2003
Imaginaire & Inconscient
Mysticisme et psychanalyse
Michel Demangeat
39 rue Charles Monselet 33000 Bordeaux
Homme des « Lumières » Freud situe le mysticisme
dans le registre de l’obscurantisme. Cependant, le mouvement
de la création semble se déployer chez lui autour de quelqu’Audelà. Cet horizon de la pensée freudienne on en saisira
le pouvoir à chacune des grandes étapes de la découverte
psychanalytique.Mots-clés :
Mysticisme, Lumières, Au-delà, le Sujet, le Ça.
A man of the “Lights”, Freud situates the “mysticism in the register of the obscurantism”. However, the movement of the creation seems to spread for him around the
“beyond”. This horizon of the freudian thought has a decisive
power in the fields of the psychanalytic discovery.Keywords :
Mysticism, Lights, Beyond, the Subject, the It.
Le travail que nous avons présenté récemment à Bordeaux lors d’un
colloque sur les sources de la pensée de Freud, s’intitulait « Résurgences et
dérivés de la mystique dans la découverte freudienne », titre repris de la
Nouvelle Revue de psychanalyse.
Une telle approche peut paraître paradoxale alors que Freud se rattache
à une tradition scientifique viennoise qui réprouve les excès de la « Schwär-merei » cette sorte de fièvre de l’âme et à la tradition de l’Aufklärung (des
Lumières).
Obscur, du registre de l’obscurantisme, de l’occulte et de l’irrationnel
ainsi émerge généralement « mysticisme » dans le vocabulaire freudien.
Mais pour autant « Mystik » insiste, se rappelle à Freud, semble le hanter
jusqu’à l’une des dernières phrases notées par lui (1938) « Mysticisme l’auto-perception obscure du règne au-delà du Moi, du ça ».
Nous avons retenu ce terme « Au-delà » pour désigner un horizon de la
pensée freudienne et aussi une perspective qu’envisagent avec Freud, malgré
Freud, contre Freud des interlocuteurs privilégiés et souvent déterminants
dans l’évolution de sa découverte.
Une telle perspective est rouverte après Freud mais toujours avec Freud
par Jacques Lacan et par un autre membre de l’École freudienne de Paris :
Michel De Certeau, historien, religieux et psychanalyste.
L’un et l’autre nous ont aidé à ressaisir la relation du langage avec cet
Au-delà autour duquel semble se déployer en un mouvement parabolique le
« conversar » (Michel De Certeau) (1) ce que préciserait encore Agamben
dans « Stanze » (2) : « L’Ainos de l’Aignigma n’est pas simplement obscurité,
mais un mode plus originel du dire. Comme le labyrinthe, comme la Gorgone
et comme le Sphinx qui la profère, l’énigme appartient au domaine de l’apotropaïque : puissance protectrice qui repousse l’inquiétant en l’attirant à soi
et en l’assumant. Le sentier de danse du labyrinthe, qui conduit au cœur
même de ce qu’il tient à distance, est le modèle de ce rapport à l’inquiétant
tel qu’il s’exprime dans l’énigme ».
« Ho ueber Sinn » écrit déjà dans son poème Maître Eckhart « Au-delà
du sens » (oserait-on écrire ici « Haut-Delà » ? (3) et pour rouvrir, sur le
champ, la grande tradition germanique qui n’est à Freud nullement étrangère
il faut rappeler que l’expérience de Maître Eckhart est inséparable du « dire »,
la contemplation chez lui inséparable de l’élaboration, le rapport à la
mystique inséparable d’une mise en acte, d’un processus voire d’une
« production » (Paul Laurent Assoun) (4).
Bergson dans Les deux sources de la Morale et de la religion (5) analysant
certaines caractéristiques fondamentales de la mystique chrétienne, lui
accorde cet élan vers une action concrète. Thérèse d’Avila, réformatrice,
fondatrice de couvents, veillant sur ses sœurs, Jean de la Croix à travers son
enseignement, sa participation aux réformes et à la vie conventuelle, Maître
Eckhart enfin, le premier peut-être à rechercher dans ses sermons en langue
vulgaire l’éveil et la résonance vivante d’un auditoire de moniales ou de
béguines sont à cet égard exemplaires.
Des entrecroisements perceptibles entre mystique et psychanalyse, nous
envisageons « l’Au-delà » de la pensée de Freud, des moments féconds de
sa découverte qui se déploie en un langage, une démarche, une prise sur
l’histoire.
Encore faut-il adopter pour une étude qui s’avère complexe une définition
qui pose les bornes de l’espace à circonscrire pour mieux l’explorer.
Nous retiendrons ce qu’énonce le vocabulaire de philosophie de Lalande
à l’article mysticisme :
« Croyance en la possibilité d’une union intime et directe de l’esprit
humain au principe fondamental de l’être, union constituant à la fois un
mode d’existence et un mode de connaissance, étrangers et supérieurs à
l’existence et à la connaissance normales ».
Cette définition a le mérite de ne pas cerner d’emblée la mystique comme
une forme d’expérience religieuse.
Ni Freud, ni ses interlocuteurs principaux, qu’ils se nomment Jung,
Groddeck, Romain Rolland n’adhèrent à une religion. L’influence qu’a pu
avoir Georges Bataille, dont on connaît le beau texte « l’expérience intérieure » (6), sur Lacan ne les rattache ni l’un ni l’autre à une croyance religieuse.
Le dernier chapitre de la Fable mystique de Michel de Certeau (1)
permet d’entrevoir quelque lien entre « l’expérience intérieure » telle que
l’homme moderne pourrait s’en approcher et l’expérience freudienne de
la découverte.
