2003
Imaginaire & Inconscient
Lectures psychanalytiques de la Bible de Freud à nos jours
Jacques Natanson
Membre associé du GIREP450 allée du Clair Vallon 76230 Bois-Guillaume
Freud, en dépit de son athéisme, était familier de
la Bible, qu’il citait souvent. Il s’intéressait aux personnages
bibliques, notamment à Joseph et surtout à Moïse. Par la suite
la psychanalyse eut des difficultés avec l’Église catholique.
Mais récemment des hommes d’église et des croyants se sont
intéressés à la Bible en tant que source du symbolisme de notre
culture.Mots-clés :
Bible, Psychanalyse, Religion, Athéisme, Symbolique.
Freud, in spite of his atheism, was familiar with
the Bible that he frequently quoted. He was interested in the
Biblical characters, mainly Joseph and especially Moses.
Psychoanalysis then experienced some difficulties with the
Catholic Church. But lately clergymen and faithfuls have
interested themselves in the Bible as a source of symbolism of
our culture.Keywords :
Bible, Psychoanalysis, Religion, Atheism, Symbolic.
La psychanalyse depuis ses origines, on le sait, a eu des problèmes avec
la religion. Freud lui-même proclamait son athéisme. Les églises et les groupes religieux ont longtemps été méfiants et même hostiles à la psychanalyse.
Depuis quelque temps, cependant, un certain nombre d’auteurs religieux
se sont intéressés à la psychanalyse. Freud lui-même fut un grand lecteur de
la Bible. Dans son autobiographie, il signale : « Mon absorption précoce dans
l’histoire biblique (presque aussitôt que j’appris l’art de la lecture) a eu,
comme je le reconnus bien plus tard, un effet durable sur la direction de mon
intérêt. »
[1] Son père Jacob, en lui dédicaçant la Bible qu’il lui offre pour ses
35 ans, fait allusion au fait que Schlomo (Sigmund) aurait commencé à lire
dans ce livre à l’âge de sept ans
[2].
Théo Pfrimmer dans son livre
Freud lecteur de la Bible a relevé près de
400 citations des deux testaments, surtout du premier. Mais il y en a 48 de
l’évangile de Matthieu
. Ce qui frappe, c’est que les expressions bibliques
viennent tout naturellement sous la plume de Freud. Selon Pfrimmer
, « le
texte biblique comporte de nombreuses paraboles, proverbes et métaphores
qui se retrouvent dans le style et la tournure d’esprit de Freud »
[3].
Par exemple, dans les
Études sur l’hystérie, à propos de la résolution
du matériel pathogène qu’on montrerait à une tierce personne, celle-ci
pourrait demander : « Comment un tel chameau a-t-il passé par le trou de
l’aiguille ? »
[4].
Citons aussi cette lettre à Martha du 14 août 1888 : « Oui, le Prater est un
paradis, seul le petit bois de Wandsbach est encore plus beau, parce que là-bas nous étions seuls comme Adam et Ève... et nulle part un ange avec le
glaive de feu n’était visible... Qu’est-il donc prescrit depuis des temps
immémoriaux ? La femme doit quitter père et mère et suivre l’homme qu’elle
a choisi ».
Dans certaines lettres apparaît un autre aspect de la lecture de Freud :
l’identification à des personnages bibliques. À Jacob d’abord, qui dut attendre Rachel sept années : « Elles furent à ses yeux comme quelques jours...
Tu es ma fiancée depuis trois ans et demi. C’est la moitié du temps de
fiançailles de nos patriarches, mais eux vivaient terriblement vieux, et Dieu
était avec eux »
[5].
Freud s’identifiera une autre fois à Jacob luttant avec l’ange. Dans sa
lettre à Fliess du 7 mai 1900, faisant allusion à ses découvertes, il écrit :
« Lorsqu’au cours de la lutte, je me suis vu menacé de perdre le souffle,
je priai l’ange de me relâcher, et il l’a fait depuis, mais je n’ai pas été le plus
fort, quoique depuis je boite sensiblement – comme le patriarche » grâce
à quoi il fait une autre allusion dans la lettre du 20 octobre 1895, où il cite
le poète Rickert : « Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre
en boitant. » Mais l’Écriture dit : « Ce n’est pas une honte de boiter ».
