2003
Imaginaire & Inconscient
Film et théâtre
L’envers du dimanche
un film de Bérit Otto Nesheim (Norvège).
Le festival du film nordique est l’occasion de découvrir avec les productions des pays scandinaves, les passions brûlantes et les refoulements
tragiques qui animent parfois les habitants de ces grandes étendues neigeuses.
Le prix du public a été attribué au film de Bérit Otto Nesheim L’envers du
dimanche et l’actrice Marie Theisen a obtenu pour ce film le prix de l’interprétation féminine.
Maria, adolescente est au centre de l’action. Dans la première scène, sa
famille, celle du pasteur de la paroisse, se prépare pour l’office du dimanche.
Maria, déjà habillée, s’installe au piano. « On ne joue pas de piano le
dimanche » dit, son père. Le ton est donné. En fait, à part chanter des
psaumes, on ne peut rien faire le dimanche et c’est tout le drame de Maria
qui sent monter en elle la sève de la vie et se trouve contrainte au refoulement. La religion lui est imposée comme un carcan, elle calcule qu’au
moment de sa confirmation, elle aura passé 640 heures assise à l’église.
La seule confidente de ses émois est la sacristaine, Madame Tunheim avec
laquelle elle ose mettre du rouge à lèvres, elle fabrique des boucles d’oreilles
avec les capsules récupérées sur les bouteilles de lait. Maria voudrait
rencontrer des garçons, s’asseoir avec eux à la table du café face à l’église
et remplacer parfois les psaumes par du rock.
Est-il possible que la vie qu’elle sent vibrer en elle soit interdite par Dieu ?
Y a-t-il un autre visage de Dieu que celui que prêche son père ? Une autre
façon de vivre que celle qui a éteint sa mère souvent hospitalisée pour
dépression ? Y a-t-il une religion qui ne serait pas hypocrisie, comme celle
qu’elle découvre, quand son père se montre lui aussi comme un être de
passion, tout en repoussant Madame Tunheim ?
Et son amie se consume peu à peu... « Dieu veut que tu vives, ne les laisse
pas t’enfermer » lui dit-elle.
Mais pour grandir, pour oser aimer, l’adolescente a besoin de se sentir
aimée... Par jeu et devant sa naïveté, un camarade lui met dans les mains
un préservatif : « C’est un truc pour ne pas avoir d’enfant... c’est interdit par
la religion. Si ton père avait eu le droit de l’utiliser, tu ne serais pas née ».
Alors à l’heure où pourrait naître en elle le désir, Maria est confrontée
à ses origines et au désir de ses parents pour elle. « Papa, m’aimes-tu ? » Il ne
répond pas tout d’abord, puis devant son insistance, « Dieu ordonne aux
parents d’aimer leurs enfants ».
Dans la forêt où elle se réfugie, Maria crie sa souffrance. Elle apostrophe
le dieu de son père « Dieu, je ne crois plus en toi ». Elle décide d’aller dans
les endroits défendus, de braver les interdits, de mentir comme mentent les
adultes.
Cependant elle lit avec émotion le Cantique des cantiques : Tes deux seins
sont deux faons jumeaux d’une gazelle qui paissent parmi les Iys. C’est bien
la Bible aussi ! C’est le thème bergsonien de religion fermée ou religion
ouverte qui peut être évoqué ici.
Le jour même de sa confirmation, le suicide de Madame Tunheim
plongera la famille dans l’épreuve de vérité. La Bonne nouvelle, source de
vie a été étouffée, est devenue carcan mortifère.
Mais pour Maria, le message est clair. Elle doit vivre pour rester fidèle
à l’authenticité de son amie et à un autre Dieu auquel elle aspire. Sur la
rivière, dans une belle dernière scène, elle pose les capsules-boucles
d’oreilles, elles partent au fil de l’eau là où son amie a disparu.
Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé,
que lui déclarerez-vous ? Que je suis malade d’amour... (Cantique des
cantiques).
Madeleine NATANSON
Le visiteur
de Éric-Emmanuel Schmitt. Mise en scène de Gérard Vergez.
De nombreux spectateurs ont pu voir une pièce étrange, drôle et
émouvante dont on ne sait si le personnage central est Freud ou Dieu. Peut-être plus probablement est-ce la mise en scène des rapports ambigus que le
père de la psychanalyse, ce « juif sans dieu » (1), entretint avec les problèmes
métaphysiques.
