2003
Imaginaire & Inconscient
Analyses de livres
Défi à la pudeur. Quand la pornographie devient l’initiation
sexuelle des jeunes
Gérard Bonnet, Paris, Albin Michel, 229 p., 2003.
Le livre de Gérard Bonnet est un livre militant. Devant l’exhibitionnisme
croissant que notre société suscite et soutient (importance des CV détaillés,
étalage des vies privées à la télévision) et la pornographie elle aussi croissante malgré les interdits du code pénal, pornographie qui atteint les jeunes
de plein fouet par les moyens de communication largement orchestrés de
nos jours (vidéo-cassettes, films TV, Internet), on ne peut demeurer inactif.
G. Bonnet pose d’emblée que « l’impact des images pornographiques sur les
plus jeunes n’est pas un effet secondaire, c’est le but inconsciemment
recherché. » D’où la nécessité de comprendre pourquoi les adultes d’aujourd’hui donnent à voir des images de leur sexualité tronquées, caricaturées à
l’extrême, et qui, on le sait, déferlent sur la génération montante. C’est un
problème de société dans lequel chacun de nous a un rôle à jouer. Pour le
jouer, il est nécessaire de comprendre les processus et leurs enjeux.
L’analyse du pourquoi de l’évolution d’un exhibitionnisme individuel à
l’exhibitionnisme collectif et pornographique est riche. Clarté de l’exposé.
Rappel des thèmes qui ont fait l’objet d’études menées par l’auteur et
publiées depuis vingt ans. Analyse de l’exhibitionnisme comme outrage et
comme défi dans les périodes transitoires où les idéaux sont troublés. Le
drame de la pornographie qui se développe aujourd’hui est qu’elle s’adresse
aux jeunes, spécialement aux adolescents, qui sont dans un temps interne de
transition, inscrits dans une société où le transitoire et l’ébranlement des
idéaux sont patents. Les familles parlent un double langage qui contribue à
brouiller tous les repères et intensifient le défi à la pudeur vécue comme
désuète et dépassée.
Et pourtant, l’impact des images sur l’évolution des jeunes et leur structuration est capital. C’est par l’imaginaire que l’enfant et l’adolescent voient
s’ouvrir l’accès à une sexualité génitale dont ils ne disposent pas encore.
Lorsque les images fournies à l’imaginaire passent par le seul canal de la
pornographie, c’est à une information tronquée et caricaturale que s’abreuve
un imaginaire où les fantasmes nécessaires à la sexualité sont eux aussi
tronqués et caricaturaux. Dans la mesure où ils s’inscrivent dans le défi à
la pudeur et aux idéaux, ils sont aussi défi à l’image du Père ou des pères.
Enfin, dans la mesure où l’information reçue est tronquée et parcellaire, en
référence à la relation dominant/dominé, on donne aux jeunes l’impression
de bien voir « tout » alors que manque justement « l’expérience sexuelle
comme telle, [qui] dépasse nos capacités de représentation. »
L’analyse, très riche, dépasse bien évidemment largement ce que peut en
dire un tel compte rendu. J’ajouterai que les exemples empruntés à la vie
de tous les jours, à la presse, à la clinique et à la démarche psychanalytique
sont éclairants, le tout exprimé dans une langue qui ne nous perd jamais dans
l’obscurité des pensées non maîtrisées. La transmission du message passe
bien.
Dans une dernière partie, G. Bonnet affirme hautement qu’il ne s’agit
bien évidemment pas d’interdire toute image du corps sexué ni du sexe mais
de distinguer entre ce qui fait violence par son intention sous-jacente et ce
qui devient art par l’esprit dans lequel est traité le sexe exposé. Ici encore,
les exemples proposés sont forts. Empruntés à l’architecture, à la poésie
ou à la photographie, ils ouvrent la voie à un autre regard sur le sexe.
