2003
Imaginaire & Inconscient
Thérapie psychanalytique et accompagnement spirituel.
Collaboration efficace ou empoisonnement mutuel ?
[1]
Jean-François Noel
Prêtre et psychanalyste4 Impasse des Eyguesiers 13100 Aix-en-Provence
Dieu et la psychanalyse... vieux conflit qui a déjà
toute une histoire. Pourtant, fait nouveau, la demande de
thérapie dans le monde chrétien se fait plus pressante. Se
formule-t-elle sur fond de « déception » vis-à-vis de Dieu qui
« ne veut pas tout guérir » ? Pour répondre à cette nouvelle
demande, nombre de communautés proposent des accompagnements psycho-spirituels. Quelle est la part de la prise en
compte des deux hypothèses fondatrices de la psychanalyse :
le transfert et l’inconscient. De plus, ce nouveau souci psycho-logique a « vulgarisé » certaines théories freudiennes. Mais
Freud avait déjà épinglé le danger d’une analyse laïque. Alors
que penser d’une psychanalyse qui tenterait de prendre en
compte la dimension religieuse de l’homme ?Mots-clés :
Accompagnements psycho-spirituels, Imaginaire et symbolique, Le point aveugle de la psychanalyse, Religieux et psychique, Souffrance et bonheur.
God and psychoanalysis... an old conflict with a
story of its own. Nevertheless, there is now a growing demand
of therapy among the Christian world. Is it based on a “disillusionment” with God who “doesn’t want to cure everything” ?
To answer this new demand, a number of congregations is
proposing psycho spiritual guidance. How arethe two founding hypothesis of psychoanalysis – transfer and the unconscious – taken into account ?
Moreover, this new psychological worry “vulgarized” some
of the Freudian theories. Freud had already pointed out the
danger of a laical analysis. So what should we think of a psychoanalysis, which would make an attempt at analyzing the
religious dimension in men ?Keywords :
Psycho spiritual guidance, Imaginary and sym- bolical, The blind spot of psychoanalysis, Religious and psychic, Suffering and happiness.
En guise d’introduction, d’abord quelques questions. La première :
pourquoi la foi ne suffit-elle plus ? Pourquoi en ce début 2003, sommes-nous
« obligés » d’élaborer ce dont nos anciens n’avaient aucune idée ? Pourquoi
faut-il ajouter quelque chose à la vie du croyant afin qu’il puisse dépasser
la mort ? En effet, le Chrétien est celui qui, normalement, se situe d’emblée
dans l’espérance de dépasser la mort et sa vie doit s’inscrire d’emblée dans
cette promesse de la rédemption. Alors pourquoi sommes-nous obligés
maintenant d’aller voir ailleurs, hors de l’Église, auprès de la psychanalyse
dont certains ont pu penser qu’elle se situait comme une rivale ? L’histoire
de la relation entre l’Église et la psychanalyse fut une histoire très conflictuelle. D’autres, avant nous, ont essuyé les plâtres de leurs affrontements.
Mais il traîne encore comme une ambiance d’excommunication mutuelle.
Ce n’est pas tout à fait terminé... J’ai encore entendu un psychanalyste dire
à mon sujet : Il n’y a pas pire qu’un prêtre psychanalyste, c’est le signe que
son analyse est vraiment inachevée. Quel soupçon sur la foi ou sur la religion
cette affirmation cache-t-elle ?
Les accompagnements psycho-spirituels
Une patiente, qui est venue me consulter, a commencé par me raconter
son histoire « thérapeutique ». Dans le cadre d’une communauté nouvelle,
elle avait été confiée à une accompagnatrice qui a déclaré, au bout d’un mois,
qu’elle ne pouvait pas l’aider. Cette dernière l’a donc – le cas étant peut-être
un peu plus compliqué – confiée à un prêtre qui, au bout d’un mois ne sachant
comment faire, et ne pouvant l’aider, l’a confié à un troisième et ainsi cinq
fois de suite. Elle est venue me voir, un peu en désespoir de cause, et peut-être même en désespoir de Dieu ! En tout cas elle est venue avec, et on
l’imagine sans peine, beaucoup de réticence, voulant d’abord s’assurer que
je n’allais pas moi aussi l’abandonner. Notre première séance – il y en a eu
quatre de la sorte – a été un véritable affrontement. Elle me disait : « Je ne
dirai rien avant que vous m’expliquiez ce que nous faisons ici, dans ce cadre-là. » Ce n’est pas tout à fait facile d’expliquer à quelqu’un ce qu’est le travail
d’une psychanalyse. Il y a un arsenal théorique qui est assez compliqué,
d’une part, et d’autre part, tenter d’expliquer quelque chose à un patient
risque même de perturber son travail. Pourtant j’ai accepté de jouer le jeu
et de m’expliquer. Au bout de trois séances, j’ai quand même dit : « Là je
ne peux pas aller plus loin dans l’explication du travail que nous pouvons
faire mais je reste prêt à vous accompagner. » Quand elle a commencé
à parler, j’ai découvert qu’elle avait très soigneusement, dans le cadre de
sa névrose, construit un symptôme d’abandon. Elle rejouait donc un scénario
d’abandon et elle l’a répété cinq fois de suite, comme quelqu’un qui fait
un beau symptôme névrotique et qui ne trouve pas d’autre solution que de
le répéter inlassablement tant qu’on n’a pas décrypté son message... Et donc
les cinq premiers accompagnateurs sont coupables à mes yeux de prêtre et
de psychanalyste de ne pas avoir vu qu’elle répétait un symptôme d’abandon.
