Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.284795015X
170 pages

p. 13 à 30
doi: en cours

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no 12 2003/4

2003 Imaginaire & Inconscient

Une blessure peut en cacher une autre

Colette Jacob Psychanalyste rêve-éveilléMembre titulaire du GIREP Chemin de Souville 13840 Rognes
Parmi les blessures d’enfance, l’inceste constitue sans doute une épreuve particulière pour l’enfant qui le subit. S’appuyant particulièrement sur la cure de « Mathilde » – jeune femme d’environ 25 ans – l’auteur évoque les conséquences de la blessure de l’inceste subi lorsque Mathilde était enfant. Puis, à travers le jeu des transferts et des rêves, apparaissent d’autres strates de souffrance plus archaïques, que l’auteur relie à des théorisations plus récentes : ce sont les blessures cachées sous la première, celle de l’inceste. L’évolution de l’analyse semble confirmer ces propositions, ainsi que la possibilité de vivre sa souffrance autrement.Mots-clés : Inceste, Fantasmes, Réalité vécue, Archaïque, Brouillage identitaire, Transfères, Rêves. Among childhood wounds, incest probably is a particular affliction for the child who suffers it. Mainly based on Mathilde’s therapy – a young woman of 25 – the author evokes the consequences of the inflicted wound of incest when Mathilde was a child. Then, through the interplay of transferences and dreams, appear other layers of more archaic sufferings which the author joins to recent theorizations : they are sufferings hidden under the first one, the one of incest. The evolution of therapy seems to confirm these propositions as the possibility to live suffering in a different manner.Keywords : Incest, Fantasies, Lived through reality, Archaic, Jammed identity, Transferences, Dreams.
« Les blessures, les bleus et les bosses de l’enfance, il en existe de toutes sortes », écrit Nicole Fabre.
Certaines semblent ne pas entraver durablement le développement de l’enfant. Comme si les enfants blessés avaient pu trouver en eux-mêmes et dans leur environnement proche, rapidement après le traumatisme ou des années plus tard, la ressource, « la source nouvelle », qui leur permet de rebondir malgré les blessures parfois immenses de l’enfance.
D’autres restent à vif et continuent leur œuvre de souffrance. Au grand jour ou déguisées. Alors elles peuvent empêcher, gêner le développement affectif et parfois intellectuel de l’enfant qui les a subies.
Parmi les blessures d’enfance, l’inceste constitue sans doute une épreuve particulière pour l’enfant qui le subit.
Il y a quelque temps j’ai reçu, à peu près à la même époque, plusieurs jeunes femmes qui m’ont dit que lorsqu’elles étaient enfant (entre 5 et 8 ans), leur père ou leur grand-père avait eu des relations sexuelles avec elles. Relations sexuelles accomplies pour appelons-la Mathilde, dont je vous parlerai plus particulièrement aujourd’hui, attouchements sexuels précis pour les autres.
Relations répétitives, installées dans la durée, jusqu’après l’adolescence pour Mathilde.
Une ressemblance des situations et du processus analytique chez ces patientes, la découverte progressive au cours de l’analyse de l’analogie d’une autre blessure derrière celle qui était liée directement à l’inceste, la confirmation enfin par des théorisations récentes sur l’inceste, de la même complexité, ont motivé mon choix de proposer cette réflexion et ce titre : « une blessure peut en cacher une autre ».
La définition de l’inceste est étonnamment variable selon les cultures. L’inceste, dans son acception la plus classique dans la culture occidentale, est celui qui s’entend généralement comme le passage à l’acte sexuel, la rencontre des corps entre des partenaires consanguins à des degrés plus ou moins rapprochés, ou alliés matrimoniaux. Les exemples qui viennent le plus spontanément à l’esprit portent sur des relations entre père et fille, entre mère et fils, entre frère et sœur, mais aussi entre un grand-père et sa petite-fille, entre un homme et la fille de son épouse, une femme et le fils de son époux, etc. Depuis quelques années, il est aussi appelé « inceste du premier type » pour le distinguer de « l’inceste du deuxième type » selon la formulation de l’anthropologue Françoise Héritier [1]. Cet inceste désigne une situation où deux personnes, apparentées par le sang, se partagent un même partenaire sexuel. Nous reviendrons plus loin sur ces définitions afin de les préciser.
Le fait d’entendre ces récits dans un laps de temps relativement court, m’a doublement interrogée.
 
1 – Souvenir d’une réalité vécue ? – ou fantasmes ?
 
