2003
Imaginaire & Inconscient
Jung et le phénomène religieux
[*]
Aimé Agnel
74 rue du Temple 75003 Paris
Jung, lecteur attentif de Nietzsche, reprend à son
compte, mais en psychologue, la formule célèbre : « Dieu est
mort. » Selon lui, ce qui est mort, c’est une certaine représentation anthropomorphique et mythologique de Dieu, entretenue par les projections inconscientes d’images archétypiques.
Avec le retrait de ces projections, l’image divine fait retour
dans l’homme. C’est cette métamorphose, et ses conséquences cliniques, que Jung s’efforce de décrire scientifiquement, à partir des années trente, à travers le concept limite du
soi et la dynamique des opposés.Mots-clés :
Religion, Symbolique, Moi, Numineux, Archétype, Inconscient, Mandala.
Jung, an attentive reader of Nietzsche, borrows
the famous sentence « God is dead» but interprets it in psychological terms. According to him, what has died is a certain
anthropomorphic and mythological representation of God,
maintained by unconscious projections of archetypal images.
When these projections are withdrawn, the divine image
returns to man. This is the metamorphosis which Jung endeavors to describe scientifically, with its clinical consequences,
beginning in the 1930’s, through the concept of the boundary
of the self and the dynamic of opposites.Keywords :
Religion, Symbolical, Numinous ego, Archetype, Unconscious, Mandala.
La conception jungienne de Dieu – d’un dieu mis volontiers entre
guillemets pour que le mot ne crée pas magiquement la chose – est une
conception complexe et concrète. Complexe, car si Jung reconnaît l’existence en l’homme d’un facteur puissant et autonome, d’un Autre
inconnaissable que le moi ressent comme plus grand que lui, il rejette dans
le même temps toute croyance, tout recours à la métaphysique et toute
adhésion à une religion particulière. Concrète, car seule compte pour Jung
l’expérience individuelle immédiate : celle des mystiques, par exemple, mais
aussi la sienne propre et celle de ses patients. Un dieu abstrait ne peut pas
être compris psychologiquement. « Dieu » ne peut être un contenu de l’âme,
et ne devient donc relativement observable qu’en tant qu’image, que figure,
que symbole ressentis. C’est pourquoi Jung parle toujours d
’imago Dei,
d’une image de Dieu, c’est-à-dire d’une réalité psychique autonome (qu’on
peut alors approcher par le moyen des termes techniques de complexe ou
d’archétype) et non d’un Dieu extérieur à l’homme, d’une entité qui serait
douée, comme le dit Jung, « d’une existence non-psychologique »
[1].
La position de Jung est claire, même si elle est complexe. C’est celle d’un
scientifique qui se demande, à propos de cette question habituellement posée
en termes métaphysiques ou d’une façon dogmatique, « jusqu’où la science
peut aller »
[2]. Celle d’un psychologue privilégiant l’attitude phénoménologique et l’empirisme, pour lequel, je le cite, « la seule forme d’existence dont
nous ayons la connaissance immédiate est psychique »
[3], et qui considère,
d’autre part, que tout ce qui est vécu dans l’âme est réel, quel que soit par
ailleurs le jugement qu’on puisse porter sur le degré de vérité de ce vécu.
Les preuves de l’existence de Dieu sont donc, de ce point de vue, nulles et
non avenues, ou tout simplement inutiles, car non pertinentes.
Bien entendu, cette position scientifique nettement affirmée et rigoureusement tenue comporte un soubassement subjectif. Jung ne nous a-t-il
pas appris que chaque théorie est « l’expression la plus vraie de la psycho-logie personnelle » de son auteur, qu’elle contient, nécessairement, une
certaine « profession de foi »
[4] ?
Tout se passe en effet comme si le débat qu’enfant, Jung n’avait pas pu
avoir avec son père pasteur sur les grandes questions religieuses, était repris,
réengagé par lui dans ses écrits théoriques et sa correspondance – comme
c’est le cas, sur un autre registre, pour le dialogue interrompu avec Freud,
qui est présent tout au long de son œuvre, des
Métamorphoses et symboles
de la libido de 1912 au texte théorique ultime sur la conscience morale
[5].
Son père pasteur est pour Jung un représentant type de ces religions qu’il
préfère appeler « confessions », tant elles lui semblent privilégier, par leur
conception conformiste du dogme, le temporel, le collectif et la morale
conventionnelle. D’où, par moments, une certaine animosité dans le discours.