Freud, le déchiffreur des rêves, s’identifie surtout à Joseph, lui aussi
déchiffreur de rêves, et ministre du Pharaon. Dans
L’interprétation des rêves,
il souligne : « On aura remarqué que le nom de Joseph joue un grand rôle
dans ma vie. Derrière les personnages qui portent ce nom, je peux cacher
mon moi dans le rêve avec une facilité particulière, car Joseph c’est aussi
le nom de l’interprète des rêves »
[6]. Joseph est aussi ministre, ce qui rappelle
la prédiction du poète sur le Prater. L’oncle Joseph fut condamné pour une
affaire de faux roubles, comme sa nourrice Nannie l’avait été pour vol.
Joseph est aussi le modèle de la reconnaissance dans un pays étranger.
C’est dans sa correspondance avec le pasteur Pfister que Freud précise
sa position sur la psychanalyse, « pas plus religieuse qu’irréligieuse. C’est un
instrument sans parti dont peuvent user religieux et laïcs, pourvu que ce soit
uniquement au service de la délivrance d’êtres souffrants »
[7]. Dans la lettre
du 26 février 1911, Freud parle à Pfister des théories d’Adler « qui s’écartent
trop du droit chemin, oubliant les paroles de l’apôtre Paul dont vous connaissez mieux que moi les termes exacts : “et si vous n’aviez pas l’amour...” ».
C’est le 9 octobre 1918 que Freud demande à Pfister pourquoi la psychanalyse n’a pas été découverte par un homme pieux, et pourquoi on a attendu
que ce fut par un juif tout à fait athée. À quoi Pfister répond le 29 octobre :
« Vous n’êtes pas juif, ce qui étant donné mon admiration pour Amos, Isaïe,
Jérémie, le poète de Job et l’Ecclésiaste, me fait beaucoup de peine, et en
plus vous n’êtes pas un athée, car quiconque vit pour la vérité vit en Dieu,
quiconque lutte pour la libération de l’amour est selon Jean 4,6 dans le sein
de Dieu. Je dirais de vous : “Jamais il n’y eut de meilleur chrétien” ».
Freud un peu plus tard, le 9 mai 1920, écrit à Pfister que son livre sur Paul
lui a beaucoup plu : « Par son caractère authentiquement juif, Paul a toujours
eu ma sympathie. N’est-il pas le seul qui se tient tout entier dans la lumière
de l’histoire ? »
Le 20 février 1928, Pfister envoie à Freud son livre L’illusion d’un avenir,
en réponse à L’avenir d’une illusion, en formulant ainsi la différence : « La
différence repose sans doute principalement dans le fait que vous avez grandi
dans le voisinage de formes pathologiques de la religion, et que vous les regardiez comme « la religion », cependant que j’ai eu le bonheur d’avoir pu me
tourner dans une forme de religion libre, qui vous paraît être un christianisme
vidé, alors que j’y découvre le noyau et la substance de l’évangélisme. »
Le 17 mars 1910, Freud à Pfister : « J’ai, comme vous en convenez, beaucoup fait pour l’amour, mais qu’il repose au fond de toute chose, c’est ce
que je ne puis confirmer par ma propre expérience, à moins qu’on n’y joigne
la haine ».
Le personnage biblique auquel Freud s’est identifié le plus est, on le sait,
Moïse, auquel il consacre l’article sur le Moïse de Michel-Ange, et son
dernier livre L’homme Moïse et le monothéisme. Les initiales des enfants de
Freud formaient le mot Mosche.