La conclusion est, elle aussi, fracassante : l’adolescent « ne se rend pas
compte qu’on cherche à le placer sous influence, à le récupérer, à l’enrôler,
à se servir de tout ce monde de sensations nouvelles pour le faire entrer dans
un système qui dévalue jour après jour le véritable trésor qu’il porte en lui
et qui réduit la relation à un rapport de force. » L’action à mener ? Les procédures de surveillance, de punition, etc. ne suffisent pas : « c’est toute notre
conception de la sexualité qui est à reconsidérer. »
Les derniers paragraphes sont un appel à l’homme d’aujourd’hui pour
qu’il reconnaisse que « toutes les créations qui l’émerveillent et dont chaque
civilisation a laissé des témoignages impressionnants sont des fruits de la
sexualité en ce qu’elle a de plus profond, de plus humain et de plus spécifique. »
Nicole FABRE
Catalogue raisonné (2002)
A.-G. Regner, Peintre graveur, Éditions d’Art Somogy.
L’œuvre de Regner, telle qu’elle s’est développée à partir de 1948
environ, retient l’attention par le rôle qu’y joue le dessin automatique et plus
précisément une sorte d’entrelacs de lignes, un gribouillis qui m’évoque
certains aspects du squiggle de Winnicott.
En 1946, Regner avait quarante-quatre ans. Depuis l’âge de vingt ans,
après une formation classique à la peinture et au dessin, il s’inscrivait dans
la famille des peintres et de la culture de son époque. Mais au cours des
années 1946-47, il traverse une grave crise : pendant cette période, il se coupe
de tout contact avec l’extérieur, ne supporte de voir que sa femme, détruit
un certain nombre de ses toiles, reste dans sa chambre où il a de nombreuses
lectures psychanalytiques. Il découvre le dessin automatique et griffonne
la nuit, les yeux fermés, sur des blocs de sténo.
En 1950, pour une conférence qu’il donne à Boulogne-sur-Mer, il a choisi
un thème dont il s’explique : inconscient et peinture moderne.
« Les peintres à toutes les époques ont été un miroir fidèle des préoccupations majeures et des découvertes les plus bouleversantes de leurs
contemporains, dit-il. [...] Dans le monde de l’esprit, la découverte capitale
la plus récente est bien l’invention de la psychanalyse par Freud. De même
qu’à la Renaissance les premiers balbutiements de la science étaient le grand
tourment des hommes. [...] L’inconscient est aujourd’hui, et pour longtemps
encore, la terre inconnue que les êtres qui cherchent doivent explorer. Les
peintres ne doivent pas faillir à leur mission. L’inconscient doit les exalter. »
Au cours d’entretiens avec des amis, avec sa famille, il explique sa
démarche : « Je désire faire une peinture surréaliste basée sur un vrai métier
de peintre... Sachant que l’inconscient s’exprime surtout par des jeux de mots,
j’ai cherché à traduire ceux-ci en peinture; j’ai trouvé comme équivalent
pictural le contour commun à deux formes voisines. Tous mes personnages
ainsi que les objets s’emboîtent les uns dans les autres comme dans un puzzle
sans jamais laisser voir un pan de fond entre les protagonistes et les choses.
Et toutes mes compositions ont toujours comme point de départ, un dessin
automatique exécuté en état second. Pour les déchiffreurs de symboles, il
est facile de s’en rendre compte et de voir que tous les sujets apparents sont
sous-tendus par un sujet caché venant tout droit de ce qui est refoulé dans
l’enfance. »
Comment ne pas penser àWinnicott en séance devant ses entrelacs, ces
gribouillis lançant des fils dans le vide, dans le vide ou dans l’espace qui
en même temps se définit ?
« Départ, écrit Regner : dessins automatiques réalisés la nuit en état intermédiaire (rêve et éveil). Le lendemain je me projette dans ces gribouillis ».
