2003
Imaginaire & Inconscient
Le rêve-éveillé de Tobie
Paul Fuks
Membre titulaire du GIREP 74 rue de Seine 75006 Paris
Le dernier roman de Sylvie Germain Tobie des
marais est une méditation librement inspirée du récit biblique
(Le) Livre de Tobie. Mais s’il a sa place dans cette revue, c’est
que le moment fort du roman – celui par lequel le destin du
personnage principal et celui de sa famille, se redéploie vers
l’acceptation de la vie – est un très beau rêve-éveillé
longuement analysé ligne à ligne. Et l’on se souvient des
paroles de Freud: « Les poètes et les romanciers sont de
précieux alliés [...]. Ils sont, dans la connaissance de l’âme,
nos maîtres à tous, hommes vulgaires, car ils s’abreuvent à
des sources que nous n’avons pas encore rendues accessibles
à la science. »Mots-clés :
Deuil, Ombre, Langage, Silence, Mémoire, Images, Abandon, Poésie, Temps, Souffle, Dialogue intérieur, Transgénérationnel.
Sylvie Germain’s last novel Tobie des marais is a
freely inspired meditation of the biblical story of Tobit. But if
it deserves being stated in this periodical, it has to do with the
peak of the novel (when the main character’s and his family’s
destiny unfolds into the acceptance of living), a really beautiful awakened dreamed and its lengthy and deep analysis. One,
then, can remember Freud saying : “Poets and novelists are
precious allies (...). They are, in their knowledge of human
soul, the masters of us all, vulgar men, because they drink at
the sources that are not yet accessible to sciences.”Keywords :
Grieving, Shadow, Language, Silence, Memory, Images, Abandonment, Poetry, Time, Breeze, Dialog within, Transgenerational.
Le dernier roman de Sylvie Germain
Tobie des marais
[1] est une méditation
librement inspirée du récit biblique
(Le) Livre de Tobie.
Dans une langue riche et poétique, à mi-livre, l’auteur nous donne à lire
ceci :
[...]
Ils vont par un étroit sentier qui longe le bord de la falaise.
[...]
Le chemin est couvert de gravier blanc, il semble ne mener nulle part,
être un sentier de pure errance, de songe et de patience.
[...]
Ils suivent en silence ce blanc chemin sinuant à ras de ciel, de lumière,
à la lisière de l’océan – cette mince voie du rien. Le soleil a disparu, le
ciel déploie toute la gamme du bleu, du plus pâle au plus foncé, la mer se
retire toujours plus loin, et une sensation de vide croît à mesure en Tobie.
En lui aussi s’opère un grand reflux, le temps glisse à rebours, se creuse,
le présent s’effiloche, se parsème de trous luisants ainsi que des bris de
miroir, il s’évase à l’instar de la grève qui s’étend immensément à sa droite
sous un ciel plus vaste encore, et d’un bleu si dense qu’il s’en fait aveuglant.
Et voilà que son ombre, longue et grêle, projetée sur le sentier blanc,
se détache de lui et se met à vibrer, imperceptiblement, aiguille d’une pendule
se décrochant de son axe et larguant les amarres du temps. Son ombre file
à fleur du sol, elle rétrécit, et esquisse des gestes indépendants du corps
en marche. Et les traits d’un visage se dessinent à sa pointe; c’est le visage
de Tobie lorsqu’il était petit garçon.
L’ombre-enfant braque son regard sur Tobie. C’est un regard inquiet,
douloureux. Un regard blessé par la violence placide du visible qui brutalement expulse de son champ des visages familiers, aimés, comme si ces visages n’avaient été que buées, ou même mirages – et qui les expulse à jamais.
Mais le regard, lui, se souvient, il garde gravées sur sa rétine les images des
vivants que la mort a raptés, et désespérément il confronte ses visions intérieures, obsédantes, à l’espace déserté, au visible oublieux, implacable dans
son indifférence. Et le regard se brûle, se consume, à se frotter ainsi contre
la peau si lisse et nue du visible, à scruter l’horizon, à fouiller la lumière tout
autant que l’obscurité. Les deuils et le malheur instaurent l’insomnie jusqu’au cœur du jour qui ne resplendit plus alors que d’absence et de manque.
