2003
Imaginaire & Inconscient
Sur le chemin se tenait le père.
Tobie, l’Enfant prodigue, deux itinéraires d’adolescents.
Madeleine Natanson
450 allée Clair Vallon 76230 Bois-Guillaume
L’analyse de deux textes de la Bible permet de
retracer l’itinéraire de deux adolescents et de s’interroger sur
la séparation et le rôle des parents à travers l’attitude des
personnages du conte de Tobie et de la parabole de l’enfant
prodigue.Mots-clés :
Adolescence, Séparation, Psychanalyse, Plainte, Archaïsme.
The study of two Bible texts allows the tracing
back of two teenager’s journeys and questionings on separation and the role of parents. This is done by means of the characters’ behaviour in Tobit and the parable of the Prodigal
Child.Keywords :
Adolescence, Separation, Psychoanalysis, Complain, Archaism.
Indépendamment du choix de l’adhésion religieuse, la Bible nous offre
une source importante de nos références culturelles et des témoignages de
l’expérience humaine à la recherche de sens.
Le thème de la séparation et des retrouvailles y est souvent traité. La
séparation nécessaire pour qu’advienne le sujet est un thème présent dès la
Genèse : « L’homme quittera son père et sa mère » (Genèse 2,4).
S’il est un moment où, à la croisée des chemins, la séparation doit se
faire, c’est bien celui de l’adolescence.
Solange raconte son rêve :
« J’étais au milieu d’un pont, avec mes parents en train de pique-niquer.
Tout à coup le pont s’est mis à trembler très fort... J’avais peur de tomber,
je m’accrochais au bord et j’avançais pour gagner la rive... Quand j’y suis
arrivée, je me suis aperçue que mes parents étaient de l’autre côté de la
rivière ».
Comment devenir un homme ? Une femme ? Comment passer sur l’autre
rive ? Attiré et repoussé à la fois par un fantasme de totale indépendance,
ce qui détruirait le pont et fermerait le passage à la symbolisation, comment
faire le deuil de l’enfance ? Le deuil originaire pour sortir de l’emprise de
l’avoir et accéder à l’être ?
Dans la Bible, deux aventures d’adolescents nous proposent deux formes
d’itinéraires :
Un roman biblique écrit vers la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ
nous conte l’histoire d’une famille juive vivant dans un monde païen et plus
précisément l’aventure du fils Tobie chargé d’une mission par son père
Tobias.
Dans le deuxième testament, la Parabole de l’enfant prodigue a déjà fait
l’objet d’un grand nombre de commentaires et intéressé beaucoup d’analystes, s’attachant tantôt à la figure du père, tantôt à celle du fils cadet ou à
celle du fils aîné, le plus souvent dans une perspective œdipienne et qui nous
parle des aléas du désir humain. C’est sous l’aspect de la séparation avec les
réminiscences archaïques qu’elle entraîne à l’adolescence que je souhaiterais
l’envisager ici.
« Père, donne-moi la part de bien qui me doit revenir... Peu de jours après,
le fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain » (Luc; 15,12-13)
« Mon enfant, je dois t’apprendre que j’ai déposé dix talents d’argent chez
Gabaël le fils de Gabri à Raguès de Médie... Il m’a signé un acte, je l’ai
contre signé, je l’ai partagé en deux pour que nous en ayons chacun une
moitié et j’ai mis la sienne avec l’argent (Tobie 4; 20-21 et 5,3).
Deux départs donc : Pour le premier, la parabole le situe à la suite du récit
de deux autres pertes : la femme avait perdu une pièce d’argent, allumé une
lampe, balayé la maison jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée (Luc, 15,8-10)
La brebis s’était égarée et le berger était allé à sa recherche « et quand
il l’a trouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules » (3,4-5).