 
Question récurrente, que l’on ne peut manquer de se poser lorsque l’on écoute le récit de l’inceste subi pendant l’enfance, même si, pour l’analyste, seules comptent les représentations.
En effet, si pour le juriste, les abus sexuels commis sur les enfants et a fortiori ceux commis dans la famille, ne sont pas des crimes comme les autres, pour l’analyste aussi, le récit de l’inceste n’est pas ressenti comme une plainte comme les autres.
Et si pour le juriste, il est important de faire la différence parce que la conséquence pénale sera bien différente selon qu’il s’agit de l’un ou de l’autre, pour le psychanalyste l’importance est tout aussi capitale parce que d’une part la problématique du sujet qui se plaint n’est pas la même, d’autre part, le ressenti, l’empathie de l’analyste, son aptitude à se représenter les représentations de l’autre, ses émotions, ses pensées, autrement dit tout ce qui va pétrir et moduler son contre-transfert, sera différent, selon qu’il a l’intime conviction que le récit qui lui est fait est un fantasme ou le souvenir d’une réalité vécue. La question ne peut manquer de se poser au début en tout cas.
Il y eut, nous le savons, un illustre prédécesseur dont le doute a suscité l’élaboration d’une deuxième théorie. Dans la première théorie publiée en 1895 (Études sur l’hystérie), Freud attribue l’origine des symptômes névrotiques de ses patients au souvenir de scènes réelles de séduction vécues dans l’enfance. Dans la deuxième, publiée 10 ans plus tard (Trois essais sur la théorie de la sexualité infantile), il renonce à la théorie traumatique de l’origine des névroses et privilégie l’influence de la réalité psychique interne, c’est-à-dire des fantasmes inconscients liés au complexe d’Œdipe, et aux pulsions internes.
Les incestes allégués
Les fantasmes inconscients peuvent donner lieu en effet, à ce que l’on appelle des incestes allégués. Ils surviennent généralement dit B. Cyrulnik lors d’un Colloque sur l’inceste en mai 2000, lorsque des jeunes filles tout juste pubères perçoivent soudainement leur père comme un homme désirable « tout en sachant que si elles réalisaient leur désir, ce serait un inceste. Si les rôles sont bien définis (tel geste est un geste de père), les choses rentrent dans l’ordre rapidement, en particulier lorsqu’elles tomberont amoureuses par ailleurs. »
Mais si les rôles ne sont pas clairement codés, alors le moindre indice comportemental risque d’être interprété comme une tentative sexuelle, parce que la jeune fille attribue à son père le sentiment qu’elle éprouve au fond d’elle-même.
Ces incestes fantasmatiques sont courants et il suffit que l’inceste soit mis en vedette par le discours culturel – comme c’est actuellement le cas – pour que se manifeste un grand nombre d’incestes allégués.
« Freud dans un premier temps s’est sans doute laissé piéger par ces incestes allégués. Quand il a découvert la confusion entre fantasme et souvenir, il en a conclu que tous les souvenirs étaient allégués, faisant ainsi taire pendant presque un siècle, les femmes victimes d’inceste véritable. »
Le processus de l’après-coup
Le discours culturel ambiant peut également favoriser le processus de l’après-coup.
C’est à Freud que nous devons la thèse de l’après-coup : à savoir que des scènes survenant à l’adolescence (ou beaucoup plus tard), scènes ordinaires, banales, pouvaient faire rebondir, répéter, reprendre, orchestrer des scènes d’enfance, et de façon étrange, être alors traumatiques pour l’évolution de ce sujet. Parce qu’elles tirent de l’inconscient des scènes infantiles non entièrement significatives à l’époque, leur conférant alors en même temps qu’un nouveau sens, un pouvoir pathogène ou une efficacité thérapeutique. C’est la thèse de l’après-coup.
Le cas de Jocelyne (47 ans), s’apparente au processus de l’après-coup : Jocelyne vient consulter parce qu’elle se sent très déprimée depuis quelques mois. Elle pleure souvent, ne sort plus. « Quelque chose me ronge depuis quelque temps » dit-elle. Elle s’est mariée très jeune à 19 ans avec un homme de 22 ans, dont, très rapidement, elle a eu un fils. Elle a divorcé 4 ans plus tard. « Sur le plan sexuel ça n’allait pas du tout » dit-elle.
Elle s’est remariée à 40 ans, avec le frère aîné de son ex-mari, qui, de son côté a une fille de 18 ans. Celle-ci revient tous les week-end à la maison.
