2003
Imaginaire & Inconscient
Judas au fil des haines
Claude-Gilbert Dubois
12 rue de l’Amiral Prouhet 33600 Pessac
En faisant de Judas un personnage ignoble, à la
conduite incompréhensible, et de Satan l’ennemi systématique
et un peu borné de Dieu, la mise en scène traditionnelle de la
Passion leur a fait jouer le rôle d’un inconscient impénétrable,
pervers et dangereux, retranché dans le Front du Refus. Cet
article propose une autre vision. En faisant de Judas un
serviteur réhabilité comme fidèle disciple, et en redonnant à
Satan, réintégré dans le concert des Anges, le rôle qu’il a dans
le Livre de Job, il permet de concevoir le Mystère de la
Passion, non pas comme une rupture schizophrénique, mais
comme un jeu d’instances fonctionnant de manière cohérente
au niveau humain, sans ôter son mystère à la volonté transcendante de Dieu.Mots-clés :
Christianisme, Évangiles, Jésus (Passion), Judas, Réintégration psychique, Satan, Schize.
The traditional setting of the Passion’s Mystery,
giving to Judas the part of an ignominious character, with an
unexplainable behaviour, and making Satan a systematical and
narrow minded Enemy of God, reveals a schizophrenic
conception, in front of « the Good New », of a perverse and
dangerous Unconscious, restrained to Denial. This article
proposes another view. By making Judas a faithful follower
of Jesus, and reintegrating Satan among the Angels of God (as
in the Book of Job), it helps to conceive the Passion’s Mystery,
not as a schizophrenic breaking, but as the coherent playing
of psychological Agencies, on the human scene, without
attempting to the Mystery of the Transcendent Will of God.Keywords :
Christianism, The Gospel, Jesus (Passion), Judas, Psychic reintegration, Satan, Schize.
« Wanted » – On « veut » un coupable. Si on le veut, c’est qu’on en a
besoin. Si on en a besoin, et s’il n’y en a pas de disponible à l’extérieur
(à l’extérieur, on ne peut pas forcément mettre la main sur ceux que l’on
connaît comme « ennemis déclarés »), on en cherchera à l’intérieur, faux
frères, traîtres, vendus, faux amis, qui ne se déclarent pas et qu’il faut traquer
pour les obliger à se déclarer. On lance donc cet avis de recherche qui signifie
à la fois : on le veut, on en a besoin, on le cherche, avec en prime l’offre
d’une récompense. C’est ainsi qu’un organisme se défend contre les attaques
internes assimilées à des invasions de virus. De même une crise politique
ou sociale avec un ennemi externe entraîne la chasse à ceux qui pactisent de
l’intérieur, sans se déclarer, avec l’ennemi déclaré. Cette partie de nous qui
se fait l’alliée de l’adversaire, ce non-moi qui se faufile en un sous-moi pour
en saper les fondements, c’est cela qu’il faut extirper pour redonner au corps
sa santé et au corps social sa pureté.
La chasse au traître prend la forme d’une exploration de l’inconscient
social. Le pionnier qui s’aventure dans cette forêt vierge et ténébreuse, cet
« Empire du Mal », renforce ses défenses et aiguise ses armes pour lutter
contre des agresseurs d’autant plus dangereux qu’ils ne se font pas voir.
Il ne suffit pas de traquer – fonction des détecteurs et des délateurs –. Il
faut aussi mettre à jour les forfaits cachés – fonction des inspecteurs et des
juges, fabricants d’accusations et intenteurs de procès – avant de passer
à la phase pénale. C’est le rôle du bras séculier, exécuteurs et bourreaux.
Tous les chiens de garde de l’identité communautaire sont réquisitionnés
pour la défense d’une patrie, qui n’est en fait qu’une partie de soi, une image
qui se forme dans son auto-contemplation au miroir. Le contemplateur, Vanité
au miroir, Narcisse sur les eaux, donne à cette image la qualité de l’identique, et fonde son identité sur cet imaginaire. Derrière elle, dans l’ombre,
se cache une autre image en creux, portant masque sur visage et couteau
entre les dents. C’est leTraître, à la fois double et négatif. La chasse à
l’ennemi de l’intérieur se fait avec l’aide d’une instance policière et judiciaire
qui a fonction d’investigation, de répression et qui accompagne toute exploration des zones d’ombre, à la frontière des territoires où ce qui appartient
à ma nation, ce qui se conforme à ma nature, ce qui définit mon lieu de
naissance (en somme, l’identité que je me donne) se hérisse contre l’action
couverte des envahisseurs et de leurs alliés de l’intérieur. L’enfer ici, c’est
bien les autres, avec cette particularité que l’autre est en moi. Il faut trouver
l’homme au masque et le démasquer, identifier l’homme au couteau caché
et le désarmer. La haine peut alors commencer.
Il y a eu autrefois un procès raté. Un nommé Jésus fut condamné à mort
pour infractions à la loi, actes subversifs et dégâts sur biens privés et publics,
velléité de complot politique et atteintes verbales à l’autorité. Il avait travaillé
en dehors des horaires légaux, renversé des étals de marchands installés
sur l’esplanade publique, et prétendait instaurer un « royaume », selon ses
termes, un nouvel ordre de valeurs, portant atteinte à l’autorité des instances
en place, aussi bien religieuses que politiques. Ce procès n’a pas fait grand
bruit en son temps. Le peu de notoriété de l’accusé, son origine provinciale, sa mégalomanie verbale en public et ses silences devant les juges,
ont fait que l’instruction a été menée rondement. Malgré le peu d’empressement des autorités politiques, l’affaire fut close en l’espace de quelques
jours. Il fut condamné à mort et exécuté. On a retrouvé le corps d’un nommé
Judas dans un champ. L’homme semble avoir fait une chute et s’est empalé
sur une branche d’arbre, qui l’a éviscéré et suspendu entre terre et ciel. On
ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un suicide. Il était lié au susdit Jésus
et avait servi de relais pour la dénonciation et l’arrestation.
Après quelques décennies de combats ardents mais indécis, puis quelques
siècles de persévérance qui amenèrent les partisans du condamné à prendre
la place des autorités anciennes, on refit le procès. Il y avait eu erreur
judiciaire. Plus qu’une erreur, un crime, car la volonté de nuire était évidente.
Le condamné Jésus n’était pas seulement innocent, mais victime d’un
complot. On fit alors le procès de ceux qui l’avaient accusé et condamné.