Mais c’est cette confrontation subjective avec le père qui donne, par ailleurs,
un tour si vivant à la démonstration.
Jung reproche à son père (et, après lui, aux théologiens avec lesquels il
est en correspondance) le fait qu’il lui ait manqué l’expérience de Dieu et
qu’il ait dû, par conséquent, remplacer cette connaissance intime par une foi
aveugle, c’est-à-dire un acte volontaire du moi, qui ne pouvait être maintenu
que par le sacrifice de la pensée. « Les Églises, écrit-il en 1957 dans
Présent
et avenir, prônent des convictions traditionnelles et collectives qui, pour
beaucoup de leurs adeptes, ne reposent plus en aucune manière sur une
expérience intérieure personnelle, mais uniquement sur une croyance
irréfléchie, croyance qu’on ne perd que trop facilement quand on commence
à se laisser aller à la réflexion »
[6].
Jung ne conclut pas pour autant que toute foi serait une illusion. La
réflexion pour lui n’est pas une rationalisation qui nous délivrerait d’un
leurre. Elle est essentiellement une
attitude, un arrêt dans l’écoulement
naturel des choses
[7], un après-coup, une liberté qu’on se donne et qui aboutit
comme par surprise à un état de conscience que Mallarmé a justement
nommé « conscience de l’écho »
[8]. À la « soumission totale à la foi » exigée
par de nombreuses confessions, Jung oppose – ce sont ses mots – un Dieu
qui « se révèle dans l’acte de réflexion humain »
[9]. Il faut relire, pour bien
comprendre cette phrase, le souvenir d’enfance rapporté par Jung dans son
autobiographie : cette vision qu’il eut à douze ans du Bon Dieu siégeant dans
le ciel sur son trône d’or
[10], et l’interdiction qu’il ressentit pendant deux jours
de laisser l’image aller jusqu’au bout d’elle-même. Quand il s’autorisa enfin
à penser, à penser ce qu’il ignorait, c’est-à-dire à réfléchir, il sut quel était
le destin de cette image : «... de dessous le trône un énorme excrément tombe
sur le toit neuf et chatoyant de l’église; il le met en pièces et fait éclater
les murs »
[11]. Vision scatologique, incongrue et dérangeante, qui n’a d’équivalent en littérature que dans l’imaginaire d’un Georges Bataille.
Jung a dû pressentir, à cet âge précoce, et à travers les deux temps de
cette vision, combien il était difficile et dangereux pour le moi (à cause des
risques de dissociation) d’accepter la mise en tension des pôles contraires :
le Bon Dieu, d’une part, et le Dieu destructeur de l’autre, qui ne forment
pourtant qu’une seule image de Dieu.
Le moi a une capacité de synthèse réelle mais relative. On pourrait dire
qu’il n’accède qu’à contrecœur à la complexité. Il choisit d’habitude un pôle
contre l’autre, ce qui lui fait confondre – c’est plus facile et plus pratique,
nous en avons tous fait un jour l’expérience – l’unilatéralité du jugement
avec l’unité de l’être. Ce n’est pourtant que lorsque le moi peut penser contre
lui-même, qu’il ne rejette pas, par conséquent, la contradiction interne ou
les conflits de devoir, que la conscience s’accroît. « J’eus l’impression d’une
illumination, note Jung. Bien des choses s’éclairèrent pour moi que je n’avais
pas pu comprendre auparavant. J’avais fait l’expérience de ce que mon père
n’avait pas saisi – la volonté de Dieu à laquelle il s’opposait à partir des
meilleures raisons et à partir de la foi la plus profonde. C’est pourquoi il
n’avait jamais vécu le miracle de la grâce (...) il ne connaissait pas le Dieu
vivant
[12] (...) »
Le Dieu qui « se révèle dans l’acte de réflexion humain » est donc un
Dieu vivant, un Dieu qu’il faut craindre, entre les mains duquel il vaut mieux
ne pas tomber, un Dieu composite, en lequel les opposés se heurtent, entrent
en conflit, laissant apparaître une étrange unité plurielle.