Rappelons que le Moïse de Michel-Ange fut publié d’abord dans Imago
en février 1914 sans nom d’auteur, avec cette note de la rédaction : « La
rédaction ne s’est pas refusée à accepter cet article qui, à strictement parler,
ne rentre pas dans son programme, l’auteur qui lui est connu touchant de
près aux cercles analytiques, et sa manière de penser présentant quelque
analogie avec les méthodes de la psychanalyse ». Freud envoie cet article
à Putnam en disant : « son auteur ne reconnaît pas publiquement l’avoir écrit
car exceptionnellement, il ne traite pas de la sexualité ». Freud, en saluant
l’édition italienne, avoue entretenir avec cette œuvre les rapports qu’on a
avec un enfant de l’amour. Il ne l’a légitimé que plus tard en 1924. Pfrimmer
note que dans cet article, nous rencontrons pour la première fois de longues
citations bibliques avec les références précises.
Freud s’est longuement intéressé à la statue en marbre de Moïse dans
l’église Saint Pierre aux liens à Rome. Moïse, selon lui, après avoir voulu
briser les tables de la loi à la suite de l’adoration du veau d’or par le peuple
d’Israël, a vaincu cette tentation pour le sauver, il pense à sa mission et retient
sa colère. Ceci semble aller contre le texte de l’exode (32,7,35) dans lequel
Moïse brise effectivement les tables de la loi. Freud montre que ce texte,
qu’il cite dans la version de Luther, comporte un certain nombre de contradictions liées à la maladroite compilation de plusieurs sources. Moïse est
connu pour son caractère irascible. Michel-Ange, selon Freud, a remanié
le thème, les tables fracassées, « il ne permet pas à la colère de Moïse de
les briser, mais la menace qu’elles puissent être brisées apaise cette colère
ou tout au moins le retient au moment d’agir ».
Freud décrit son émotion devant cette statue : « jamais aucune sculpture
n’a produit en moi un effet plus intense. Combien de fois ai-je gravi l’escalier
abrupt qui mène du cours Cavour si dépourvu de charme à la place solitaire
sur laquelle se dresse l’église abandonnée, essayant toujours de soutenir le
regard dédaigneux et courroucé du héros, et parfois je me suis alors faufilé
précautionneusement hors de la pénombre de la nef comme si je faisais
moi aussi partie de la populace sur laquelle se darde son œil ?»
[8]
Certains interprètes, dont Pfrimmer, évoquent ici le tourment de Freud
qui était en conflit avec les dissidents, Adler, Stekel, Jung. Comme Moïse,
il ne se vengera pas contre eux, mais défendra sa position initiale.
Marie Balmary dans son livre L’homme aux statues cite le passage où
Freud indique : « Cette statue n’est, on le sait, qu’un fragment du mausolée
colossal que l’artiste devait élever au puissant pape Jules II ». Enterré sous
Moïse se trouve le Seigneur Pape qui porte le nom du frère de Freud Julius.
La statue actuelle est placée entre Lia et Rachel, les deux femmes de Jacob.
Le tombeau offre donc à Freud la représentation officielle de sa famille : le
père de Freud et son fils, deuxième Julius.
Un autre texte biblique cité par Pfrimmer est celui de l’apôtre Paul sur
l’amour dans la première Épître aux Corinthiens. Freud dans
Psychologie collective et analyse du moi, écrit à propos de la libido : « Nous
résumons ce terme dans le mot amour, ce qui est chanté par les poètes comme
l’amour sexuel... mais nous n’en séparons pas les autres variétés d’amour,
l’amour de soi-même et celui qu’on éprouve pour les parents et les enfants »
[9].
En assignant au mot amour une telle multiplicité de significations, le
langage a opéré une synthèse pleinement justifiée qu’on retrouve dans l’éros
de Platon. En s’indignant de cet élargissement du concept d’amour, les
hommes, selon Freud, ne prennent pas toujours au sérieux leurs grands
penseurs.
Étudiant deux foules conventionnelles, l’église et l’armée, Freud évoque
la présence visible et invisible du chef, qui aime d’un même amour tous
les membres de la collectivité. Ce qu’évoque la parole du Christ : « Tout ce
que vous faites à l’un quelconque de mes frères les plus humble, c’est à moi
que vous le faites ». Issue de ce frère aîné qui remplace le père, l’église
sera un analogue de la famille humaine. Chaque Chrétien doit s’identifier
au Christ et aimer les autres Chrétiens comme le Christ les a aimés.