Étaient présents les gens du Temple et les représentants des groupes religieux
concurrents – quelques dizaines de personnes appelés globalement « les
Juifs » – et les autorités séculières – les Romains – réduits à une personne
symbolique, le préfet de région appelé Ponce Pilate. C’étaient là les ennemis
déclarés, les uns comme accusateurs calomnieux, et l’autre par lâcheté. Mais
il y avait aussi un traître : le nommé Judas. Il était mort depuis longtemps.
À titre posthume, il eut une peine plus grave que les autres. Pilate fut
condamné au mépris, « les Juifs » à la relégation, et Judas fut condamné à
la Haine, un châtiment qui n’en finit pas, parce qu’elle est nécessaire à la
survie des pouvoirs fragiles ou arbitraires.
« La Haine avait commencé. Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel
Goldstein, l’Ennemi du peuple, avait jailli sur l’écran. Il était le traître fondamental, le premier profanateur de la pureté du Parti. Tous les crimes
subséquents contre le Parti, trahisons, actes de sabotage, hérésies, déviations, jaillissaient directement de son enseignement »
[1]. Ce célèbre passage
de
1984, « les deux minutes de la Haine », dans l’utopie noire de George
Orwell, s’est constitué à partir d’un personnage historique. Il est assez facile
d’y reconnaître Lev Davidovitch Bronstein,
alias Léon Trotski, dévoilé entre
autres par ses traits de juif stéréotypé, sa barbiche, sa carrière et les agissements qui lui sont prêtés par la propagande stalinienne. Derrière Trotski,
c’est Iago, c’est Ganelon, c’est le prototype du félon qui se profile, dans une
lignée qui remonte jusqu’à Judas. Le nom propre de Judas est même devenu
commun – un judas – pour désigner un faux frère. C’est aussi une petite
ouverture pratiquée dans une porte qui permet de voir sans être vu, comme
faisait Judas l’espion, Judas le traître, Judas le sycophante.
« Judas sortit, il faisait nuit », dit Jean dans son
Évangile. Quand il
revint avec les sbires, il faisait encore nuit. Ce pourrait être le début d’un
récit de série noire, ou le début d’une cosmogonie qui commence avec les
enfants de la Nuit. Ce pacte avec les ténèbres va poursuivre Judas tout au
long de sa carrière posthume. Compagnon de Satan qu’il accompagne
dans sa chute, le Prince des ténèbres le fait naître, chez Victor Hugo, de sa
bouche d’ombre
[2]. Jésus avait dit : « Oui, le Fils de l’homme s’en va selon
ce qu’il est écrit de lui, mais malheur à cet homme-là par qui le Fils de
l’homme est livré ! Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître ! ».
Ce n’est pas une condamnation, c’est une marque de compassion. Jésus
sait – il l’a dit publiquement – qu’il faut respecter et « aimer », dit-il de
manière provocatrice, même ses ennemis. Lui qui pendant trois jours, au
cours de sa mort temporaire, « est descendu aux Enfers », sait ce que sont
les ténèbres et ceux qui les habitent. Il connaît les replis tortueux de cet
univers de l’inconscient qu’on appelle l’Enfer. Cet enfer ne lui inspire ni
terreur ni haine, mais beaucoup de pitié. C’est plein de compassion qu’il
prophétise, en voyant tous ces malheureux en attente de révision de procès,
et en imaginant ce qui peut arriver à Judas, avec tout l’amour qu’il peut
donner, lui, la toute prochaine victime, à cette autre victime que deviendra
Judas dans l’imaginaire de la Chrétienté.
Le procès fait à Judas et la condamnation à la Haine qui a suivi, échelonné
sur des siècles, pourrait bien être une nouvelle erreur judiciaire des nouveaux
grands maîtres de la justice humaine. Nous nous proposons de refaire le
procès de Judas. Ce sera le troisième dans cette affaire obscure. Avec les
moyens du bord, il risque bien de n’aboutir lui aussi qu’à une nouvelle erreur.
Pour la suite de l’affaire, la réouverture du procès et sa solution définitive,
il faudra attendre le Jugement dernier.
Le dossier que nous avons en main, dans l’état initial de la question,
fournit une série d’informations sur l’accusé, dont on peut résumer et synthétiser le contenu de la manière suivante :
Judas, surnommé Iscariote, a été retenu par Jésus comme l’un des douze
« apôtres », disciples privilégiés et personnes de confiance qui restent à ses
côtés et à qui le maître confie des missions de diffusion de son message et
le pouvoir d’accomplir des miracles. La confiance dont il a joui ou sa compétence en matière de gestion lui ont valu la fonction de trésorier du groupe.
Apparemment, Judas a été fidèle et bien accepté. Il n’a jamais fait de
remarques désobligeantes ou posé des questions embarrassantes. Il a
cependant une fois déploré, avec les autres disciples, des dépenses inconsidérées (une femme avait utilisé un parfum très cher pour le maître, et il
s’en est indigné). Son rôle de trésorier peut l’expliquer et il n’a fait qu’exprimer le sentiment de tous. Or, vers la fin du ministère de Jésus, sachant
le maître en difficulté, il est allé dénoncer contre argent celui-ci aux autorités
du Temple, et a conduit la troupe chargée de l’arrêter en un lieu qu’il
connaissait, le désignant – acte ignoble entre tous – au moyen d’un baiser.
Lorsque Jésus fut condamné, il a à nouveau brutalement changé d’attitude,
a rendu l’argent, et est allé se pendre, ou a fait une chute mortelle (il y a là
plusieurs versions). Un autre disciple, nommé Jean, assimilable à « celui que
Jésus aimait », l’a accusé après coup de divers méfaits : notamment d’avoir
opéré des détournements de fonds, et d’avoir songé à récupérer pour lui
l’argent du parfum gaspillé. Jésus, par contre, qui connaissait ses agissements et savait à l’avance ce qu’il ferait, l’a gardé avec lui jusqu’au bout
et lui a même intimé l’ordre de « faire ce qu’il avait à faire. ».
C’est sur ces bases que le procès fait post mortem à Judas lui a valu la
condamnation infamante d’être un objet d’abjection dans les siècles des
siècles. Or, il nous semble qu’il y a là quelques inconséquences. Nous ne
tiendrons évidemment pas compte des accusations nouvelles portées contre
lui après cette première condamnation. Elles entrent en fait dans l’ordre
des « minutes de Haine » et font partie de son châtiment.