Par cette expérience immédiate d’une divinité complexe, Jung s’inscrit
dans une filiation à laquelle son propre père n’a pas eu accès : celle des
mystiques, ces expérimentateurs solitaires, dont Gershom Scholem a montré,
dans son beau livre sur
La Kabbale et sa symbolique, combien leurs rapports
avec l’autorité religieuse ont été difficiles, dans les moments mêmes où ils
se sont efforcés de « communiquer à autrui (...) les illuminations qu’ils ont
reçues et les expériences qu’ils ont péniblement acquises »
[13]. Difficultés que
Jung connaîtra tout au long de sa vie, qui le condamneront à une certaine
solitude, et qui lui feront rechercher dans les temps les plus anciens « la préfiguration historique de (ses) expériences intérieures »
[14], et les prémisses de
cette image d’un dieu « non clivé » (l’expression est de Jung), contenant, conciliant paradoxalement les contraires : Bien/Mal, Haut/Bas, Masculin/Féminin...
Ce fut d’abord l’étude de la Gnose, à partir de 1918, puis celle de
l’Alchimie, dans les années trente, et enfin, sans doute sous l’influence des
conférences de Gershom Scholem faite aux rencontres d’Eranos, celle de
la Kabbale, vraisemblablement au début des années cinquante.
Jung s’est reconnu dans ces trois courants religieux non orthodoxes, qui
ont su développer leurs troublantes intuitions à côté – on pourrait dire en
dessous – des Traditions dominantes, par un long travail, une longue réflexion
sur l’ombre, le laissé pour compte de ces Traditions : en particulier les aspects
chthoniens de la divinité, et la question du Mal, considéré pour lui-même
et non pas en tant que privation boni, absence de bien.
Gnostiques, alchimistes et kabbalistes ne s’interdisaient pas de penser,
et même de penser contre, ayant su établir, avant la lettre et sans
a priori,
une relation vivante avec ce que Jung appelle « le monde originel de l’inconscient »
[15].
Ceci n’aurait cependant qu’un intérêt secondaire, purement biographique,
si Jung n’avait pas découvert une étonnante analogie entre ses expériences
de l’enfance, confortées par cette riche filiation historique, et les rêves, les
visions et les dessins spontanés de ses patients.
J’ai dit, en commençant, combien la conception que Jung se faisait de
Dieu et de la religion était complexe. Il faut noter, au moment de resserrer le
propos sur la clinique, combien cette conception peut paraître aussi paradoxale.
D’une part, en effet, Jung pense que l’« homme moderne » ne peut plus
croire, ne veut plus croire, mais désire savoir, accroître sa conscience, et, en
particulier, la conscience qu’il a de lui-même. Le dogme (religieux ou idéologique) n’étant plus pour lui un recours possible, il recherche un sens à sa vie
dans une confrontation avec l’âme inconsciente. (Ce qui implique que la vie
intérieure ait, pour lui, un même degré de réalité que ce que nous appelons
communément le réel, c’est-à-dire ce monde des objets que nous situons et
manipulons à l’extérieur de nous-mêmes.)
D’autre part, dans le même temps – c’est là qu’est le paradoxe –, Jung
ne cesse d’attribuer la plus haute valeur à la vie symbolique, à toute vie
symbolique, par quoi se manifeste le monde des archétypes, avec son riche
apport d’émotions et de sens – que ce soit celle dont témoignent les Indiens
Pueblos, quand ils pensent, par leurs prières matinales, faire renaître le soleil
qui est leur Dieu, ou celle, plus proche de nous, qui est vécue, sous des
formes variées, dans les rituels des grandes religions, à la synagogue, à la
mosquée, au temple ou à l’église...
Jung pense que c’est le symbole vivant qui nous délivre de la névrose,
quel que soit le rite ou le mythe auquel nous avons accès. Il est essentiel
pour lui, d’un point de vue thérapeutique, que l’intellect fasse « allégeance
au symbole », qu’il se mette « au service de la vie symbolique ». Car lorsqu’il
rompt cette allégeance, il devient « diabolique »
[16].
Aussi Jung distingue-t-il nettement les patients réellement croyants dont
il dit qu’il n’en a reçus que très peu, de ceux, très nombreux, qui n’ont plus
ou pas la foi. Il renvoie les premiers « à la valeur positive de leur Église
d’origine »
[17], et les exhorte à se conformer au dogme, car, leur dit-il, « si vous
deviez commencer à le critiquer intellectuellement de quelque manière, je
vous analyse et alors vous êtes dans le pétrin »
[18].
