Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950141
170 pages

p. 177 à 180
doi: en cours

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no 11 2003/3

 
L’envers du dimanche un film de Bérit Otto Nesheim (Norvège).
 
 
Le festival du film nordique est l’occasion de découvrir avec les productions des pays scandinaves, les passions brûlantes et les refoulements tragiques qui animent parfois les habitants de ces grandes étendues neigeuses. Le prix du public a été attribué au film de Bérit Otto Nesheim L’envers du dimanche et l’actrice Marie Theisen a obtenu pour ce film le prix de l’interprétation féminine.
Maria, adolescente est au centre de l’action. Dans la première scène, sa famille, celle du pasteur de la paroisse, se prépare pour l’office du dimanche. Maria, déjà habillée, s’installe au piano. « On ne joue pas de piano le dimanche » dit, son père. Le ton est donné. En fait, à part chanter des psaumes, on ne peut rien faire le dimanche et c’est tout le drame de Maria qui sent monter en elle la sève de la vie et se trouve contrainte au refoulement. La religion lui est imposée comme un carcan, elle calcule qu’au moment de sa confirmation, elle aura passé 640 heures assise à l’église. La seule confidente de ses émois est la sacristaine, Madame Tunheim avec laquelle elle ose mettre du rouge à lèvres, elle fabrique des boucles d’oreilles avec les capsules récupérées sur les bouteilles de lait. Maria voudrait rencontrer des garçons, s’asseoir avec eux à la table du café face à l’église et remplacer parfois les psaumes par du rock.
Est-il possible que la vie qu’elle sent vibrer en elle soit interdite par Dieu ? Y a-t-il un autre visage de Dieu que celui que prêche son père ? Une autre façon de vivre que celle qui a éteint sa mère souvent hospitalisée pour dépression ? Y a-t-il une religion qui ne serait pas hypocrisie, comme celle qu’elle découvre, quand son père se montre lui aussi comme un être de passion, tout en repoussant Madame Tunheim ?
Et son amie se consume peu à peu... « Dieu veut que tu vives, ne les laisse pas t’enfermer » lui dit-elle.
Mais pour grandir, pour oser aimer, l’adolescente a besoin de se sentir aimée... Par jeu et devant sa naïveté, un camarade lui met dans les mains un préservatif : « C’est un truc pour ne pas avoir d’enfant... c’est interdit par la religion. Si ton père avait eu le droit de l’utiliser, tu ne serais pas née ».
Alors à l’heure où pourrait naître en elle le désir, Maria est confrontée à ses origines et au désir de ses parents pour elle. « Papa, m’aimes-tu ? » Il ne répond pas tout d’abord, puis devant son insistance, « Dieu ordonne aux parents d’aimer leurs enfants ».
Dans la forêt où elle se réfugie, Maria crie sa souffrance. Elle apostrophe le dieu de son père « Dieu, je ne crois plus en toi ». Elle décide d’aller dans les endroits défendus, de braver les interdits, de mentir comme mentent les adultes.
Cependant elle lit avec émotion le Cantique des cantiques : Tes deux seins sont deux faons jumeaux d’une gazelle qui paissent parmi les Iys. C’est bien la Bible aussi ! C’est le thème bergsonien de religion fermée ou religion ouverte qui peut être évoqué ici.
Le jour même de sa confirmation, le suicide de Madame Tunheim plongera la famille dans l’épreuve de vérité. La Bonne nouvelle, source de vie a été étouffée, est devenue carcan mortifère.
Mais pour Maria, le message est clair. Elle doit vivre pour rester fidèle à l’authenticité de son amie et à un autre Dieu auquel elle aspire. Sur la rivière, dans une belle dernière scène, elle pose les capsules-boucles d’oreilles, elles partent au fil de l’eau là où son amie a disparu.
Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui déclarerez-vous ? Que je suis malade d’amour... (Cantique des cantiques).
Madeleine NATANSON
 
Le visiteur de Éric-Emmanuel Schmitt. Mise en scène de Gérard Vergez.
 