De l’invention de Winnicott, Masud Khan, dans la Préface à La consultation
thérapeutique et l’enfant, écrit « l’essence du jeu du squiggle réside dans
la manière qu’a Winnicott de créer un espace, un espace où cette “période
d’hésitation” a non seulement le champ libre mais peut, grâce à Winnicott
qui facilite ce changement, se transformer en un geste créatif, c’est-à-dire
en un squiggle. »
Comme si Regner avait été pour lui-même à la fois celui qui propose le
jeu, celui qui s’y livre, celui qui le déploie. Tout se passe comme si, pour
Regner, l’objet qu’il va peindre était sur le point d’être « trouvé », que le
sujet le détruise (par les entrelacs qui s’embrouillent de plus en plus, puis
par les écrans que Regner dit leur apposer), que l’objet survive à la
destruction (puisque le gribouillis demeure). Après quoi le sujet peut utiliser
l’objet. C’est le schéma de l’action thérapeutique de Winnicott et de sa
théorie de l’objet. Pour Regner, l’utilisation de l’objet aboutit à la création
picturale ou gravée, dans laquelle nous voyons subsister les entrelacs dont
certains sont choisis, soulignés de craie blanche, peints.
Jusqu’à la fin de sa vie (en 1987) l’œuvre se développe à partir de cette
inspiration princeps. Jusqu’à la fin de sa vie, Winnicott pratiqua avec les
enfants la technique du squiggle à laquelle il prenait plaisir et entraînait
l’enfant à se trouver.
« C’est arrivé comme ça, tout simplement », dit un enfant d’un squiggle
par lequel il vient de révéler le problème de sa main malade qu’il refuse
jusqu’ici sans jamais l’exprimer. Et Winnicott dit de l’enfant : « il s’était
surpris lui-même ». Enfin, et ceci concerne bien à mes yeux le lien que
j’établis entre les gribouillis initiaux de Regner et le squiggle, « il est toujours
satisfaisant de voir un enfant utiliser son propre squiggle car le dessin obtenu
est entièrement personnel. » Et Winnicott ajoute : « il y a une très grande
différence entre un dessin que l’enfant fait à partir d’un squiggle et un dessin
qu’il ferait délibérément comme dessin. » Le dessin né du squiggle a la même
capacité de surprendre l’enfant, que pour Regner la peinture née du dessin
automatique et des gribouillis.
Je terminerai en disant ce qui est évident après ces quelques lignes : ce
livre devrait intéresser les amateurs d’art comme les psychanalystes. Les
photos sont très belles, très nombreuses. Les commentaires sont riches, les
documents privés livrés sont éclairants.
Nicole FABRE
Petite chronique d’une famille d’accueil.
Cartry J., Dunod, Enfances cliniques.
Avec Tony la carence (Fleurus, 1988), Jean Cartry nous avait introduits
dans ce travail difficile d’une famille d’accueil spécialisé. Avec cette
chronique au jour le jour dans un style poétique, émouvant parfois et dont
l’humour (qui est pour un éducateur la première qualité à cultiver, aurais-je envie de dire !) n’est pas absent. Il nous permet de mesurer à la fois les
dégâts de cette maladie encore trop négligée de la carence affective précoce
et l’exigence de qualité d’un travail éducatif dans ces familles d’accueil.
Père, mère, époux, chef de famille, les éducateurs qui acceptent cette
forme de travail y associent leurs propres enfants auxquels Jean Cartry dédie
ce livre.
Ayant fait l’expérience de la perte et non pas celle du manque accepté
et compensé, ces enfants carencés s’installent dans une attitude de toute
puissance comme Éric, ce bambin de dix-huit mois qu’on aurait envie
d’aimer et de protéger mais dont « notre amour pour lui s’émousse sur sa
violence ».
Deux questions sont à la base du travail éducatif à visée thérapeutique,
indispensable à ces enfants carencés : tout d’abord, la question du deuil.
L’impossibilité dans laquelle se trouve l’éducateur de renvoyer l’enfant dans
une famille mortifère, le long temps de parentalité affective et symbolique,
deviennent le support du nécessaire travail de deuil de l’objet perdu.
La deuxième question concerne l’image de soi et la réparation narcissique. Il s’agit de montrer à l’enfant, au jour le jour, et malgré les échecs,
qu’il est capable, qu’il est important, qu’il est vivant.
Mais dans cette vie partagée au quotidien, les affects des éducateurs
non reconnus, passent, on le sait, dans un agir risquant de reproduire la
violence dans la relation. C’est dire toute l’importance d’une supervision
pour ces éducateurs-là qui ne sauraient se contenter d’un savoir théorique,
d’être des « technocrates du social », ou selon la nouvelle terminologie des
« ingénieurs sociaux ».