À mon avis – je sais bien qu’ils ne sont pas psychanalystes – ils ont méprisé,
ignoré, ou n’ont pas voulu savoir qu’il y avait un transfert et que tout en
demandant à être prise en charge, elle s’arrangeait inconsciemment pour être
agaçante, irritante pour qu’au bout d’un moment on l’abandonne. C’est ce
que nous apprenons en tant que psychanalyste, c’est-à-dire à repérer dans
un cadre élaboré à cet effet, à supporter l’irritation, l’agacement pour que
finalement nous dépassions ce qui se profile comme issu de la pulsion de
mort, pour elle en l’occurrence, l’abandon. Pour compléter en un mot
l’histoire de cette patiente, elle a « recommencé », en m’annonçant qu’elle
ne pouvait pas continuer avec moi. Lui ayant simplement rappelé que je
l’attendrai la séance suivante et que je ne l’abandonnerai pas, elle est
d’ailleurs revenue et poursuit actuellement son travail...
Donc – première colère personnelle – il y a eu de leur part ignorance
coupable du transfert qui s’est fait à leur insu, j’en conviens. Et plutôt que
de soulager la souffrance, ils l’ont endurcie et enkystée. De fait, plus on
répète le symptôme, plus il « se muscle. » Ce n’est pas la première fois que
je me heurte à ce problème d’accompagnement psycho-spirituel auquel
l’Église est confrontée à présent. Le problème pour l’Église est de savoir
si elle peut faire confiance à une thérapie, et dans ce cas, le problème est
de savoir quelle thérapie pourrait être envisagée qui respecterait la dimension
spirituelle. Et l’on entend déjà dans cette formulation que la foi se sentirait
menacée par une thérapie. Quel risque court-elle ? Pourquoi se sent-elle donc
si fragile ?
Souffrance et bonheur : questions psychologiques
ou spirituelles ?
Pouvons-nous, nous les croyants, aujourd’hui, tout prendre en charge ?
Nos ancêtres se contentaient ou ne se contentaient pas de la foi mais enfin
ils n’avaient pas recourt à des thérapies. Je me suis rendu compte, quand je
pense à nos ancêtres – mes grands-parents, etc. – qu’ils ne s’autorisaient pas
à se poser la question d’un bonheur individuel et psychologique. Je ne dis
pas qu’ils étaient plus heureux que nous, ce n’est pas sûr. Il y avait chez eux
une certaine soumission au code familial ou social du groupe auquel ils
appartenaient. En tout cas pour les femmes, c’était flagrant et il y avait ni
autorisation, ni en fait possibilité à s’imaginer qu’elles pouvaient un jour
revendiquer un bonheur personnel. La page est tournée radicalement, les
femmes à présent revendiquent à juste droit leur position de femme, leur
épanouissement sexuel, conjugal, familial, maternel, professionnel, etc. Mais
ce changement n’est pas sans conséquence pour les hommes. L’affaire est
irréversible et c’est un bienfait pour l’humanité. Et ce n’est pas fini du côté
du masculin qui s’est trouvé effectivement, de fait, plus menacé, plus en
contact avec son propre désir. Cela a-t-il contribué à générer une souffrance
psychique plus singulière – autant pour les hommes que pour les femmes ?
Premier élément certainement de tout un phénomène de résonances qui se
sont conjugués ensemble et qui rendent le chemin thérapeutique inévitable...
C’est du moins ce que l’on peut dégager d’une analyse rapide. Pourtant, je
pressens qu’il y a une évidence qui se cache derrière tous ces éléments et
que tous ces éléments pris séparément tout à la fois révèlent et cachent dans
le même mouvement. Mais continuons à explorer ces quelques éléments
en espérant qu’ils nous laissent entrevoir quelques éclats de vérité, sans nous
tromper davantage.