L’ombre-enfant fixe Tobie dans les yeux et il sent que son enfance est
demeurée inconsolée – elle ne réclame rien, ne demande aucun compte au
jeune homme qu’il est devenu, non, elle comparaît seulement devant lui. Elle
comparaît tel un témoin privé de voix, privé de tout, sauf de l’effroi de ce
qu’il porte en lui, en sa chair, sa conscience, son cœur, sa mémoire : avoir
vu, et ne plus cesser de voir, l’éclipse d’un vivant dans l’espace du visible.
Elle comparaît dans la nudité de son affliction, dans l’impuissance de sa
révolte, dans la folie de son attente.
Mère, je sais très mal comme l’on cherche les morts,
Je m’égare dans mon âme, ses visages escarpés,
Ses ronces et ses regards.
Aide-moi à revenir
De mes horizons qu’aspirent des lèvres vertigineuses,
Aide-moi à être immobile,
Tant de gestes nous séparent, tant de lévriers cruels !
Que je penche vers la source où se forme ton silence
Dans un reflet de feuillage que ton âme fait trembler...
L’ombre-enfant tremble sur le chemin, donnant la démesure d’un temps
qui ne passe pas – le temps cloué à l’heure d’une irréversible, irrémédiable
perte, le temps induré du chagrin. Lentement l’image s’efface, redevient
ombre sans visage ni regard, vague tache mouvante au gré du corps qui la
projette. Mais Tobie sent un poids lui tomber sur le cœur, lui ployer les
épaules, il lève la main jusqu’à sa tempe, la tête lui tourne un peu. Une
question soudain l’accable : ressemble-t-il donc tant à sa mère physiquement,
et tant à son père par l’esprit, le caractère ? N’est-il venu au monde que
pour être de bonne heure initié au malheur, à la solitude, et leur être voué
à jamais ? N’aura-t-il d’autre destin que celui d’un fils orphelin de mère,
d’un fils de pitié pour son père naufragé ? N’aura-t-il d’autre destin que
celui d’un homme par avance fatigué et meurtri ?
[...]
Et trois pages plus loin, en fait quelques heures plus tard, à la nuit tombée
et sur le point de s’endormir...
[...]
Tobie garde encore un moment les yeux ouverts dans l’obscurité,
et l’oreille tendue. Lentement son souffle s’apaise, il s’accorde à celui
de la nuit, de l’océan. Il repense à cette ombre-enfant qui lui est apparue
sur le chemin un peu plus tôt pour poser sur lui son regard d’inconsolé.
Et un doute se faufile en lui : il se peut qu’il ait conclu hâtivement à
une fatalité et se soit cru à tort condamné à mener une existence placée
sous le signe de la mélancolie, comme son père, sa grand-mère Rosa,
sa tante Valentine, il pressent qu’il n’y a pas d’arrêt définitif, incontournable du destin. Le vent le traverse et le dénude, l’angoisse relâche à mesure
son étreinte. [...]
Tel est l’extrait qui va nourrir cet article et qui amène, irrésistiblement,
l’analyste à s’interroger : s’est-elle informée des débats de la psychanalyse
actuelle ? A-t-elle vraiment tout lu ? Ou bien puise-t-elle tout en elle ? Jusqu’à
ce que lui revienne à la mémoire le propos de Freud
[2] : « Les poètes et les
romanciers sont de précieux alliés [...]. Ils sont, dans la connaissance de
l’âme, nos maîtres à tous, hommes vulgaires, car ils s’abreuvent à des sources
que nous n’avons pas encore rendues accessibles à la science. »
Tobie enfant a perdu sa maman lors d’un accident resté inexpliqué.
Devenu jeune homme, il voyage pour son père en compagnie d’un ami.
Comme ils cheminent silencieusement, les rêveries s’enchaînent.
Ce cheminement le soustrait à un confinement partagé avec un père figé
dans un deuil prolongé et ne se fait pas en un lieu indifférent, mais au long
d’un sentier entre océan, terre et ciel, sur cet estran de plage, de falaise et de
vent d’où, à cet instant du récit, se retirent mer et jour, comme s’émoussent
dans la conscience du marcheur vigilance et défenses.