Là où était le chaos, l’agir brutal, doit advenir le symbolique. Pour cela
« il ne faut pas qu’un don total recouvre totalement celui qui le reçoit. Il faut
qu’un don soit lacunaire pour laisser advenir le symbolique ». (p. 33).
C’est par les humbles tâches de la vie quotidienne que ce don est distribué, dans l’équilibre gratification frustration. Nous retrouvons dans la conception éducative que les Cartry et leur réseau de familles d’accueil développent,
cet « être éducateur » qui d’abord accomplit les « gestes quotidiens assurant
la vie ». Et J. Cartry allume soigneusement le feu dans la cheminée, « une
maison d’enfants, un foyer pour adolescents dépourvus de cheminée vivante
qui oublient qu’on ne se réchauffe pas le ventre avec une métaphore ».
Parfois c’est l’échec. L’enfer vécu dans les premières années se traduit
par des grossièretés, des injures, des gestes obscènes, des provocations de
la part de ces enfants qui n’ont connu du sexe que la brutalité sans amour
voire l’inceste. Parfois le soutien se poursuit jusqu’à... la prison. Parfois une
lumière s’allume, un départ est réussi.
En ce temps où le titre d’éducateur a parfois tendance à céder la place
au technicien social, ce qui constitue pour J. Cartry une sorte de trahison,
ce livre nous rappelle l’humble place de l’apprenti horticulteur, ce garçon
qui « repique, aligne, compte, arrose des milliers de plantes dans une serre
chaude qui est peut-être une métaphore maternelle ».
On peut regretter que J. Cartry ne nous donne pas plus de détails sur
le fonctionnement de ce réseau de familles thérapeutiques, leurs rencontres,
le soutien, le mode de régulation, afin d’élargir le témoignage passionnant
qu’il nous a livré.
La réparation est à l’œuvre dans ces familles thérapeutiques. Pour
conclure avec J. Cartry « vivre en famille thérapeutique, c’est peut-être se
solidariser avec les enfants qui nous concernent autant qu’eux : une réponse
de réparation ».
Madeleine NATANSON
N’ayons pas peur de la psychothérapie
Hélène Brunschwig, Paris, Hachette littératures, 1998.
Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de l’enfant
Nicole Fabre, Paris, Dunod, 1998.
Ces deux ouvrages nous livrent deux parcours de psychanalystes, riches
d’une longue expérience.
N’ayons pas peur de la psychothérapie, nous annonce Hélène
Brunschwig, psychanalyste chevronnée, spécialiste de linguistique. La longue
expérience de l’auteur interrogée ici par Christophe Hardy, lui permet de
s’affranchir des vaines querelles et des vaines questions : Quand s’arrête
la psychothérapie et quand commence la « vraie » psychanalyse ? Pratiquant
le plus souvent des thérapies de caractère analytique, elle nous dit que : « Face
à un patient, je travaille constamment avec des concepts analytiques même
si je ne mène pas de psychanalyse » (p. 35). Ce qui permet de commencer
un travail avec un patient, c’est qu’il éprouve à la fois de l’angoisse certes,
mais aussi une certaine espérance. Alors tout d’abord, les pleurs prennent
sens : « Si l’on pleure, c’est toujours pour de bonnes raisons même si du point
de vue de l’extérieur, le malheur peut sembler anodin ».
Hélène Brunschwig analyse les premiers entretiens avec des enfants, avec
des adultes, la première écoute de la souffrance et l’installation de l’alliance
thérapeutique pour laquelle le ressenti du thérapeute va jouer son rôle. Elle
cite à cette occasion le mot d’André Breton « Il est venu me voir, je ne le
connaissais pas, il est venu pour me donner de mes nouvelles » (p. 63). Les
patients, en effet, en nous donnant de leurs nouvelles font résonner en nous
des échos des nôtres.
Pratiquant aussi les thérapies familiales, elle aborde le ré-enracine-ment des histoires familiales afin que là où était le chaos le « je » puisse
apparaître.