Un poète du XII
e siècle nous le décrit comme expiant sa faute à travers
une série de supplices complaisamment développés qui font alterner le chaud
et le froid sur une île isolée, au milieu de la mer
[3]. Un ecclésiastique du
XIII
e siècle
[4], auteur de vies de saints, apporte des éléments d’information sur
l’ensemble de sa vie jusque-là méconnue – il en reconnaît le caractère
aléatoire, mais les rapporte tout de même avec soin. Judas serait le fils d’une
certaine Cyborea. On peut lire en ce mot le nom de « ciboire », instrument
du culte où sont conservées les hosties. Son père est un certain Ruben, nom
donné, dans l’
Ancien Testament, au frère aîné d’un autre Judas (ils étaient
douze frères autour de Jacob, comme les douze apôtres autour de Jésus).
Ce Judas (orthographié Judah ou Juda, dans les traductions françaises
de l’hébreu, Judas étant la transcription grecque du même nom) « livra » son
petit frère Joseph à des marchands pour une certaine somme d’argent
[5].
Un message céleste révéla aux parents, Ruben et Cyborea, que l’enfant ferait
leur honte et leur malheur. Ils l’abandonnèrent. Dans une nacelle lancée au
gré de l’eau, l’enfant échoua dans une île appelée Iscariote, et la reine
l’adopta. Mais elle eut plus tard un fils légitime. Judas tua son frère et se
réfugia, après son forfait, à Jérusalem. Il se mit là au service du gouverneur
romain, Ponce Pilate. Plein d’obséquiosité, voulant faire un cadeau à son
maître, il vole des pommes dans un verger pour les lui apporter. Le maître
des lieux, ayant surpris le voleur, veut l’arrêter. Judas lui lance une grosse
pierre qui le tue. Grâce à Pilate, l’affaire est étouffée. Celui-ci lui donne
même en récompense le terrain de son voisin et sa femme. Or cette femme
raconte un jour à son nouveau mari sa navrante histoire. Judas comprend
qu’elle n’est autre que Cyborea, et qu’il a tué son père Ruben, le propriétaire du verger, et épousé sa mère. Il s’enfuit à nouveau et rencontre Jésus.
Il le suit un temps pour expier sa faute, mais ses mauvais penchants
reprennent le dessus, et il trahit son maître. L’auteur suit alors le récit évangélique, en adoptant la version de
Jean, la plus accablante pour Judas, et arrive
à combiner les deux récits divergents de la mort de Judas.
Cet étonnant
patchwork, où l’on peut reconnaître au passage des
fragments recomposés de l’histoire d’Œdipe (remise en vogue après la
rédaction du
Roman de Thèbes, attribué à Benoît de Sainte-Maure), de Caïn,
de Moïse, de David, de la pomme d’Ève, etc., eut un retentissement suffisant
pour alimenter le théâtre religieux du XV
e siècle et durer jusqu’au XVIII
e siècle.
Un religieux du XVII
e siècle a composé, dans sa retraite monastique, quatre
imposants volumes
in-quarto (1685-1695) sur Judas, dans lesquels il se pose
des questions aussi importantes que de savoir si « l’Archicoquin avait la
barbe rousse et de quel sexe il était »
[6]. Le dramaturge espagnol Antonio de
Zamora reprend encore cette histoire à dormir debout dans sa
comedia
famosa jouée à Madrid en 1744, et y ajoute d’autres anecdotes cueillies ici
ou là, comme la connivence de Judas et de Barabbas, et la légende du sureau
[7],
dont les fruits sont devenus toxiques lorsque Judas s’y est pendu.
Nous devons considérer que ces broderies romanesques, grotesques ou
fantasmagoriques, qui reprendront dans la production littéraire de l’époque
moderne où fleurissent des Judas ressuscités sous forme de juif errant ou
de psychopathe atteint de vampirisme
[8], ne peuvent être des pièces convaincantes pour la révision du procès. Elles sont seulement un témoignage de ce
que la sanction posthume infligée à Judas a bien été exécutée. Il convient
donc de revenir aux éléments premiers du dossier.
Reconsidération des dépositions des témoins
Ils sont quatre témoins principaux. Ils s’appellent Matthieu et Marc, Luc
et Jean, et ont laissé chacun une déposition écrite. On a longtemps cru que
deux d’entre eux, Matthieu et Jean, avaient été des témoins directs. L’exégèse
des textes
[9] a montré que ces noms d’auteurs sont fictifs : il s’agit en fait
d’ouvrages d’élaboration peut-être collective, et d’apparition relativement
tardive par rapport aux faits rapportés. Le document
Matthieu s’est élaboré
dans une communauté judéo-chrétienne active à Antioche dans la seconde
moitié du I
er siècle, et a été destiné au reste de la communauté juive à des
fins apologétiques et missionnaires. Cette œuvre reprend des éléments plus
anciens de
Marc et les combine aux informations données par une source
hypothétique non retrouvée. Le second s’est constitué encore plus tardivement, dans une communauté établie en Asie Mineure, active près d’Éphèse,
influencée par l’hellénisme ambiant, très hostile aux autorités juives responsables de la mort de Jésus, et tournée apparemment, entre autres, vers des
disciples de Jean-Baptiste, installés à proximité, qu’il s’agit de rallier à la
cause de Jésus-Christ. La personnalité des deux autres auteurs, Marc et Luc,
est moins radicalement remise en cause, bien qu’elle fasse aussi l’objet de
débats. Même en adoptant la solution traditionnelle, nous n’avons affaire
qu’à des témoins de seconde main, appartenant à la deuxième génération de
disciples. On peut noter que
Marc et
Matthieu, s’ils donnent à Judas le rôle
de dénonciateur, sont assez neutres.
Luc, et surtout
Jean sont beaucoup plus
sévères, à la fois contre les autorités juives du Temple et contre Judas,
considéré plus ou moins comme leur espion soudoyé ou comme un « repenti »
devenu délateur.
Dès le début de l’apostolat chrétien, on a vu les missionnaires s’égailler
sur un éventail dont les extrêmes sont un christianisme « pauvre » (ebion,
d’où le nom d’Ebionites donné à ses partisans), qui tient à rester le plus près
possible du judaïsme de la Synagogue, et un christianisme « riche » qui
n’hésite pas à apporter des innovations et à provoquer des ruptures avec
ses origines. Les apôtres Paul et Jean sont de ceux-ci. Luc a été très proche
de Paul; Jean a peut-être été l’inspirateur initial du groupe qui s’est
développé hors Palestine et où a pu s’élaborer le quatrième Évangile. Judas
devient pour eux un symbole, celui du judaïsme orthodoxe, avec lequel ils
sont en phase de rupture. On peut expliquer ainsi l’animosité beaucoup plus
grande de ces deux textes, et surtout de celui qui est attribué à Jean, à l’égard
de Judas.