Pour avoir rejeté le protestantisme de son père, vécu comme lettre morte,
puis l’« église » freudienne et son « dogme » de la sexualité, Jung a été lui-même dans le pétrin, c’est-à-dire dans le doute et la solitude. Il sait que « hors
de l’Église », il n’y a « point de salut ». « On est seul, écrit-il, et tous les
esprits infernaux sont déchaînés contre soi »
[19]. Pour la personne qui ne peut
pas rester dans l’Église ou qui ne peut pas y retourner commence alors le
temps de la perplexité... mais aussi celui de la quête. « Il faut qu’elle
découvre, comme l’écrit Jung, ce que veut lui dire son âme. Il faut qu’elle
traverse la solitude d’une contrée encore incréée »
[20].
Pour ne pas se perdre dans cette traversée, Jung indique et conseille à ses
patients le guide qu’il a trouvé pour lui-même : « Lorsqu’un homme vit dans
une contrée sauvage, écrit-il, l’obscurité lui apporte des rêves –
somnia a
Deo missa – (des rêves envoyés par Dieu), et ceux-ci le guident. Il en a
toujours été ainsi. Je ne me suis laissé guider par aucune sagesse; je me suis
laissé guider par mes rêves, comme tout primitif (...)»
[21].
Que les rêves soient envoyés par Dieu signifie qu’il est possible de les
considérer non plus comme Freud le suggérait, c’est-à-dire comme un désir
inconscient qui trouve là sa réalisation (définition qui, à mon sens, conviendrait beaucoup mieux au fantasme), mais comme un facteur autonome, en
grande partie indépendant du rêveur, qui peut s’opposer même à son attitude
et à ses pensées conscientes.
On voit, par cette conception du rêve qui introduit à une dynamique de
la compensation et de la contradiction, combien, pour Jung, le moi a à se
confronter avec un inconscient qui le dépasse et qui pourrait l’instruire.
Inconscient qui ne saurait donc se réduire aux éléments refoulés par le moi,
et qui, par son objectivité même, renvoie plutôt à l’image d’un dieu ou d’un
démon, c’est-à-dire d’un contenu énergétique non-moi, d’un contenu impressionnant, voire sacré, que le sujet, dans le meilleur des cas, observe
attentivement pour essayer d’entrer en dialogue avec lui, comme s’il
s’agissait d’un être encore inconnu mais réellement existant. C’est la méthode
thérapeutique que Jung propose, après l’avoir testée sur lui-même, tout en
mettant en garde contre le risque, pour le moi, d’une identification avec
ces contenus inconscients qui sont d’une autre nature que lui. L’inflation le
guette lorsqu’il s’approprie naïvement ou frauduleusement cette énergie
autonome, ce dieu ou ce démon qu’il a découverts en lui-même. C’est
pourquoi la technique psychanalytique jungienne se fonde, en premier lieu,
sur la différenciation. Le moi a tout à gagner à se distinguer nettement de
cet Autre qui l’habite, et à reconnaître, en se confrontant justement à lui, ses
propres limites.
Cette attitude, la plus efficace pour le moi, faite d’observation rigoureuse
des rêves, Jung, d’une façon qui peut surprendre, la nomme « religieuse ».
« La vie religieuse consiste – je le cite – en l’observation attentive des
données. »
[20] Jung se réfère, en effet, à l’étymologie latine :
relegere et
religio,
dans le sens ancien d’attention scrupuleuse, d’attitude privilégiant la
conscience, et non pas au verbe
religare, repris par les Pères de l’Église dans
cette autre acception qui a prévalu et qui met l’accent sur le lien avec la
divinité.
On comprend mieux, par cette utilisation si particulière des mots religieux
et religion, avec quelle insistance et quelle constance Jung s’efforce de tenir
ensemble (prêtant ainsi le flanc à de nombreux malentendus) l’expérience
intime d’origine inconsciente et la conscience, le non rationnel et le rationnel.
Pour ce faire, il a dû expérimenter et définir cette méthode dérivée de la
phénoménologie : l’observation attentive et religieuse, qui permet la confrontation avec la psyché objective. Mais il fallait aussi définir des concepts
opératoires, qui rendent compte de cet entre deux sans en trahir la complexité.
Le premier concept est pris à Rudolf Otto, dont le livre Le Sacré, paru
en 1917, a dû être lu par Jung dans les années trente. Il s’agit du terme
numineux, forgé par Rudolf Otto sur le latin numen : volonté, force agissante
de la divinité, pour caractériser certaines manifestations du sacré, telles qu’un
sujet peut les recevoir, les vivre, non avec sa raison, mais avec ses émotions
et ses sentiments. Jung retient du concept d’Otto le fait que certains événements psychiques, qui ne peuvent être compris intellectuellement – par
exemple l’émergence d’un archétype –, provoquent chez le sujet un état de
saisissement, qui peut, dans certaines conditions, être favorable à la thérapie.