Dans l’introduction à la Correspondance de Sigmund Freud avec le
pasteur Pfister (2) (on sait que leur amitié malgré ce qui les éloignait l’un
de l’autre ne s’est jamais démentie), Anna Freud évoque « le cher homme
de Dieu », comme l’écrivait Freud. Elle nous parle de ce « visiteur bienvenu,
une figure humaine unique en son genre ».
C’est précisément le nom de la pièce de Éric-Emmanuel Schmitt Le
visiteur. L’auteur la situe à un moment particulièrement dramatique de la vie
de Freud. Max Schür, son médecin, raconte ainsi cette journée du 22 avril
1938 : « Anna Freud fut convoquée à la gestapo... J’allai chez Freud et restai
avec lui. Des heures interminables s’écoulèrent... C’est la seule fois où je
vis Freud profondément tourmenté. Il faisait les cent pas et fumait sans arrêt »
(3).
C’est cet homme tourmenté que l’auteur imagine seul dans son cabinet,
déjà ravagé par le passage des nazis, durant ces heures tragiques recevant,
non pas son ami Schür, mais un étrange visiteur qui le harcèle, tantôt sérieux,
tantôt plaisantant. Qui est-ce ? Une victime essayant d’échapper aux nazis
dont on entend les bottes marteler le pavé de la Berggasse ? Ou bien un
simulateur, un malade mental échappé de l’asile ? Ou encore un prétendant
éconduit d’Anna qui aurait trouvé ce biais pour l’approcher ? Ces éventualités ne parviennent pas à dissiper l’ombre de Dieu. Peut-être après tout
n’est-ce qu’un rêve dont Anna à son retour réveillera son père. Mais ce
rêve étrange permettra à Freud de poser les tourments de la psychanalyse en
devenir et sans tricher les problèmes métaphysiques que tout homme se pose
un jour ou l’autre.
Inversant les rôles patient-psychanalyste, l’inconnu relate à Freud un
épisode de son enfance bien connu. « Je suis Sigmund Freud, j’ai cinq ans,
j’existe... » L’inconnu qui refuse de se nommer, vient lui dire : « Il y a toujours
quelqu’un qui t’entend et qui vient » et aussi : « Parce qu’ils ont pris ta fille,
parce qu’ils te chassent, te revoilà tout petit et tu aurais besoin d’un père. »
Le ciel est-il un toit vide sur la souffrance des hommes ? Le théâtre fait
apparaître et l’honnêteté de Freud et sa fragilité dans la violence même de
son athéisme : « Je ne crois pas en Dieu parce que tout en moi est disposé à
croire, je ne crois pas en Dieu parce que je voudrais y croire, je ne crois
pas en Dieu parce que je serais trop heureux d’y croire ! »
Par la bouche de ce visiteur inconnu, Freud apprend que Dieu s’il a fait
les hommes libres y a perdu sa toute-puissance et son omniscience, un dieu
qui comme celui de Raymond Devos aurait besoin de croire en l’homme.
L’air de la comtesse des Noces de Figaro, « Dovo sono bei momenti », s’élève
alors comme un contrepoids à la barbarie, une raison peut-être de croire en
l’homme sinon en Dieu... Anna rentre de la gestapo où elle a été interrogée
et Freud se réveille.
« Tard dans la soirée, écrit Schür, Anna rentra enfin. Freud ne se laissait
pas souvent aller à des démonstrations d’affection, mais ce soir-là, il épancha
plus librement ses émotions » (4). Toujours dans la préface à la correspondance avec le pasteur Pfister, Anna Freud parle de cette « effusion de
sentiments qui débordait de la psychanalyse en soi sur son créateur et sur
sa descendance » quand Pfister était présent.
La pièce d’Éric-Emmanuel Schmitt pourrait n’être qu’un « exercice de
style-normale-sup », mais elle n’est pas seulement brillante. Histoire drôle
par moments, elle met en scène des enjeux fondamentaux qui ne peuvent
laisser indifférents des psychanalystes tout simplement humains : les droits
de l’homme, le racisme, les croyances. Cela sous le regard de la psychanalyse qui, rappelons-le, selon Freud « n’est pas plus religieuse
qu’irreligieuse. C’est un instrument sans parti dont peuvent user religieux
et laïcs pourvu que ce soit uniquement au service de la délivrance d’êtres
souffrants » (5).
Quant au visiteur, c’est à chacun des spectateurs qu’il appartiendra de
décider de le nommer, de le refuser ou de le laisser comme une question
posée aux hommes.
Madeleine NATANSON
·
(1) GAY P., Un juif sans dieu, P.U.F., 1989.
·
(2) Gallimard, 1963.
·
(3) Ibid., p. 587.
·
(4) Ibid., p. 587.
·
(5) Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister, p. 47.