Le deuxième élément me semble être que la dernière valeur sacrée sur
laquelle tout le monde va s’accorder, ce n’est plus Dieu, c’est la souffrance
des hommes. Le monde confronte les croyants à une nouvelle question, qui
l’entendent comme un défi lancé à leur crédibilité : qu’est-ce que vous faites
pour soulager la souffrance ? Et les Chrétiens pensent : « on ne peut pas se
défiler devant cette question ». Et je ne suis pas sûr que les prophètes Isaïe,
Jérémie, Daniel, enfin nos grands ancêtres qui dominent les célébrations
dans nos églises, avaient cette idée en tête. Le problème de l’existence de
Dieu était plus important que celui de la souffrance humaine. Affirmer ce
décalage risque peut-être de heurter notre sensibilité moderne. Mais je crois
que la dernière valeur sacrée irréductible est l’intouchable souffrance
humaine. Et tout le monde nous attend au tournant. Les communautés
nouvelles ont eu le désir louable de répondre honnêtement à la question de
la prise en charge de la souffrance individuelle. Alors, l’inconvénient majeur
est que le problème de la souffrance individuelle, et je dis bien individuelle,
devrait être pris en compte par des thérapies qui tentent justement de prendre
en charge cette souffrance individuelle. Or, en même temps, cette souffrance
s’inscrit aussi dans un problème plus large qui est celui du mal. Et je ne suis
pas sûr – et c’est peut-être le prêtre qui parle alors – qu’il n’y a pas des
souffrances irréductibles et insoignables. Je pense qu’il y a une énigme, une
opacité du mal qui fait que pour moi, croyant – je le confesse tout en le
pleurant, mais Jésus pleure aussi avec les pécheurs – il y a une irréductibilité
du mal et je pense que, quoi que nous fassions, nous n’en viendrions pas à
bout. Mais que cela ne justifie pas pour autant nos égoïsmes. Ce serait donner
encore de l’épaisseur à la question du mal, à son opacité, à son désordre et
à son chaos. Mais néanmoins la question est posée. Les Chrétiens, dans le
souci qu’ils ont de devenir crédibles aux yeux du monde, tentent de prendre
en compte la souffrance individuelle de leurs frères. Cette nouvelle sensibilité relèverait d’une sorte d’inconscient collectif qui est de ne plus souffrir
que l’autre souffre. Et les Chrétiens avec leur Dieu de souffrance se trouvent
en première ligne.
J’ai envie de reprendre l’expression : « désespoir de Dieu. » Ce n’est pas
forcément contraire à la foi chrétienne que de désespérer de Dieu. Il y a de
la place, et d’autres ont innové avant nous, pour une position limite, presque
blasphématrice vis-à-vis de Dieu. Job a fréquenté cette frontière-là, même
les psalmistes d’ailleurs ont témoigné de cette expérience provocatrice et
désespérée de Dieu, sans pour autant éviter de cesser de croire à son existence. Cette constante me fascine toujours. En travaillant un peu sur cette
idée, je me suis aperçu – je prends Job parce qu’on trouve dans ce livre tout
un travail tellement déployé – que Job se bat contre l’idée qu’il a de Dieu
en anticipant à l’avance l’hypothèse que Dieu serait au-delà de toutes les
images qu’on pourrait avoir de lui. Quand ses trois amis viennent le voir, il
va démonter pièce après pièce l’idée que les autres ont de Dieu. Ils pensent
qu’elle est l’image figée, et donc une projection. Il m’a semblé que notre premier travail de chrétien dans la foi est d’accepter l’idée que nous imaginons
Dieu. Certes Dieu se laisse imaginer et il faut continuer à changer d’image,
et que d’image en image nous pourrons tant soit peu, autant que nous
pourrons dans notre vie humaine, approcher d’une certaine réalité de Dieu.
Mais nous n’aurons jamais fini d’avoir entre Dieu et nous une image, même
s’il faut la remettre en question. Et le principe n’est pas de ne pas imaginer
Dieu, c’est de ne pas se tenir à celle que nous avons. Le bigot est cette figure
de croyant qui se trouve bloqué dans une image sécurisante, anesthésiante
de Dieu et qui ne veut pas en sortir. Alors que le croyant en marche, le pèlerin,
est celui qui accepte sur son propre chemin d’être bien conscient qu’il
imagine Dieu parce qu’il ne peut pas faire autrement, mais qu’il a, par contre,
à détruire sans arrêt ses idoles, et d’idoles en idoles, il s’approchera de plus
en plus de l’énigme même de Dieu et de sa transcendance.