 
De nombreux spectateurs ont pu voir une pièce étrange, drôle et émouvante dont on ne sait si le personnage central est Freud ou Dieu. Peut-être plus probablement est-ce la mise en scène des rapports ambigus que le père de la psychanalyse, ce « juif sans dieu » (1), entretint avec les problèmes métaphysiques.
Dans l’introduction à la Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister (2) (on sait que leur amitié malgré ce qui les éloignait l’un de l’autre ne s’est jamais démentie), Anna Freud évoque « le cher homme de Dieu », comme l’écrivait Freud. Elle nous parle de ce « visiteur bienvenu, une figure humaine unique en son genre ».
C’est précisément le nom de la pièce de Éric-Emmanuel Schmitt Le visiteur. L’auteur la situe à un moment particulièrement dramatique de la vie de Freud. Max Schür, son médecin, raconte ainsi cette journée du 22 avril 1938 : « Anna Freud fut convoquée à la gestapo... J’allai chez Freud et restai avec lui. Des heures interminables s’écoulèrent... C’est la seule fois où je vis Freud profondément tourmenté. Il faisait les cent pas et fumait sans arrêt » (3).
C’est cet homme tourmenté que l’auteur imagine seul dans son cabinet, déjà ravagé par le passage des nazis, durant ces heures tragiques recevant, non pas son ami Schür, mais un étrange visiteur qui le harcèle, tantôt sérieux, tantôt plaisantant. Qui est-ce ? Une victime essayant d’échapper aux nazis dont on entend les bottes marteler le pavé de la Berggasse ? Ou bien un simulateur, un malade mental échappé de l’asile ? Ou encore un prétendant éconduit d’Anna qui aurait trouvé ce biais pour l’approcher ? Ces éventualités ne parviennent pas à dissiper l’ombre de Dieu. Peut-être après tout n’est-ce qu’un rêve dont Anna à son retour réveillera son père. Mais ce rêve étrange permettra à Freud de poser les tourments de la psychanalyse en devenir et sans tricher les problèmes métaphysiques que tout homme se pose un jour ou l’autre.
Inversant les rôles patient-psychanalyste, l’inconnu relate à Freud un épisode de son enfance bien connu. « Je suis Sigmund Freud, j’ai cinq ans, j’existe... » L’inconnu qui refuse de se nommer, vient lui dire : « Il y a toujours quelqu’un qui t’entend et qui vient » et aussi : « Parce qu’ils ont pris ta fille, parce qu’ils te chassent, te revoilà tout petit et tu aurais besoin d’un père. »
Le ciel est-il un toit vide sur la souffrance des hommes ? Le théâtre fait apparaître et l’honnêteté de Freud et sa fragilité dans la violence même de son athéisme : « Je ne crois pas en Dieu parce que tout en moi est disposé à croire, je ne crois pas en Dieu parce que je voudrais y croire, je ne crois pas en Dieu parce que je serais trop heureux d’y croire ! »
Par la bouche de ce visiteur inconnu, Freud apprend que Dieu s’il a fait les hommes libres y a perdu sa toute-puissance et son omniscience, un dieu qui comme celui de Raymond Devos aurait besoin de croire en l’homme. L’air de la comtesse des Noces de Figaro, « Dovo sono bei momenti », s’élève alors comme un contrepoids à la barbarie, une raison peut-être de croire en l’homme sinon en Dieu... Anna rentre de la gestapo où elle a été interrogée et Freud se réveille.
« Tard dans la soirée, écrit Schür, Anna rentra enfin. Freud ne se laissait pas souvent aller à des démonstrations d’affection, mais ce soir-là, il épancha plus librement ses émotions » (4). Toujours dans la préface à la correspondance avec le pasteur Pfister, Anna Freud parle de cette « effusion de sentiments qui débordait de la psychanalyse en soi sur son créateur et sur sa descendance » quand Pfister était présent.
La pièce d’Éric-Emmanuel Schmitt pourrait n’être qu’un « exercice de style-normale-sup », mais elle n’est pas seulement brillante. Histoire drôle par moments, elle met en scène des enjeux fondamentaux qui ne peuvent laisser indifférents des psychanalystes tout simplement humains : les droits de l’homme, le racisme, les croyances. Cela sous le regard de la psychanalyse qui, rappelons-le, selon Freud « n’est pas plus religieuse qu’irreligieuse. C’est un instrument sans parti dont peuvent user religieux et laïcs pourvu que ce soit uniquement au service de la délivrance d’êtres souffrants » (5).
Quant au visiteur, c’est à chacun des spectateurs qu’il appartiendra de décider de le nommer, de le refuser ou de le laisser comme une question posée aux hommes.
Madeleine NATANSON
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  (1) GAY P., Un juif sans dieu, P.U.F., 1989.
·  (2) Gallimard, 1963.
·  (3) Ibid., p. 587.
·  (4) Ibid., p. 587.
·  (5) Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister, p. 47.
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