Dans L’avenir d’une illusion, Freud décrit l’homme comme un ennemi
de la culture, qui a inventé Dieu pour favoriser les renoncements nécessaires.
La religion a eu ce rôle historique en déléguant à Dieu la protection contre
l’auto-destruction de l’humanité en attendant d’être relayé par la raison qui
peut l’imposer à tous.
Par contre dans Malaise dans la civilisation, Freud s’en prend assez
violemment à l’injonction de l’amour du prochain. En y souscrivant, je
commets une injustice à l’égard des miens. Quant à l’amour des ennemis,
c’est le credo quia absurdum.
On connaît le célèbre passage : « L’homme n’est pas cet être débonnaire,
au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque...
Il est tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain,
d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans
son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger
des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo hominis lupus ».
Et d’évoquer à la suite les hordes de Gengis Khan, et les horreurs de la prise
de Jérusalem par les « pieux croisés ».
[10]
Au chapitre VII du même ouvrage, pour rendre compte du sentiment de
culpabilité, Freud évoque le peuple d’Israël, qui s’était considéré comme
l’enfant préféré de Dieu. Lorsque le Père tout-puissant fit fondre malheur
sur malheur sur ce peuple élu, il ne mit pas en doute cette élection, mais
engendra les prophètes, qui lui reprochèrent sans cesse ses péchés, et tira de
son sentiment de culpabilité les règles excessivement rigoureuses de sa
religion de prêtres.
Dans son dernier ouvrage, L’homme Moïse et le monothéisme, Freud fait
de Moïse un Égyptien, disciple du Pharaon monothéiste Aménotep IV qui se
fit appeler Ikhnaton. Il cite le discours d’Etienne dans les Actes des apôtres :
« Lorsque Moïse fut abandonné, la fille du Pharaon le recueillit et l’éleva
comme son propre fils. Ainsi Moïse fut instruit dans toutes les sciences des
Égyptiens, et devint un homme influent par ses paroles et par ses actes »
(7,2).
Freud en tire l’idée que Moïse était non seulement un chef politique, mais
le législateur des Hébreux, qui leur imposa une religion monothéiste pure,
dans laquelle le Dieu unique ne doit pas être représenté en image, ni son
nom prononcé. Pour affirmer l’identité de la religion de Moïse avec celle
d’Ikhnaton, Freud cite en hébreu (c’est la seule fois de son œuvre selon
Pfrimmer) la profession de foi : « Schema Israël, Adonaï élohénou, Adonaï
ehod (écoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est Un) », dans
laquelle il identifie Adonaï et Aton le Dieu unique d’Akhénaton.
S’appuyant sur Exode (4,25) où Dieu semble vouloir faire mourir Moïse,
Freud fait l’hypothèse d’un meurtre de Moïse par son peuple. Il y aurait deux
Moïse : le madianite du désert, champion d’un dieu cruel – et le Moïse
égyptien, représentant d’un Dieu unique; englobant tout l’univers, à la fois
tout amour et tout puissant. Ce Moïse-là se retrouve dans la personne du
Christ, successeur et réincarnation de Moïse. Thème repris par Paul de Tarse,
qui fonde la culpabilité sur le meutre du Christ – meurtre qui reprend sous
forme de retour du refoulé le meurtre originel de Moïse, sur le modèle du
meurtre du père primitif évoqué dans
Totem et tabou. Dans la dernière partie
du livre, Freud lie le progrès de la spiritualité à l’interdiction de se faire
des images de la divinité. Moïse surpasse en sévérité la religion d’Aton,
par « une action en profondeur... une mise en arrière de la perception sensorielle au profit d’une représentation qu’il faut appeler abstraite, le triomphe
de la spiritualité sur la sensualité, un renoncement pulsionnel aux conséquences psychologiques inévitables »
[11].