Certains exégètes ont voulu voir dans cette animosité une raison qui serait
propre à Jean, si l’on admet que l’apôtre appelé dans le texte « celui que
Jésus aimait » a pu être l’inspirateur initial du groupe johannique où s’est,
postérieurement à lui, constitué le texte. Le petit groupe dont Jésus est le
guide et l’objet de ferveur a pu voir se former de petites rivalités, de petites
rancœurs, dont le texte des Évangiles, et notamment celui de Jean, se fait
l’écho. On peut imaginer que Jésus manifestait de temps à autre des préférences, adressait aux uns et aux autres d’amicaux reproches, comme le
montre le texte qui concerne la place des fils de Zébédée dans le nouveau
« royaume ». L’attitude de Judas pourrait être celle d’un disciple particulièrement admiratif de Jésus qui voulait être remarqué, qui l’a peut-être été
en raison de ses connaissances et de sa culture de Judéen, supérieure à celle
des Galiléens issus des couches du peuple. Il se sent peut-être rejeté,
notamment si l’on prend à la lettre la formule utilisée par Jean pour désigner
l’apôtre « que Jésus aimait », qui a pu le supplanter, le seul auquel Jésus
confie le nom de celui qui va le livrer. Il s’agit là d’une interprétation
hypothétique, qui ne repose que sur des supputations sans base textuelle
évidente. Mais l’analyse de la dynamique de groupe la rend plausible, surtout
pour un groupe stable, en nombre restreint, composé uniquement d’hommes,
avec un jeu de sentiments fluctuants et sensibles aux effets de compétition
et de rivalité autour du maître.
Une autre raison invoquée, plus sérieuse bien qu’elle reste hypothétique, concerne les choix politiques des membres du groupe. Jean dit que
beaucoup de suivants de Jésus l’ont abandonné lorsqu’il a clairement indiqué
qu’il n’était pas venu pour ré-instaurer politiquement un « royaume de
David », un état temporel qui recouvrerait son indépendance à l’égard des
Romains et rétablirait une vie morale conforme à la loi. Certains l’avaient
donc suivi avec cet espoir lié aux circonstances historiques locales et ancré
dans la seule réalité du moment. On peut en effet s’interroger sur le surnom
de Boanergès (« Fils du Tonnerre ») donné aux deux enfants de Zébédée,
sur la présence d’un Simon le Zélote (ou le Caninite, version araméenne
du nom grec), parmi les disciples (les Zélotes étaient des contestataires
radicaux de la situation politique et morale de leur pays, n’hésitant pas
à recourir à l’action violente). Simon, surnommé Céphas en araméen,
équivalent de « pierre », doit peut-être son nom à la dureté d’un caillou,
à son caractère entier et à ses idées fortes (en français, on dit plutôt « tête
de bois », mais aussi « caillou » pour exprimer ce sens). Il est également
appelé
Barjonas, que Voltaire traduit sous le nom roturier de Pierre
Barjone
[10], c’est-à-dire, suivant l’interprétation d’un théologien, « le Terrible »
ou « la Terreur ». Voilà donc l’apôtre transformé en « Pierrot la Terreur ».
Au moment de l’arrestation, il n’hésite d’ailleurs pas à faire usage de son
arme, ce qui laisse penser qu’il la portait en d’autres occasions. Judas pourrait
être également un Zélote : certains ont interprété « Iscariote » comme
issu du latin
sicarius, « sicaire » ou porteur de couteau, qui désignait les
extrémistes zélotes
[11]. On constate qu’il est, dans les synoptiques, placé
constamment aux côtés de Simon le Zélote, et qu’ils sont ensemble envoyés
en mission. La tiédeur de Jésus à l’égard de ces méthodes radicales et de cet
objectif restreint à la situation politique d’actualité a pu décevoir Judas et
provoquer son revirement d’attitude, après une longue attente et dans l’espoir
d’un sursaut de Jésus dans ce sens. Mais on ne comprend pas bien cependant
pourquoi il attend si longtemps et pourquoi il n’intervient pas pour exprimer
son opinion, si elle est aussi ferme, face au maître. Des nuances ont été
apportées : Judas a réellement vu en Jésus le Messie susceptible de ressusciter le royaume terrestre de David. Sa dénonciation aurait pour fonction
d’obliger le maître à dévoiler enfin, confronté aux gens du Temple, sa nature
messianique véritable. Or il n’en est rien, et Judas se tue – trop hâtif
cette fois, après avoir été si longtemps attentiste – avant d’avoir connu la
nouvelle de la Résurrection. S’il en était ainsi, il semblerait que Judas,
qui a entendu tous les discours de Jésus sur le refus de la violence, ait été
bien naïf. Pour explication, on met en avant soit l’admiration sans borne
qui lui interdit toute critique, soit les quelques paroles de Jésus où il prônerait
la nécessité de l’autodéfense et l’inéluctabilité de la violence, si du moins
on prend ces propos à la lettre (mais c’est le propre des gens naïfs que
de tout prendre à la lettre). Le problème est ici que Judas n’apparaît pas
comme un naïf.
Ce sont là des supputations qui se sont forgées surtout lorsque la critique
textuelle a mis l’accent sur la biographie de Jésus, en tant qu’homme inséré
dans l’histoire, indépendamment de son caractère atemporel, messianique
et divin (croyance spécifique aux Chrétiens) et sur l’environnement culturel
juif, au détriment de l’universalité de son message. Cette « rejudaïsation »
de Jésus assez récente, postérieure la plupart du temps à Vatican II, qui a
raturé l’accusation séculaire de déicide portée contre « les Juifs », a permis
de retrouver un regard plus neuf parce que perdu, usé par des siècles de
tradition chrétienne anti-judaïque, mais a également ouvert la voie à des
constructions qui restent hypothétiques, faute de preuves assurées, et terriblement restrictives par rapport à l’envol mondial du message chrétien. Mais
elles restent plausibles pour la même raison (il n’y a pas de preuves assurées
contre elles) et vont dans le sens d’une compréhension, et quelquefois d’une
justification, eu égard à l’actualité et à l’environnement, de l’attitude de
Judas. Le caractère, nettement distancié à l’égard du judaïsme, des Évangiles
attribuées à Luc et à Jean, expliquerait cette animosité à l’égard de Judas,
représentant d’un judaïsme plus orthodoxe, à une époque et dans des milieux
où les missionnaires du Christ Jésus se tournent vers les Païens.