Tout irait bien, devrait aller bien dit-elle, sauf qu’elle ne supporte pas le comportement de sa jeune belle-fille qui « colle » à son père sans cesse, captant son attention et son temps pour ses études, ses sorties, dans ses paroles, etc. « Ils forment un couple » précise Jocelyne. Elle se sent exclue, malheureuse... Est-ce que ça vient uniquement de cette situation ? Cela l’étonne.
Elle parle alors de son enfance... un peu solitaire, des grands-parents tout près. Elle a repensé récemment me dit-elle à ce grand-père maternel qui avait régulièrement des attouchements sexuels sur elle. C’est bizarre, elle avait complètement oublié. Pourquoi y repenser maintenant ? Est-ce que ça a un lien avec sa tristesse ? C’est alors qu’elle parle de son fils qui vient de se marier. Sa belle-fille attend un bébé.
C.J. : « Vous allez donc devenir grand-mère... »
Oui, dit-elle avec un beau sourire qui se transforme immédiatement en gros sanglots.
« C’est ça, c’est pour ça... Je vais me trouver dans la même situation, la même génération que lui, ce grand-père. Je me rends compte maintenant, c’est affreux, c’est horrible. Pourquoi a-t-il fait ça ? »
Le souvenir des scènes d’enfance incestueuses vécues avec son grand-père, émerge alors avec toute l’horreur qui y est attachée et s’exprime avec violence dans la séance.
Dans le contexte de remaniement psychique inconscient qui était le sien depuis quelques mois, la perception du comportement de sa jeune belle-fille si proche de son père, avait sans doute tiré de l’inconscient et remanié les scènes incestueuses de l’enfance; leur conférant inconsciemment – dans l’après-coup – en même temps qu’un nouveau sens, un malaise « qui la rongeait de l’intérieur. »
La prise de conscience et la mise en mots – dans la séance – du fait qu’elle allait devenir grand-mère – donc accéder à l’étage générationnel du grand-père incestueux, dénouait le lien inconscient dont le sens éclatait au grand jour : d’où la décharge émotionnelle dans la séance, et son efficacité thérapeutique.
J’ai revu Jocelyne un peu plus tard. Elle se sentait mieux. Bizarrement dit-elle sa colère envers la fille de son mari s’est dissipée, elle remet « les choses à leur place ».
Pour dire les choses autrement : tout se passe comme si chacun pouvait reprendre sa place dans la chaîne générationnelle. Nous verrons plus loin que la confusion générationnelle est l’une des conséquences majeures et pathogènes de l’inceste.
Elle devient alors capable de voir autrement la relation entre son mari et sa belle-fille et peut se tourner maintenant calmement vers la prochaine naissance de son petit-enfant.
La rencontre psychothérapeutique – très brève ici – a permis que les choses se remettent en tout cas partiellement en place et que l’angoisse s’apaise.
Il est possible que le discours ambiant sur les enfants abusés sexuellement par des adultes jouent ce rôle de révélateur et de réorchestration des scènes d’enfance incestueuses dans l’après-coup. Entraînant peut-être, un peu par rafales au rythme des annonces spectaculaires et martelées, ces premières consultations.
Pouvons-nous noter encore dans le cas de Jocelyne, qu’en s’étant remariée avec le frère aîné de son mari après avoir divorcé, elle a vécu inconsciemment encore, une union considérée comme incestueuse dans de nombreuses cultures – y compris par le droit français jusqu’au début des années 1980.
Comme si elle réalisait ou subissait ou répétait... sans le savoir ce que Françoise Héritier nomme l’inceste du deuxième type, à savoir : deux consanguins (les deux frères) ayant la même partenaire sexuelle. Comme si le vécu incestueux infantile plus ou moins refoulé avait imprégné durablement la vie psychique de Jocelyne. Mais cet aspect est resté bien entendu inabordé.
Dans les différents récits d’inceste et/ou de faits incestueux que j’ai eus à entendre, et pour certains à accompagner, j’ai eu l’intime conviction qu’il s’agissait de souvenirs d’une réalité vécue et non de fantasmes – les deux pouvant d’ailleurs évidemment coexister –; et je pense qu’il s’agit là d’un facteur déterminant pour l’avancée thérapeutique.
Sinon le scepticisme du thérapeute répète en quelque sorte la situation que ces patients ont connue lorsqu’ils étaient enfants, et qui a contribué au maintien de leur souffrance en la verrouillant puisqu’ils n’ont pas été entendus ou pas crus malgré les signes qu’ils envoyaient.
 