De même, se retirant la mer met à jour coquillages algues et épaves, se
contractant le dieu créateur – selon la Kabbale lourianique – permet l’émergence du monde, se taisant l’analyste invite l’analysant à trouver sa parole
propre, renonçant à sa suprématie le conscient laisse affleurer les émanations de l’inconscient.
Sur ce chemin silencieux, « [...] mince voie du rien », [qui] « semble ne
mener nulle part, être un sentier de pure errance, de songe et de patience »,
sur ce chemin dérivent à leur gré pensées et sentiments; c’est un chemin
de libre association. Un chemin analytique.
La soirée voit disparaître le soleil, se retirer la mer, s’altérer les couleurs,
tandis qu’« une sensation de vide croît à mesure en Tobie »; ainsi dans le
cabinet de l’analyste, retiré des réalités extérieures, l’analysant accède à ce
vide qui permet l’accueil.
En Tobie « s’opère un grand reflux, le temps glisse à rebours, se creuse,
le présent s’effiloche », tout comme, abandonné au fil des associations, l’analysant flue vers son passé intime d’où surgissent souvenirs et affects, « trous
luisants ainsi que des bris de miroir ».
Et si le temps « s’évase », c’est bien pour se faire vase et recueil. Le désinvestissement creuse le vide, crée la disponibilité pour la rencontre, aménage
l’ouverture au devenir.
Alors, dans cet instant d’incertitude, d’estompe et de vacillement, un
événement inattendu se produit : une image apparaît.
« Et voilà que son ombre, longue et grêle, projetée sur le sentier blanc,
se détache de lui et se met à vibrer, imperceptiblement, aiguille d’une pendule
se décrochant de son axe et larguant les amarres du temps. »
Dans l’automatisme mental induit par la régularité de la marche, Tobie
voit son ombre s’autonomiser et le temps vécu décroche du temps commun
pour aborder une autre dimension, hors le temps.
« Son ombre file à fleur du sol, elle rétrécit, et esquisse des gestes
indépendants du corps en marche. »
Le constat est reformulé comme s’il avait fallu y regarder à deux fois
pour se convaincre.
« Et les traits d’un visage se dessinent à sa pointe; c’est le visage de
Tobie lorsqu’il était petit garçon. »
Il s’agissait bien, en effet, plus haut, de miroirs, car ici aussitôt Tobie se
reconnaît. Tobie enfant visite en rêve-éveillé Tobie adulte, qui d’emblée
renoue avec son enfance, son histoire, sa douleur enfouie, son anamnèse. Le
temps retrouvé est celui figé de son enfance oubliée.
« L’ombre-enfant braque son regard sur Tobie. C’est un regard inquiet,
douloureux. Un regard blessé par la violence placide du visible qui brutalement expulse de son champ des visages familiers, aimés, comme si ces visages n’avaient été que buées, ou même mirages, – et qui les expulse à jamais. »
L’enfant avait justecinq ans et parlait tout à fait lorsque sa mère fut
fauchée (on hésite à relater le fait tant il sort du commun : elle eut la tête
tranchée par un fil métallique tendu alors qu’elle chevauchait sa jument
lancée au galop). Or ici, « tel un témoin privé de voix », le texte offre une
série d’expressions de l’ordre de la vue : « braque son regard... regard
inquiet, douloureux... regard blessé... violence placide du visible... mirages...
il garde gravé sur sa rétine... les images des vivants... ses visions intérieures...
au visible oublieux... le regard se brûle... la peau du visible... scruter
l’horizon... fouiller la lumière tout autant que l’obscurité... du jour qui ne
resplendit plus... l’ombre-enfant fixe Tobie dans les yeux... » Enfin, ce dernier
membre de phrase qui résume le drame, définit le trauma psychique subi et
clôt le passage développé sur le plan visuel : « avoir vu, et ne plus cesser
de voir, l’éclipse d’un vivant dans l’espace du visible. »
Tobie et son ombre visiteuse n’échangent aucune parole, comme si
l’adulte s’adaptait à un enfant encore à l’âge d’avant la parole. Seul les relie
l’espace défini par leurs regards.