Ce livre nourri d’exemples cliniques très intéressants est tonique, plein
du dynamisme d’une thérapeute qui s’inscrit en faux contre un courant de
psychanalystes qui n’auraient absolument pas le moindre désir de guérir leur
patient ». Ne pas être obsédé par l’idée sous tendue, par un fantasme de toute
puissance. Guérir un patient n’implique pas que l’on s’abstienne de désirer
l’aider à aller mieux. « Pour travailler librement, l’analyste doit accepter la
possibilité d’un échec, mais cela n’empêche pas de désirer réussir ». Il est
réconfortant après avoir évoqué, tant de moments pénibles, de voir surgir
des images positives. « Toi, t’es une dame pour être heureux » a déclaré un
enfant à la fin de sa thérapie !
Nicole Fabre qui se présente souvent aux enfants comme « la dame pour
les ennuis qui empêchent d’être heureux » nous livre elle aussi le fruit de
sa longue expérience. Elle reprend dans ce livre un certain nombre de travaux
déjà publiés, mais elle en approfondit la recherche sur le travail de l’imaginaire, articule les concepts théoriques qui le sous tendent. Cela fait de cet
ouvrage un véritable traité qui sera fort utile pour les thérapeutes, notamment
pour ceux qui sont en formation et en recherche, mais aussi pour tous ceux
que la question de l’Imaginaire intéresse. Les thérapeutes plus chevronnés
y redécouvriront peut-être avec plaisir comme je l’ai fait moi-même, ces
moments de travail en séminaire où, contemplant les dessins et les récits
de nos jeunes patients, nous en cherchions le sens en passant par nos
imaginaires...
L’imaginaire, précise d’emblée Nicole Fabre, est pour elle en lien étroit
avec la pensée de Gaston Bachelard et ouvre au « sens créatif vivant ».
L’ouverture sur l’imaginaire s’articule avec la problématique inconsciente
du patient et ainsi entre dans le champ de la psychanalyse. Le livre met
l’accent sur le lien de l’enfant à son inconscient blessé et sur la relation
psychothérapique de caractère duel avec toutes ses difficultés, ses exigences
et sa fécondité » (p. 45). Ces prémisses posées, la deuxième partie du livre
analyse comment le rêve-éveillé en séance va développer le rapport imaginaire et inconscient. Si le rêve-éveillé est une expérience commune à
beaucoup de personnes, son utilisation méthodique dans le cadre de la cure
analytique introduit un changement en deux temps :
- « la proposition de construire le lieu du rêve, de créer un espace imaginaire » peut apparaître comme une « redondance du rêve nocturne »
- la deuxième proposition en fait un espace différent à partir de l’invitation à se déplacer dans cet espace et à y accueillir ses affects : effrois,
douleurs, craintes et apaisements.
Tout au long se sa cure, le patient va ainsi faire connaissance avec des
aspects inconnus de lui-même, de son histoire, de ses relations, des ressentis
cachés, insoupçonnés jusque-là.
Nicole Fabre décrit ensuite, dans des chapitres très vivants, la mise en
place et le déroulement des thérapies d’enfant avec le rêve-éveillé. Elle
évoque le rôle particulier de l’analyste quand il se fait miroir en relisant à
l’enfant son rêve-éveillé, en lui donnant la possibilité de se « réengager dans
son histoire », parfois de cheminer du passage à l’acte à l’acte raconté,
transposé, imaginé. L’analyste formé au rêve-éveillé, même si l’enfant
n’entre pas dans ce projet rêve-éveillé, est parfois de « prêter son imaginaire » à des enfants trop blessés pour se « permettre » de rêver.
Transfert, interprétation restent les outils communs à tous les analystes.
Avec le rêve-éveillé, ils prennent souvent une tonalité particulière. Le rôle
premier, avant toute interprétation et sans interprétation, est de rendre
possible et non coupable l’expression, devant un tiers, des désirs interdits ».
Le rêve-éveillé se poursuit jusque dans l’interprétation qui emprunte le même
langage et signe l’insight dans une complicité discrète.
