l’architecture.
Il n’en bouge pas.
Ce voile, pour moi, doit être translucide et non transparent. Si je le travaille avec une grisaille, c’est pour que le regard ne puisse pas s’évader. Qu’il
n’aille pas à l’extérieur, qu’il revienne dans ce lieu privilégié et protégé. Les
églises romanes ont des formes arrondies, utérines. C’est un univers clos, intime.
Lorsque nous entrons dans une église, le temps s’arrête, et il se crée un
état particulier, propice à une certaine méditation; et j’espère vraiment que
mes vitraux respectent cet état méditatif. »
L’un de nous suggère à Coline Fabre qu’elle est une mystique qui
s’ignore. Elle répond : « Souvent, je me suis questionnée sur la raison pour
laquelle je travaille dans les églises. Je n’ai pas de pratique religieuse, et
pourtant j’aime ces lieux pour ce qu’ils sont : des lieux de culte, ou des lieux
de contemplation. Je dirais que je me sens, à travers ces édifices, dépositaire, non de la croyance des anciens, mais de ce que celle-ci a éveillé en
eux : le désir de créer. Cette quête de chaque jour. »
Frédéric Hubert se consacre depuis 1992 à un travail de photographe
auteur qu’il expose régulièrement.
On peut citer son exposition « Raga du début de la nuit », Paris 1997 (photographies prises au cours de séjours en Inde et au Népal) et sa série d’images
« Chapelle », Paris 1999 (photographies réalisées dans des églises en Europe).
Pour Jean-Claude Gautrand
[3], historien de la photographie, Frédéric
Hubert
« s’adresse avant tout à ceux pour qui l’imagination commande à
la vision, à ceux pour qui la photographie est une source de mirages. »
Jean-Christian Fleury, journaliste, écrit à l’occasion de la première série
d’images à laquelle je fais référence, « Raga du début de la nuit » :
« Frédéric Hubert a longuement parcouru l’Asie. Familier du spectacle
qu’elle offre il peut s’en détacher, s’arracher à la fascination de la couleur
locale ». Dès lors, « il participe à une vie plus secrète et intime des choses
et des gens, respectueux de leur intégrité ».
Il choisit une atmosphère unique, celle du début de la nuit et définit son
« raga » par des couleurs sourdes et une imprécision des formes qu’engendrent les poses lentes.
Le choix des tirages Fresson, au charbon sur papier donne une pictorialité
spécifique qui accompagne sa démarche.
Frédéric Hubert évoque le respect du lieu; une rencontre avec la lumière,
l’architecture et la statuaire.
Il emploie toujours un appareil photographique de petite taille extrêmement silencieux et n’utilise jamais le flash trop violent pour préserver
l’intimité d’un lieu et la qualité des lumières.
Il nous parle aussi d’objets anodins, usuels qu’on peut magnifier.
« Je m’attache à des contours évanescents, au flou qui entraînent l’objet
dans un temps et un espace incertains. Dès lors, l’objet quitte sa fonction
première; il devient présence, il se révèle ».
Frédéric Hubert insiste sur la notion de temps, loin de toute référence
chronologique ou historique.
« Par sa nature, le médium photographique autorise un rapport d’immédiateté à notre environnement; mon travail photographique, lui, est basé
sur le temps, temps de rencontre avec le lieu, temps long d’impression de
l’image sur la pellicule (conditions de lumière très faible, que ce soit dans
les temples en Inde ou à l’intérieur des églises), temps du choix de l’image
à conserver et enfin temps du tirage au charbon sur papier par l’atelier
Fresson réalisé grâce à un savoir-faire transmis depuis plusieurs générations ».
Jean-Christian Fleury dit encore : « Frédéric Hubert a photographié en
Inde ce qu’il portait en lui et qu’il peut maintenant reconnaître ailleurs ».