« Est mystique celui ou celle qui ne peut s’arrêter de marcher et qui, avec
la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que
ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela. Le désir crée
un excès. Il excède, passe et perd les lieux. Il fait aller plus loin, ailleurs. »
Celui qui va « au-delà » tel nous apparaît Freud dans les temps de la Quête
et les moments « étincelants » qui scandent les époques de son Invention...
Il s’agit là d’un... « esprit de dépassement, séduit par une imprenable Origine
ou Fin... (Michel De Certeau) »
Encore faut-il avant de s’aventurer, étape par étape dans la « dérive »,
créatrice et fondatrice de la mystique chez Freud, retrouver de concert avec
d’autres analystes, les « sources » d’une telle démarche, les points et les
formes de leurs « résurgences ».
Deux grandes traditions se révèlent aux chercheurs, dès la première
approche d’une géographie des origines.
C’est ainsi que Francis Pasche dans son étude Freud et la mystique (7)
avance « c’est à sa culture judaïque que Freud doit d’avoir ac cordé une
attention égale à tous les signifiants qui composent le discours du patient
de façon que le signifiant le plus humble et le plus fortuit d’entre eux puisse
être éventuellement pris en compte pour éclairer d’un coup une longue suite
d’obscures associations ».
Il y aurait dans cette attitude d’un Freud acceptant d’écouter Emmy
Von N... le 12 mai 1889, et de déchiffrer les articulations d’un discours
bien au-delà du texte littéral, l’héritage des traditions judaïques et tout spécialement talmudiques à l’égard du Texte sacré. De même, par rapport à la
tradition talmudique, l’analyste prendrait la place du « tzadig » dont le rôle
est d’écoute sans dialogue.
Mais le psychanalyste ne se contente pas d’écouter, il interprète à travers
la trame des syllabes, des mots. Le moindre des vocables de ce discours
– surtout s’il est insolite – peut-être révélateur d’un sens caché ce qui renvoie
à la recherche du talmudiste. La différence fondamentale est que la TORA
est un texte sacré, intangible recelant plusieurs niveaux de sens dont le sens
mystique.
L’intéressante distinction introduite par Pasche (7) entre le judaïsme –
religion de la Lettre – et le Christianisme – religion de l’Icône – le conduit
à deux précisions essentielles.
La première : « quand je dis la Lettre, j’entends le signifiant »...
Deuxième précision : « quand je dis l’Icône, j’entends bien évidemment
la distinguer de l’Idole »... « Dieu est au-delà bien plus haut, ni humainement
figuré, ni visible, ni pensable ». L’évolution des grands mystiques chrétiens
va d’ailleurs de l’icône « Le Christ aux outrages » chez Sainte Thérèse
d’Avila à l’ineffable des ultimes « châteaux de l’âme » et pour Maître Eckhart
(3)
« Au commencement
Au delà du sens
Là est le Verbe...
Et la bible de Philipson que donna Jakob Freud à son fils était illustrée !
Pasche rappelle, en outre, que si l’anthropologie religieuse se trouve
incorporée au soubassement de la doctrine freudienne comme élément
essentiel à côté de l’anthropologie inhérente au judaïsme, l’anthropologie
chrétienne lui paraît une « pièce maîtresse dans l’édification du monument
freudien » et de rappeler les trois premières années où Freud fut confié à une
nourrice catholique, sans doute pieuse jusqu’à la bigoterie. Les années
suivantes Sigismond apprendra à lire l’Ancien Testament avec son père l’initiant à la religion de ses ancêtres.
Les germes de sa double culture seront ainsi semés, perspective qu’élargit
encore Yosef Haigim Yerushalmi (8) dans L e Moïse de Freud Judaïsme
terminable et interminable.
« Dire que sa culture était fondamentalement germanique relève d’une
telle évidence que c’est une banalité. Toutefois culture et identité ne se recouvrent pas nécessairement. Certes, il évoluait dans un univers de pensée
germanique, mais cette Allemagne de l’esprit et de l’imagination qu’il
chérissait, comme tant d’autres juifs d’Europe Centrale était celle des
« Lumières », de Nathan le Sage... des écrivains, des philosophes et des
savants allemands du XIXe siècle. »
Henri Vermorel (9) reconnaît que Freud tente de lier – dans un ensemble
nouveau et fortement structuré les conquêtes des Lumières – la Raison sans
tomber dans un rationalisme desséché – et les apports... de ce vaste courant
qu’il considère comme celui du « romantisme allemand ». Il s’agit d’organiser les « fulgurances et les fragments d’une orientation de la pensée » qui
se tourne vers l’expérience intérieure – dans un système théorique imprégné
de la méthode scientifique issue du XIXe siècle.
Même si Freud est peu prolixe sur le mouvement intime de cette découverte de l’espace du dedans, sur les intuitions, les affects, « l’Erlebnis »
(l’expérience vécue) qui escortent ou alimentent cette fouille ou cette contemplation, « même si les identifications maternelles précoces sont plus longues
à élaborer dans son œuvre » la psychanalyse – naissante – reprend la raison
des « Lumières » et l’articule sans cesse à la reconnaissance de soi au cœur
de l’intimité de l’être.