Jung pense, par exemple, – l’ayant expérimenté sur lui-même et l’ayant
remarqué chez ses patients – que les effets déterminants, la force de
conviction de l’archétype du soi – l’archétype organisateur du processus
d’individuation – proviennent de sa numinosité, c’est-à-dire de sa charge
énergétique spécifique. Notre sentiment est ainsi touché, malgré le rejet prévisible de ce processus inconscient par notre rationalité, toujours orientée vers
une conception plus univoque, excluant les contraires.
Le deuxième élément conceptuel intéressant très directement la clinique
est le symbole. Si la numinosité caractérise l’archétype dans ses effets et sa
prégnance sur le sujet, que peut-on dire de son sens, au moment de son émergence, ici et maintenant ? La conception jungienne du symbole répond à cette
question en tenant compte de la langue particulière de l’archétype, des images
typiques qui le représentent, de leur ambiguïté, de leur polysémie. Dire de
l’image d’un rêve qu’elle est symbolique signifie alors qu’elle n’est pas rejetée par le moi pour son absurdité apparente, mais, qu’au contraire, elle l’interroge, l’étonne et le fait réfléchir. Jung précise que le sens recherché ne se
trouve pas au-delà de l’image mais en elle, car elle exprime au mieux ce qui
se trame, à ce moment-là, entre l’inconscient et la conscience. L’interprétation
est une question de temps et un appel à la conjonction de la pensée intuitive
et du sentiment, car elle seule peut appréhender une réalité aussi hybride.
Pour Jung, et au contraire de la découverte freudienne qui va dans un
sens diamétralement opposé, tout se passe comme si un mouvement naturel,
une pente naturelle existait de l’inconscient au conscient, du monde illimité
et atemporel des archétypes à l’expérience liée au temps et à l’espace du moi
conscient. Aussi n’est-il pas incongru, dans cette conception qui reconnaît
si fortement la créativité de l’inconscient, de voir apparaître, au cours d’une
thérapie, des symboles de la divinité, chargés de cette numinosité dont parle
Rudolf Otto. Jung les a longtemps observés avant d’oser en parler. En phénoménologue, il les a décrits sans a priori, et n’a forgé que très progressivement
un concept limite pour en rendre compte : celui du soi.
Ces images divines sont rarement des représentations anthropomorphiques (qui pourraient être alors justement analysées, dans le transfert,
comme des projections d’imagos parentales). Ce sont, le plus souvent, des
symboles abstraits, géométriques ou numériques : des cercles et des carrés
que l’on dessine spontanément ou qui apparaissent dans les rêves, et des
quaternités, c’est-à-dire des regroupements de quatre éléments, quatre objets,
quatre couleurs, quatre personnes, etc.
Jung a découvert que le cercle et le nombre quatre ne formaient qu’un
seul symbole, correspondant à un même archétype. Il l’a appelé, en référence
à une pratique rituelle ancienne en Inde et au Tibet,
mandala. Lui-même, à
partir de 1918, avait dessiné des mandalas sans en savoir le nom, mais en
remarquant l’effet psychique produit : un effet de centrage et de rassemblement de la personnalité divisée. Et c’est ce qui arrive aux patients qui
recréent en rêve ou par le dessin de telles formes : ils « ignorent l’histoire de
ce symbole (et) l’interprètent pour leur propre usage ». D’après leurs associations, Jung a pu découvrir et conclure que ces patients l’utilisaient « pour
se symboliser (eux-mêmes) ou plutôt quelque chose en (eux-mêmes) » correspondant « à leur être le plus intime »
[22]. Le cercle protecteur (le mandala est
un cercle magique) assurant alors la défense contre toute attaque externe
ou interne ou contre toute fuite au-dehors de cet être intime, éminemment
fragile, qui doit être maintenu secret.