On pourra donc voir, dans le couple formé par Jésus et Judas, « une liaison
dangereuse », comme le suggère Armand Abécassis
[11], ou encore, si on suit
le texte de
Jean, qui présente la trahison de Judas comme connue de Jésus
dès le début, la « Chronique d’une mort annoncée ». Pourquoi cette liaison
a-t-elle pu tenir jusqu’à la dernière minute, pour se rompre brutalement et
sans raison énoncée autre qu’une incompréhensible ignominie ou une
cupidité dérisoire (car cette histoire de trente deniers, prix de la livraison,
même portée à trente sicles, d’argent ne tient pas pour livrer un congénère
à ses ennemis) ? Car dans ce cas, comment expliquer le revirement de Judas
qui regrette jusqu’à en mourir ce qu’il a fait ? Le dossier comporte encore
beaucoup de zones d’ombre.
Réexamen des pièces majeures du dossier
Judas apparaît à plusieurs reprises dans le récit des textes évangéliques,
mais il reste un des disciples proches les plus mystérieux, et dont la trajectoire est incompréhensible. On ne connaît rien de la date et des circonstances
de son adhésion au groupe de Jésus. Le fait qu’il soit toujours cité le dernier
parmi les Douze ne prouve pas qu’il a été le dernier recruté. On peut par
contre affirmer qu’il a été retenu par Jésus parmi les Douze ayant pour
mission de répandre la Parole (parmi les Juifs seulement) et qu’il est doté
par Jésus de pouvoirs surnaturels, comme de faire des miracles. Il s’acquitte
de sa mission apparemment sans difficulté et ne fait l’objet d’aucun reproche
à son retour. Jésus avait demandé à ses « apôtres » de ne pas recevoir d’argent
et de vivre au jour le jour aussi sobrement que possible. Apparemment c’est
ce qu’a fait Judas. Qu’il ait été nommé trésorier du groupe montre la
confiance que lui fait Jésus (Jean est le seul à parler de ses malversations).
Il est resté dans ces fonctions jusqu’au bout, et apparemment personne dans
le groupe n’a protesté ou ne l’a dénoncé. Tout au long du ministère de Jésus,
Judas ne fait pas parler de lui. Lorsqu’une partie des disciples quitte par
déception le maître (le fait est rapporté par Jean), après le miracle de la multiplication des pains, Judas reste parmi les fidèles.
Un épisode cependant le met personnellement en scène (mais seulement
dans l’Évangile de Jean). Il s’agit de l’histoire généralement appelée
l’« onction de Béthanie ». Au cours d’un repas chez un certain « Simon le
lépreux », à Béthanie, dans les faubourgs de Jérusalem, où Jésus a été invité
avec l’ensemble de ses proches disciples, une femme vient et lui parfume
les cheveux d’un parfum très cher (il s’agit de nard, utilisé pour l’embaumement). Jésus laisse faire. Les disciples se récrient. Jésus les calme en leur
annonçant qu’il ne sera pas toujours parmi eux et que cet acte, destiné à
passer à la postérité, anticipe en quelque sorte sur sa mort prochaine. C’est
ainsi que Marc et Matthieu rapportent les faits. Sans qu’il y ait de rapport
manifeste, les textes placent après cet épisode la visite clandestine de Judas
aux prêtres du Temple pour dénoncer Jésus. Faut-il penser que le disciple,
écœuré plus que les autres par la conduite insolite du maître, l’abandonne
à ce moment-là, parce qu’il juge que la mesure est comble, et ce scandale
fait enfin se manifester en acte ses rancœurs accumulées ? Le problème est
qu’on n’a jamais parlé de ses prétendues rancœurs.
Luc est silencieux sur l’« onction de Béthanie »
[12]. Mais
Jean est très disert.
Il ne parle pas de Simon le lépreux, mais place lui aussi la scène à Béthanie,
lieu où Jésus avait récemment réanimé Lazare. Il donne le nom de la femme :
Marie, la sœur de Lazare. Le récit de l’onction est le même, sauf que, dans
cette version, c’est Judas, et lui seul, qui s’écrie : « Pourquoi n’a-t-on pas
vendu ce parfum trois cents deniers pour les donner aux pauvres ? ».
Jean,
qui ne manque aucune occasion d’accabler Judas, précise que sa réaction ne
s’explique pas par souci de charité, mais par malhonnêteté (sauf qu’on ne
voit pas très bien comment Judas aurait pu faire disparaître frauduleusement
le prix d’un parfum reçu ainsi en public). La réponse de Jésus, analogue à
celle des deux autres synoptiques, ne s’adresse pas à Judas, mais à tous
(ce qui fait à nouveau problème, car le changement de personne grammaticale signifie que les autres, y compris Jean, ont pris le parti de Judas, ou
que la narration de
Jean, passant brutalement du singulier au pluriel,
comporte une inconséquence). Le dénouement de la scène n’est pas non plus
le même : il n’est pas question de Judas et de sa visite aux prêtres. Une foule
s’est assemblée par curiosité, pour voir le « ressuscité » Lazare. Cet
engouement populaire pousse les gens du Temple, qui avaient déjà projeté
de se débarrasser de Jésus, à faire disparaître également Lazare. Seul
l’
Évangile de Jean rapporte ce projet des gens du Temple.
Constatons cependant qu’après cet épisode, Judas reste dans le groupe
jusqu’au dernier moment, participe à la cérémonie du lavement des pieds,
reçoit comme les autres et au même titre que les autres la déclaration d’amour
et la bénédiction de Jésus à ses disciples. Il participe (quoique les théologiens chrétiens l’en aient plus tard arbitrairement exclu) au partage commun
du pain et du vin, et il ne quitte les lieux que sur l’ordre express de Jésus qui
lui demande de « faire vite ce qu’il a à faire ».
Il est vrai cependant que les trois synoptiques sont d’accord pour parler,
après l’épisode de Béthanie, d’une visite de Judas aux prêtres du Temple.
Selon Matthieu, il aurait reçu à ce moment-là une somme de trente pièces
d’argent (trente sicles, qui correspondent aux trois cents deniers du prix
du parfum dont parle Jean). Selon Marc, il y aurait eu seulement promesse
de récompense. Les textes de Luc et de Jean apportent des précisions supplémentaires, mais incontrôlables, dans la relation des faits. Luc place à ce
moment-là l’intrusion de Satan dans l’esprit de Judas. Jean parle lui aussi
de possession diabolique, mais celle-ci est antérieure, et Jésus le sait. Il y a
une nouvelle emprise au moment où Jésus dénonce Judas à son disciple Jean,
au cours de la dernière Cène.