La psychanalyse associe ici l’analyse d’autrui à l’auto-analyse personnelle « qui est », reprend Vermorel « une voie de la connaissance intérieure
frayée par les mystiques ». Ainsi chez les romantiques, le rêve occupait déjà
une place centrale en ce qu’il ouvre une voie de la connaissance de
l’Inconscient, autre concept clef des philosophes de la « Nature », qui l’appelaient aussi chaos. Ici, c’est le philosophe post romantique Lipps qui est le
relais des romantiques sur l’Inconscient. Anne Durand (10) a bien montré
l’appui que prend sur lui Freud. Carus, peintre et médecin romantique fût
l’un des premiers à tenter une théorie exhaustive de l’Inconscient. Le Chaos
pour les romantiques doit être dépassé par la Bildung : la Formation.
Pour notre part (11), nous avons repris à travers Poésie et vérité de Goethe
la question du dépassement de l’image Bild
Par la Bildung Formation
où se nouent le symbolique à l’imaginaire et au réel.
« Umbildung » marque les transformations où se renouent encore en des
perspectives neuves les changements de la vie intérieure et la vision du
monde. Il en est ainsi de Goethe au moment de son départ pour Weimar, il
en est ainsi de Freud après la découverte de l’Œdipe.
Or notre étude personnelle des mystiques rhénans nous conduit au sujet
de la « formation » de Freud à remonter aux ascendants de cette « Allemagne
de l’esprit » dont Yerushalmi nous dit qu’il la chérissait, aux ascendants du
vaste courant du « romantisme allemand ». Comme l’a établi Ernst Benz cité
par Paul Laurent Assoun (4) « Maître Eckhart est en vérité le créateur d’une
terminologie nouvelle philosophique et théologique allemande, et puisque
sa théologie propre fût une théologie mystique fondée sur des expériences
et des intuitions mystiques, c’est vraiment avec la spéculation mystique
que la spéculation philosophique en langue allemande commença ».
Les mystiques allemands ont forgé le tissu linguistique dont Freud
héritera.
Les relais de cette pensée mystique outillée par une terminologie particulière sont Ruysbroeck et, surtout, Jakob Böhme (1575-1624) qui écrit à
l’époque où le terme « mystique » devient un substantif cernant et isolant un
champ spécifique.
Au début du XIXe siècle, Franz Von Baader redécouvre Eckhart et le fait
connaître à l’idéalisme allemand à commencer par Hegel – 1824. La
théosophie de Böhme, l’œuvre de Swedenborg sont découvertes à cette même
époque.
Ce retour de la pensée mystique nourrit le grand mouvement romantique
et l’idéalisme allemands. Il les nourrit de ces termes que rappelle Benz.
« Tous les termes ontologiques par exemple Sein, Wesen, Wesenheit, das
Seieende, das Nichts, Nichtigkeit, Nichtigen, tous les termes comme Form,
Gestalt, Anschauung, Erkenntnis, Erkennen, Vernunft, Verstand, Verständnis, Verständigkeit, Bild, Abbild, Bildhaftigkeit, Entbilden, tous les concepts
comme Grund, Ungrund, Urgrund, Ergründen, Ich, Ichheit, Nicht-Ich,
Entichen, Entichung, sont des créations provenant de la spéculation mystique
allemande. (Benz) (4)
Liste impressionnante qui contient les mots inducteurs de toute la spéculation de l’idéalisme allemand et au-delà : Freud orfèvre en maniement
d’entités conceptuelles en fait grand usage (Paul Laurent Assoun).(4)
Certes à propos du mysticisme Freud dira « quelque chose reste muet
en moi » et il désespère de trouver un langage pour y accéder ». Mais ce
« quelque chose de muet », il le cerne, il tente à certains moments d’en
approcher et cela ouvre alors un « processus », un mouvement de création.
Ce grand élan de théorisation et d’invention trouve chez Freud certaines
de ses sources dans les cours de Franz Brentano qu’il suit dans les années
1873-1876. On peut penser qu’il y appréhenda une certaine notion du mysticisme, aspiration fébrile au savoir, besoin hâtif de connaissance, illusoire
certes pour Brentano, mais qui doit ramener le cycle de la vraie recherche.
On ne peut que songer ici à cette « passion du savoir » dont Freud nous
laissera entrevoir toute l’étendue chez Léonardo Da Vinci dans un texte où
l’on croit retrouver, comme en filigrane, sa propre quête.
De Maître Eckhart à Brentano, les influences d’un mouvement général
de la pensée allemande ouvrent à Freud l’horizon mystique. Mais Freud nous
rappelle en outre dans Ma vie et la psychanalyse, comment il traversa lui-même une flambée mystique, courte période de « Natur philosophie »
panthéiste :
« Je me souviens qu’ayant entendu lire par le Docteur Carl Brühl pendant
un cours public, peu avant la fin de mes études secondaires, le bel essai de
Goethe sur « la Nature » c’est ce qui me décida à m’inscrire à la Faculté
de Médecine ». La fin du poème attribué à Goethe marque bien cette « Union
intime et directe de l’esprit humain au principe fondamental de l’être ».
L’étrange incantation marquant ici une telle « Union » une telle séduction
« par une imprenable origine ou fin... » « Elle (la Nature) m’a mis au monde,
elle m’en fera sortir. Je me fie en elle. Elle peut disposer de moi; jamais elle
ne saurait haïr son ouvrage. Ce n’est pas moi qui ai parlé d’elle : non, le
vrai et le faux, c’est elle qui a tout dit. À elle toute la faute et tout le
mérite... ».
La conversion de Freud au scientisme de ses maîtres de la Faculté de
Médecine de Vienne ne tardera guère... Mais « quelque chose d’autre...
dirions-nous quelque chose de l’Autre ? est souterrainement à l’œuvre »
(Roger Dadoun) (12) dont on retrouvera la trace, le mouvement; l’élan dans
les étapes de la création chez le fondateur de la psychanalyse.