L’image de Dieu et l’imagede l’hommecherchent à se rencontrer, à
s’accorder jusqu’au jour où nous prenons conscience que l’accord définitif
s’avère impossible parce que nous découvrons que Dieu s’inscrit dans une
altérité inaliénable. Nous avons bien raison de chercher une révélation fulgurante de Dieu comme autre et totalement autre, et en même temps nous la
craignons. La souffrance est la possibilité dans l’instant contrarié – je dis
cela sur la pointe des pieds – d’une rencontre de Dieu. Elle pressent quelque
chose de l’étrangeté radicale de Dieu qui n’est jamais aliénable à notre
psychisme.
À cet instant, je peux reprendre ma toute première question. Je me réfère
à la parabole des talents. L’unique talent est la vie que j’ai reçue, mais si je
considère que je n’ai pas à la travailler, je l’enfouis dans la terre, je le rends
tel quel : « je te rends ma vie dans l’état où tu me l’as donné, je n’ai rien fait;
je te la rends, il ne s’est rien passé ». La vie que Dieu nous donne est accompagnée d’une consigne redoutable, d’en faire quelque chose et c’est ainsi
que la vie va pouvoir se donner du sens. Mais faire fructifier la vie, qu’est-ce que cela signifie ? Cela rejoindrait-il cette idée de « travail » si chère
à la psychanalyse.
Entre l’Église et la psychanalyse : quel dialogue ?
Nous sommes marqués, en France, par le grand « père » Lacan, par cette
histoire incroyable et les grandes signatures psychanalytiques actuelles sont
toutes passées par les arcanes de ce dernier. C’est évident ! Nous sommes
là-dedans, avec en plus cette habitude française que nous avons de tout
conceptualiser. Nous sommes des amoureux du concept et notre langage
aime se mouvoir dans l’abstraction. Par le passage dans le siècle des
Lumières, le beau et noble rationalisme, notre esprit philosophique est devenu
héritier de cette volonté de comprendre et théoriser. Et de fait, Lacan, fidèle
à cet esprit, n’a cessé tout au long de son histoire, de glaner des idées qui
pourraient aider à penser la psychanalyse. Il a fréquenté la philosophie, et
aussi les religions orientales et puis la mathématique, jusqu’au sanscrit en
passant par l’hindouisme. Enfin il n’a cessé, comme s’il était poussé malgré
lui, d’aller voir en dehors de la psychanalyse ce qui pourrait nourrir la
psychanalyse. Ce qui pour moi – dit rapidement – est le début de preuve que
la psychanalyse est un outil très pertinent. Elle pourrait s’illusionner sur elle-même en devenant une religion, un rituel plein, presque un absolu. Le point
aveugle de la psychanalyse est justement qu’il y a en elle une tentation
infiniment grande d’oublier qu’elle n’est qu’un outil et de vouloir se définir
comme une pensée sur l’homme. Mais elle appelle cette pensée de toutes
ses forces. Mais devenant ainsi totalement autonome, elle exclut cette pensée
et devient une rivalité pour elle.
J’ai assisté à un colloque lorsque j’étais tout jeune étudiant en psycho-logie, et je voyais tous ces grands personnages déambuler tels des grands
prêtres, respectant à la lettre un magnifique rituel, tous détenteurs du grand
savoir : l’inconscient... Je me suis dit, en moi-même, que le seul véritable
prêtre ici, pour l’instant, c’était moi. Alors quand un patient me raconte que
son psychanalyste précédent, au moment où il redécouvrait la foi – ce qui
arrive assez fréquemment – lui avait dit : « Si ça vous fait du bien... » Franchement, s’il y a une chose dont je suis certain en tant qu’analyste, est que
cette réplique n’est pas celle d’un analyste. Il y a quelque chose d’inachevé
dans son travail. Qu’il n’ait pas la foi, c’est son problème, c’est peut-être
dommage, mais qu’il dise ça, ce n’est pas une phrase d’analyste et je pourrais
en citer beaucoup. Évidemment, à mon cabinet, je reçois pas mal les déçus,
et j’ai donc une collection de phrases assez incroyables ! J’entends un certain
nombre de gens qui vraiment se sont crus en psychanalyse parce qu’ils se
disaient athées. Alors la méfiance de l’Église à l’égard de la psychanalyse
se trouve encouragée paradoxalement par la position d’athéisme de la psychanalyse. Or, j’ai plutôt envie de témoigner qu’il peut y avoir un surgissement
de religieux dans le cadre analytique. Quelque chose qui n’était pas prévu,
amis surgie quand même : l’intention imprévue de la psychanalyse.