Le jeune fils s’en va. Se sépare-t-il vraiment ? On peut songer aux expressions utilisées par les adolescents pour dire la séparation. C’est rarement « je
pars », mais plutôt « Je me tire, je me barre, je m’arrache ». Le fils n’a
exprimé qu’un besoin matériel. Pour être libre, il veut l’argent du père. Il ne
dit rien de ses projets, de son avenir. Le père non plus ne dit rien. Il ne donne
pas de conseils pour la bonne utilisation de l’argent, pour de « bons placements », pas non plus de conseils moraux dont on peut penser que le fils
aurait eu le plus grand besoin ! Il donne une partie de son bien, il prend le
risque qu’il soit gaspillé, comme le semeur de cette autre parabole, jetant
le grain en abondance alors qu’une partie ne pourra lever. Certes, il donne
mais la frustration ne persiste-t-elle pas si le don n’est pas accompagné de
paroles ? La frustration du deuil originaire ne peut être acquise que si des
espaces de communications réussies et satisfaisantes ont pu être vécues.
Le père ne cherchera pas l’objet perdu comme la dragme de la veuve, il ne
le poursuivra pas comme le berger la brebis perdue. Il sait la nécessaire
souffrance de la séparation pour qu’un fils devienne un sujet libre un jour...
Mais il se tiendra sur le chemin car le retour peut être nécessaire pour qu’advienne une autre rencontre, préparant une vraie séparation. Parfois, le pont
est traversé à plusieurs reprises, l’enfance s’éloigne, mais le pont demeure.
« Alors Tobie répondit à son père : « Je ferai père tout ce que tu m’as
ordonné » (5,1). Bien différent est le départ de Tobie. Dans un très long
texte, on nous le montre abreuvé (accablé peut-être ?) de conseils, entouré
de prières tandis que le couple parental montre son désaccord.
« Pourquoi donc as-tu fait partir mon enfant n’est-ce pas lui le bâton de notre main...
Que l’argent ne s’ajoute pas à l’argent mais qu’il compte pour rien en regard
de notre enfant ! » (5; 18-19), reproche la mère voulant garder son petit.
« Ne te tracasse pas, tout se passera bien pour notre enfant à son départ comme
à son retour vers nous et tes yeux verront le jour où il reviendra vers toi sain
et sauf » (5,21).
Dans un souci de transmission et pour assurer sa vieillesse, le père veut
que son fils quitte la maison. Tobias, Antigone israélite, s’était donné pour
tâche jusqu’à présent d’enterrer les morts afin que, dans ce pays étranger,
les rites de la loi juive soient respectés
. « Israël n’a jamais complètement
oublié que la terre dépérit et que la vie se dessèche lorsque disparaît le
respect des morts. »
[1] Mais alors qu’il va envoyer son fils au loin, c’est comme
si en même temps, il ne voulait pas voir ça, pas voir que son fils va changer,
il devient aveugle.
« Or il arriva qu’un jour rompu de fatigue à ce travail, il revint chez lui
et se coucha au pied de la muraille où il s’endormit. Durant son sommeil,
il lui tomba d’un nid d’hirondelles, de la fiente chaude sur les yeux et il
devint aveugle » (2,10-11). Dans les rêves comme dans les contes, les
oiseaux qui volent dans le ciel ont souvent la signification symbolique d’idéal
spirituel. De quoi se punit Tobias dont la droiture est attestée ?
Dans ses recherches autour du « voir », Gérard Bonnet souligne les deux
aspects de la pulsion scopique, l’un est négatif symbolisé par le démon
Asmodée (celui qui voit au travers des toits des maisons) et l’autre positif
représenté par le compagnon que Tobie va trouver. En effet, Tobias, aveugle
doit accepter une limite à sa toute puissance de père et propose à son fils un
compagnon pour la longue route qu’il doit accomplir. Face à son aveuglement, la plainte du père s’adresse aussi à celui qui pourra aider son fils. Il nous
montre en même temps combien sa cécité dépasse le simple organe de la
vue. Sa souffrance corporelle est une métaphore de la souffrance intérieure
que sa plainte va dérouler longuement dans l’amertume et la solitude. C’est
sa mort qu’il envisage, qu’on le « laisse partir au séjour éternel » (3,6).