Ce que Jean-Claude Gautrand évoque également à l’occasion de l’exposition
de 1999 (Chapelle); il parle de « ces images qui empruntent au réel pour
mieux lui échapper ensuite », utilise le terme d’« abstraction symbolique »
et poursuit en écrivant « c’est tout l’art de Frédéric Hubert que de nous introduire au cœur de ces sanctuaires aux lumières diffuses pour découper dans
l’espace de véritables icônes plus suggestives que descriptives. Et pour, d’évidence, y trouver la source d’une émotion personnelle empreinte sans doute
d’un certain mysticisme mais aussi d’une curiosité, d’une réelle sensibilité
à la polyphonie de couleurs aléatoires.
Ce sont elles qui, particulièrement mises en valeur par la subtilité du
procédé Fresson, canalisent une lumière aussi intense qu’étouffée,
conduisant vers l’intérieur de l’image, là où vibrent les signes qui, d’images
en images, dialoguent avec force pour composer la trame d’un récit qui nous
parle du profane et du sacré, du réel et de la fiction, de la vie et de la mort ».
Frédéric Hubert dit souvent qu’il préfère parler d’images plus que de
photographies et s’interroge : « Est-ce qu’une image n’est pas une photographie qui a quitté le champ de la représentation ? Ce terme d’image ne
cherche-t-il pas à traduire une transfiguration du réel ouvrant sur une forme
de spiritualité ? »
Pour André Gence, prêtre de la Mission de France et peintre connu à
travers les expositions de ses œuvres dans le monde entier, art et prière ne
sont qu’un seul et même chemin.
Interrogé par Jean-Philippe Chartier, journaliste, il évoque son enfance
où il a beaucoup aimé dessiner, attiré qu’il était par le visuel.
« J’ai toujours essayé d’exprimer ma vision des êtres et des choses à
travers des formes, des lignes, des couleurs. Cela m’est nécessaire, car je
trouve que notre façon d’aborder la réalité passe beaucoup trop à travers
des idées. »
Et pourtant pendant vingt ans il s’est arrêté de dessiner : au Séminaire
d’abord puis jeune prêtre à Marseille qu’il devra quitter à la suite des difficultés rencontrées par la Mission de France à cette époque.
C’est à Paris où il est nommé aumônier de l’hôpital Cochin qu’André
Gence se remet à peindre. « D’abord par hygiène personnelle. Je souffrais
de la solitude, des conditions dans lesquelles j’avais quitté Marseille. Mon
travail auprès des malades était difficile, très prenant. Je sentais le besoin
de me rééquilibrer.
Mais j’ai découvert aussi que la peinture, en favorisant l’équilibre
intérieur, s’intégrait véritablement à l’expression de ma foi, à ma vie de
prière ». Cette « révélation essentielle » devait « modifier tout [s]on avenir ».
Dans les Ateliers divers qu’il anime, il introduit l’expression graphique,
la peinture, une réflexion sur le symbole. Il retourne vivre à Marseille.
Il expose en France, aux États-Unis, au Japon, etc., tout en conservant le lien
avec ses « frères de la Mission de France », qui pour la plupart exercent
une activité professionnelle et qui, sans toujours la comprendre, acceptent
la démarche de cet homme qu’ils aiment et apprécient.
« Dessiner, peindre... cela fait partie de la prière. La prière n’est pour
moi ni une attitude, ni un moment séparé de la vie. [...] Quand je peins la
Méditerranée, je ne la peins pas en dehors de moi : je la peins en moi. L’acte
de créer me met en communication avec la création et à ma manière ma
peinture-prière est une façon de célébrer les épousailles du ciel et de la
terre. »
Il poursuit : « Quand je peins tout seul dans mon atelier, je suis en
communion avec les autres, avec l’univers, avec la création.
La prière c’est la respiration entre Dieu et nous, respiration qui me fait
vivre. Elle fait l’unité entre Dieu et nous; elle réalise la fusion – et non la
confusion – entre moi et le Seigneur qui fonde mon être. Quand je dis fusion,
je pense au fer et au feu. Plus la fusion est grande, plus le fer est fer, plus
le feu est feu. Plus Dieu est Dieu, plus moi je suis moi.