Il me paraît intéressant, d’autres l’ont fait avant nous et bien plus
brillamment, de proposer non pas un dialogue inter-religieux, mais un
dialogue entre la psychanalyse et l’Église. Par contre, je ne suis pas d’accord
avec le concordisme qui a tenté certains. L’Église a déjà été tentée par différents concordistes qu’ils aient été d’ordre scientifique, historique ou
philosophique. C’est la vieille tentation de l’Église de vouloir toujours faire
concorder les choses. Alors, avant on affirmait que la Bible disait la vérité,
que cela s’est vraiment passé en sept jours, qu’il y a eu Adam et Ève, etc.
Et puis, on découvre en fait qu’on parlait un langage symbolique et mythique,
que tout est toujours vrai, mais pas forcément historique. Aujourd’hui, on
est tenté par un tout autre concordisme, celui qui est entre la morale et la
psychanalyse. Il est certes préférable, du point de vue de son développement,
qu’un enfant ait un père et une mère, mais cela ne veut pas pour autant dire
que la psychanalyse défende la morale. Faire dialoguer la psychanalyse avec
l’Église, c’est faire dialoguer deux réalités disparates, à savoir quelque chose
qui vient d’une révélation avec quelque chose qui serait plutôt du côté de
l’outil thérapeutique. Le seul endroit où nous puissions amorcer un dialogue
serait du côté de l’anthropologie que chacun d’entre eux véhicule, sciemment
ou non... D’autres ont pu penser que cela pourrait se constituer à partir d’une
réflexion sur l’éthique de la psychanalyse. Pour le dire rapidement, il n’y a
pas d’éthique de la psychanalyse, il y a, par contre, une rencontre entre
l’éthique du psychanalyste et celle du patient. Il y a l’éthique dans ce qui est
en cause dans le rapport transférentiel entre le psychanalyste et le patient.
Et donc personnellement en tant que psychanalyste, je suis au service de
l’éthique du patient, même si celui-ci ne peut pas l’exprimer encore. Le vrai
débat est ailleurs. La question serait plutôt : quel est cet homme dont nous
parlons ? Le vrai débat est donc anthropologique.
Qu’est-ce qu’il y a au cœur de l’homme ? Est-ce du divin ? Est-ce l’âme ?
Ou est-ce du sexuel ? Le cours de l’homme, du divin, du sexuel ou les deux
à la fois est le lieu de l’émergence de la personne. Parler de la personne
humaine serait peut-être le point de départ d’un dialogue entre l’Église et
la psychanalyse.
Les théories freudiennes aujourd’hui...
L’analyse est un huis clos, anonyme, dans le secret du transfert. J’invite
souvent les patients qui viennent me voir à tenir ce secret et à ne pas en parler
à l’extérieur, à ne pas profiter de leur analyse, de la résistance à leur analyse
pour dire aux autres qu’ils devraient en faire une parce que « cela leur ferait
beaucoup de bien ». C’est ce qu’on appelle les dérives de l’analyse sauvage.
Tout le monde fait de l’analyse sauvage avec d’ailleurs des caricatures des
théories de Freud. Je ne vous en donne qu’une. C’est l’idée que notre blessure
d’aujourd’hui est issue d’un traumatisme infantile unique. Freud a abandonné
cette théorie-là. Tout le monde pense maintenant que si cela ne va pas, c’est
parce qu’il s’est passé quelque chose avant. C’est malheureusement beaucoup
plus compliqué. D’abord on n’aura jamais accès au réel, le fantasme et l’imaginaire sont passés par-dessus et il ne nous reste qu’un chemin fantasmatique
pour le rejoindre. Ensuite, l’idée d’un traumatisme unique cause de tous mes
maux d’aujourd’hui reste illusoire. Un exemple parmi d’autres de ce que
Freud justement appelait l’analyse laïque, et il faut bien s’entendre sur ce mot...
En ce qui concerne l’inconscient, la position de Freud est très intéressante. Il a élaboré l’hypothèse de l’inconscient pour qu’elle reste une
hypothèse. C’est une hypothèse dynamique et non pas une hypothèse dogmatique. Alors les caricatures ont été par exemple d’en faire des dogmes, comme
de dire : tout est sexuel. Freud est très ennuyé sur la métapsychologie, sur la
manière dont il va essayer sur le plan théorique de glisser hors du cabinet
pour découvrir comment fonctionne le psychisme humain, se défendant lui-même en se disant que c’est provisoire. Il faut relire toutes les précautions
que Freud essaye de prendre pour passer de cette parole singulière de la
clinique à la métapsychologie.