Il existe cependant, comme le souligne Jung, une différence fondamentale
entre les mandalas traditionnels et les mandalas contemporains. Le centre
des mandalas indiens ou tibétains « contient un bouddha ou plus souvent
l’union de Shiva avec sa Shakti, ou un symbole équivalent »
[23], celui des
mandalas modernes est vide. Et lorsqu’il ne l’est pas, le symbole placé au
centre est, par exemple, « une étoile, un soleil, une fleur, une croix à branches
égales, une pierre précieuse, une coupe remplie d’eau ou de vin, un serpent
lové ou un être humain, mais jamais un dieu »
[24]. « Le siège de la divinité
est inoccupé, poursuit Jung, en dépit du fait que si nous analysons le mandala
conformément aux analogies historiques, nous aboutissons à la conclusion
que le dieu est figuré par le cercle et que la déesse est symbolisée par le
carré »
[25]. (Ce qui laisse entrevoir d’intéressants rapports entre ce couple
symbolique du mandala et le corps familial, composé lui aussi d’une double
membrane protectrice que réalisent, en principe, le père et la mère pour leur
enfant qu’ils placent au centre. Ce corps psychique représentant pour lui une
première expérience du soi.)
[26]
Malgré cette différence essentielle, le mandala moderne semble bien être
l’expression d’une attitude « religieuse », dans la mesure où il permet la
confrontation du dessinateur ou du rêveur avec ce qui représente pour lui
« la valeur la plus haute et la plus forte »
[27]. Mais cette valeur suprême n’est
donc pas directement le dieu attendu, puisqu’un symbole de l’homme, plus
exactement un symbole de son « entièreté », occupe la place centrale.
L’entièreté (qui traduit approximativement l’allemand
Ganzheit) est cette
totalité paradoxale, consciente et inconsciente, masculine et féminine, que
Jung nomme le soi et qui constitue, selon lui, loin de toute idéalisation, de
toute image de perfection, « l’individu réel »
[28]. Le soi n’est pas un plein qui
puisse emplir ce vide du centre, mais bien un symbole, c’est-à-dire un
troisième terme qui unit les opposés, contre toute raison, contre toute logique.
Quant au moi, il tourne autour de ce centre laissé vide, sans jamais coïncider
avec lui : il se dissoudrait alors et il n’y aurait plus de conscience, plus de
sujet. C’est ce que Jung reproche aux conceptions orientales : le vide
(la
sunyata) ne peut pas être appelé conscience, « car la conscience – il le
rappelle à un correspondant – repose par définition sur la relation entre le
sujet et une représentation. On est conscient de quelque chose »
[29]. Dans cette
différenciation rigoureuse d’avec le soi inconscient, le moi est et demeure
notre unité de mesure et le lieu à partir duquel nous pouvons développer nos
jugements et notre éthique.
Que la place de la divinité soit prise par un symbole du soi implique,
signifie que l’imago Dei a subi une transformation, de même qu’elle a connu
au cours de l’histoire une série de métamorphoses : Dieu est mort à plusieurs
reprises. Le mythe, lui, animé, revigoré par l’archétype de la mort et de la
renaissance du dieu, se transforme et se perpétue.
De cette métamorphose des dieux – correspondant, psychologiquement
et à chaque étape, à un certain retrait des projections inconscientes –, Jung
fait le récit suivant : « Auréolés d’une puissance et d’une beauté surhumaines,
les dieux ont tout d’abord vécu sur les cimes de montagnes couvertes de
neige, ou dans les ténèbres de grottes, de forêts, ou dans les profondeurs des
mers. Plus tard, ils se sont fondus en un seul Dieu, et ensuite ce Dieu devint
homme. Mais, de nos jours, l’Homme-Dieu paraît descendre de son trône et
se dissoudre dans l’homme quotidien. C’est sans doute pour cela que son
siège est vide et c’est sans doute pour cela aussi que l’homme moderne
souffre de démesure, d’une
hybris pathologique de sa conscience »
[30].
Jung, lecteur attentif du
Zarathoustra, a été très frappé par l’expression
de Nietzsche : « Dieu est mort. » Il la trouve juste. Elle signifie pour lui que
« la valeur suprême, vivifiante, celle qui donne son sens à la vie, et la vie
elle-même s’est perdue »
[31]. Comme toutes les valeurs projetées, les dieux
sont soumis à l’usure. Mais les projections cessant, ce qui a été perdu à l’extérieur peut faire retour dans l’âme d’où sont issues ces projections. Nous
avions conféré une image à Dieu, c’est cette image qui est morte, qui n’a
plus cours. Dieu lui-même, c’est-à-dire l’archétype, peut disparaître momentanément, être englouti par l’inconscient, mais il peut aussi, comme le mythe
nous l’enseigne, renaître sous une forme nouvelle. Oui, Dieu est mort, répète
Jung, mais... « où allons-nous le retrouver ?»
[32].