Accepter le départ même souhaité d’un enfant vers la vie adulte, accepter
l’entrée en adolescence du petit qu’on a bercé, n’est-ce pas accepter l’irréversible séparation, celle de la mort ? Au retour de Tobie c’est sa mère qui
énoncera : « Maintenant, je puis mourir, je t’ai revu » (11,9).
Tobias dit à son fils : « Va donc te chercher un homme de confiance qui
puisse t’accompagner moyennant contribution. Il faut que tu reçoives cet
argent pendant que je vis encore » (5,4)
En effet, en quittant la maison familiale, Tobie « se trouve en face d’un
beau jeune homme » avec lequel il engage le dialogue. Pour qu’un adolescent
puisse se séparer de sa famille, il faut qu’il puisse rencontrer un autre, celui
qui amènera quelque chose de nouveau en dehors de la tradition familiale si
importante soit-elle, afin, qu’il puisse à la fois se souvenir et faire autrement.
Rafaël (au sens étymologique, Dieu qui guérit) va lui ouvrir une autre
scène, un autre horizon. Il lui prête, en quelque sorte, son imaginaire, selon
l’expression que les analystes rêve-éveillé emploient dans les cures de
patients à l’imaginaire bloqué.
À l’adolescence, la tentation de l’archaïsme
Le fils de la parabole s’en va donc tout seul. On peut l’imaginer réjoui
de ce qu’il pense être enfin son indépendance, dégagé de la tutelle du père.
Il « dissipe son bien en vivant dans la débauche » (Luc 15-13), c’est-à-dire
en restant au niveau du besoin et non du désir dans l’impossibilité d’établir
une véritable relation objectale, une communication avec l’autre. Pas de tiers,
de soutien, de rencontre possible, pas même de chien comme Tobie mais des
cochons, animaux méprisés dans la tradition juive. La recherche du fils est
alors la recherche aliénante d’un moi narcissique, d’une série d’identifications manquées jusqu’à retomber dans une dépendance plus grande encore
que celle qu’il vivait dans la maison familiale.
Je peux évoquer ici cet adolescent adressé sur injonction judiciaire qui
clamait très fort son affirmation d’être indépendant, mais utilisait l’argent
de sa famille, de ses amis, pour se procurer la drogue dont il était devenu
dépendant. « Je l’ai trouvée sur mon chemin », disait-il. Sur ce même chemin
où dans la parabole, se tiendrait le père prêt à une autre rencontre.
Pour le fils perdu, la régression se poursuit et la nourriture qu’il envie
aux cochons vient signifier, nourriture d’une mère absente, d’une mère
perdue. Cette étape de la séparation adolescente est un échec, mais comme
tous les échecs, elle peut favoriser un rebondissement.
Tobie lui aussi connaît la tentation d’un retour à l’archaïque. Sur les bords
du Tigre, non loin de l’Euphrate où le conte biblique nous conduit, Tobie
descend pour se « laver les pieds, quand un poison énorme s’élance pour
le dévorer » (6,2). L’adolescent « poussa un grand cri » devant cette bête
symbolique de l’archaïque maternel dévorant... le pied ! Mais contrairement
au fils prodigue, Tobie n’est pas seul. Outre son chien fidèle compagnon
de voyage, animal symbole de l’instinct joyeux et gambadant un peu comme
l’insouciant Papageno de la Flûte enchantée qui accompagne Tamino dans
son itinéraire initiatique, Rafaël est là pour aider Tobie. « Prends-le par les
ouies et tire-le à toi » (6,3) Il ne fait pas à sa place, il lui propose de transformer sa peur archaïque médusante en action efficace. En lui demandant
de mettre « de côté le cœur, le fiel et le foie, on les emploie en guise de
remèdes efficaces », il prépare le rituel dont tout adolescent a besoin sous
une forme ou sous un autre pour accéder à la génitalité.