Lorsque j’ai commencé mon propre travail et qu’enfin j’ai pu mettre un
mot sur ce qu’expérimentalement je ne pouvais pas cerner et qui sans arrêt
m’échappait, et en moi-même et dans certaines relations, alors par cette
expérience, j’ai mieux compris ce que Freud essayait de mettre sous ce
registre de l’inconscient. Pour moi, l’inconscient, ce n’est pas une chose
personnelle, c’est ce qui entre en interaction avec l’autre et dont je ne sais
rien à l’avance. Je ne pense pas que je puisse dire mon inconscient, ce serait
plutôt la manière dont je suis avec l’autre. Par exemple, mon inconscient
d’aujourd’hui face à vous ne serait pas le même que lorsque je suis face
à quelqu’un d’autre. Et donc, il y a pour chacun de nous des expériences qui
nous font pressentir quelque chose de non familier. L’approche de la vérité
peut provoquer le sentiment de la survenue de quelque chose qui se passe
dans l’homme et qui lui demeure étranger, troublant, inquiétant. Et quand
on m’a donné ce mot pour me dire cette expérience, c’est comme quand
on désigne une chose à un enfant : ce que tu vois, c’est un volcan, ce que
tu ressens, c’est la peur, c’est ceci, c’est cela. Donc c’est quelque chose,
on peut le désigner. Mais il est vrai qu’il le maintient comme une hypothèse.
Cet inconscient est au service de la personne comme une dynamique
intérieure, à chaque fois réalisé différemment suivant la relation qui s’établit
et s’active à l’insu de la conscience de ces deux personnes. Alors, avec
l’inconscient, on peut dire qu’on est au cœur de la face cachée de la relation.
Ce n’est pas de se soumettre à l’autel freudien en disant : Bénis sois-tu saint
Sigmund. Mais c’est de dire qu’il y a des hypothèses de Freud qui rejoignent
une expérience que tout homme peut faire.
Ce n’est pas dogmatique. On ne peut pas dire qu’il y ait alternative. Il y
a des mots. Quand je dis à un patient : dites-moi ce que c’est ? Il met un mot,
par exemple, sur une histoire de son enfance. Le mot l’atteint et en même
temps, il le contourne. Après il mettra un autre mot. C’est ce qu’on va appeler
la chaîne, c’est-à-dire qu’il va dire un mot puis un autre mot. Il n’y a rien
de dogmatique en lui, il ne parle pas parce qu’il « croit » à l’inconscient.
C’est l’approche de la vérité qui appelle des mots, l’approche du dévoilement
de la vérité. Quand j’ouvre le rideau, je donne davantage de lumière, mais
je fronce une autre partie du rideau. Donc j’ai dit un mot, j’ai mis plus de
lumière, mais j’ai continué à obscurcir un autre pan. Le dévoilement de la
vérité... cette vieille idée présocratique, j’ai l’impression que l’hypothèse de
l’inconscient en retrouve l’intuition.
Le point aveugle de la psychanalyse
Il est tout à fait étonnant de constater l’effet extensif de la psychanalyse.
Une personne vient pour un symptôme et elle est amenée à interroger
l’ensemble de sa vie. Je pense que la psychanalyse est un outil très pertinent
parce qu’elle va inciter le patient à embrasser une interrogation qui va
déborder le symptôme et l’inciter à relire toute son histoire. Et c’est pour
cela que la psychanalyse est un outil, contrairement à la psychologie ou la
psychothérapie qui serait plus du côté de l’interprétation du symptôme lui-même : « C’est pourquoi vous faites ça, etc. » Je pense que les psychanalystes,
eux, seraient plutôt du côté de la construction. C’est la grande différence
entre la construction et l’interprétation. L’interprétation est du côté de l’explication donnée par le thérapeute; la construction suscitée par le psychanalyste
renvoie le patient à élaborer lui-même son interprétation. En effet expliquer
risque de satisfaire davantage le thérapeute que le patient. Le psychanalyste en acceptant de se frustrer, offre au patient l’occasion de trouver par
lui-même, de construire les liens et les enchaînements entre ce symptôme et
l’ensemble de sa vie. Mais en interrogeant ainsi plus largement, la psychanalyse prend le risque d’ouvrir la porte à d’autres questions, comme celles
de la souffrance, du mal, du sens de la vie... Commençons par une citation
de Freud : « L’analyse consiste à passer du désordre névrotique au malheur
ordinaire. » Cette phrase fait écho à des moments que j’ai vécus avec de
nombreux patients qui se sont formulés différemment mais qui relèvent de
la même prise de conscience. Un exemple parmi d’autres : « je suis venu
parce que j’avais mal, mais en fait, tout le monde a mal, tout le monde
souffre ». Le symptôme attire à lui tout le souci de la personne. L’analyse
vient desserrer ce lien obsessionnel, il permet une circulation plus libre de
la pensée qui ré-interroge le monde et les autres. Alors se dégagent les autres
interrogations que ce symptôme camouflait, avec les éventuelles questions
de religieux, d’éthique ou de métaphysique qui y étaient inscrits en filigrane.