De cette façon, Moïse fit accomplir à son peuple des progrès décisifs
dans le domaine de la spiritualité. « Grâce à la dématérialisation de Dieu...
les juifs continuèrent à s’intéresser aux choses spirituelles, les malheurs
politiques de leur nation leur apprirent à apprécier à leur juste valeur le
seul bien qui leur resta : leurs documents écrits »
[12]. Cela aboutit notamment
à atténuer la brutalité et la violence qu’on rencontre là où le développement
athlétique est devenu un idéal populaire : « il ne fut pas permis aux juifs
d’accéder à cette harmonie entre activités spirituelles et physiques que réalisèrent les grecs. Dans le conflit, ils optèrent du moins pour ce qui était le
plus important du point de vue culturel »
[13].
Freud poursuit en montrant que le renoncement aux pulsions provoque
du déplaisir. Mais pour obéir au surmoi, parce qu’à l’intérieur cela provoque
un gain de plaisir, une sorte de satisfaction compensatrice. Le grand homme,
Moïse, personnifie cette autorité du surmoi par l’amour de laquelle on agit.
« La spiritualité finit par se trouver vaincue par le phénomène émotionnel
mystérieux de la foi. C’est le fameux
credo quia absurdum, celui même
qui le regarde comme un renoncement à la raison le considère cependant
comme une sublime réalisation »
[14].
Ainsi Dieu s’est dépouillé de sexualité et devint un idéal de perfection
éthique. C’est ce que rappelleront les prophètes : le commandement même
de croire en Dieu passa au second plan par rapport à l’exigence de mener
une vie de justice et de vertu. La circoncision est elle-même un substitut
de la castration que le père primitif infligea à ses propres fils.
« Avec quelle envie ne considérons-nous pas, nous hommes de peu de
foi, ceux qui sont convaincus de l’existence d’un Être suprême ?... L’Esprit
divin, qui est en soi l’idéal de perfection éthique, a inculqué aux hommes
la connaissance de cet idéal en même temps que l’aspiration à s’y hausser...
Regrettons seulement que certaines expériences de la vie, certaines observations de l’univers nous empêchent absolument d’admettre l’hypothèse
de cet Être suprême ».
Comment ceux qui ont cette foi ont-ils pu l’acquérir ?
Ce qui unissait les juifs entre eux c’est un certain trésor intellectuel et
affectif. La solution proposée par les croyants est vraie historiquement et
non matériellement. La religion mosaïque rejetée et oubliée est revenue sous
forme de tradition. Freud réintroduit Totem et tabou : le Dieu unique est le
retour du refoulé, dont la dernière étape fut la Loi édictée sur le Sinaï avec
l’ambivalence liée au sentiment d’avoir péché. Le sentiment de culpabilité
sert à disculper Dieu.
Mais ce sentiment n’était pas réservé aux juifs. C’est le christianisme qui
a clarifié la situation, à travers un juif, Paul de Tarse : « Si nous sommes si
malheureux, c’est que nous avons tué Dieu le Père ». Le sacrifié était le
propre fils de Dieu : lien entre l’illusion et la vérité historique.
Après que la doctrine chrétienne eut fait sauter les cadres du judaïsme,
le Fils, ayant porté tout le poids du péché, est devenu Dieu, aux côtés ou
plutôt à la place du Père. Issu d’une religion du Père, le christianisme devint
la religion du Fils, et ne put éviter d’éliminer le père.
Et c’est ainsi qu’on reproche aux juifs d’avoir assassiné Dieu. Le texte
intégral de cette accusation serait : « ils n’admettent pas qu’ils ont tué Dieu,
tandis que nous nous l’avouons et nous sommes lavés de ce crime ». Les
juifs ont assumé par là une lourde responsabilité qu’on leur fait durement
payer.