« Tout reste à lire à travers les larmes de
ses yeux » écrit ailleurs Sylvie Germain
[3].
En fait, l’un et l’autre revivent intensément la violence muette du traumatisme double qui décapita la mère et rendit le père aphasique à la suite d’une
hémiplégie survenue dans la nuit qui suivit l’inhumation de sa femme. La
famille proche ne fut d’aucun secours : une tante effarouchée réduite au
silence par son mari, un ivrogne taiseux, grossier et brutal. Quand celui-ci
eut « [...] claironné la nouvelle insensée, [...] d’une voix tonitruante de joie
cruelle, [la tante] perdit l’usage de la parole et sa raison bascula tout à fait.
Elle ne sut plus que hoqueter des sons, comme un nourrisson qui apprend
à parler, « pa pa pa ba... ».
Le début du roman montre la sidération du langage qui frappe la famille,
de sorte qu’une mise en mots du traumatisme par les adultes, pour l’enfant
comme pour eux-mêmes, fut tout à fait impossible. « L’enfant, [...] qui perd
un être cher voit sa souffrance majorée par le silence de son entourage » écrit
Marie-Frédérique Bacqué
[4]. C’est ainsi que le drame est resté pour Tobie
un enchaînement d’images sans signification autre que celle du phénomène
visuel de la disparition irrémédiable de sa mère. Et l’enfant revit et revoit
interminablement ce terrible jeu de
fort-da où la maman ne revient pas, sans
qu’il y ait de mots pour nommer cette absence. Il est resté :
« [...] privé de
voix, privé de tout, sauf de l’effroi de ce qu’il porte en lui, en sa chair, sa
conscience, son cœur, sa mémoire : avoir vu, et ne plus cesser de voir,
l’éclipse d’un vivant dans l’espace du visible. »
Pas de mots donc, même simples, mais ce trait des enfants en grande
souffrance qui ne se plaignent, ni ne revendiquent, se sentant responsables
du malheur qui les frappe, voire coupables, prêts « à comparaître ». Ne
sachant, selon l’étymologie de paraître, que « se présenter à la vue, se donner
à voir ».
Bien que la disparition soudaine de sa mère puisse apparaître comme
un abandon, la souffrance de l’enfant ne fut pas de type abandonnique, il n’y
eut, en effet, avant le drame, pas d’insécurité affective – bien au contraire –,
et après celui-ci pas de réactualisation d’un conflit antérieur. Sous la violence
de la commotion, s’effectue, sans efficacité, une régression jusqu’au temps
où l’enfant avait été heureux entre papa-maman, enveloppé de leur amour
et de leurs paroles aimantes. Le tableau évoquerait plutôt une névrose actuelle
pour son mode d’installation et une névrose traumatique pour le ressassement
du trauma qui avait débordé les capacités d’élaboration et de dépassement
non seulement de l’enfant mais de la famille. La tentative fut vaine, et se
solda pour Tobie par la pérennisation d’un tragique face-à-face muet avec
le vide.
Comment, dans cette épreuve, le petit Tobie n’est-il pas devenu mutique
ou bègue, voire délirant ? Parce qu’en dépit de cette carence, un lien langagier
s’est néanmoins maintenu. Grâce d’abord à son arrière-grand-mère nonagénaire qui l’éleva. Elle parlait un français qui n’était guère qu’une transcription
approximative du yiddish.
« Et elle fredonna à Tobie, de sa voix à présent toute fêlée, les chansons
en yiddish qu’elle avait chantées autrefois à ses filles, puis à ses petits-enfants. Une dernière fois, elle léguait un peu de sa mémoire, quelques restes
d’un passé désormais révolu. [...] Tobie assistait à la cérémonie [de la
bénédiction par l’aïeule] comme à un jeu grave et beau, à la mise en scène
d’un conte dont le sens lui échappait mais où les mots ondulaient comme
les flammes des bougies. »
Malgré son infirmité, le père eut un rôle déterminant pour épargner au
jeune garçon de sombrer à son tour dans le silence.