Sur le chemin inconnu où s’engage tout adolescent, Tobie va pouvoir
continuer son voyage avec ce compagnon.
Et l’enfant de la parabole ? « Il aurait bien voulu se rassasier des gousses
que mangeaient les pourceaux mais personne ne lui en donnait ». Personne
pour l’aider, pour le nourrir dans ce pays où « survint une grande famine »
(Luc 15,14-16). Alors s’élève sa plainte. Elle soutient le sujet pour qu’il
demeure vivant. Alors entrant en lui-même, il se dit : « Combien de gens aux
gages de mon père ont du pain en abondance, et moi ici je meurs de faim ? »
(15,17).
Une des fonctions de la plainte c’est qu’elle vise
« à rassembler ce qui
est épars, éclaté dans le psychisme du sujet »
[2]. Alors la plainte peut entrer
« au service d’une restauration de l’être même si elle paraît s’appliquer
également à une domination de l’événement, même si elle semble assiéger
de l’intérieur celui qui l’éprouve ».
Cette plainte permet une ouverture sur l’imaginaire d’une possible
réparation dans le souvenir de la sécurité de base autrefois acquise. L’adolescent est alors comme l’enfant fugueur prêt au retour pour retrouver la
force d’un autre départ mieux préparé. « Je me lèverai et j’irai vers mon
père » (15,18). Ici pas de rite d’initiation ce n’est pas encore le temps mais
uns posture différente. S’il doit se lever c’est qu’il était couché ? « avachi »
peut-être, position que nous connaissons bien chez les adolescents par
moments !
Le jeune va passer de la plainte à l’aveu déjà imaginé : « Je lui dirai, mon
père j’ai péché contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, traite-moi comme un de tes domestiques » (15,18-19). Dans ce récit d’abord
imaginé, le fils trouve la force d’agir. « Se raconter », c’est ouvrir un chemin
vers les liens aux autres, c’est reconnaître sa dette d’existence, c’est accepter
la castration et entrer dans un agir efficace. La narration prend une place
importante dans les cures d’adolescents.
Alors « il se leva et alla vers son père » (15,20).
Tobie ayant vaincu la peur du poisson avec l’aide de Rafaël, va se nourrir
de la chair grillée de celui qui voulait le dévorer. Puis il interroge son
compagnon sur le sens des rites initiatiques que le foie, le cœur, le fiel vont
permettre. « Si tu mets un morceau de cœur sur des charbons, la fumée qui
s’en dégage expulse toutes sortes de mauvais esprits. Tant de l’homme que
de la femme et l’empêche de les appeler de nouveau ». La fonction du rite
est de réguler le désordre pulsionnel, de parvenir à la sublimation d’une
partie de la pulsion. « Quant au fiel, on en fait un onguent pour les yeux
couverts d’une taie qui a la propriété de guérir » (6,8-9).
Ainsi ce rituel permet l’accession à la génitalité pour Tobie et l’on
entrevoit que, ayant accepté le départ de son fils vers une femme inconnue
et pas seulement vers la mission imposée par le père, celui-ci pourra « voir »
ce fils différent de l’enfant. Il voulait recouvrer une somme d’argent et voilà
que le fils va acquitter une autre dette faisant évoluer la filiation.
Parallèlement à l’aventure adolescente de Tobie, une jeune fille nommée
Sara n’arrive pas à assumer son destin de femme. Pour elle, la séparation
d’avec son père Raguel paraît impossible. Celui-ci, comme Tobias, creuse
des tombes mais ce sont les tombes des maris de sa fille qui tous succombent
lors de leur nuit de noces. Il en a ainsi enterré sept !
« C’est plus ou moins
lui qui assassine dès le départ tous ceux qui prétendent aux faveurs de sa
fille »
[3] dont consciemment il veut le bien. Sara est-elle retenue par l’amour
incestueux de son père ? La servante se moque d’elle et quand Tobie demande
à Raguel de lui donner Sara pour femme, celui-ci est « rempli d’épouvante ».