2 – La blessure de l’inceste. La cure de Mathilde
 
 
Mathilde, environ 25 ans, vient consulter pour des somatisations diverses qui surviennent dès qu’elle s’arrête de travailler dit-elle, et des difficultés relationnelles avec son compagnon actuel avec lequel elle vit depuis quelques temps. C’est un processus qu’elle a vécu dans les relations sentimentalo-sexuelles successives qu’elle a connues depuis son adolescence : une entente étroite un peu fusionnelle précise-t-elle, on fait tout à deux, on est toujours d’accord, tout va très bien, et puis une dispute ou un sentiment de trahison, et alors c’est la rupture rapide, et la fuite.
Aujourd’hui elle se pose la question de rester avec ce compagnon ou pas ? Elle ne sait pas. Elle voudrait bien un peu plus de stabilité mais redoute de se retrouver seule. Elle voudrait clarifier tout cela.
Par ailleurs, Mathilde se dit très seule, n’ayant pas d’amies, n’osant pas sortir de chez elle, aller seule dans la ville voisine...
Grande, mince, longiligne, avec une queue de cheval, d’une allure un peu adolescente, toujours en pantalons, toujours en noir ou noir et blanc. Elle parle facilement, avec aisance, possède un vocabulaire raffiné et précis. Elle reste assise sur l’extrême bord du divan, les genoux serrés montant haut devant elle. Elle gardera la même posture pendant de longs mois.
Elle a toujours eu une relation difficile avec sa mère, dit-elle, qui a toujours préféré son frère de 2 ans plus jeune qu’elle.
« Moi, j’étais la préférée de mon père dit Mathilde qui ajoute d’une voix unie : « mon père a été incestueux avec moi depuis que j’avais 8 ans. Il venait tous les soirs. J’essayais de trouver des trucs pour empêcher que ça se passe, comme si je dormais déjà, ou bien je me forçais à regarder la TV très tard pour qu’il aille se coucher avant moi, et surtout je me mettais à rêver comme un flottement, comme si je n’étais pas là. »
Tout cela a duré pendant des années jusqu’à l’adolescence.
À dix-sept ans, elle décide de quitter la maison familiale pour mettre de la distance dit-elle. Elle s’installe dans une ville située à 200 km de chez elle et y réussit ses études d’infirmière. Après quoi, elle accepte un poste encore plus loin, dans un service qui accueille de grands malades incurables, donc des personnes en fin de vie. C’est un travail très lourd dont Mathilde semble s’acquitter avec compétence et grande conscience professionnelle.
Comme souvent, la première séance contient en concentré, en condensé, beaucoup d’éléments essentiels à la compréhension de la problématique, qui ne s’éclaireront qu’au fur et à mesure du travail analytique.
Très rapidement les somatisations disparaissent. En même temps, Mathilde prend conscience que quelque chose de ce qu’elle a vécu avec son père se répète dans sa relation actuelle avec son compagnon, dont les demandes sexuelles sont vécues depuis quelque temps par elle comme inopportunes, déplacées; face à lui elle se sent pétrifiée, terrorisée. Comme s’il l’agressait, et alors elle subit, « oui c’est ça elle dit oui alors qu’elle pense non, comme dans son enfance... Je ne pensais pas que cette histoire avec mon père était encore là poursuit-elle, les yeux pleins de larmes. Je m’étais éloignée de la maison pour tourner la page, mais je vois bien que c’est toujours là. »
Le refoulement se lève avec les mots pour dire ce qu’elle a ressenti : la peur, le sentiment de culpabilité, la honte : « je me sens comme une prostituée, sale. Tout ça c’est de l’amour sale, c’est pareil. Au fond j’ai voulu gommer cette histoire avec mon père ». Déjà en sortant du lycée pendant ses études, elle avait connu une période pendant laquelle elle avait fait n’importe quoi, dit-elle (drogue, alcool...), comme pour l’aider à effacer de son esprit ce qui s’était passé.
C’est au cours de cette première période que j’ai acquis l’intime conviction que Mathilde évoquait le souvenir d’une réalité vécue; la blessure d’enfance, celle de l’inceste, s’étalait devant moi : enfant abusée qui mettait en place les stratégies pour survivre : essentiellement, le clivage comme mécanisme de défense privilégié.
Mathilde se sent comme coupée en deux : « mon corps physique était là, dit-elle, mais ma tête était ailleurs. Pareil quand mon père me parlait. Il se lançait dans de longs discours. Hop, je décrochais, je zappais. J’étais là mais je n’étais pas là. Je rêvais que je volais, j’étais une super-gymnaste, dit-elle avec un petit sourire, mais en vrai, j’étais paralysée. La porte qui s’ouvre et hop, j’étais ailleurs ».
Mathilde évoque ses fantasmes qui la terrorisaient : l’idée qu’il y avait vraiment un crocodile sous son lit qui pouvait la happer et la dévorer au passage. Là encore elle a pu développer dans la réalité cette fois, ses dons de gymnaste en prenant son élan depuis la porte pour sauter jusque sur son lit sans poser le pied par terre.
Qu’il s’agisse d’une agression sexuelle vécue comme un traumatisme conscient tant la violence fait effraction ou d’une agression plus sournoise, insidieuse, car le passage à l’acte s’effectue dans un halo de tendresse et de confusion, il s’agit dans les deux cas d’une relation d’emprise de l’adulte sur l’enfant, et donc d’une agression pour l’enfant qui la subit. C’est d’ailleurs ce que confirme le droit français en énonçant que pour les mineurs de moins de quinze ans, dans les cas d’abus sexuel par un adulte – a fortiori lorsqu’il fait partie de la famille – toute idée de consentement est écartée; considérant que toute atteinte sexuelle imposée aux enfants constitue une agression.
Tous les témoignages d’enfants abusés sexuellement évoquent ces ressentis de culpabilité, de honte, de peur, de terreur, en même temps que les mécanismes de défense qu’ils élaborent, véritables stratégies de survie psychique mises en œuvre : clivage, dissociation, repli sur soi.
La chanteuse Barbara qui a vu, elle aussi, « un soir, son univers basculer, à 10 ans et demi », décrit ce silence des enfants abusés, parce qu’on refuse de les croire, parce qu’ils ont honte et se sentent coupables, parce qu’ils ont peur et croient qu’ils sont les seuls au monde avec leur terrible secret; elle raconte dans il était un piano noir [2] le mécanisme qu’elle mettait en place pour se protéger : « Lorsque je ne voulais plus voir ni entendre, j’appuyais dans ma tête sur une gâchette secrète et me retrouvais immédiatement coupée du monde, les genoux repliés sous le menton, devenue inatteignable, à l’abri de herses et de murailles invisibles. Je pouvais rester ainsi une journée entière sans qu’on réussisse à me faire bouger. »