« Des mots, des germes de rêves, il en trouvait en abondance dans les
livres que lui faisait chercher son père. [...] Tout ou presque échappait à
Tobie, mais il n’en ressentait pas moins un confus plaisir, c’était puissant
et chaud comme une pluie d’été. [...] Le goût des mots pris ainsi force en
Tobie, et il lui vint la curiosité d’aller fureter dans d’autres ouvrages que
ceux réclamés par son père. [...] »
La découverte de la poésie mit en résonance un indicible intime.
« [...] dès la première page il avait ressenti, non plus une émotion, mais
un choc, un éblouissement noir. Et il avait lu, relu, – une lecture de l’ordre
de la manducation tant il y avait là des phrases dures qu’il fallait mordre,
broyer, pour en expurger l’âpre beauté, et d’images crues à déglutir. [...]
et l’un de ces poèmes brûlait plus que tout autre. Son titre était aussi sobre
qu’immense, « Mère », et il devint la prière du soir de Tobie. [...] Et le corps
de sa mère se recomposait indéfiniment à partir de tous ces fragments, grand
puzzle proliférant de pièces toujours en mouvement, mais auquel manquait
dans le même temps un élément central pour pouvoir être achevé. Un corps
à réinventer, à reconvoquer jour après jour. »
On comprend qu’à dater du drame le langage s’est développé en Tobie
comme une structure qui masque sa base sans la supprimer, l’occulte sans
la dissoudre. La situation a perduré dans, précisément, ce « [...] regard, [qui],
se souvient, [qui] garde gravées sur sa rétine les images [...] ». Dans aussi
« [...] ce temps qui ne passe pas, [...] ce temps induré du chagrin ».
« La réaction d’un enfant à une déprivation est telle qu’il en est
prisonnier; on doit faire en sorte que sa blessure soit reconnue et réparée. »
écrit Winnicott [5].
Revenons au rêve-éveillé de Tobie.
« L’ombre-enfant fixe Tobie dans les yeux et il sent que son enfance est
demeurée inconsolée – elle ne réclame rien, ne demande aucun compte au
jeune homme qu’il est devenu, non, elle comparaît seulement devant lui. Elle
comparaît tel un témoin privé de voix, privé de tout, sauf de l’effroi de ce
qu’il porte en lui, en sa chair, sa conscience, son cœur, sa mémoire : avoir
vu, et ne plus cesser de voir, l’éclipse d’un vivant dans l’espace du visible.
Elle comparaît dans la nudité de son affliction, dans l’impuissance de sa
révolte, dans la folie de son attente. »
Vient alors un poème. La disposition typographique, et l’impression en
caractères italiques, indiquent un nouveau personnage qui ne s’exprime ni
dans le langage ni sur le ton habituel. Dans le regard de l’ombre-enfant,
Tobie entend parler son âme enfouie qui prend la parole et s’adresse au
seul interlocuteur qui vaille, sa mère. Et lui adresse l’élégie qui l’habite, qu’il
habite, et qu’il ressasse depuis que pour lui le temps s’est pétrifié.
« Mère, je sais très mal comme l’on cherche les morts,
Je m’égare dans mon âme, ses visages escarpés,
Ses ronces et ses regards.
Aide-moi à revenir
De mes horizons qu’aspirent des lèvres vertigineuses,
Aide-moi à être immobile,
Tant de gestes nous séparent, tant de lévriers cruels !
Que je penche vers la source où se forme ton silence
Dans un reflet de feuillage que ton âme fait trembler... »
L’écoute de Tobie adulte transcrit pour la première fois en paroles le
message muet délivré par les yeux du garçonnet. La perte est nommée ainsi
que la nostalgie de l’étreinte fusionnelle. Le secret est éventé, la douleur
découverte et son contenu mis à jour.
Mais comme on mesure l’ampleur d’un bonheur quand on le perd, l’âme
de l’enfant prend mesure du temps immobilisé alors que ce dernier s’achève.