Rafaël le rassure, il consent à l’union, mais au petit matin il va « creuser une
tombe » destinée à Tobie, à tout hasard !
Cependant Tobie, « fidèle aux indications de Rafaël tire de son sac une
partie de foie et le met sur des charbons ardents » (8,2) afin de chasser ce
qui pourrait empêcher l’union de l’homme et de la femme. Sara pleure...
Je me lèverai a dit le fils prodigue, Tobie lui, dit à Sara : « Lève-toi et prions
Dieu aujourd’hui, demain et après-demain et la troisième nuit nous consommerons notre union » (8,4). La prière s’adresse à Celui qu’on ne nomme
pas, père symbolique, celui qui est inaccessible, qui ordonne et soutient le
renoncement définitif au père incestueux. Car il s’agit maintenant d’accéder
à la parole de la Genèse l’homme quittera son père et sa mère dans toute sa
dimension avec la compensation de la séparation, « et s’attachera à sa femme
et ils seront deux dans une seule chair » et « tous les deux étaient nus l’homme
et sa femme et ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre ».
La servante est envoyée pour vérification dans la chambre nuptiale
« pénétrant dans la chambre, elle les trouva bien vivants qui dormaient
ensemble ». La tombe creusée et comblée avant le jour après le récit de la
servante pourrait-elle alors être celle du
« père en effigie, du père jouisseur »
[4]
mort symbolique nécessaire pour qu’advienne la sexualité adulte des enfants.
Alors on célébra la fête de leurs noces.
Finalement c’est Rafaël qui ira récupérer l’argent de Tobias. Tobie n’a
plus à assumer la dette du père directement.
« Si nous apprenons l’amour,
nous retrouverons en plus les trésors perdus de notre âme qui gisent dans
notre être profond »
[5].
Les deux pères sont dans l’attente. Tobias attend le retour de son fils ayant
accompli la mission qu’il lui a confiée et dont le résultat assurera ses vieux
jours.
Le père de l’enfant perdu s’avance sur le chemin. Il est là, prêt pour une
autre transmission préparée par l’absence car
« seule l’attente est féconde
bien que signe de tout ce qui sépare encore, elle témoigne l’inflexible
propension du cœur à rencontrer déjà. Qui consent à l’attente est déjà visité
par l’absent dont l’attente le consume et dont l’absence le blesse »
[6].
Tobias « comptait les journées que demandait le voyage à l’aller et au retour. Leur nombre fut atteint sans que le fils eût paru » (10,1). Il pense
alors à l’argent, imagine la mort de son débiteur et que « personne n’ait été
présent pour lui donner l’argent ». Il ne peut encore imaginer que son fils ait
pu faire ses propres choix. Quant à Anna, la mère, elle se lamente « Mon
enfant est mort ! Il n’est plus au nombre des vivants ». Elle se lamente dans
la plus pure des traditions juives : « Quel malheur mon enfant je t’ai laissé
partir toi la lumière de mes yeux ! » (10,5). Pour l’un comme pour l’autre,
les yeux doivent s’ouvrir afin qu’ils puissent voir autrement cet enfant qui
échappe à leur amour possessif et à leur obéissance mais va les retrouver
autrement dans une filiation transformée et promesse de vie à venir. Quand
l’adolescent a pu effectuer son passage, trouvé une relation affective satisfaisante, il revient comme un adulte qui n’oublie pas tous les dons chaleureux
du monde de l’enfance, mais les transforme pour sa vie propre. Avec le retour
à la maison où tout a l’air comme avant mais après un long chemin semé
d’embûches, on peut y commencer une nouvelle relation où l’on n’est plus
un enfant.