Moments féconds de la découverte freudienne
Nous centrerons notre réflexion sur les années tellement fécondes de 1895
à 1897 où l’étude du rêve, l’auto-analyse, la découverte de l’inconscient, du
refoulement, s’accompagnent de troubles, mais aussi de moments d’enthousiasme chez le « créateur » qu’est Freud.
Nous accommoderons surtout notre « spéculation » sur les quelques
semaines qui au début de l’auto-analyse et de l’étude du premier rêve, vont
à la rédaction « frénétique » de « l’Entwurf » (l’Esquisse).
Dès les mois d’avril-mai de cette année 1895, dans les lettres au Cher
Fliess (13), Freud s’avère bouleversé. Deux attitudes semblent se dégager
dans le cheminement de sa recherche.
Le 25 mai, il indique que l’attitude (« scientifique ») qu’il a adoptée pour
l’étude de ses patients lui procure un certain bonheur :
« L’Etude des névroses chez mes clients me procure de grandes satisfactions; Je vois chaque jour se confirmer presque toutes mes théories et
je découvre aussi des faits nouveaux... ».
En revanche, une attitude passionnelle est avouée par Freud « un homme
comme moi ne peut vivre sans dada, sans une passion ardente, sans tyran,
pour parler comme Schiller. Ce tyran, je l’ai trouvé et lui suis asservi corps
et âme. Il s’appelle « Psychologie »... « toutes les nuits entre 11 heures et
2 heures, je n’ai fait qu’imaginer, transposer, deviner pour ne m’interrompre
que lorsque je me heurtais à quelque absurdité ou que je n’en pouvais
vraiment plus ».
Cette attitude passionnelle du chercheur soumis au tyran « Psychologie »,
Freud l’oriente certes dans ces années de grande agitation intérieure vers
Fliess à l’égard duquel existe une véritable ferveur. Dans la même lettre, il
ajoute « Tes communications suffisaient à me faire pousser des cris de
joie... ».
Freud dans son désarroi se tourne vers le « Neben Mensch » « l’homme d’à
côté » avant de se tourner vers soi-même, vers son être intime qu’il sollicite
dans la ligne même de sa recherche à partir de juillet 1895 avec le rêve de
« l’injection faite à Irma » où sont posés les premiers jalons de l’auto-analyse.
Cette première analyse d’un rêve personnel suivie de tant d’autres évoque
sans doute tout un courant d’étude du rêve, d’intérêt très vif pour le rêve
qu’il hérite de sa « formation ». « L’âme romantique et le rêve » sont inséparables comme en témoigne Albert Beghin. Quant à la « méthode » qui le
guide dorénavant, Freud l’hérite de l’observation et parfois des suggestions
de ses patients. Cette méthode embraye une rotation à partir du rêve, une
circulation des signifiants... Le mouvement giratoire des signifiants dans
l’analyse du rêve s’accompagnant, faut-il le rappeler, d’une circulation libre
des « représentations ».
... et Freud de citer dans la « Traumdeutung » (14) ce passage de la lettre
de Schiller à Körner (qui viendrait s’inscrire en contrepoint d’une influence
de la culture judaïque sur son adhésion aux « associations libres »).
« Une idée peut paraître, considérée isolement, sans importance et
en l’air, mais elle prendra parfois du poids grâce à celle qui la suit; liée
à d’autres, qui ont pu paraître comme elle décolorées, elle formera
un ensemble intéressant. L’intelligence ne peut en juger si elle ne les a
pas maintenues assez longtemps pour que la liaison apparaisse nettement. Dans un cerveau créateur tout se passe comme si l’intelligence
avait retiré la garde qui veille aux portes : les idées se précipitent pêlemêle, et elle ne les passe en revue que quand elles sont une masse compacte.
Vous autres critiques, ou quel que soit le nom qu’on vous donne, vous avez
honte ou peur des moments de vertige que connaissent tous les vrais
créateurs et dont la durée, plus ou moins longue, seule distingue l’artiste
du rêveur ».
Cependant, représentations, représentant de la représentation, représentation des mots, représentation des choses tournoient dans l’analyse du rêve
d’Irma par Freud, et ce tournoiement, ce réseau des enchaînements semble
opérer (ce qu’Alain Didier Weil a pointé dans un travail sur l’origine) autour
de la bouche ouverte d’Irma, la bouche centrale : in et out », sans parole !
Voilà sans doute une embrasure sur ce que nous appelons au-delà. Au-delà
qui vient trouer mais aussi centrer la belle démonstration que Freud introduit
à travers les tours et les détours de ses associations d’une analyse de rêve.
Cet Au-delà nous le retrouvons, cette même année dans le texte étrange
qu’il rédigea pour Fliess après une de leurs rencontres et dans un véritable
élan passionnel !
Ce texte « l’Entwurf » (13), Freud l’abandonnera, ne le publiera jamais
mais les deux lettres à Fliess évoquent les conditions, le climat où se situe
cette approche de quelque abîme intérieur. Les lettres et le texte lui-même
que l’on a pu depuis lors publier et commenter marquent un moment crucial
de la découverte.
« l’Au-delà » qui troue « l’Entwurf » et qu’il faut savoir saisir aux détours
du texte nous incite à confronter notre lecture aux échos de la « mystique
rhénane ».
Cependant « l’Esquisse » se présente d’abord sous l’aspect pseudo-scien-tifique, organiciste et Freud, comme apeuré devant les révélations qu’il
entrevoit au cours de sa plongée dans son univers intime, développe une
construction de l’esprit qu’il semble hériter du laboratoire de Brucke, une
sorte de « bouclier neuronique ».