Le mécanisme de clivage d’une certaine manière organise la survie psychique, mais il peut interrompre, briser ou tuer l’élan vital.
Ainsi, poursuit Mathilde : « Je mettais des pulls immenses jusque-là pour cacher mon corps. J’étais comme une morte-vivante... comme dans un sarcophage. » Voulant dire sarcophage elle dit scaphandre et se reprend, révélant par ce lapsus le double sens de fusion et de mort qui l’habite.
Je ne savais pas que j’avais eu si peur, dit-elle. Au fond j’ai eu tout le temps peur.
La peur c’est celle de dire oui alors qu’elle pense non. Par exemple elle n’arrive jamais à faire un choix : lorsqu’elle veut acheter ne serait-ce qu’une paire de chaussettes, elle peut rester des heures sans pouvoir se décider, sans arriver à savoir si elle veut cette paire ou l’autre, sans pouvoir dire oui ou non à un désir qui viendrait d’elle. L’on voit ici à l’œuvre l’ambivalence liée au clivage.
Les rêves de Mathilde parlent de poursuites, de découpages de corps, de sang.
Elle évoque son refus d’avoir un enfant. C’est impensable dit-elle.
On peut évoquer ici ces maternités impossibles, conséquences avérées aujourd’hui des maltraitances sexuelles :
« Tout ce qui est lié à la sexualité écrit C. Bonnet, est dénié pour maintenir les mécanismes de défense qui se sont constitués au moment des agressions : le corps sexué est dénié, la contraception difficile à envisager, la grossesse impensable, la maternité n’est pas représentable psychiquement... ».
Un jour dit Mathilde, j’ai vu une émission sur les mauvais traitements faits aux enfants. En moi c’était comme une plaie ouverte. Pourquoi il a fait ça ? Pourquoi j’ai accepté ?
Mathilde dit avoir beaucoup pleuré en repensant à tout cela, ce qui est nouveau pour elle.
L’identification à l’agresseur – autre mécanisme de défense décrit par les enfants abusés qui pensent d’abord que ce qui arrive est de leur faute et qui prennent spontanément la place du coupable – s’apaise progressivement. Tout se passe comme si elle défusionnait d’avec ce père reconnu – et entendu – comme l’agresseur. Alors peut émerger la colère : « Longtemps j’ai cru qu’il ne se rendait pas compte... Un jour il m’a écrit pour me dire qu’il ne fallait pas croire tout ce que l’on raconte; que nous n’avions rien fait de mal. Donc il s’en rendait compte... ». Maintenant elle « est dans la colère », elle n’a plus envie de le comprendre, elle lui en veut vraiment beaucoup. Peu à peu le clivage s’atténue. Maintenant dit-elle, elle peut dire non quand elle pense non.
Au cours de cette première période, un élément retient particulièrement mon attention : Mathilde reste assise à l’extrême bord du divan, les genoux repliés devant elle tout en parlant. J’avais éprouvé un violent ressentiment envers ce père abuseur, violeur et manipulateur, en même temps que j’éprouvais un sentiment disons d’ordre maternel ou plus exactement grand-maternel envers elle (je reviendrai sur ce point).
L’attitude de Mathilde à la fois confiante, car elle se confiait dans un flot de paroles, et apparemment méfiante dans la posture corporelle, me fit prendre conscience combien je représentais sans doute aussi à ses yeux, durablement, cette image paternelle qui l’avait à la fois terrorisée et peut-être attirée.
Un rêve nocturne semble indiquer un changement dans le transfert précisément, et dans la cure :
« J’ai rêvé en couleurs me dit-elle, c’était bleu turquoise, je cours sur le sable. Je suis dans le désert et je vois une femme voilée. Plus j’avançais, plus ça me rassurait, mon angoisse s’apaisait. Quand je sors de la ville, ce qui me rassure, c’est la femme voilée ».
Mathilde s’adossera alors au dossier du divan, comme relâchant sa garde, me signifiant corporellement que hic et nunc elle commençait d’éprouver un sentiment de sécurité et de confiance.
Elle va continuer de rêver en couleurs ce qui est nouveau, dit-elle, et la réjouit. Elle se sent plus légère, et commence à s’habiller en couleurs pastel; elle n’est plus toujours en noir « macabre » comme disait son père, précise-t-elle.
Alors peut se dire le sentiment de solitude ancien : La mère toujours avec le frère plus jeune, tous les soirs, pour lui lire des histoires. Elle toute seule dans sa chambre. La mère toujours déprimée, avec cette moue de tristesse et de reproche : « ça voulait dire pour moi qu’elle était en désamour de moi ».
La mère qui disait toujours qu’elle aurait voulu divorcer, que si elle n’avait pas été enceinte de sa fille, elle ne serait pas mariée avec le père. « Ils ont fini par divorcer mais trop tard alors que j’étais partie dit-elle. J’aurais tant voulu qu’elle le fasse avant pour m’emmener avec elle ».
La relation incestueuse, vécue pendant des années, peut se lire à travers la grille œdipienne, révélant alors les désirs refoulés propres à cette période, mis en acte en réponse aux manipulations perverses du père. Mais il me semble qu’il s’agit de quelque chose en deçà des désirs œdipiens, d’ordre plus archaïque, comme répondant à une attente profonde de sécurité.
« Peut-être que la première fois, il était comme un protecteur ? » s’interroge Mathilde qui ajoute : « je ne savais pas que je m’étais sentie si abandonnée, comme laissée à mon père ».
Le père a pu alors représenter pour cette enfant apparemment délaissée, un refuge, un recours maternant, le seul à lui donner de l’attention et peut-être aussi de la tendresse. Mathilde a pu vivre alors cette relation sur le mode de l’accord fusionnel comblant, qu’il ne fallait surtout pas rompre. « Je ne supportais pas d’être en conflit avec lui » dit Mathilde.
Comme si Mathilde parlait ici d’une autre blessure sous-jacente à la blessure la plus apparente – celle de l’inceste. Comme si la blessure de l’inceste avait caché la blessure en dessous.
C’est à cette période que Mathilde décide de parler à son compagnon pour lui expliquer cette fois, pourquoi elle le quitte. Elle va louer un petit studio pour elle. Alors, vivant la séparation et la solitude, elle peut aborder l’autre blessure sous la première.
 