Jacques Le Rider complète l’évolution de Freud en éclairant son
opposition à Nietzsche. À la séance de la société psychanalytique de Vienne
le 22 octobre 1908, consacrée à un compte rendu par Haütler de l’
Ecce homo,
Freud intervient ainsi : « Nietzsche est resté un moraliste et n’a pas su se
libérer du théologien »
[15]. Freud était attentif aux contradictions du faux dépassement du christianisme et de ce néo-paganisme dionysien ou aryen. Son
livre sur Moïse constitue une réhabilitation de la religion présentée comme
le dernier rempart contre la régression vers la barbarie archaïque. Le nietszchéisme représente pour Freud un prophétisme mensonger, non pas un avenir
mais une régression à la préhistoire de la culture, un complexe de désirs
infantiles. Prométhée est à la fois le héros et le martyr de la culture. Il est
puni pour avoir commis un forfait en voulant s’attribuer un privilège divin.
Il avait pratiqué le renoncement pulsionnel, mais d’une façon difficile à
suivre, et c’est pourquoi l’humanité se venge en le faisant enchaîner sur le
Caucase par les dieux en courroux qu’elle conçoit à son image.
[16]
Le Rider reprend l’idée de Freud selon laquelle les peuples qui cèdent à
l’antisémitisme sont devenus tardivement chrétiens, ils sont « mal baptisés »,
leur antisémitisme est au fond de l’antichristianisme. Mais Freud trouve que
le christianisme a régressé par rapport au degré de spiritualisation auquel
le judaïsme s’était élevé. Il n’était pas aussi strictement monothéiste et avait
restauré une religion du fils et de la mère. La culture juive moins surhumaine
et moins splendide peut-être que la culture grecque est porteuse pour Freud
des valeurs culturelles essentielles auquel le monde civilisé doit revenir en
temps de crise. On était en 1938 !
L’intérêt de Freud pour la Bible ne diminua pas pendant longtemps le
sentiment de l’incompatibilité entre la religion et la psychanalyse. Dans le
monde catholique notamment, les condamnations furent longtemps dominantes. Une religieuse professeur de philosophie disait encore à ses élèves
juste après la deuxième guerre mondiale : « Surtout ne vous faites pas psychanalyser et ne faites pas psychanalyser vos enfants ! » L’abbé Marc Oraison
eut des difficultés à la suite de sa tentative d’utilisation de la psychanalyse.
Progressivement, les barrières commencèrent à s’abaisser. Un texte romain
de 1952 pour ne citer que celui-là, disait de la méthode psychanalytique qu’il
semblait « difficile de ne pas taxer de péché mortel quiconque l’adopterait
et s’y soumettrai sciemment ».
L’une des premières à les dépasser fut Françoise Dolto dont l’ouvrage
écrit en collaboration avec un prêtre sous le titre : L’Évangile au risque de
la psychanalyse, a commenté un certain nombre de textes des Évangiles.
Pour elle, loin d’être un message moralisant, le texte évangélique peut
soulager l’homme de sa culpabilité et l’ouvrir à une liberté nouvelle. Un des
textes qu’elle a longuement commenté est la parabole de l’enfant prodigue
dont il est longuement question par ailleurs dans cette revue. Il ne s’agit pas
pour elle de substituer une exégèse psychanalytique à une exégèse classique.
Elle centre sur l’écho que le texte évangélique provoque à quelqu’un habitué
à sonder l’inconscient. Sa formation psychanalytique la conduit à découvrir
dans les récits bibliques « l’impérieuse nécessité de favoriser l’éclosion
et l’épanouissement du désir... Ensuite ils nous indiquent qu’entre le désir
d’un homme et les lois auquel il est soumis, se fonde une dialectique la
dynamique entre le désir et la loi se trouve en particulier dans les récits de
résurrection ».
Parmi les psychanalystes récents qui se sont intéressés à la Bible, il faut
citer le jésuite Louis Beirnaert, décédé en 1985, qui appartint aux sociétés
de psychanalyse successives animées par Lacan. Son livre posthume est paru
au Seuil en 1987 :
Aux frontières de l’acte analytique, la Bible, Saint Ignace,
Freud et Lacan. On trouve son exposé au séminaire de Lacan
Les écrits
techniques de Freud le 23 juin 1954, sur le texte de Saint Augustin : « De
la signification de la parole ». Il commente également dans son livre la correspondance de Freud avec Pfister et le livre sur Moïse et le monothéisme.