Freud n’est pas encore maître des articulations, des frayages dont il
entrevoit le réseau.
- inconscient
- refoulement
- défense
Il fait déjà tournoyer ces quelques prémisses autour d’un centre, d’un
trou, d’un hors signifié premier extérieur à l’intérieur de la réalité psychique
du sujet un Au-delà « Das Ding » « à la lisière du réel et du symbolique »,
écrira Lacan.
La première émergence de la Chose a lieu dans le paragraphe intitulé
« Das Erkennen und das reproduzierende Denken » – « Le reconnaître et la
pensée reproduisante ».
« Pour cette décomposition du complexe perceptif, la langue se dotera
plus tard du terme de jugement et découvrira la similitude qui effectivement
existe :
- entre le noyau du Je et la composante constante de la perception
- entre les investissements variables situés dans le pallium et la compo-sante inconstante :
elle dénommera « la Chose » le neurone A et le neurone B, son activité
ou sa propriété en bref son prédicat ».
L’écoute du malheur des humains conduit Freud à concevoir la parole
comme une chaîne; et une chaîne qui est centrée. Chaîne et centre sont les
fondements de la théorie analytique de la parole. Par là, perception et représentation, réalité et imaginaire, sont en chaîne quelque part dans l’homme.
Freud fait de la Chose le centre du dire.
Pour Freud, il n’y a pas d’indépendance des propriétés : elles sont mises
en chaîne non seulement entre elles, mais aussi avec la Chose. De ce que
la Chose est déjà là lorsque la quantité se met en route, de ce qu’elle est encore
là après la rencontre avec l’expérience de satisfaction, de ce qu’elle est hors
histoire, la Chose dérobe à l’humain un départ originel. Ce « Déjà là » en
position topique, donnera consistance à la théorie de la pulsion de mort qui
est pulsion vers un départ originel, une création d’origine « ex nihilo ».
« Telle pulsion consiste à détruire, à détruire l’objet pour permettre peut-être de creuser un espace, un lieu où la création pourrait venir prendre la
place de la reproduction » écrit L. Israël.
« Ravage réparateur » écrit Bataille à propos de la destruction de la dégradation de l’objet d’amour chez Proust. (6)
Au chapitre suivant « le remémorer et le juger », on aborde le complexe
du prochain NebenMensch.
Il se caractérise, écrit Freud, par deux composantes dont l’une s’impose
par la structure constante qui reste ramassée en tant que Chose tandis que
l’autre peut-être reconnue par un travail de remémoration... Ici, le terme de
« reconnaissance » prend toute son ampleur déjà envisagée par Hegel dans
le chapitre IV de la phénoménologie de l’esprit « Connaissance de soi »,
« reconnaissance » de l’autre comme susceptible d’une connaissance de soi.
L’autre dans « l’Esquisse » est « als Ding » (comme Chose).
L’habillage narcissique de la Chose qui est UN « en tant que Chose »
est l’assise de la sublimation. C’est là l’impossible à comparer, ce qu’il
y aurait au-delà du désir, d’Unique... en la Dame du troubadour.
Ces remarques amènent à faire de la Chose le lieu de « l’impossible à
reconnaître », simplement par le fait que c’est le lieu de l’impossible à juger
– unverurteilt – puisque ce jugement nécessite l’investissement de la partie
disparate du Je, donc de ce qui n’est pas la Chose. Freud l’explicite plus loin.
Cet Unverkennt peut être entendu en tant que « Urverdrängt » « refoulé
originaire », que « l’ombilic du rêve » signale.
C’est aussi l’impossible à comprendre puisque comprendre est défini
comme le fait de ramener des éléments de l’autre à ceux de son corps propre.
Ceci est d’ailleurs le contenu de la cinquième apparition de la Chose dans
« l’Esquisse » :
« Au début de l’acte de jugement, quand les perceptions intéressent à
cause de leur lien possible avec l’objet du désir et que leurs complexes
sont décomposés en une partie inassimilable (la Chose) et une qui est connue
du « Je » par expérience personnelle (qualité, activité) ce que l’on appelle
comprendre... »
Quelques-unes des formules de Lacan (14) sur Das Ding marquent de
façon saisissante ce lieu de l’Un, mais encore d’UN Au-delà insaisissable
que Freud a posé là au décours de cette année de découverte intérieure 1895.
« Car ce Das Ding est justement au centre au sens qu’il est exclu. C’est-à-dire qu’en réalité il doit être posé comme extérieur, ce Das Ding, cet Autre
préhistorique impossible à oublier, dont Freud nous affirme la nécessité de
la position première sous la forme de quelque chose qui est « entfremdet »
étranger à moi tout en étant au cœur de ce moi ».
Ou encore cette « formule » la plus générale de la sublimation :
« elle élève un objet... à la dignité de la Chose » exemple : la Collection
ou encore « la » Chose ce qui du « réel primordial pâtit (ou bâtit) du signifiant ».
Et enfin, ce qui nous rapproche de l’Urgrund, du fond, ungrund sans fond
des mystiques rhénans.
« Or, si vous considérez le vase dans la perspective que j’ai promue
d’abord comme un objet fait pour représenter l’existence du vide au centre
du réel qui s’appelle la Chose, ce vide tel qu’il se présente dans la représentation se présente bien comme un « nihil » comme rien. Et c’est pourquoi
le potier, tout comme vous à qui je parle, créé le vase autour de ce vide, avec
sa main, le créa tout comme le créateur mythique, ex nihilo, à partir du
trou ». (14)
Le Trou, la bouche ouverte d’Irma, telles saisies de l’Au-delà rappellent
la première partie du mythe d’Œdipe « L’énigme proposée par les mâchoires
féroces de la vierge ».