Cette question n’a rien d’optimiste. Il faut l’entendre, au contraire, dans
sa gravité tragique et avec son fond d’inquiétude. « L’interrègne, note Jung,
est plein de dangers »
[32]. Le dieu peut renaître tout aussi bien sous une forme
progressive que régressive, favorisant ou empêchant l’accroissement de
conscience, pouvant même obscurcir celle-ci. Le national-socialisme est
ainsi compris et analysé par Jung, dans un texte trop peu lu, écrit en 1936,
comme une résurgence du dieu chasseur « agresseur des hommes », l’antique
Wotan, qui possède et rend fou tout un peuple. Un peuple qui semble soudain
devenu actif à travers cette identification au dieu barbare, mais qui est en
fait extrêmement passif, car – c’est en cela qu’on peut parler de « possession »
par l’archétype – il « agit moins qu’il n’est agi ». Lorsque la masse « se meut »
ainsi, conclut Jung, il n’y a plus de « régulation humaine »
[33].
Jung situe aux antipodes de cette régression collective la métamorphose
du dieu en homme, telle qu’elle apparaît dans les dessins individuels ou
les rêves de mandalas. Les mandalas modernes concernent des êtres, écrit-il, « qui ne peuvent plus continuer à projeter l’image divine »
[34]. En tant que
symboles compensatoires d’une grave désorientation ou d’une division
intérieure, ils constituent pour eux « une concentration sur soi et une
limitation à soi »
[34] qui leur évitent les deux écueils principaux : l’inflation
qu’a connue Faust, et la dissociation, celle qu’a vécu, jusqu’au drame,
Nietzsche-Zarathoustra.
Le centre ne peut plus être occupé par la déité, mais le moi, s’il se
confronte à ce vide, peut très progressivement reconnaître, dans la dynamique
mise en œuvre d’union des contraires, l’image de « nature divine »
[35], c’est-à-dire archétypique, numineuse et atemporelle, du soi. Ce n’est pas le moi
qui crée cet Autre plus grand que lui. Il émerge spontanément et naturellement, remarque Jung, « de la région de l’inconscient qui transcende le
conscient »
[35]. D’où les nombreuses analogies que l’on peut relever dans l’histoire des religions et, plus généralement, dans l’histoire de l’imaginaire
humain : de l’Atman supra personnel des Upanishads aux soucoupes
volantes, analysées par Jung vers la fin de sa vie comme une projection
collective inconsciente de cet archétype, en passant par l’homme philosophique des alchimistes et l’
anthropos des gnostiques. Toutes comparaisons
(ou « amplifications ») qui ne visent pas à expliquer l’archétype, mais qui
font apparaître – d’où l’hypothèse jungienne d’une âme collective – sa spécificité et sa permanence à travers ses différents temps et modes de
représentation.
Individuation et sacrifice
Si le soi peut être encore justement comparé, en tant que complexe
d’opposés, et surtout dans sa capacité à rassembler le multiple dans l’Un, à
l’imago Dei, l’expérience qui en est faite dans le cours d’une analyse, pour
numineuse qu’elle soit, est plus proche de la crucifixion que de l’extase.
Avec le retrait des projections, qui conduit à l’évidement du centre, la
question des contraires se pose essentiellement en termes de conflit. Avant
que le pôle opposé, jusqu’ici refoulé ou réprimé, reprenne de la valeur, il
faut presque toujours que le pôle dominant – celui qui nous permettait de
nous adapter avec une certaine aisance au monde et aux autres – perde de
la sienne : ce qui ne peut être vécu que dans le trouble et l’angoisse.
L’intégration de la position contraire ne peut être comprise qu’après-coup
comme un gain; et elle implique (ce qui peut prendre tout le temps d’une
analyse) le sacrifice de l’attitude unilatérale, parfois même paranoïaque,
du moi, souvent confondue avec l’unité supposée de la personne.
L’équilibre (ou plutôt le rééquilibrage) de la personnalité auquel le
processus d’individuation nous donne accès par la mise en tension
des opposés n’est jamais un « juste milieu » mais presque toujours un
abaissement. Ainsi, lorsque advient le « quatrième » (par exemple, la fonction
dite inférieure), ou tout au moins lorsque les valeurs d’ombre qu’il représente commencent à être reconnues, admises par le moi, les idéaux, qui
sont toujours des valeurs « hautes », s’effondrent, perdent de leur prestige; la personnalité s’alourdit et se matérialise
[36], et ne découvre, qu’avec
le temps et à travers la dépression, le sens paradoxal (unissant contrainte
et liberté, limitation et gain d’espace) de cet enracinement dans la terre et
le corps.