Tobie se dirige à la rencontre de son père qui « trébuche » en franchissant
la porte de la cour. Il tient dans la main le fiel du poisson. « Aie confiance,
père », dit-il. Quand Tobias est guéri de sa cécité par l’application du fiel sur
les yeux, il s’écrie : « Je te vois mon fils lumière de mes yeux ». (11,14). Le
« père idéal » d’autant plus « dangereux qu’il est un juste » remarque Gérard
Bonnet (Séminaire d’Aix-en-Provence) doit voir et être vu autrement après
le rite de guérison, c’est le voir positif. Pour la psychanalyse, une des
fonctions de la cure est de renoncer au « voir » tout puissant. Certaines formes
de « savoir » ne sont-elles pas aveuglantes ne laissant pas de place au regard
de l’altérité ? Gérard Bonnet a pu parler de la violence du voir qui précède
la violence sadique et qui est une espèce de violence du « tout ou rien ». En
acceptant de recevoir la vue de son fils, Tobias, qui voulait renoncer à la vie,
il va accepter comme tout parent d’adolescent d’avoir un « autre point de
vue », celui de l’autre génération. La position des parents quand un adolescent
commence à quitter la maison ne serait-elle pas une « conversion » au sens
étymologique du terme ? L’aventure de Tobie, avec le soutien de son compagnon angélique, est une réussite, Sara va être présentée à ses beaux-parents.
Les deux morceaux du papier remis par Tobie sont réunis, le symbole est
retrouvé. Comme dans tous les contes, tout fini par la réjouissance familiale.
L’enfant prodigue, lui a « raté » son départ, il revient piteux comme le
fait parfois le fugueur qui rentre à la maison, sale et affamé.
Lors d’une visite dans un établissement pour jeunes en difficulté, j’ai
trouvé un jeune en pyjama à trois heures de l’après-midi. Devant mon
étonnement, il me fut répondu qu’il avait fugué la veille, le pyjama avait
pour fonction de l’empêcher de partir à nouveau. Nous nous sommes interrogés, avec les éducateurs, sur le contenu positif de la fugue, comme essai
de confrontation avec l’inconnu. Le travail autour de la prise de risques, des
dangers encourus, ne saurait se résumer à l’imposition du pyjama.
Tout autre va être l’attitude du père au retour du fils dans la parabole.
« Comme il était encore loin, son père le vit et fut touché de compassion »
(Luc 15,20). La compassion face au fugueur qui revient à la maison, ce n’est
pas le voir de l’organe œil, mais le voir qui reconnaît. Sur le chemin, c’est
celui de la disponibilité sans intrusion. C’est encore la tâche difficile des
parents de l’adolescent : être non détruits par les coups de boutoir que l’enfant
assène parfois à leur patience.
Maintenant c’est le moment : « Il courut se jeter à son cou et l’embrassa
longuement ». C’est d’un accueil dans la tendresse dont tout adolescent a
besoin pour retrouver la sécurité nécessaire à la séparation. C’est parfois
un va-et-vient avec la maison toujours ouverte, quoi qu’il arrive, qui l’aidera
à grandir. « Si tu passes ce seuil, rends-moi la clef » avait dit un père très
en colère devant les prises de risques de son fils. La fugue avait failli très
mal tourner. Heureusement, une fenêtre était restée ouverte, me raconte un
jeune patient.
Le fils n’a pas le temps de réciter le petit discours de repentance préparé.
« Apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez lui des chaussures aux
pieds et un anneau au doigt... amenez le veau gras, mangeons et festoyons »
(Luc, 15,22-23). Le fils n’entrera pas dans la maison, revêtu des guenilles
de son échec ni d’un pyjama, mais de la « robe du festin » (Matthieu 22).
Il laisse derrière lui tout le négatif pour entrer dans une autre étape, il peut
« être vu » autrement. Quant à l’anneau, il est signe d’alliance plutôt que
de pardon, qu’à aucun moment le père ne prononce. En ce sens, l’alliance
ressemble ici beaucoup à ce qu’en psychanalyse, on nomme l’alliance thérapeutique, c’est-à-dire l’allianceque l’analyste effectueavec cettepartie
(qu’on dit parfois « saine ») du patient qui adhère au désir de changement.