Découvrant ce trou, le vide de cet Autre archaïque au cœur de la présence
– mais aussi de la rencontre avec le Neben Mensch – Freud va-t-il alors trop
vite dans son interprétation, la suture-t-il trop tôt comme le fit, d’après
Agamben, Œdipe avec la Sphinge ?
Dans la lettre du 8 octobre 1895, après avoir reparlé à Fliess des deux
cahiers de « l’Entwurf » relançant ses tentatives d’explication du refoulement,
il écrit :
« Sache, qu’entre autres choses, je soupçonne le fait suivant : l’hystérique est déterminé par un incident sexuel primaire survenu avant la puberté
et qui a été accompagné de dégoût et d’effroi. Pour l’obsédé, ce même
incident a été accompagné de plaisir ».
Voilà la « Belle neurotica » en place. Elle « explique », sans doute, mais
risque de conduire à une impasse, le sentier de danse du labyrinthe... C’est
à l’automne de 1897, le 21 septembre que Freud avouera à Fliess le Grand
Secret – il ne croit plus à sa « Neurotica ».
Michaël Due (15) dans Ascèse et Extase chez Freud, a bien saisi ce qui
entraîne Freud, alors qu’il vient de situer Das Ding à l’horizon, dans la ligne
de fuite des perspectives de sa recherche à désigner ce qui « possède » l’hystérique de sorte que dans sa démarche clinique et thérapeutique il puisse
l’exorciser. C’est comme si Freud était encore dans cette phase d’élaboration
et de pratique « démonologique » où il s’agit de conjurer, et encore d’exorciser le « mal » par une démarche qu’avec Breuer ils avaient appelé
« cathartique ».
À partir de l’automne 1897 s’ouvrirait alors la voie labyrinthique dont
Michaël Due montrera bien à partir de la lettre du 10 juillet 1900 qu’elle
ne cesse de tournoyer, celle-là autour de quelque Au-delà... et du péché.
Entre ces deux dates « l’Expérience intérieure » de Freud va se trouver
profondément bouleversée par cet Au-delà auquel il se trouve alors confronté
sans l’avoir cherché... c’est-à-dire la mort du père. Quelque chose du réel
qui vient à changer et suscite l’interrogation à la limite du réel et du symbolique : l’événement.
« Vienne, 30 juin 1896
Mon Très Cher Wilhelm,
Mon vieux père (il a 81 ans) se trouve à Bade dans un état de santé très
critique, avec collapsus cardiaque, paralysie de la vessie, etc. Les seuls
événements importants de cette dernière quinzaine ont été l’attente des
nouvelles et les visites que je lui ai faites. Dans ces conditions je ne puis
songer à me rendre dans un endroit situé à douze heures d’ici... Mon humeur
est assez sombre. »
« 26 octobre 1896
Mon Très Cher Wilhelm,
Aucune réponse réelle n’est possible après un aussi long intervalle, mais
il faudra changer tout cela.
Hier, nous avons enterré mon vieux père mort dans la nuit du 23. Jusqu’à
la fin, il s’est montré l’homme remarquable qu’il a toujours été. »
Le rêve « on est prié de fermer les yeux » exposé à Fliess (le psychanalyste) quelques jours après l’enterrement marque fortement le temps d’arrêt,
de « contemplation » devant « l’Au-delà » qui semble révéler de sa béance
la « fracture originelle de la présence ». Mais autour de ce silence interrogateur, de ces yeux qui se ferment comme pour mieux tâtonner dans l’obscur
de « l’expérience intérieure » l’analyse et la conceptualisation se trouvent
« relancées ». Tout de suite la culpabilité du fils face au père mort est
évoquée : un peu plus tard le jeu des épigraphes ponctuant cette reprise de
la Quête tentent de nommer – et par là même de maîtriser ou de conjurer
l’Au-delà ses puissances, et ses démons.
Lettre du 4 décembre
« Ma psychologie de l’hystérie sera précédée de ces fières paroles :
Introite et hic dii sunt (Entrez : ici aussi se trouvent les dieux)
La formation du symptôme par : Flectere si nequero superos Acheronta
movebo
(Si je ne puis plier à mes desseins les dieux d’En-haut, je bouleverserai
l’Acheron)
Suit la lettre 52, le 6 décembre 1896, qui définit le cadre conceptuel de
l’analyse : « wahrnemung-zeichen », « perception S », « inconscient »,
« préconscient ». Elle apporte définitions, oppositions diacritiques, topologie
psychique.
La fin de cette même lettre :
« Tout est mis sur le compte... de cet autre personnage préhistorique...
inoubliable que nul n’arrive plus tard à égaler ».
La lettre 54 : « Tout rétrograde vers les trois premières années de la vie ».
Explorent les souvenirs d’enfance voire le temps de l’origine.
À l’automne 1897, le 21 septembre, Freud commence sa lettre par avouer
et expliquer à Fliess l’abandon de sa Neurotica.
À la fin de sa lettre, Freud avoue un « effondrement général ».
Dans la lettre suivante, l’évocation de la nourrice « qui m’a beaucoup
parlé de Dieu et de l’Enfer » s’accompagne d’un autre souvenir de la prime
enfance (2 ans, 2 ans et demi).
Il s’agit de celui de Matrem Nudam et du désir qu’elle éveilla alors,
cela s’accompagne d’une « dénégation » concernant l’importance du père !
Vient alors le 15 octobre la découverte de l’Œdipe.