« L’ombre-enfant tremble sur le chemin, donnant la démesure d’un temps
qui ne passe pas, – le temps cloué à l’heure d’une irréversible, irrémédiable
perte, le temps induré du chagrin. »
Alors, ayant rempli son office, ayant fait son temps, privée de raison
d’être, l’ombre cesse d’être miroir du passé pour n’être plus qu’elle-même :
« Lentement l’image s’efface, redevient ombre sans visage ni regard,
vague tache mouvante au gré du corps qui la projette. »
Puis, le texte se centre sur l’adulte. Comme au sortir d’une glaciation,
la sortie de la solitude et du silence restitue des contenus demeurés inchangés
en dépit du temps écoulé et Tobie perçoit alors ce qui l’avait meurtri enfant
et amené à se protéger en régressant. Mais il ne peut pas plus le formuler
qu’auparavant et il ne perçoit d’abord que des manifestations physiques : un
poids sur le cœur, peut-être une douleur à la tempe, enfin un vertige. Et la
question qu’il se pose alors émane, en fait, du petit enfant en lui qui ne
peut s’imaginer qu’à l’image de ses parents, même dans le malheur, qui ne
peut concevoir sa vie hors de ses données initiales. Mais désormais la
résignation fait place à un étonnement douloureux – proche de l’impatience.
Répéter et prolonger le destin des parents n’est plus de l’ordre de l’évidence
naturelle. Un décollement s’est opéré : le malheur ne va plus de soi, sans
qu’une vie nouvelle puisse encore être définie. On pense à l’exclamation
fréquente des analysants encore englués dans leurs complications : « Je ne
m’en sortirai donc jamais ? »
« N’est-il venu au monde que pour être de bonne heure initié au malheur,
à la solitude, et leur être voué à jamais ? N’aura-t-il d’autre destin que celui
d’un fils orphelin de mère, d’un fils de pitié pour son père naufragé ? N’aura-t-il d’autre destin que celui d’un homme par avance fatigué et meurtri ? »
Cette prise de conscience l’accable. À quoi bon ? Mais souvent chez les
jeunes gens, peu de chose suffit à dynamiser les suspens, dénouer les
blocages, relancer la vitalité. Ainsi, le même jour, un peu plus tard à la nuit
tombée, Tobie, s’étant réfugié dans un cabanon abandonné sur un ponton
entre ciel et mer, tente de s’endormir :
« Tobie garde encore un moment les yeux ouverts dans l’obscurité, et
l’oreille tendue. Lentement son souffle s’apaise, il s’accorde à celui de la
nuit, de l’océan. »
Ajustant son souffle à celui des éléments, dans la nuit qui l’enveloppe,
dans la mer qui le berce, Tobie retrouve une mère. Une mère-nature protectrice, éternelle celle-ci. Voici que ses pensées prennent une tournure nouvelle.
« Il repense à cette ombre-enfant qui lui est apparue sur le chemin un
peu plus tôt pour poser sur lui son regard d’inconsolé. Et un doute se faufile
en lui : il se peut qu’il ait conclu hâtivement à une fatalité et se soit cru à
tort condamné à mener une existence placée sous le signe de la mélancolie, comme son père, sa grand-mère Rosa, sa tante Valentine, il pressent
qu’il n’y a pas d’arrêt définitif, incontournable du destin. Le vent le traverse
et le dénude, l’angoisse relâche à mesure son étreinte. »
Pendant le rêve-éveillé silencieux, le vent n’est jamais mentionné, pas
plus que le compagnon de route, Raphaël. Se contente-t-il, ce compagnon,
d’avoir même nom que l’ange biblique – nom qui signifie en hébreu : dieu
guérit ? Ne peut-on voir, dans ce personnage, un principe thérapeutique à
l’œuvre ? Ou, en d’autres termes, un psychopompe « retourné », puisqu’il
guide le héros non vers la mort, mais pour l’en sortir. À preuve, nos deux
voyageurs sont accompagnés par un chien, psychopompe traditionnel, qui
bientôt, à sa façon, indiquera à Tobie sa juste voie – indication interprétée
par Raphaël.