On retrouve Judas au moment de l’arrestation de Jésus. C’est lui qui mène
la troupe des gardes. Il le fait reconnaître en lui donnant un baiser, selon
Marc et Matthieu. Dans le récit de Luc, un doute subsiste, car Jésus s’avance
vers Judas avant même que celui-ci ait eu le temps de lui donner un baiser,
et dans celui de Jean, il n’y a pas de baiser. Le choix du baiser donné comme
signe de reconnaissance fait évidemment problème : pourquoi ce choix de
ce qui est un signe d’intimité ou de soumission. L’explication traditionnelle,
qui consiste à y voir un acte particulièrement ignoble de celui qui reste le
fourbe par excellence, fait question. On comprend pourquoi Luc et Jean, par
souci de préserver le corps de Jésus, éludent ce baiser impie. Maintenant que
Judas est embarqué dans la trahison, il n’aurait plus besoin de dissimuler
ni de se livrer en public à ce geste incongru. À moins que... (mais dans ce
cas, il faut revoir toute la nature de leur liaison) le baiser ait réellement son
sens habituel de dernier acte de soumission d’un disciple fidèle jusqu’au
bout à son maître et que ce baiser d’adieu suppose une intimité qui fut la
leur sans que les autres disciples ne l’aient su.
Il existe deux récits de la mort de Judas. Selon Matthieu, lorsque Judas
apprend le sort réservé à Jésus, il revient au Temple, s’accuse d’avoir livré
un innocent et rend aux prêtres leur argent. Ceux-ci le refusent. Il jette les
pièces sur le carreau et va se pendre. Les gens du Temple, jugeant cet argent
souillé, le réservent à l’achat d’un terrain pour enterrer les corps impurs
des étrangers. Selon les Actes, où le récit de la mort de Judas est attribué à
Pierre, l’apôtre déchu aurait avec son argent acheté un terrain, et s’y rendant
pour le visiter aurait fait une chute qui l’aurait éventré.
Autre lecture et ré-interprétation des pièces du dossier
Nous récuserons d’abord l’interprétation qui a prévalu pendant des
siècles, faisant de Judas le parfait « salaud », qui a bien mérité ce châtiment
exemplaire de devenir un objet de haine pendant des siècles – et pour faire
bonne mesure, on y adjoint l’équivalence de Judas et de Judaeus, le juif
par excellence, incarnation abominable du peuple déicide. C’est faire injure
à Jésus que de stimuler cette haine et de ressusciter la loi du talion, alors
qu’il n’a pas condamné Judas et a demandé de respecter et même d’« aimer »,
au double nom de Dieu et de l’humanité, ses ennemis, parce qu’ils sont aussi
hommes et enfants de Dieu. Nous remarquerons d’autre part que dans les
deux autres religions monothéistes, Judas n’a pas le rôle du traître. Dans le
judaïsme, bien sûr, pour des raisons compréhensibles, comme est compréhensible la neutralisation par les autorités de ce semeur de troubles qu’est
Jésus. En Islam, Judas est même choisi par un interprète comme le disciple
qui s’est proposé pour remplacer Jésus sur la croix. Ne parlons pas non
plus des textes qui justifient son rôle, comme L’Évangile de Judas, texte
perdu qui n’est connu que par des références extérieures.
Admettons le principe selon lequel Judas a subi l’emprise de Satan, qui
s’est manifesté très vite, et s’est installé définitivement en lui au moment de
la dénonciation. Mais il faut s’entendre sur Satan. Lorsque parlent les Évangélistes, Satan n’est pas encore le Satan des siècles suivants, inspiré par
des croyances dualistes, mais édulcoré pour maintenir la prééminence divine
du monothéisme chrétien, à la fois bête et méchant, ce qui est faire injure à
l’intelligence d’un Archange, fût-il déchu. Il est bête, parce qu’il s’érige en
ennemi de Dieu alors qu’il connaît son impuissance, et méchant parce qu’il
ne peut que défaire. Ne parlons pas non plus du Satan grotesque de l’iconographie, qui a revêtu les dépouilles des dieux païens lorsqu’ils furent
décrétés démons par Théodose Ier : le croissant de Diane sur le front en forme
de cornes, les pieds de Pan et le trident de Neptune devenu fourche. Triste
Satan, tout juste bon à monter sur les tréteaux populaires des Miracles et des
Mystères médiévaux, pour attiser le délire meurtrier de supporters avinés de
haine qui pensent ainsi se donner bonne conscience et mériter le Paradis.
Il faut d’abord rendre à Satan sa dignité, celle qu’il a dans le Livre de
Job. Il siège parmi les Anges au premier rang et tout près de Dieu. Il n’est
pas déchu. Son rôle est de mettre à l’épreuve la fidélité des hommes à Dieu.
Fonction ingrate certes, qui a pu lui valoir cette mauvaise réputation de
« Tentateur », qu’il faudrait honnêtement traduire par « Testeur ». C’est lui
qui est venu « tester » la fidélité de Job le serviteur de Dieu. C’est lui qui
vient « tester » (ou, si l’on veut « tenter ») la fermeté du Fils de Dieu, Jésus,
dans le désert, avant l’ouverture de son ministère public, cette première
épreuve difficile. Il revient le « tester » en fin de sa carrière, en une autre
période difficile, à la veille de l’ultime épreuve. Il a choisi une autre méthode;
il pénètre dans le corps et l’esprit de l’un de ses plus proches disciples, Judas.
Nous pouvons suivre Jean jusqu’au bout dans cette direction : Jésus sait dès
le début le rôle attribué à Judas. C’est pourquoi il le plaint; c’est pourquoi
il l’estime parce qu’il s’élève, par le choix fait de lui par le Père comme
réceptacle de son Ange testeur, au-dessus de l’humanité commune, représentée par ses autres disciples, y compris Pierre qui reste le représentant le
plus exemplaire de cette humanité; c’est pourquoi il le garde jusqu’au bout,
parce qu’il connaît sa mission.