Je ne demande rien à Dieu sinon Dieu lui-même. »
En vue de son entretien avec Jean-Philippe Chartier, André Gence a
dessiné divers graphismes. Pas question pour lui de les commenter :
« On n’explique pas un symbole. Quand je dessine ou que je peins une
fresque, je ne fais pas voir quelque chose. Je donne à voir et chacun crée en
fonction de sa propre vision. Regarder une toile c’est faire acte de création,
de même que l’on crée la musique en l’écoutant. Il n’y a pas de mode
d’emploi. »
Et il sourit largement en évoquant son émerveillement à entendre les gens
parler devant sa peinture. Pour lui, c’est bien la preuve que chacun est poète,
capable de recréer à chaque fois de manière nouvelle. L’art est non une
image, ni même une allégorie – au sens de la comparaison imposée – mais
parabole : « La parabole est une parole toujours ouverte, l’expression d’une
réalité que chacun ressent avec sa propre sensibilité. » Aussi le retour à
l’image-parabole permet-il un renouvellement permanent de la lecture qui
en est faite.
Pour André Gence, il n’y a pas de progrès possible en art, car ce dernier
exprime la permanence de l’homme, échappant ainsi à l’usure et aux
contraintes du temps. C’est ce que dit l’Apocalypse : « Voici que je fais toutes
choses nouvelles ». La création est irruption continuelle de la nouveauté. »
Comme tout enfantement, la création ne va pas sans douleur. Le peintre
en parle en termes de lutte entre le noir et le blanc, de victoire que la lumière
remporte sur les ténèbres. Il connaît l’angoisse devant le papier blanc, devant
la toile vierge : « La toile blanche, c’est la pureté et elle me donne le vertige.
J’ai l’impression de commettre un viol quand je commence à peindre... comme
si j’allais salir, souiller... » Reprenant les mots de Georges Braque, il dit
« pousser ses noirs » : « Je pousse mes noirs et les blancs émergent petit à
petit. Le noir et le blanc se livrent à un corps à corps, jusqu’à ce que la
lumière force sa place. Je retrouve à chaque fois la démarche même du premier jour de la création. Par les traits noirs, je prends conscience du chaos.
C’est la reconnaissance de nos zones d’ombre, de notre propre chaos.
Dieu nous purifie comme on purifie l’eau d’un lac pour qu’elle reflète la
montagne et s’embrase de lumière. »
Avec André Gence, la lecture de la Genèse devient un immense arc-en-ciel, où les trois couleurs fondamentales – le rouge, le jaune et le bleu – et
les complémentaires – le vert, l’orange et le violet – illuminent les « jours »
de la Création pour en arriver au « septième jour », celui de l’harmonie « où
Dieu se reposa ». « C’est le jour de la synthèse, celui qui va du noir au blanc,
où les contraires et les complémentaires se mêlent en une lumière unique. »
Dans cet art-prière, le silence a sa place : « Je crois que seul le silence
fait la part à la réalité du mystère. En peinture, dans l’art, il doit y avoir des
zones de silence. »
André Gence a essayé de traduire ce dialogue entre son et silence par
un seul trait sur une page blanche, mais il confie que c’est extrêmement
difficile et qu’il faut éviter de tomber dans l’imposture, fréquente dans l’art
contemporain. « Il est indispensable que le blanc du silence soit habité
intérieurement. On doit sentir que la grande plage, le grand vide, le grand
silence sont porteurs de l’essentiel. »
Le peintre retrouve là l’exigence d’ascèse et de prière indissolublement
liée pour lui à toute création.
André Gence, homme de parole, méridional chaleureux, a vécu de
longues années de silence forcé après l’opération d’un cancer d’une corde
vocale et l’échec de la greffe qui avait été tentée. Il évoque la rééducation :
« une victoire remportée sur moi-même. Il a fallu d’abord que j’apprenne
à crier. Là j’ai compris que le cri était le commencement de la parole.