Pendant la rencontre, Tobie avait suivi du regard la petite image du passé
plaquée au sol, au plus près de la mère enterrée, comme captive d’une terre-mère
[6]; lui-même, captif du même passé, n’avait rien vu ni perçu de ce qui
l’entourait. Or, à peine aborde-t-il, guidé par Raphaël, le ponton qu’il sent
la présence du vent :
« Le vent souffle encore plus dru ici ! » et Raphaël lui
répond :
« Excellent, ça te requinquera ». La prise de conscience libératrice
est donc encadrée par deux évocations du vent : d’abord
« le vent qui souffle
encore plus dru... », puis
« le vent le traverse...
». Et entre les deux, le jeune
homme retrouve son souffle propre, son vent intérieur :
« son souffle
s’apaise... ». Chacun a présente à l’esprit, sans qu’il faille la rappeler, la forte
symbolique du vent.
Dans un autrede ses livres
[7], SylvieGermain écrit :
« Le vent est une
très belle image du temps qui passe et du langage ». Dans ce récit, la réapparition du vent est synchrone des retrouvailles de Tobie avec lui-même
enfantin, du rétablissement du dialogue intérieur et de la réanimation du
temps par la relance du devenir.
À la faveur de cette plongée inattendue – en rêve-éveillé –, le contact
s’est établi entre l’adulte en quête de lui-même et l’enfant en souffrance,
en attente. L’échange des regards – même non accompagné de paroles dites
– tint lieu de langage; il fut une ébauche, moins qu’un murmure, déjà un
conciliabule, la restauration d’un dialogue – l’adulte écoutant l’enfant, de
ce fait le reconnaissant, le légitimant et l’arrachant à sa solitude.
Et ce fut suffisant pour que le temps reprenne son cours, « qu’il n’y [ait]
pas d’arrêt définitif, incontournable du destin », que le vide soit remplacé
par un tombeau par lequel la morte a pu prendre place dans le passé et son
fils dans la vie. La différenciation s’est opérée, le deuil est consommé.
Et le fils prit sa liberté et son cheminement humain entre terre et ciel
avec, pour viatique, l’amour. Ce n’est qu’après cette délivrance que Tobie
rencontra une jeune fille, aussi belle que maudite – sept garçons épris en
étaient déjà morts –, qu’il put la délivrer de son sortilège et briser les
maléfices qui pesaient sur lui-même et les siens. En d’autres termes :
permettre à son travail de deuil personnel et à celui de sa famille d’aboutir
– dès qu’un analysant est en progrès, on voit son entourage mieux se porter,
et pour tous s’ouvrir une vie nouvelle. La prise de conscience libératrice
de Tobie s’est donc faite au nom et au bénéfice du groupe familial
[8].
[...] « C’est cela aussi le travail d’un poète; dire « faire un tombeau »
c’est aussi « faire éclater le tombeau », pour essayer de redonner une autre vie », écrit encore Sylvie Germain [9].
Du fait que la panne du travail de deuil avait concerné la famille dans
son ensemble et – par suite seulement – Tobie, on peut penser qu’en plus du
trauma actuel a pesé sur lui, comme sur tous, une charge collective : la transmission trans-générationnelle de deuils avec escamotage de la mort par
absence de paroles.
Sans entrer dans les détails, on peut relever que dès l’arrière arrière-grand-mère paternelle de Tobie – donc sur quatre générations – des familiers
disparaissent dans des circonstances très différentes, mais selon un schéma
identique : ces proches sont là et soudain n’y sont plus. « La plupart de ses
proches avaient ainsi quitté ce monde sans funérailles ni sépulture –
disparus, corps et âme.[...] Déborah [l’arrière-grand-mère] avait été
condamnée à vivre dans un deuil à répétition, d’une absolue nudité. »
Freud
[10] souligne que :
« L’héritage archaïque de l’homme n’englobe pas
seulement des dispositions mais aussi des contenus, des traces mnésiques
relatives au vécu de générations antérieures. » « Car il y a des larmes qui,
longtemps après que les yeux qui les versèrent se sont fermés, se sont éteints,
continuent à couler. À couler jusque sur nos joues. » nous dit Sylvie
Germain
[11].