À travers le mythe et la dramaturgie Freud peut enfin cerner cet au-delà :
la mort du père et la culpabilité qui s’y attache... il peut, à partir de là, mieux
faire circuler mots et représentations dans un système ternaire dont Dufourg
a su reprendre récemment l’incidence sur le développement de la pensée
psychanalytique.
Enfin Freud peut reprendre plus librement ce qui déjà était entrevu dans
les « Etudes sur l’Hystérie » où il compare la reconnaissance du mécanisme
névrotique à la traversée d’un labyrinthe.
Dans la « Traumdeutung » (16) et dans les deux années de préparation
qui le séparent encore de cette œuvre majeure il poussera cette idée plus loin.
« Le rêve est le labyrinthe psychique par excellence. Le fil d’Ariane est
dans ce cas l’analyse du travail du rêve qui permet de se frayer un chemin
à travers l’obscurité du rêve » Michaël Due (15). Le centre du labyrinthe est
difficile à cerner, il s’échappe : le cœur de l’intérieur reste singulièrement
sans forme, il est à construire. Le chemin qui mène au centre caché de la
névrose révèle à Freud la même structure dédalienne.
L’élaboration continuera dans les années suivantes ravivée par les
relations passionnelles qui viendront à s’établir avec Jung, avec Groddeck,
avec Romain Rolland pour parler de ceux avec qui le dialogue sur la
mystique sera le plus vivace.
Vis-à-vis d’eux, Freud adoptera volontiers le langage des « lumières » qui
se veut critique, voire railleur à l’égard des obscurités du mysticisme,
facilement mélangé à la télépathie, aux superstitions, à une religiosité
illusoire dont l’Avenir est en question, à l’occultisme.
Mais dans sa recherche, Freud côtoiera maintes fois l’Au-delà avec le
même trouble, que ce soit celui que referme l’ombilic du rêve, ou celui que
l’on pressent dans la Quête de l’origine : refoulement originaire, mère de
l’Origine, scène originaire, narcissisme primaire.
Être habitée disait encore la mystique Hadwijih d’Anvers (1) par « un
noble je ne sais quoi ni ceci, ni cela qui nous conduit, nous introduit et nous
absorbe en notre origine ».
« Une imprenable origine ou fin... » semblerait dire Freud en écho dans
la lettre du 12 décembre 1897 à Fliess. Encore marqué par la mort du père,
il situe l’Au-delà comme fin : « Imagines-tu ce que peuvent être les mythes
endopsychiques ?... L’obscure perception interne par le sujet suscite des
illusions qui, naturellement, se trouvent projetées au dehors et, de façon
caractéristique, dans l’avenir, dans un au-delà »... Cet autre point de vue
sur l’Au-delà : la Mort, c’est celui qu’introduit dans sa psychose le Président
Schreber. « Fin du monde » désinvestissement, celui qu’impose la Guerre
dans les « Considérations sur la guerre et sur la mort (1915) » (17)
Déjà s’annonce « l’Au-Dela du principe de Plaisir » d’où émerge la notion
de Pulsion de mort secrète, difficile à conceptualiser, à défendre contre ceux
qui n’y croient pas, et Sabina Spielrein : « la Destruction comme Cause du
devenir » n’y sera pas oubliée.
Dadoun (12), avec pertinence, écrira du cheminement de Freud vers cet
« Au-delà du principe du plaisir ».
« La fameuse et quelque peu ténébreuse « association » Freud-Jung a pris
fin. Voilà désormais Jung installé fermement, et sans risque d’expulsion, au
pied de la montagne magique, mystique. Il est libéré de la tutelle de Freud
et décidé à poursuivre son irrésistible ascension. Mais sous le même massif
mystique, taupe à moitié aveugle à son propre cheminement, Freud continue
de creuser sa galerie profonde au complexe trajet – la ligne la plus étrange
et la plus familière prendra le nom de pulsion de mort... »
Les dernières considérations de Freud sur « l’autoperception obscure
du règne au-delà du Moi du ça » conduisent à rappeler sa relation avec
Groddeck. (12)
« En substituant le ça, si lourd de tout l’attirail groddeckien (rappelons
ici la Nature naturante et la Femme essentielle et la Mère éternelle et
l’Énergie primordiale et l’Unité ontologique, etc.), à la notion triomphante
et souveraine en psychanalyse d’inconscient, n’a-t-il pas provoqué... un
déplacement décisif grâce auquel la psychanalyse s’est retrouvée, en ses
assises souterraines, dans le trajet d’un flux mystique qui puisse l’entraîner
loin des écueils de la sclérose scientiste, de la clôture technicienne, de la
ratiocination philosophique, de la fantaisie esthétique... ? »
D’autant que la relation entre l’Au-delà et le sujet est alors fortement
réaffirmée dans une injonction souveraine digne de la Genèse : « Wo es war
soll ich werden ».
« Là où ÇA était JE dois advenir »
Après une telle formulation, la liaison entre mystique et ÇA ne saurait
plus, en tout état de la Cause psychanalytique, être occultée ni livrée aux
occultistes.
La loi du Père et le monothéisme
Mais les dernières années de Freud permettent d’affiner encore la
nature et les contradictions fondamentales de sa relation au mysticisme.