Suivons toujours les textes. Après l’affaire de Béthanie, ce que Judas a
retenu, ce n’est pas l’argent gaspillé, c’est la réponse de Jésus : « vous ne
m’aurez pas toujours ». Jésus annonce sa mort prochaine. En ce moment,
Satan entre en Judas et l’éclaire : le moment de sa mission est venu. Judas obéit
à l’injonction de l’Ange envoyé par le Père. Jésus a donné le signe, il exécute
sa volonté. Il va s’entendre avec les Prêtres du Temple. Au moment de la
Cène, Jésus annonce à ses disciples que l’un d’eux va le livrer : Judas n’a
pas encore compris et pose la question, comme les autres : « Est-ce moi,
maître ? ». Alors Satan entre à nouveau en lui (nous suivons Luc et Jean) et
l’éclaire : c’est ton rôle. À deux de ses disciples, Pierre, saisi de curiosité,
et Jean, qui pose la question : « Qui est le traître ? », Jésus montre Judas en
lui donnant un morceau de pain. Les deux disciples interprètent tout de
travers en faisant de Judas un traître. Judas n’est pas un traître : en lui tendant
la bouchée de pain, Jésus lui signifie : « c’est l’heure, va, fidèle serviteur,
accomplis ta mission ingrate ». Judas se lève, et en fidèle serviteur, il va
accomplir sa mission ingrate. On ne saura pas si c’est avec des larmes. Et
lorsqu’il revient, la nuit, près de Jésus, il lui donne un baiser, un baiser d’intimité, parce qu’il est avec Jésus le seul à comprendre ce qu’il fait, et de
soumission, parce qu’il a accompli les ordres du maître, en lui disant à
l’oreille : « Voilà, mon maître aimé, c’est fait, et vite, comme tu l’as demandé ».
Et il s’enfonça dans la nuit, et personne ne vit qu’une nouvelle fois il pleurait.
Comme il y a un Jésus, homme et Dieu, fils de Dieu, il y a en face de lui,
par la volonté du Père, un Judas, homme et tabernacle de l’Ange envoyé par
le Père. Cette confrontation est silencieuse, mais ils se comprennent intimement tous les deux, parce que leur fonction, qui est d’essence divine,
les place tous les deux au-dessus de l’humanité, comme agents, l’un principal
et l’autre subalterne, de la volonté du Père dont ils veulent tous les deux
« qu’elle soit faite » pour l’amour de Dieu et de l’humanité. Lorsque sa
mission est accomplie, l’Ange testeur quitte Judas. Judas, privé des lumières
de l’Ange, n’est plus qu’un homme; il n’est pas assez fort pour supporter
le rôle qui l’a accablé. Il a perdu celui qu’il aimait, et il va, comme l’avait
fait avant lui Achitophel, le conseiller de David, se suicider par amour de
son maître. Ce faisant, il mime, en suivant fidèle, la mort de son maître
accroché à l’arbre de la croix. Pierre et Jean n’ont rien compris au rôle
véritable de Judas : Jean l’accable parce qu’il croit qu’il est un traître, et Pierre
lui donne une mort qui peut passer pour le châtiment de Dieu. En quoi ils
se trompent tous les deux; car l’un, qui l’accable, donne, sans le savoir, les
principaux éléments d’un dossier qui l’innocente, et l’autre, en racontant à
sa manière la mort de Judas, montre qu’il a bien peu retenu de l’enseignement
du maître sur l’« amour » qu’on doit avoir à l’égard de ses « ennemis ». Quant
aux autres disciples, ils ont encore moins compris, puisqu’ils n’ont rien
entendu. Ils ont cru que Judas était sorti, sur l’ordre de Jésus, pour aller
chercher des vivres (c’est Jean lui-même, encore une fois, qui le dit).
En attendant le Jugement dernier
La conception du rôle attribué à Judas que nous venons d’exposer n’est
pas, à proprement parler, une nouveauté. C’est tout au plus un renouvellement. Elle s’appuie sur le dilemme très tôt exprimé, qui ne concerne pas seulement Judas, mais d’autres grands types de « criminels », comme Œdipe ou
Oreste, revêtant un caractère symbolique ou mythique. Sont-ils criminels ou
victimes d’une prédétermination surnaturelle dont ils ne sont qu’agents et
victimes ? Si l’on choisit cette dernière voie, on replace la responsabilité à
un niveau supérieur. C’est Dieu lui-même ou les dieux ou le Destin – dans
le cas de la mythologie païenne – les vrais responsables, pour tirer en fait,
depuis les coulisses d’en haut et sans se faire voir, les ficelles d’une action
dont on ne voit que le déroulement tragique, joué par des acteurs simples exécutants inconscients, sur la scène de l’imaginaire mythologique ou historique.
C’est ce que nous avons repris avec deux variations. D’abord un déplacement dans le rôle attribué à l’inconscient. Si Jésus est toujours présenté
comme victime consciente et consentante de ce qui va lui arriver, le rôle
de Judas est soit réduit à l’inconscience (c’est le Diable qui agit à travers lui
sans qu’il en ait conscience) soit solidaire d’une conscience du mal, donc
aliéné (c’est la conception traditionnelle du traître). En en faisant un auxiliaire
agréé et conscient de la Passion, nous développons les droits de la conscience
à explorer l’inconnu du psychisme et nous l’admettons à revendiquer son
rôle et son droit au bénéfice de l’acte, c’est-à-dire à la Rédemption, qui est
fin de son exclusion de la communauté humaine et de sa condamnation à la
haine éternelle.
Le même déplacement de rôle vaut pour Satan. En en faisant non
l’Ennemi de Dieu, mais son agent, nous rejetons la conception schizophrène,
propre aux religions dualistes et aux conceptions élémentaires de la culpabilité, qui consiste à rejeter sur lui, devenu l’altérité par excellence, tout ce
qui est de l’ordre de l’incompréhensible intérieur ou l’effet de la mauvaise
conscience. C’est là une conception de la purification de soi qui n’est qu’une
occultation ou une mutilation (comme pouvait l’être l’autocastration des
prêtres d’Attis dans la religion de la Grande déesse), une conception utopique
de la purification collective qui n’est en fait qu’une automutilation du social
(comme a pu l’être l’excommunication des scientifiques et des comédiens
au temps de Galilée et de Molière, ou la révocation de l’édit de Nantes).
En définitive, redonner à Judas sa dignité d’humain à part entière et à
Satan sa place dans le concert des anges, au lieu de les placer dans les
ténèbres et de les aliéner du corps collectif des créatures, c’est une manière
de dire que ce qui était autrefois inconscient et rejeté dans l’interdit de
l’investigation rationnelle, fait désormais partie de nous, est accepté, est
réintégré dans le tissu du psychisme humain, et que nous pouvons l’envisager, non point encore sans crainte, mais en tout cas sans haine. Nous
persistons et signons pour valider ce jugement, en attendant bien sûr la
dernière clé de l’énigme et l’ouverture des archives encore cachées du savoir,
au temps du Jugement dernier.