Or, dans le cas présent, on repère une horreur indicible transmise sans
doute, mais nul secret de famille, nulle honte à cacher; une sidération certes,
mais nulle « crypte », nul « fantôme », aucune de ces complexités troubles
issues de mythes familiaux pathologiques. Mais néanmoins la répétition d’un
pattern dramatique au fil des générations – comme si quelque chose, un
même problème non résolu, cherchait à se faire entendre – jusqu’à ce que
le dernier venu dans le lignage, continue à accomplir, sans le vouloir, la transmission du destin transgénérationnel ou, comme Tobie, parvienne à le
dépasser. À une destinée collective se sont substitués autant de devenirs
individuels.
Le travail de deuil a donc abouti car, comme le montre la fin du roman,
il s’est effectué selon son double aspect, sa double valence : acceptation de
la mort advenue, auparavant niée, occultée et acceptation corollaire de la
mort à venir, promise, offerte. Accueil double et nécessaire, par quoi le deuil
est école de vie.
En conclusion, rappelons d’un mot, que le déclencheur de la prise de
conscience – et donc le pivot par lequel la vie a pu se réorienter de façon
pleine et satisfaisante – fut la perception d’images en un rêve-éveillé spontané
et que Robert Desoille
[12] a écrit : « [...] une des vertus essentielles de l’image,
[...] est de conserver dans son essence et de transmettre à travers l’espace-temps, dans cet état particulier de demi-veille, les sensations éprouvées à
une époque où elles n’ont pas pu être exprimées, avant l’apparition du
langage verbal. »
Et pour clore cette conclusion, en laissant le dernier mot à Sylvie
Germain, qu’on me permette d’insister sur cet autre de ses livres
La pleureuse
des rues de Prague
[13], vaste et bouleversant poème en prose, paru six années
avant
Tobie des marais. Mais aussi long rêve-éveillé où les motifs ici analysés
sont déjà présents – pour n’en citer que quelques-uns : la disparition et
l’absence, la transmission du malheur, l’enfant réclamant en silence son
dû, la résurgence de la mémoire, le vent vivant. Et qui sont perçus à la faveur
de visions au cours de déambulations.
« Cette inconnue [la pleureuse], qui donc est-elle ?
Une vision, elle-même porteuse, semeuse de visions.
[...] en rien une hallucination; elle était une vision provenant de quelque
mystérieuse condensation de larmes et de douleurs émanées d’hommes
et de femmes, et d’enfants également, pris dans les rets du malheur. »
[1]
Germain S.,
Tobie des marais, Paris, Gallimard, 1998, p. 151.
[2]
Freud S.,
Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen, Paris, Gallimard, 1949.
[3]
Germain S.,
La pleurante des rues de Prague, Paris, Gallimard, 1992.
[4]
Bacqué M.-F.,
Le deuil à vivre, Paris, Collection Opus Sciences humaines, Odile Jacob,
1992,1995.
[5]
Winnicott D.W.,
Déprivation et délinquance.
[6]
On pense à la notion de « peau commune à la mère et à l’enfant » développée par Didier
Anzieu dans
Le moi-peau, Paris, Dunod, 1985.
[7]
Germain S.,
Le vent ne peut être mis en cage, Alice Éditions : Bruxelles et RTBF Liège,
2002. Ce livre est la transcription de l’émission « Noms de Dieux » d’Edmond Blattchen, diffusée
le 11 janvier 2002. Enregistrement disponible à la Médiathèque de la Communauté française
de Belgique, réf. TF 5688.
[8]
On comprend qu’un ange de l’importance de Raphaël se soit impliqué dans cette affaire...
[9]
Germain S.,
Le vent ne peut être mis en cage, Alice Éditions : Bruxelles et RTBF Liège,
2002.
[10]
Freud S.,
L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939.
[11]
Germain S.,
La pleurante des rues de Prague, Paris, Gallimard, 1992.
[12]
Desoille R.,
Le rêve-éveillé dirigé. Ces étranges chemins de l’imaginaire. Textes réunis
par Nicole Fabre, Erès : 31520 Ramonville Saint-Agne, réédition 2000.
[13]
Germain S.,
La pleurante des rues de Prague, Paris, Gallimard. 1992.