3 – L’autre blessure sous la première
 
 
C’est celle de l’absence, du sentiment de vide. Mathilde dira : « je me sens remplie de vide, d’air, de rien. Comme un gros sac plein de rien. Cela m’étouffe ».
Lorsqu’elle ne travaille pas, elle reste allongée sur son lit, comme ça, sans rien faire. Elle laisse le volume de la musique l’envahir et ne fait pas un geste pour le diminuer. Elle a décoré son studio tout en blanc. Une petite table blanche avec une lampe blanche, un petit objet blanc. Le blanc c’est pur dit-elle, « au fond je voulais le blanc, je faisais le noir, c’est-à-dire le mal ».
Mathilde semble s’abîmer dans ce monde de blancheur et de vide. Ses heures de loisir s’étirent dans ce rien qui la fascine et l’étouffe. Alors, Mathilde parle de sa mère : absente, manquante, défaillante.
« Non je n’ai jamais rien dit à ma mère, ça l’assassinerait. J’ai envoyé des petits signes, mais elle ne les a pas vus. »
Pas vus ? Je m’interroge !
Mathilde continue de dévider ses souvenirs. La mère y apparaît toute absorbée par son fils, « laissant » sa fille au père, jour et nuit. Mère consentante ? Complice ? Mère instigatrice ?
Dans les cas d’inceste écrit Françoise Couchard (2), « la mère semble étrangement absente physiquement et même psychiquement. On est donc en droit de s’interroger sur les enjeux psychiques levés par la relation de séduction entre un père et sa fille, la mère en étant le témoin, la complice, parfois même l’instigatrice plus ou moins consciente ».
Mathilde ne le ressent pas consciemment comme tel. Elle continue de vivre sa mère comme une enfant dont elle aurait la charge : « elle était toujours fagotée, déprimée. Ma préoccupation permanente était de la dérider, de voir son visage heureux. Au fond c’était moi la mère... »
Comment mieux dire la confusion des places, entretenue, renforcée par l’attitude combinée de chacun des deux parents, confusion qui signe l’inceste et la raison de sa prohibition : L’inceste survient non seulement parce qu’il existe un rapport sexuel entre consanguins, ici entre le père et sa fille – mais aussi – parce que le père met sa fille à la place de sa femme, mélangeant, télescopant, annulant, la différence générationnelle. Et il ne peut le faire durablement – tous les témoignages confirment cette notion –– que si le troisième terme du triangle parents/enfant ne tient pas sa place.
Ici, la mère semble défaillante dans sa place et sa fonction maternelle.
C’est l’exclusion du tiers, – notion centrale du livre de Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich (4) qui signe l’inceste et son interdit écrivent ces auteurs, et les conduits à définir l’inceste comme « tout ce qui, dans une famille, fait du deux là où il devrait y avoir du trois ».
Le juge des enfants Dominique Vrignaud (9) confirme dans le domaine qui est le sien, la dimension familiale introduite par l’inceste. « La réponse judiciaire à l’abus sexuel commis en famille ne peut se résoudre à une relation entre l’agresseur et l’agressé. Chaque élément du système familial participe directement ou indirectement à la production du crime... ».
Pour lui, l’inceste entre un ascendant et son enfant mineur opère une altération majeure dans le continuum de la vie de l’enfant. Il y a comme « une abolition, une négation de l’état de transition, de passage, que constitue l’enfance. L’enfant dit-il, dans son statut, sa fonction, est phagocyté. C’est sans doute à ce titre et à ce titre seulement, du droit à l’enfant à être un enfant, et donc à être protégé et à grandir, que le droit, s’il n’édicte pas l’interdit de l’inceste, pourra au moins tenter de remettre les choses dans l’ordre de la vie : celui de savoir passer... »
Pour J.C. Guillebaud (6) la prohibition de l’inceste participe au fondement même du principe d’humanité.
« Dans l’inceste, dit-il, ce qui est visé, ce n’est pas seulement « la faute » libidineuse ou la violence morale, criminelle, exercée par un ascendant. Le crime, indiscutable, n’est pas réductible à la sexualité, au plaisir pris indûment, à l’égoïsme du jouisseur etc.
La gravité de l’acte incestueux... vient du fait qu’il abolit la logique instituante de la filiation, il falsifie le lien généalogique.
Toute l’aventure humaine, depuis l’hominisation originelle, est résumée par cette image de l’emboîtage générationnel : nous descendons de quelqu’un comme transmetteur d’une humanité en élaboration perpétuelle.
Or, le père qui possède sexuellement le corps de son enfant cède à un désir inhumain, au sens précis du terme. Il brise le cours du temps. Il efface la parenté. Il interdit à la victime (...) de prendre place dans la chaîne des générations...
L’inceste est cousin du génocide en ce qu’il aboutit à détruire l’individu en détruisant son lien de parenté. Ce qu’il violente en somme ce n’est pas seulement le corps de l’enfant... c’est très exactement ce qui fonde son humanité ».
Ainsi, dans ses conséquences, la confusion des places constitue le danger majeur de la transgression de l’interdit de l’inceste en soulignant sa fonction tout à fait générale : cet interdit est au fondement même de la constitution psychique en tant que garant de l’identité du sujet, qui est précisément en élaboration continue au long de l’enfance.
C’est en effet bien une problématique de l’identité qui est posée ici, qui précède la problématique de la sexualité dont l’inceste paraît à première vue devoir rendre compte exclusivement.
Parce que le parent agresseur qui commet l’inceste empêche la différenciation qui permet de se construire non plus comme l’autre ou dans l’autre, mais en tant que soi.
Comment se construire en tant que fille puis en tant que femme lorsqu’on ne peut d’abord s’identifier à une mère reconnue comme telle, à sa place de mère, ni a fortiori s’en différencier par la suite ?...
Comment trouver sa place dans la lignée des générations lorsqu’existe et est maintenue par l’action combinée des deux parents une telle confusion ? Comment se différencier ? Comment accéder au sentiment d’altérité ?
 
4 – L’inceste du deuxième type – Le brouillage identitaire. Encore plus profond : la blessure fondamentale
 