Cette alliance permet de lutter contre toutes les forces de résistances mortifères qui s’opposent à ce changement.
Le fils perdu est retrouvé, sa lutte pour devenir un homme libre n’est pas
achevée.
Si pardon il y a, c’est peut-être celui que le père, que tous les pères mais
aussi celui que tous les enfants, ont à intérioriser. Pardon à la convergence
du travail du souvenir et du travail de deuil. Il porte
« non sur les événements
dont la trace doit être protégée mais sur la dette dont la charge paralyse
la mémoire et par extension, la capacité de se projeter de façon créative
dans l’avenir »
[7].
Le festin face aux murmures des scribes auxquels la parabole répond :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux » (Luc 15,2).
Il est sans doute une réponse aux récriminations du fils aîné. Celui qui semble
être perdu n’est pas celui qui est parti, mais celui qui reste fixé sans pouvoir
accéder à son propre désir.
Le père, au début de la parabole, est « un homme (anthropos) qui a deux
fils. » Lors des retrouvailles pourra-t-il être le père c’est-à-dire celui qui a
entendu la parole dite à Abraham « va vers toi-même » ?
Ce pourrait aussi la conclusion du long dévoilement où une cure analytique nous amène. Elle s’arrête là où commence le mystère de chaque être
humain. Un patient nous arrive avec sa souffrance et sa culpabilité, son point
aveugle, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Jean-François Noel. Cela
empêche
« le sujet de reconnaître ce qui l’amène à penser, à intervenir »
[8].
Quand un patient nous quitte, n’est-ce pas comme Abraham pour aller
vers lui-même, c’est aussi le projet de l’adolescent lors du passage du pont
qui mène à la vie de sujet adulte. Alors, l’analyste reste sur le seuil respectueux du mystère de chaque être humain. C’est peut-être aussi la contribution
de la lecture de la Bible au travail du psychanalyste.
·
ARÈNES J., Accueillir la faiblesse, Desclée de Brouwer, 1999.
·
BALMARY M., Le sacrifice interdit, Grasset, 1996.
·
BERNAERT L., Aux frontières de l’acte analytique, Seuil, 1887.
·
DREWERMANN E., Dieu guérisseur, Cerf, 1999.
·
FALQUE O., Dieu l’adolescent et le psychanalyste, Paris, L’Harmattan, 1998.
·
GERMAIN S., Tobie des marais, Gallimard.
·
JACOBI B., Les mots et la plainte, Erès, 1998.
·
STEIN D., Lectures psychanalytiques de la Bible, Cerf, 1985.
·
NATANSON M. Des adolescents se disent, De Boeck et Bellin, Traductions de
Jérusalem et de Mared Sous, La Bible, 1998.
·
GIREP. Imaginaire de la séparation. Revue Imaginaire et Inconscient n° 8, décembre
2002.
·
Lumières et vie, n° 198.
·
Ce que nous devons à la psychanalyse, in revue Passages n° 81,1997.
[1]
Drewermann. E.,
Dieu guérisseur, Cerf, 1999, p. 51.
[2]
Jacobi. B.,
Les mots et la plainte, Erès, 1998, p. 49.
[3]
Drewermann E.,
Dieu guérisseur, Cerf, 1999, p. 65.
[4]
Lesourd S., Intervention au séminaire d’Aix-en-Provence, 2003.
[5]
Drewermann E.,
Dieu guérisseur, Cerf, 1999, p. 92.
[6]
Baudiquet P.,
Rembrandt, le retour du prodigue, Mame, p. 52.
[7]
Ricoeur P., Le pardon peut-il guérir ? in 4e conférence de l’Étoile, 1994.
[8]
Jacobi B., Intervention au séminaire d’Aix-en-Provence, 2002.