La troisième partie est consacrée à la cure de Nadine, déjà objet d’un
livre et dont la relecture a évoqué pour moi des souvenirs de discussion
lors du projet et la préparation du film réalisé avec cette cure.
La capacité de rêver de l’analyste éveille les patients à leur propre
capacité de rêver et de se rêver. La livre de Nicole Fabre nous invite aussi,
face à l’abondance des images imposées a mieux situer les richesses de celles
qui sont en nous. Ce n’est pas son moindre mérite.
Madeleine NATANSON
Blessures d’enfance : Les dire, les comprendre, les dépasser.
Nicole Fabre. Paris, Albin Michel. 130 p. 1999.
Le dernier livre de Nicole Fabre est publié dans la collection Questions
de parent. Ces blessures-là questionnent les parents, les adultes, sans doute
parce que ce sont les blessures de leurs enfants mais aussi les blessures de
leur enfance, celles que souvent les psychothérapeutes entendent dans leur
souffrance d’aujourd’hui.
Nicole Fabre va donc nous parler d’enfants cassés comme la poupée dont
le mécanisme arrêté a figé le geste. Elle s’adresse ici à un large public, mais
les spécialistes trouveront l’occasion de croiser çà et là leurs expériences
dans les portraits de ces enfants blessés dont parfois la blessure est annulée,
niée ou exacerbée par l’environnement, et qui appellent en nous des
souvenirs. Ces blessures peuvent être à l’école, lourdes d’humiliation que
des enseignants mal guéris eux-mêmes de leurs propres humiliations
infligent. L’auteur aborde aussi le problème des enfants ayant subi des attouchements voire des sévices sexuels. Elle évoque la gêne dans laquelle toute
une famille peut se trouver plongée quand une révélation est faite, mais en
soulignant que « il est évident que la tendresse doit être respectueuse, que
l’adulte n’a jamais le droit d’utiliser l’enfant, d’éveiller en lui des désirs dont
il ne saura plus que faire ». (p. 39).
Dans la situation de guerre dans un couple, l’enfant subit la déchirure.
Plusieurs exemples cliniques racontent les « sans papa », celui qui est mort,
celui qui est parti, celui qu’il faut s’inventer, les frères qui ne sont qu’à demi-frères, ceux qui posent des énigmes. Des blessures se cicatrisent quand la
vérité est dite peu à peu mais une cicatrice peut encore faire souffrir à certains
moments. Cela, les cures d’adultes nous l’ont appris.
Les mères aussi sont parfois absentes, un peu, beaucoup, pour toujours.
C’est parce que Marika confond toutes les lettres qu’on s’aperçoit que la
différence générationnelle n’est pas faite. Confiée à sa grand-mère, sa mère
est comme une grande sœur. La blessure peut venir des non-dits ou parfois
d’un dire obligé, d’une vérité assénée sans préparation, sans ménagement
sous prétexte qu’il « faut dire la vérité ». Il y a un temps pour le dire, un
temps pour le secret. Le secret n’est pas toujours mensonge. Les enfants
parfois savent et préparent eux-mêmes la révélation si difficile. Ainsi la petite
Sandra montre comment elle sait d’un savoir non-dit et le montre à travers
les symboles, « jusqu’à ce que les mots enfin possibles rouvrent à la vie
et guérissent ce qui pourtant n’est pas réparable » comme la mort violente
d’une mère.
Des enfants naissent avec un corps cassé et la douleur casse aussi toute
l’histoire de la famille. Pour que l’enfant puisse vivre avec son corps cassé,
un enfant pas tout à fait comme les autres, mais dans la vie parmi les autres,
la thérapie symbolise une autre et lente naissance, en alliance avec la famille
si culpabilisée d’un « ratage » désespérant...
Et l’enfant des blessures qui réveille les nôtres, nous permet d’inventer
« ensemble le geste nécessaire » afin de repartir « chacun avec nos cicatrices
sur le chemin » que nous aurons tracé ensemble.
Madeleine NATANSON
Mikaël, un enfant en analyse
Danièle Brun. Paris, Calmann-Lévy, 250 p., 1997.