J’ai éprouvé que cette parole naissante est souffrance. J’ai souvent cru
que je n’y arriverais jamais. Puis je me suis rendu compte que j’avais des
mains, qu’il me restait mes pinceaux et mon désir de peindre. Ma peinture
est alors devenue essentielle dans l’expression de ma foi. Elle s’est épurée,
elle a gagné en profondeur. Progressivement s’est imposée à moi la certitude
que la peinture était parole et j’ai retrouvé une certaine sérénité.
Ce fut un moment décisif dans ma vie, pour mon être, pour ma création
artistique. »
Et il conclut : « Finalement c’est vrai : tout est grâce. »
Le Corbusier : « J’existe, je suis un mathématicien, un géomètre, et je
suis religieux. C’est-à-dire que je crois en quelque idéal gigantesque qui me
domine et que je pourrais atteindre. »
Chagall : « Il faut que chaque couleur soit un encouragement à la prière ».
Joseph Samson : « Se soumettre à l’action d’une œuvre d’art c’est faire
une expérience d’intériorité ».
« La technique c’est l’enracinement temporel de l’amour. L’amour c’est
le fleurissement spirituel de la technique. Ce ne sont pas deux choses. C’est
la seule et même chose regardée tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre ».
Louis Ladey : « Toute œuvre d’art nous parle en créant du silence.
Sommes-nous encore capables d’écouter l’autre dans son mystère ? L’œuvre
d’art nous offre un « regarder possible »; mais sommes-nous prêts à la
contemplation qui relie ? Le bruit qui est en nous – son nom est multiple –
nous empêche d’entendre et de contempler ».
Gottfried Honegger (à propos de sa création de vitraux pour la cathédrale
de Nevers): « L’artiste doit, dans toutes ses œuvres et sans exception,
sublimer, faire monter les gens au-dessus du commun, du courant. Non, je
ne me suis pas senti comme un intermédiaire ou un médiateur entre l’espace
sacré et les croyants. Par contre, je pense que l’art nous réveille, nous
informe, mobilise nos sens et notre pensée. L’art est la synthèse d’une société,
il est un éclaireur et le chant de la créature est porteur de nos rêves ».
Raymond Court : « Toute grande œuvre d’art est illumination, choc de
présence, et on peut conclure avec François Cheng « celui qui loge au cœur
des choses n’a besoin de rien d’autre que d’être là, sans plus ».
Paul Klee (Journal) : « Plus ce monde (d’aujourd’hui précisément) se fait
épouvantable, plus l’art se veut abstrait, tandis qu’un monde heureux produit
un art porté vers l’ici-bas ».
Pierre Soulages (à propos de l’abbatiale romane Sainte Foy de Conques) :
« Cette lumière que l’on pourrait dire « transmutée » a une valeur émotionnelle, une intériorité, une qualité métaphysique en accord avec la poésie
de cette architecture comme avec sa fonction : lieu de contemplation, lieu
de méditation ».
Noël Pasquier : « Ne pas figurer mais Transfigurer. Vivre mon art est une
façon de sauvegarder un peu du temps qui passe et d’y faire s’épanouir
une infime parcelle d’éternité invérifiable, une parcelle d’univers, révélée
dans le geste de l’homme, une musique des signes.
La spiritualité de l’art fait qu’une œuvre se survit et qu’elle survit à son
auteur; se continuer, c’est accepter sa propre mort.
Née d’une goutte d’eau, la peinture, à son tour, transcende la terre et
l’irrigue, touche les racines de l’infini, et donne à la nature une saison
supplémentaire, inespérée.
Vivre la spiritualité, c’est avancer vers une fragile éternité, être prêt à
affronter le douloureux bonheur d’exister, d’éprouver, de s’éprouver et de
pleurer ».
[1]
Association Art et Spiritualité, 9 avenue de l’Observatoire - 75006 Paris.
[2]
Notamment la revue
Ligeia.
[3]
Jean-Claude Gautrand vient de publier
Robert Doisneau aux éditions Taschen.