2003
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Madeleine NATANSON
Jacques Natanson
Il y a une vingtaine d’années seulement, oser aborder ce thème nous
eût valu les condamnations à la fois des psychanalystes et des religieux.
En classe de terminale dans les années cinquante, on pouvait interdire la
lecture de Freud dans les écoles religieuses, tandis que le jésuite psychanalyste Denis Vasse était chassé de son groupe de psychanalystes comme « trop
religieux ». Les résistances à la pénétration en France de la psychanalyse
sont venues de trois sources
[1] : le parti communiste pour l’idéologie duquel
la conscience individuelle n’avait pas de place, les psychiatres qui voyaient
s’ébranler la frontière entre les « sains d’esprit » et les malades, et enfin l’église
remise en question par la place de la sexualité dans la vie psychique. Pourtant
une dame fort âgée, lectrice de la Bible depuis son plus jeune âge, raconte
que c’est dans le livre de Job : « maudit soit le jour où je suis sorti du ventre
de ma mère », qu’elle avait trouvé la réponse à son interrogation sur la
naissance des bébés, secret qui, à l’époque, était bien gardé par les adultes !
Freud, quoique juif athée, citait la Bible et était imprégné de sa culture.
Aujourd’hui, on comprend et peut-être même on redécouvre que la culture
véhiculée par les trois monothéismes, est une source indispensable de nos
références artistiques, littéraires et éthiques. Elle nourrit et enrichit l’imaginaire, notamment avec les contes et les paraboles. La lecture de la Bible et
du Coran nous ouvre à une anthropologie et offre des repères, notamment
ceux de la Genèse, du Décalogue et des Béatitudes dans un monde violent
et en souffrance. Nous y rencontrons, dans différents textes, des personnages
représentatifs d’une humanité complexe, déchirée, évocatrice de nos conflits,
de ceux que vivent nos patients dans leur symbolique : Adam et Ève, Caïn
et Abel, Jacob, Joseph, Moïse, Judas, Job, Tobie, l’enfant prodigue entre
autres.
Des psychanalystes lisent la Bible, c’est l’intitulé d’un séminaire qui se
tient à l’université d’Aix-en-Provence depuis quelques années. Cette reconnaissance universitaire pour une lecture ouverte montre que le temps n’est
plus à la neutralité, lorsqu’elle pouvait être entendue comme un refus de tout
ce qui, dans l’univers du patient, a trait à l’aspect spirituel de la vie. La
psychanalyse pouvant alors s’ériger elle-même en religion qu’une certaine
opacité du discours venait sacraliser !
Nous avons conscience que ce numéro bien qu’abondant ne réalise qu’une
approche parcellaire d’un très vaste domaine. Nous avons essayé d’y
évoquer, au travers l’enfance et l’adolescence, la question des origines, des
repères, de la filiation et de la séparation si présentes dans la Bible. La « faille
originelle » ne peut jamais être comblée, la cure psychanalytique conduit
à l’interroger. Au-delà de la tentation fusionnelle archaïque, la Bible fait
entendre un appel à l’altérité. Face au visage de l’autre, ainsi que nous
le rappelle Emmanuel Lévinas, la transcendance n’est plus seulement sur
un axe vertical mais aussi sur un axe horizontal et nous pouvons passer de
la culpabilité à la responsabilité.
Nous aborderons les aspects mystiques, la place des arts, de l’imaginaire,
du sacré qui les inspire, des symboles qui les enrichissent.
Au témoignage d’un prêtre en même temps psychanalyste et qui pose
la question : « Pourquoi la foi ne suffit-elle pas ? », ne peut-on répondre par
la même question : « Pourquoi la psychanalyse ne suffit-elle pas ? »
Au seuil de notre porte, quand le patient nous quitte, sera-t-il assez libéré
pour les choix qui seront les siens, sans tomber sous l’emprise d’une religion
oppressante, sans renoncer à l’étude critique des textes ni à la recherche – s’il
le souhaite – d’une spiritualité qui libère ?
[1]
Cf. les travaux de Sherry Turkle à ce sujet.