Une des caractéristiques de l’analyse est de « familiariser le patient avec
son activité fantasmatique ». Pour l’enfant, celle-ci fait effraction dans son
existence dans la mesure où la sexualité s’impose à lui au regard de sa dépendance physique et aussi des conditions de son environnement, des
événements de la vie familiale, des comportements de ses parents ou de
ses éducateurs.
« Le travail de l’analyste, nous dit Danièle Brun, s’accompagne chez
les patients qu’ils soient adultes ou enfants, d’un effort de remémoration
portant sur le contenu des séances » (p. 92). C’est ici la remémoration de
l’analyste que nous propose l’auteur avec l’aventure analytique de son jeune
patient Mikaël. Ce petit garçon qui n’a pas cinq ans a bien du mal à vivre :
peurs, angoisses, jalousie sont les symptômes qui ont conduit ses parents à
demander pour lui une analyse qui durera fort longtemps.
Comme pour toute analyse, la thérapeute pose d’abord le cadre. Toujours
importante, la précision du cadre analytique est d’autant plus nécessaire que
l’enfant est d’abord amené par les adultes qui l’entourent. La place de l’analyste est étrange pour un enfant. Bienveillante, mais pas une amie, ni un
professeur, elle ne répond pas aux questions, ni aux bisous. Il convient de
situer aussi la place des parents (à ne pas laisser dehors au froid, disait
Winnicott) et de la réalité quotidienne de l’enfant, ponctuée d’événements
plus ou moins douloureux, plus ou moins traumatisants, qui viennent donner
au roman familial, porteur des fantasmes de l’enfant sur la sexualité, sa
tonalité particulière et au « dossier » sa spécificité. Comme tout analysant,
Mikaël est ambivalent « une partie de lui-même veut poursuivre le travail,
et une autre cherche à l’esquiver » (p. 25). Il s’agit donc de nouer l’alliance
thérapeutique. « Les psychologues, dit Mikaël, ça trouve toujours un rapport
avec tout » (p. 89). Danièle Brun déploie pour nous le roman familial et
ses variations tout au long de sept années. Il lui faut donc tenir compte du
développement et de la croissance de l’enfant, élément spécifique qui différencie les cures d’enfants de celles des adultes. Elle nous présente les
« épisodes féconds de l’analyse qui, précise-t-elle, se reconnaissent entre
autres indices par la qualité de visualisation dont les mots du patient semblent
particulièrement dotés » (p. 176). Notre pratique du rêve-éveillé en psychanalyse se reconnaît dans cette constatation. Cet aspect du travail analytique
de familiarisation avec les fantasmes est bien soutenu pour nous par le rêve-éveillé qui les révèle sous une forme acceptable, progressivement. Danièle
Brun nous le montre à travers l’écriture du roman familial. Celui-ci se
« remanie au cours des années, sur un petit nombre de thèmes que le psychanalyste reconnaît pour les avoir lui-même déclinés au temps de son enfance »
(p. 219). On pourrait d’ailleurs insister sur l’aspect archaïque de certains
de ces fantasmes. Peu à peu le patient renonce au sentiment de toute
puissance et reconstruit l’histoire de sa filiation.
Ce livre est intéressant nourri de références freudiennes bien présentées.
Ce qui est remarquable quand on relit une cure parfois plusieurs années après
son déroulement, c’est qu’on peut y découvrir chaque fois un élément, une
interprétation, un sens qui nous avaient échappé jusqu’ici. C’est pourquoi
ces relectures, seul ou en groupe, peuvent être tellement enrichissantes. Mais
c’est toujours une difficulté pour qui est chargé de formation dans le domaine
de la psychanalyse, qu’une présentation un peu didactique risque de
fonctionner comme modèle pour des thérapeutes en formation. La demande
de formation, nous le savons, comporte un aspect de demande identificatoire. Tout travail de formation se décline en termes de processus de
l’analysant à l’analyste. C’est toujours une tentation quand on est thérapeute
en formation de chercher un modèle qui ne peut être trouvé qu’en soi-même
et dans le travail incessant sur le transfert et le contre-transfert.