L’athéisme de Freud est pour lui un athéisme méthodologique, le refus de
faire intervenir la foi dans une expérience, la psychanalyse « tout entière
axée sur la vérité en tant qu’elle n’est pas encore là et que le sujet doit nécessairement l’articuler à son compte en son propre nom »
[17]. Lui aussi a
commenté l’Enfant prodigue, parabole où se repère ce qu’il en est du désir
et de sa méconnaissance. Il a également travaillé sur l’histoire de Caïn
et Abel, qu’il conclut ainsi : « Caïn, c’est chacun de nous en tant qu’il
commence par refuser le manque inéluctable. Abel, c’est aussi chacun d’entre
nous dans le moment où nous commençons aussi dans l’innocence de la
demande satisfaite avant d’en être expulsé »
[18].
On connaît aussi les nombreux travaux de Marie Balmary dans ses
ouvrages dont nous rendons compte par ailleurs. Dominique Stein a consacré
un livre entier aux Lectures psychanalytiques de la Bible où elle s’interroge
sur la validité d’une telle lecture. Sur un certain nombre de textes, dont
également l’Enfant prodigue, elle compare la lecture et l’écoute psychanalytique.
Un autre jésuite, Denis Vasse est connu notamment pour son interprétation du jugement de Salomon dans son livre Un parmi d’autres qui donne
un éclairage remarquable sur la psychose.
Il s’agit d’auteurs catholiques, qui ne semblent plus avoir de difficultés
actuellement. Ce n’est pas le cas d’Eugen Drewerman. Sa lecture de la Bible
qui accentue le caractère symbolique des événements rapportés dans le livre
et remet en question l’organisation même de l’église et la lettre de certains
dogmes, n’a pas paru supportable à la hiérarchie allemande.
Dans le monde protestant, un certain nombre d’exégètes font également
une place importante à la psychanalyse. C’est le cas notamment à la faculté
de théologie de Montpellier avec Jean-Daniel Causse et Ernest Ansaldi, chez
qui domine la lecture lacanienne. Plus éclectique, à la faculté de Lausanne,
Lytta Basset a travaillé surtout sur le livre de Job et le thème du pardon.
Depuis quelques années, se tient à la faculté des lettres d’Aix-en-Provence
dans le laboratoire de Philippe Gutton un séminaire sur le thème : « Des
psychanalystes lisent la Bible », animé notamment par Jean-François Noel
et Odile Falque. Y collaborent également Marie Balmary, Sylvain Bouhier,
Gérard Bonnet, Nicole Jeammet, Benjamin Jacobi, Serge Lesourd, Jacques
Arènes. Ce séminaire institue un dialogue entre des participants croyants
ou non qui recherchent à partir de la lecture des textes de la Bible un sens
pour l’homme éclairé par la psychanalyse.
Initiée par Freud dans le contexte de son époque, la lecture psychanalytique de la Bible comme œuvre fondatrice de notre culture, est devenue
une approche reconnue dont la fécondité se révèle et s’enrichit au cours de
nombreuses recherches actuelles.
[1]
Sigmund Freud présenté par lui-même, 1984, p. 15.
[2]
Jones, t. I, p. 21.
[3]
Pfrimmer, P.U.F., 1982, p. 284.
[4]
Études sur l’hystérie, p. 236.
Matthieu, 19.24.
[5]
Lettre du 19 novembre 1885.
[7]
Lettre du 9 février 1909.
[8]
L’inquiétante étrangeté, Gallimard, 1985, p. 90.
[16]
Cf.
Freud, La conquête du feu, Imago, 1923, traduit par Laplanche dans
Psychanalyse
à l’université, vol. 1. Jacques Le Rider, Freud, de l’Acropole au Sinaï, P.U.F., 2002.