 
Les récentes théorisations de Françoise Héritier (8) à propos de l’inceste du deuxième type jettent un éclairage complémentaire sur le brouillage identitaire, conséquence majeure de l’inceste.
Dans son ouvrage L es deux sœurs et leur mère (7) dédié à C. Lévi-Strauss, l’anthropologue expose « les textes historiques et les faits ethnologiques qui attestent l’existence, depuis des temps immémoriaux, d’une prohibition des rapports sexuels qui mettraient en contact des consanguins par l’intermédiaire d’un partenaire commun ». C’est l’inceste du deuxième type.
C’est par exemple deux sœurs qui ont le même amant ou deux frères qui ont une partenaire commune; ou la mère et la fille qui entreraient en contact l’une avec l’autre, dit Françoise Héritier, par l’intermédiaire du partenaire commun, ou encore un père et un fils par l’intermédiaire d’une même femme.
Ainsi, dans le Lévitique chap. XIX, on peut lire : « si un homme couche avec la femme de son père et découvre ainsi la nudité de son père, ils seront tous deux punis de mort » (« ou verront leur descendance s’éteindre » précisent les Commentaires du Talmud).
Même interdit dans Œdipe-Roi lorsque nous écoutons l’effroi de Jocaste qui s’adresse à Œdipe après la révélation de leur infamie : « Comment les sillons paternels ont-ils pu te porter jusqu’à présent ? » Autrement dit : « comment ton père a-t-il pu cohabiter avec toi dans une matrice où il a laissé sa trace, son identité ? » Laïos est mort, certes, dit Françoise Héritier, mais il a laissé son empreinte, sa trace, ses sillons dans le corps maternel.
Jocaste accuse donc Œdipe d’avoir commis non pas un inceste du premier type mais du deuxième type. Il y a eu, par l’intermédiaire d’une partenaire commune, rencontre de deux consanguins qui n’auraient pas dû être dans ce type de rapport.
Par conséquent, même dans Œdipe Roi qui est la référence canonique de l’inceste du premier type, l’inceste du deuxième type est à l’œuvre.
Au lieu que l’inceste du premier type soit un rapport sexuel direct entre consanguins, l’inceste du deuxième type est indirect.
Lorsque le partenaire commun est le mari de la mère et le père de la fille, l’inceste du deuxième type se double de l’inceste du premier type. Et, ajoute Françoise Héritier : « j’ai quelques raisons de croire que les deux types d’inceste fonctionnent toujours ensemble, qu’il ne pourrait pas y avoir d’inceste du premier type sans inceste du deuxième ».
De quelle rencontre, de quelle collusion, de quel contact parle-t-on, signalés depuis des temps immémoriaux comme interdit ?
Ce qui est visé, c’est le mélange de ce qui est pareil ou cumul de l’identique.
« L’équilibre du monde, son harmonie, dépend toujours et partout de la balance des causes de nature identique ou de nature différente écrit Françoise Héritier. La prohibition de l’inceste n’est rien d’autre que la séparation du même, de l’identique, dont le cumul au contraire est redouté comme néfaste. »
Or qu’y a-t-il de plus identique, de plus proche qu’une mère et sa fille ? : « même sexe, même substance, même chair issue l’une de l’autre... mères et filles sont alliées par le lien de proximité généalogique le plus fort qui soit ». « C’est l’inceste fondamental..., mères et filles vivant cette relation dans la connivence ou le rejet, l’amour ou la haine, toujours dans le tremblement ».
En allant du plus corporel au plus symbolique, derrière l’interdit du « mélange du même sang (ou autres substances du corps)», ne retrouvons-nous pas ici l’interdit du mélange des identités.
Ce mélange physiologique imaginaire symboliserait non seulement le mélange générationnel que nous avons évoqué ci-dessus, non seulement la confusion des places rivales sur laquelle insistent C. Eliacheff et N. Heinich, tous deux générateurs d’indifférenciation identitaire, mais aussi le mélange des identités, à la fois détestées et désirées, ce qui se réalise dans la relation fusionnelle.
Le fondement de la prohibition de l’inceste (du premier et du deuxième type) est bien de « maintenir séparé ce qui doit l’être, d’éviter de mélanger ce qui doit être tenu à distance, de ne pas confondre les genres, les sexes, la parenté et l’alliance afin de garantir l’identité du sujet », permettant par là même les échanges qui font sortir du confinement affectif (échanges dont les fonctions sont autant sociales et économiques comme l’a montré Claude Lévi-Strauss, qu’anthropologiques, disons tout simplement humaines).
Toute la trajectoire humaine (et du vivant) tend vers la séparation de ce qui est identique.
Ne pas se séparer, nous le savons bien, c’est rester – ou retourner – à un état indifférencié, c’est ne pas grandir, ne pas évoluer, ne pas accéder à l’altérité, ne pas vivre.
Le mélange des identiques, autrement dit l’indifférenciation, dit Françoise Héritier, c’est l’impensable absolu. C’est bien lui qui se réalise pourtant dans l’inceste, en particulier entre un ascendant et son enfant, en particulier entre un père et sa fille parce qu’en même temps il met et maintient en contact « intime » – en relation fusionnelle précisons-nous – la fille et la mère.
« Impensable honni, impensable rêvé », ajoute Françoise Héritier. D’où la nécessité de la prohibition tout aussi permanente et immémoriale que la tentation de la transgression.
Cette théorie de l’inceste du deuxième type qui s’articule avec l’inceste du premier type, nous autorise peut-être une hypothèse à propos de la blessure sous-jacente de Mathilde : blessure touchant à son identité impossible disions-nous; empêchée, certes !... en raison du verrouillage réalisé par l’action combinée et criminelle des deux parents...
Mais aussi peut-être : Indifférenciation inconsciemment rêvée.
 
5 – Indifférenciation inconsciemment rêvée ?
 