La discussion avec Romain Rolland (18) est l’occasion d’une véritable
élaboration psychanalytique de sa part. Romain Rolland lui dépeint en 1927
à propos de « l’Avenir d’une illusion », l’expérience vécue d’un « sentiment
océanique » défini comme source universelle et énergie primordiale de
tout sentiment religieux. Freud se dira dans ses lettres, embarrassé, mal à
l’aise, incapable d’éprouver tout sentiment de cet ordre. Mais répondant
seulement deux ans plus tard à Romain Rolland, il avoue « votre lettre et ses
remarques sur le sentiment que vous nommez océanique ne m’ont
laissé aucun repos » et le premier chapitre de « Malaise dans la civilisation » (19) paru en 1929 dont il enverra seulement en 1931 la seconde
édition à Romain Rolland, constitue effectivement une forte réplique à un
auteur qu’il considère cependant comme un héros de la culture, dominant
l’atroce mêlée de la « Grande Guerre », plaçant avec courage « l’Esprit » au-dessus de la destruction. Romain Rolland publiera un « Essai sur la
mystique » où se développe à divers moments un véritable dialogue avec
Freud.
La distance que prend Freud par rapport au mysticisme « océanique »
comme à l’égard de la « Thalassa » de Ferenczi, cette crainte de se perdre,
de se noyer dans la grande mer, de se laisser tenter par l’infinité de la jouissance mystique fait songer au délicat problème du rapport de Freud avec la
figure maternelle...
Dans la lettre à Fliess qui précède celle du 15 octobre et la découverte
de l’Œdipe, surgissent précisément la nourrice qui parlait de Dieu et de
l’Enfer et la vision de la mère nue et désirable... La limite Œdipienne que
dresse la Loi du Père est découverte, posée, affirmée dans les jours qui
suivent... de même au sentiment de dépendance – possession dont la « Natur
philosophie » avait pu momentanément envahir le jeune Freud vont s’opposer
les lois scientifiques et le « discours du maître »... des maîtres qui le
soutiennent : mais c’est le besoin religieux articulé sur le besoin paternel
de « dépendance-protection » qui resurgira à maintes reprises au cours d’une
longue exploration des mystères de la psyché.
C’est à partir du « père symbolique » dont Freud retrouve la statue et la
stature dans son approche de Moïse (19) (sauvé des eaux ?) et aussi du Père
de la Horde (le thème de la Mère semblant absent de telles approches) que
Freud rejoint la question du Monothéisme. Incroyant, il oppose le Dieu-UN de Saint-Paul juif rallié au christianisme à la « Diane des Éphésiens »
(culte de la déesse mèreen Asie mineure). Le Dieu de Moïse, Égyptien
d’après Freud, héritier d’Akhanaton, est opposé au polythéisme Tout-englobant, cernant les tribus d’Israël quand Moïse saura, lui, les inscrire sur
la Terre ferme d’un pays vivant selon les tables de la Loi.
Aussi, la « crainte » et encore la fascination d’un Au-delà... véritable
matrice rencontreraient dans un parcours complexe la figure d’UN Père mort,
effacé, oublié mais dont le retour, comme une garantie de règles et de limites
rassure et permet, sans doute la mise en forme de quelques intuitions refondatrices, de quelques élans créateurs.
·
(1) DE CERTEAU M., La Fable Mystique, Gallimard, 1982, pp. 216-242 et pp. 410-411.
·
(2) AGAMBEN G., Stanze, Christian Bourgeois, 1981.
·
(3) JARCZYK et LABARRIÈRE Eckhart in Maître Eckhart ou l’empreinte du désert.
pp. 11-14 Spiritualités vivantes, Albin Michel, 1995.
·
(4) ASSOUN P.-L. Freud et la Mystique, in Nouvelle Revue de psychanalyse n° 22
(Résurgences et dérives de la mystique), Gallimard, 1980, pp. 39-67.
·
(5) BERGSON, Les deux sources de la morale et de la Religion, P.U.F., 1984, pp.
1 168-1 178.
·
(6) BATAILLE G., Œuvres complètes. Livre V, « la Somme Athéologique »,
Gallimard, 1973, pp. 119-181.
·
(7) PASCHE F. Freud et la mystique in Freud, Judéité, lumières et romantisme,
Delachaux et Niestlé. 1995, pp. 295-310.
·
(8) YERUSHALMI Y.-H., Le Moïse de Freud, Gallimard, 1991.
·
(9) VERMOREL H. Freud Goethéen et romantique in Freud, Judéité, lumières et
romantisme, Ed. Delachaux et Niestlé, 1995, pp. 21-50.
·
(10) DURAND A., L’Inconscient de Lipps à Freud, Erès, 2003.
·
(11) DEMANGEAT M. « Travestissement, transformation chez Goethe ». Actes des
Journées d’étude de Blois et d’Orléans sur Création-Invention. Éditions
Psypropos, 1998.
·
(12) DADOUN R., Un vol d’Upanischads au-dessus de Sigmund Freud in Nouvelle
Revue de psychanalyse n° 22 (Résurgences et dérivés de la mystique), Gallimard,
1980, pp. 143-159.
·
(13) FREUD S., La Naissance de la psychanalyse, P.U.F., 1973.
·
(14) LACAN J., l’Éthique de la psychanalyse, in Le Séminaire livre VII. Le Seuil,
1986.
·
(15) DUE M., Ascèse et extase chez Freud in Freud, Judéité, lumières et romantisme,
Delachaux et Niestlé, 1995, pp. 283-294,
·
(16) FREUD S., « Interprétation des Rêves », P.U.F., 1971.
·
(17) FREUD S., Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort in Essais de
psychanalyse, Ed. Petite Bibliothèque Payot, 1981.
·
(18) FREUD S., ROLLAND R., Correspondance 1873-1939, Passim : Gallimard,
1966.
·
(19) FREUD S., Malaise dans la civilisation, P.U.F., 1975.
·
(20) FREUD S., Moïse et le Monothéisme. Gallimard, 1948.