Je pense à ce patient qui était responsable d’un accueil caritatif pour
des naufragés de la rue. Il est venu me consulter pour un symptôme
somatique assez conséquent. Et puis il a découvert au cours de son travail
qu’il détestait les pauvres. Il les haïssait et leur odeur encore plus. Enfant,
nous avons peut-être eu peur de sauter dans la piscine, parce que l’eau est
froide, et que nous ne savions pas bien nager. Il y avait deux catégories
d’enfants : il y a ceux qui sautent tout de suite, et ceux qui tergiversent et
qui risquent de ne jamais y aller, à moins qu’on finisse par les y pousser.
Soit on y va tout de suite, soit on n’y va jamais. Des éléments nous effraient
parfois tellement que nous préférons ne pas le savoir et étouffer notre peur.
C’était son cas. Il avait tellement peur de la pauvreté que pour ne pas en être
effrayé, il s’était mis au service des pauvres. Et le jour où il avait pris la
distance pour entendre, recevoir la pauvreté, la haine et la répulsion lui
avaient sauté à la gorge. Il m’a dit alors : « Mais, c’est bien ce que je pensais,
l’analyse détruit tout. » Parce qu’il s’était vu un moment sans boulot ! C’était
quand même son gagne-pain. Soyez rassurés, il travaille toujours en caritatif
et je ne m’avancerai pas beaucoup en disant qu’il travaille mieux qu’avant.
Il a retravaillé l’objet de son effroi, l’objet de sa répulsion et à mon avis, la
distance qu’il s’autorise à donner à l’autre, le pauvre, le miséreux, lui permet
une meilleure efficacité dans son travail. Effroi, fascination, désir... il a redistribué ses cartes.
Mais, ce qui est peut-être difficile en analyse, c’est accepter que l’outil
s’efface pour laisser la place à une décision éthique, religieuse, à une réconciliation. Il y a une vie après l’analyse. Alors comment sait-on à quel
moment ? Cela relève, au sens propre du terme, de la singularité de la
relation, du huis clos dans lequel le psychanalyste et le patient se sont
affrontés l’un à l’autre. C’est là d’ailleurs que la métapsychologie est incompétente. On ne rendra jamais totalement compte de cette relation
hebdomadaire sur un, deux ans, voire plus, qu’on a eu avec telles personnes,
dans lesquelles se sont tissées des choses que je n’ai pas comprises moi-même mais qui ont permis au patient de sortir de l’analyse, un peu désinhibé,
et à reposer dans sa vie un certain nombre d’actes d’homme, de citoyen,
d’amoureux, d’amant, de travailleur, etc.
De ces actes, je n’en sais rien comme psychanalyste, mais j’ai simplement
peut-être aidé à anticiper la place émise et donnée à l’avance à ses actes-là.
Comme analyste, mon éthique sera de laisser la place possible pour que
ces actes puissent se poser. Il y a une sorte de « laisser place à » qui est
frustrant pour l’analyste. Et c’est d’ailleurs l’enjeu du vrai travail analytique.
Quand le psychanalyste reprend le travail d’un de ses patients, non
seulement il « déguise » les faits afin de maintenir le secret, mais de plus,
ce qu’il va en dire aujourd’hui passe par le tamis de son propre discours.
Quand un psychanalyste raconte un cas, c’est lui-même surtout qu’il rapporte
avec tout cet arsenal de fantasmes intimement mêlés à l’état de son propre
travail analytique. Ainsi, ne nous illusionnons pas, nous ne pouvons pas
affirmer que nous allons rejoindre cette personne dans son secret. Dieu soit
loué, elle a son secret et son secret restera à elle. Heureusement, c’est pour
moi un émerveillement à chaque fois de découvrir la manière dont chaque
singularité déploie son histoire. Et l’on aura beau théoriser – je ne dis pas
cela pour me défiler – la personne humaine témoigne d’une espèce d’inventivité qui m’émerveille toujours et qui résistera toujours à la mise en
catégorie. Effectivement, il y a un moment où ils vont trouver accès à leur
vérité et personne ne pouvait prévoir qu’ils passeraient par là. J’éprouve
toujours une émotion profonde lorsque la personne s’éveille, d’autres thérapeutes le diraient avec moi, cela reste étonnant. Les gens disent souvent :
« J’ai peur que l’analyse me déstructure ». Dans la plupart des cas, le
remaniement est immédiat et c’est au psychanalyste de savoir se positionner
et de rester aux aguets vis-à-vis de la manière dont elle va se réinventer.