·
Textes de référence :
·
– Nouveau Testament : Judas est choisi comme apôtre : Mt, 10,4 - Mc, 3,19 - Lc,
6,16 - Jn, 6,70-71 - Act. 1,16-17. Judas trésorier du groupe (avec accusation de
malversations) : Jn, 12,6.
·
L’« onction de Béthanie » : Mt, 26,8-9 - Mc, 14,4-6 - Jn, 12,5 (mise en cause du
seul Judas). Entretien avec les Prêtres : Mt, 26,14-16 - Mc, 14,10-11 - Lc, 22,
3-6 - Jn, 13,2 (avec inspiration satanique).
·
Judas possédé par Satan : Lc, 22,5 - Jn, 13,2 et 27.
·
Judas reçoit argent ou promesse d’argent : Mt, 26,14-16 - Mc, 14,11 - Lc, 22,5.
·
Jésus annonce le dessein de Judas : Mt, 26,24-25 - Mc, 14,18-20 - Lc, 22,21-23 -
Jn, 13,26-28 Le baiser de Judas : Mt, 26,47-49 - Mc, 14,18-20 - Lc, 22,47-48
(pas d’allusion dans Jn).
·
Mort de Judas : Mt, 27,3-12 - Act. 1,15-19. Ancien Testament. Mt, 1,22 déclare que
ce qu’il écrit est réalisation des prophéties de l’A.T. Mt, 27,12, renvoie à Jérémie
17 et 19,32, mais en fait il s’agit de Zacharie, 11,12-13.
·
L’histoire de Judah, fils de Jacob est dans Gn, 29,35 et 37,6-9.
·
– Développements littéraires :
·
XIIe siècle : BENEDEIT, Le Voyage de saint Brendan.
·
XIIIe siècle : VORAGINE Jacques de, La Légende dorée.
·
XVe siècle : Mystères de la Passion.
·
XVIe siècle : CALVIN, Sermons; Théâtre religieux anglais (cycles d’Oxford et de
Wakefield).
·
XVIIe siècle : BOSSUET, Méditations sur l’Évangile; Abraham a Santa Clara, Judas
l’Archicoquin.
·
XVIIIe siècle : ZAMORA A. de, Judas l’Iscariote.
·
XIXe siècle : RENAN E., La Vie de Jésus, 1863;
DE QUINCEY Th., « Judas Iscariote » dans Essays, 1877;
HUGO V., La Fin de Satan.
·
XXe siècle : ANDREEV L., « Judas Iscariote » dans Les Sept pendus (1907, trad. franç.
1914).
·
BOULGAKOV M., « Comment le procurateur tenta de sauver Judas
Iscariote », dans Le Maître et la marguerite (rédigé à partir de 1928, publié
en 1966).
·
CLAUDEL P., fragments sur Judas dans son Journal; « La mort de Judas »
dans Figures et paraboles, 1933.
·
DEL VASTO L., Judas (1939, rééd. en 1951 avec préface de Jacques
Maritain).
·
PUGET C.A. / BOST P., Un nommé Judas, 1954.
·
PAGNOL M., Judas, 1955.
·
KAZANTZAKIS N., La Dernière tentation; Le Christ recrucifié, 1955.
·
GHELDERODE M. de, « Judas », dans son Théâtre, 1957.
·
PERUTZ L., Le Judas de Léonard, Vienne, 1959, Paris, trad. franç., 1987.
·
BORGES J.-L., « Trois versions de Judas » dans Fictions, 1974.
·
CHESSEX J., Judas le Transparent, 1982.
·
BERTO G., L’Évangile selon Judas, Milan, 1978, trad. franç., Paris, 1982.
·
FERNIOT J., Saint Judas, 1984.
·
BOURGEADE P., Mémoires de Judas, 1985.
·
BURGESS A., Jésus de Nazareth, 1985, suivi de Le Royaume des mécréants.
·
– Études de synthèse :
·
MATHIEU H., Figures de Judas, Valence, Peuple Libre, s.d.
·
DUQUESNE J., Jésus, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.
·
FARCY G.-D., Le Sycophante et le Rédimé ou Le mythe de Judas, Caen, P.U.F de
Caen, 1999.
·
ABÉCASSIS A., Judas et Jésus : une liaison dangereuse, s.l., Éditions 1,2001.
[1]
Orwell G., 1950
, Trad. franç. d’A. Audiberti, Paris, Gallimard, coll. « Livre de Poche »,
1984, p. 21.
[2]
Hugo V., 1950,
La Fin de Satan, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », p. 767.
[3]
Benedeit,
Le Voyage de Saint Brendan, Paris, U.G.E., coll. « Bibliothèque médiévale »,
1984, vv. 1211-1486.
[4]
De Voragine J., dans la vie de « saint Mathias »,
La Légende dorée, Trad. franç. de J.-B. M. Roze. Paris : Flammarion, coll. « G.F. », 1967, t. I, pp. 214-217.
[5]
On trouvera une étude comparée sur le rôle des deux Judas dans A. Abécassis,
Judas et
Jésus : une liaison dangereuse (voir bibliographie).
[6]
Il s’agit d’Abraham a Santa Clara (voir bibliographie).
[7]
« El delito en el manzano / Y la pena en el sauco », « Le crime dans le pommier, le
châtiment dans le sureau » (voir bibliographie).
[8]
Il s’agit des romans de Jacques Chessex, Pierre Bourgeade, etc. (voir bibliographie).
[9]
Évangiles synoptiques et Actes des apôtres, Paris, Desclée, 1981.
[10]
Voltaire, dans « L’examen important de Milord Bolingbroke ou le Tombeau du
fanatisme », et dans d’autres textes réunis dans
Mélanges. Paris, Gallimard, 1965. Coll.
« Pléiade », pp. 1 062 et sqq. Ce terme de
Barjonas, généralement interprété comme « fils de
Jonas », reçoit ce sens d’après Oscar Cullmann (voir Mathieu H., bibliographie, p. 24). Voltaire
lui donne ironiquement le nom de Pierre Barjone dans ses pamphlets contre l’obscurantisme.
[11]
Voir Mathieu H.,
ibid.
[12]
La narration de
Luc ne se situe pas à Béthanie. Il est question d’une femme non nommée,
apparemment de mauvaise vie, qui oint de parfum les pieds de Jésus. La réponse de Jésus n’est
pas non plus la même
. Cet épisode, lié artificiellement à celui de l’onction de Béthanie et à
un autre personnage, originaire de Magdala, a servi à composer synthétiquement une partie
de la légende de Marie-Madelaine, pécheresse repentie.