La complexité a un prix, qui justifie largement l’utilisation qui pourrait
paraître hors contexte du terme de sacrifice. Jung s’en explique ainsi, en
1945, à Olga Fröbe, qui se plaignait d’être prise dans un conflit de devoirs
entre le temps à consacrer aux rencontres d’Eranos, dont elle était l’animatrice, et les soins à apporter à sa fille qui lui reprochait de ne pas être une
bonne mère : « L’un et l’autre doivent être, écrit-il. Il n’y a pas à trancher
mais simplement à supporter patiemment les contraires. (...) Chacun passe
par ce moulin, consciemment ou inconsciemment, de plein gré ou contraint.
On est
crucifié entre les contraires et on subit un supplice jusqu’à ce que la
troisième figure l’emporte. Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages
et laissez advenir ce qui doit advenir. Donnez raison à votre fille quand elle
dit que vous êtes une mauvaise mère et défendez aussi Eranos face à votre
devoir de mère. (...) Ce conflit apparemment insupportable est la preuve
de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit
une demi-vie, soit une vie dans l’au-delà – une vie réservée aux anges. Mais
Dieu, conclut-il, préfère les hommes aux anges »
[37].
[*]
Cet article a été publié dans l
es Cahiers jungiens de psychanalyse, que nous remercions
de l’autorisation qu’ils nous ont donnée de le reproduire.
[1]
Jung C.G.,
Psychologie et religion, Paris, Buchet/Chastel, 1958, p. 169.
[2]
Jung C.G.,
Correspondance 1955-1957, Paris, Albin Michel, 1995, p. 204.
[3]
Jung C.G.,
Psychologie et religion, op. cit., 1958, pp. 25 et 26.
[4]
Jung C.G.,
La Guérison psychologique, Genève, Georg, 1953, p. 179.
[5]
Jung C.G., « La conscience morale d’un point de vue psychologique »,
Aspects du drame
contemporain, Genève, Georg, 1971. pp. 171 à 211. Dans ce texte, Jung critique, mais en l’intégrant à sa théorie, la notion freudienne du surmoi.
[6]
Jung C.G.,
Présent et avenir, Paris, Buchet/Chastel, 1962, p. 36.
[7]
Jung C.G.,
Essais sur la symbolique de l’esprit, Paris, Albin Michel, 1991, p. 249.
[8]
Mallarmé S., « Crayonné au théâtre »,
Œuvres complètes, Paris, Bibliothèque de la
Pléiade, Gallimard, 1945, p. 330.
[9]
Jung C.G., « Essai d’interprétation psychologique du dogme de la Trinité »,
Essais sur
la symbolique de l’esprit, op. cit., 1940-1948, p. 199.
[10]
Jung C.G.,
Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées, Paris, Gallimard, 1966, pp. 56 et sq.
[13]
Scholem G.,
La Kabbale et sa symbolique, Paris, Payot, 1966, pp. 13 et 14.
[14]
Jung C.G.,
Ma vie, op. cit., p. 233.
[16]
Jung C.G.,
La Vie symbolique, Paris, Albin Michel, 1989, p. 76.
[22]
Jung C.G.,
Psychologie et religion, op. cit., pp. 111 et 112
.
[26]
Voir Agnel A., « Soi, fantasme et mythe »,
Cahiers jungiens de psychanalyse, n° 74
,
1992
, et « Le sentiment d’être librement contenu »,
Cahiers jungiens de psychanalyse, n° 93,
1998
.
[27]
Jung C.G.,
Psychologie et religion, op. cit., p. 161.
[29]
Jung C.G.,
Correspondance 1906-1940, Paris, Albin Michel, 1992, p. 317
.
[30]
Jung C.G.,
Psychologie et religion, op, cit., pp. 166 et 167.
[33]
Jung C.G., « Wotan »,
Aspects du drame contemporain, op. cit., pp. 85 et 89.
[34]
Jung C.G.,
Psychologie et religion, op. cit., p. 186
.
[36]
Jung C.G., « Essai d’interprétation psychologique du dogme de la Trinité », op. cit., p.
161 : « Lorsqu’on passe du trois au quatre, on rencontre une pesanteur, une inertie et une
limitation inattendues. »
[37]
Jung C.G.,
Correspondance 1944-1949, Paris, Albin Michel, 1993, pp. 112 et 113.