Quelqu’un vient me voir et il sait évidemment d’emblée que je suis prêtre,
bien que le cabinet ne comporte pas d’indication particulière mais les gens
qui viennent le savent. Je pense à l’un d’entre eux qui me disait : « Je ne sais
pas pourquoi je suis venu vous voir, vous, je sais qui vous êtes, on m’a parlé
de vous ». On fait un travail et survient au bout de six mois un rêve avec
deux enfants, deux avortons, rêve qui réveille le souvenir ancien d’avortements qui avaient eu lieu réellement, auxquels sa femme et lui avaient
accepté de procéder au début de leur vie de couple. Il me dit : « Mais je ne
savais pas à quel point cela nous avait marqués. » Je le fais associer et il
me dit : « Maintenant je sais pourquoi je suis venu vous voir, pour me réconcilier avec cette histoire. » Je n’en dis pas plus. Et je l’ai revu à la rentrée.
Il est allé à Lourdes avec sa femme pour poser un acte de réconciliation.
Il ne m’a jamais dit s’il avait la foi mais il a eu besoin, dans le réveil de ce
traumatisme, de cette douleur, de cette faute – la culpabilité l’avait amené
à la faute – de poser un acte de réconciliation avec quelqu’un d’autre que
lui-même, mais pas avec moi. Le fait que je sois prêtre avait certainement
et inconsciemment appelé, comme un appel d’air, ou avait coïncidé ou correspondu avec une demande de réconciliation morale au sens noble du terme
de sa démarche.
Pourquoi un analyste est-il analyste ? Pourquoi accepte-t-il de se
confronter à cette parole ou à cette peine de l’autre ? Peut-être a-t-il un souci
particulier de la souffrance ou du chemin de l’homme. Et j’ai en tête cet
extrait de la vie du Christ lorsqu’il rencontre le jeune homme riche. Ce
dernier se détourne, il ne peut pas aller plus loin. Et le regard de Jésus
l’aimant vient après coup : « Jésus le regarda et l’aima. » Alors, est-ce qu’il
n’y a pas chez certains analystes, une inquiétude inguérissable vis-à-vis de
la souffrance des autres. Autrement dit, une sorte d’amour anonyme et chaste
du prochain. Je me retrouverais un peu dans cette approche. Pour ma part,
je porte secrètement et pudiquement le désir que l’autre retrouve tout ce
qui le fait personne humaine. Travailler autant que possible à cet éveil
d’humanité. J’entends d’autres psychanalystes qui s’expriment comme moi.
Il y en a qui sont plus dans l’instrumental, dans le technique, etc. Il y en a
d’autres qui sont plus « branchés » sur cet éveil d’humanité.
J’ai cherché longtemps quelqu’un qui m’écoute totalement dans ma vie
et je trompais admirablement ceux qui se disaient à mon écoute, à chaque
fois, parce que je devenais leur ami. Quand on devient l’ami de quelqu’un,
contrairement à l’idée qu’on a sur l’amitié, on n’écoute pas totalement. On
aime, on n’écoute pas tout. Alors je me suis dit que je devais chercher un
thérapeute et le payer pour qu’il m’écoute totalement. Là quelqu’un m’a
écouté totalement, comme jamais on ne m’a écouté. Et j’ai fait la différence entre l’écoute et l’amour, ce qui n’était pas évident pour moi. Mon
désir d’analyste repose sur mon souhait que cette personne retrouve le chemin
de sa pleine humanité qui, peut-être, s’ouvrira à découvrir sa filiation au
Père. Proposer une pleine saisie de l’humanité est un travail d’analyste. Ce
n’est pas d’abord mon amour qui va la sauver. Ce n’est pas moi qui vais
l’aimer, c’est Dieu. Et donc pour l’écouter totalement, il faut qu’il y ait de
la neutralité, c’est-à-dire un « je renonce à », de ma part. Et il peut être très
précieux d’avoir dans sa vie quelqu’un qui nous écoute totalement et d’être
en même temps sûr que nous ne lui devons rien sur le plan du sentiment.
Mais il faut accepter de lever un certain nombre d’ambiguïté. Certaines
personnes sont plus désireuses au début de leur travail d’être aimé que de se
venir en aide elle-même. Il leur faut un peu de temps et de travail, et se frotter
à quelqu’un qui impose une distance pour accepter de s’entendre et de
s’écouter, et de commencer un travail sur soi, avant d’aller un peu plus loin,
au-delà d’elles-mêmes.
·
NOEL J.-F., « Le point aveugle » ou l’intention imprévue de la psychanalyse, Cerf,
2000.
·
NOEL J.-F., Le bigot et le pèlerin, Cerf, 2000.
[1]
Exposé donné le 11 janvier 2003 dans le cadre du Centre d’études du Saulchoir.