Pour s’approcher du « comment se passe l’analyse », s’il est nécessaire
de s’appuyer sur de solides connaissances théoriques, il reste toujours à
s’ouvrir au mystère et à l’étonnement pour chaque nouveau patient. La cure
du petit Mikaël nous invite donc à une lecture active, à une ouverture sur
notre imaginaire qui rencontrera celui du jeune garçon et Mikaël pourra
encore nous révéler d’autres aspects de son cheminement.
Madeleine NATANSON
Emprise et violence maternelle. Étude d’anthropologie psychanalytique.
Françoise Couchard. 2e édition, collection Psychismes, Paris, Dunod, 2003.
Le livre de Françoise Couchard traite d’un sujet difficile et qui interpelle
le lecteur. En effet, écrit-elle, « la question de l’emprise de la mère sur
l’enfant, et notamment lorsque cette emprise s’engage dans les voies de la
violence physique, soulève interdits et tabous ».
Les deux premiers chapitres de cet ouvrage nous font revisiter ces notions
en ce qui concerne les théories psychanalytiques. Outre le positionnement
de Freud sur la question du féminin, quels regards et quelles analyses les
femmes psychanalystes ont-elles posés sur la sexualité féminine, la jouissance en lien avec l’analité, le sadisme et bien sûr le masochisme féminin ?
Les théories des différents auteurs sont ainsi ré-interrogées sous l’angle de
la pulsion d’emprise.
Ensuite, l’auteur va, avec sa grande culture d’ethnopsychanalyse, explorer
les représentations de l’emprise maternelle dans l’imaginaire collectif. Avec
elle, nous retraversons les grands mythes, et les différents visages que vont
prendre les femmes et la maternité au cours des âges et des civilisations
du bassin méditerranéen et de l’Afrique.
Elle nous démontre comment l’emprise maternelle va s’exercer principalement sur la fille au travers des soins, de l’allaitement et du sevrage, puis
plus tard dans sa vie affective et sexuelle. L’auteur illustre son propos par
de nombreux exemples tirés aussi bien de son expérience de clinicienne que
de sa formation d’ethnologue, spécialiste du monde musulman. Toutes les
fonctions vitales qui lient une mère à son enfant, principalement de sexe
féminin, sont ainsi analysées sous le prisme de cette relation d’emprise :
« l’emprise par le terrorisme de la souffrance est, nous semble-t-il, une des
plus sûres conditions de la reproduction obligée des modèles féminins, de
génération en génération, la femme vivant dans l’illusion que sa participation
active à la souffrance des mères des générations antérieures est le principale
lien identificatoire à la lignée féminine » (p. 145).
La seconde partie du livre est particulièrement difficile. En effet, l’auteur
y explore le domaine des « maltraitances physiques et sévices exercés par
une mère sur son enfant ». Elle aborde donc les aspects pathologiques de la
pulsion d’emprise et l’horreur de ses conséquences.
Deux exemples cliniques, deux faits divers viennent témoigner de ces
aspects insupportables où la violence des mères vient comme « mettre à
l’épreuve les limites fragiles » entre elles et leurs filles. La peau et le sexe
sont alors attaqués. On est dans le domaine de la folie meurtrière et de la
perversité.
Enfin, l’auteur s’interroge sur « l’impact des idéologies quant à l’approche
de la figure maternelle, ainsi que des changements intervenus dans cette
approche », et sur l’impact des nouvelles technologies de procréation sur les
grands fantasmes organisateurs de la pensée.
En conclusion, cet ouvrage n’est pas difficile dans sa lecture, l’écriture
en est claire et les textes suffisamment illustrés d’exemples cliniques choisis
dans les différentes cultures de référence. Mais il est difficile par les questions
qu’il aborde : « l’image de la mère demeurait en grande partie idéalisée et
indétrônable, son versant négatif restant donc dans l’ombre autant dans les
écrits théoriques que cliniques » (p. 205). L’auteur nous force à regarder
comme sous un verre grossissant ce versant négatif.
Ce livre est profond. Il est comme une nécessité qui dérange. À chaque
page en tant que femme et en tant que mère, on a envie de protester...
Vous l’avez compris, ce n’est pas un livre qui laisse indifférent !
Michèle TAILLANDIER