 
Par la mère – pour ce que nous en connaissons – qui inconsciemment désire peut-être maintenir sa fille non désirée et responsable d’une union vécue comme insupportable, dans l’état indifférencié d’enfant qui ne grandit pas.
Par Mathilde enfin, lorsqu’elle subit durablement la relation incestueuse avec son père, comme pour retrouver fantasmatiquement cette mère absente par l’intermédiaire du père/partenaire commun ? Et maintenir avec la mère une relation fusionnelle, celle dans laquelle « elle flotte en rêvant ».
La dernière période de la cure de Mathilde vient comme illustrer ce parcours à la reconquête de son identité permettant la cicatrisation progressive des blessures. J’en citerai brièvement deux flashes qui en soulignent les étapes :
La première est fournie par l’adoption d’un chat. Mathilde, seule dans son studio blanc et vide, recueille un chat abandonné. « C’est comme une peluche, une sorte de nounours dit-elle, ça fait une présence. Il est tout doux. »
Dois-je préciser que mon propre chat rôde parfois dans la cour qui mène à mon Cabinet ?
Cela fait penser à un objet transitionnel qui viendrait permettre une différenciation progressive. (Avec ce chat, Mathilde tente une confrontation avec la réalité. Elle décide d’aller voir sa mère dans sa ville d’origine. Elle part bravement par le train, avec sa valise et son chat, affronte les correspondances ferroviaires nécessaires et arrive... dans un appartement vide. Sa mère « s’est trompée » de semaine et est partie en vacances de son côté ! Elle passe donc une semaine seule, revoit des amis, se débrouille finalement bien, conclut-elle au retour. J’ai fait un petit test dit-elle. » (L’erreur de semaine n’était peut-être pas seulement du fait de la mère ?).
Un autre flash est fourni par l’un des rêves-éveillés qui ponctuent la cure (rares et toujours faits en restant assise dans sa position favorite de contrôle de la situation):
Elle se sent perdue et ne sait plus qui elle est, dit-elle. Elle se voit perdue dans une forêt sombre, pleine de broussailles. Je me dirigerais vers une petite cabane dit-elle. Pourquoi ne pas y dormir en attendant le soleil ? Mon rêve, poursuit-elle, c’est d’être recueillie dans un petit nid par des gens qui s’inquiètent pour moi, par des amis.
« Alors je reprendrais vie, je me sentirais remplie de liens de douceur et d’amour. Alors le vide flou sort et du vrai vide à l’intérieur de moi se remplit d’amitié. »
Je pense ici à la théorie du moi-peau de Didier Anzieu, qui renvoie à cette période archaïque du développement. Le processus de séparation d’avec le corps maternel semble se réaliser progressivement dans l’analyse.
Le moi psychique de Mathilde semble se structurer parallèlement :
La féminisation de son apparence est perceptible : elle porte de longues robes d’été joliment colorées, elle fait des trucs de femme dit-elle : elle veut dire se maquiller, s’épiler... Autrement dit, elle peut commencer à s’occuper de son corps pour le soigner, le lisser, le valoriser.
« Je me sens plus femme dit-elle, et non plus petite fille. »
Elle sort avec une amie, va danser, rencontre un homme avec lequel elle souhaite expérimenter, dit-elle, sa sexualité de femme..., comme pour tester encore. Elle ressent des émotions, des attirances..., en apprécie la nouveauté. Elle envisage de changer de travail. « S’occuper des personnes qui meurent, ça suffit » dit-elle. Elle a envie de travailler aux urgences, pour sauver des vies.
Dernière remarque avant de conclure :
Elle va revoir sa mère pendant de courtes vacances : surprise ! Sa mère change aussi. Elle est plus souriante, moins déprimée... En même temps Mathilde note que sa mère « s’inquiète pour elle, sa fille » ce qui était son rêve !! Et elle lui a fait des petits plats pour elle...
Il est possible que la mère ait changé réellement. Peut-être que Mathilde devient capable de ressentir sa mère autrement. La mère peut aussi avoir changé en résonance avec sa fille – ce qui accréditerait l’hypothèse de relation fusionnelle... à moins que l’une ayant changé, l’autre change également, (dans une vision un peu systémique...).
Il est possible aussi que mon contre-transfert grand-maternel ait quelque chose à voir, spécifiquement, avec ce changement. En me situant contre-transférentiellement à cet étage générationnel, peut-on dire que je laissais libre la place de la mère ? Et qu’elle l’a prise ?
Les grands-mères doivent savoir garder la juste distance, nous le savons bien, celle qui permet à leur fille d’occuper la place qui est la sienne.
Peut-être s’est-il joué un peu de tout cela... ? Et encore bien d’autres choses.
Mathilde poursuit sa route... Jamais elle n’oubliera... mais elle semble pouvoir vivre sa souffrance autrement.
 
Conclusion
 
 
Ainsi font-elles... ainsi font-ils ces enfants blessés devenus grands, qui parlent, qui écrivent, qui chantent, qui parfois demandent que justice soit faite...
D’une manière ou d’une autre, ils retournent au pays de leur enfance au pays de leur souffrance, afin de la transformer :
Il me revient en mémoire, chante Barbara
Il me revient une histoire
Il me revient des images...
Et voilà qu’au loin
S’avance
Mon enfance...
Lorsque les chants, les mots sont entendus, alors peut s’élaborer la cicatrisation des blessures d’enfance, et la possibilité de les vivre autrement, de vivre tout court.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  (1) BONNET C., L’enfant cassé. L’inceste et la pédophilie, Paris, Albin Michel, 252 p., 1999.
·  (2) COUCHARD F., Emprise et violence maternelle. Étude d’anthropologie psychanalytique, Paris, Dunod, 1991.
·  (3) CYRULNIK B., « Le sentiment incestueux », in De l’inceste, Paris, Poches, Odile Jacob. 45 p., 2000.
·  (4) ELIACHEFF C. et HEINICH N., Mères-filles une relation à trois, Paris, Albin Michel, 420 p., 2002.
·  (5) FABRE N., Blessures d’enfance, Paris, Albin Michel, 135 p., 1999.
·  (6) GUILLEBAUT J.C., Le principe d’humanité, Paris, Seuil, 380 p., 2001.
·  (7) HÉRITIER F., Les deux sœurs et leur mère, Paris, Odile Jacob, 376 p., 1994.
·  (8) HÉRITIER F., in De l’inceste, Paris, Poches, Odile Jacob, 2000.
·  (9) VRIGNAUD D., « Les comptes de l’inceste ordinaire », in De l’inceste, Paris, Poches, Odile Jacob, 40 p., 2000.
 
NOTES
 
[1]Professeur au Collège de France et Directeur du Laboratoire d’anthropologie sociale.
[2]Barbara, Ed. Poche, 2000.
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[1]
Professeur au Collège de France et Directeur du Laboratoire...
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[2]
Barbara, Ed. Poche, 2000. Suite de la note...