2003
Imaginaire & Inconscient
L’enfant blessé qui pleure en nous
Nicole Fabre
PsychanalysteMembre du GIREP 80 rue de Vaugirard 75006 Paris
Le récit et l’analyse d’un fragment de la cure de
Christophe alors âgé de quarante ans permet de distinguer entre
le souvenir du traumatisme ancien, fait dont le sujet a toujours
eu connaissance, et l’expression des affects refoulés depuis
l’époque du traumatisme. Le rêve-éveillé en séance a rouvert
le chemin des larmes anciennes jamais versées. L’auteur
s’interroge alors sur l’intérêt que présentent ces retrouvailles
avec l’ancien enfant blessé, et la fécondité d’une telle
démarche.Mots-clés :
Affects, Refoulement, Régression, Rêve-éveillé, Transfert.
The story and the analysis of a piece of
Christophe’s treatment, at the time 40 years old, allows the
distinction between the memory of an old trauma that the
subject always knew of, and the expression of repressed affects
since the trauma. The awakened dream reopened the way to
ancient but never dropped tears. The author then ponders on
the interest that this getting together with the ancient wounded
child, and the fecundity of such a work, might represent.Keywords :
Affects, Repression, Regression, Awakened dream, Transference.
Christophe a un peu plus de quarante ans lorsqu’il entreprend une psychanalyse avec moi. « J’ai besoin d’y voir clair. J’ai des orientations, des choix
à faire. Et puis je sais bien que je ne vais pas très bien. Je suis souvent
angoissé pour des riens. Je pique des colères affreuses que je regrette après
parce qu’elles sont absurdes. Et, par-dessus le marché, je suis pacifiste et
je me veux pacifique ! C’est complètement raté. »
Voilà à peu près restitué le contenu des deux premières séances.
Il souhaite faire une analyse. Il est d’accord pour que, dans la mesure du
possible, nous utilisions le rêve-éveillé en séance. Il est convaincu que cela
lui donnera peut-être accès à une parole moins contrôlée. « Quand j’étais
gamin, j’aimais les jeux de rôle. J’étais un héros, un guerrier, et je faisais
mine de taper tellement fort que j’y croyais presque, tout en évitant de faire
mal. Je hurlais mieux et plus fort que tous les autres. » Repenser à ces jeux
le réjouit. Nous en rions ensemble et il m’annonce que malgré tout, en rêve-éveillé il évitera de hurler. « Ça ébranlerait tout l’immeuble. » Nouveau climat
de complicité, d’attention réciproque.
Il entre avec aisance dans la cure. Au début, les rêves nocturnes qu’il
relate comme les rêves-éveillés sont compliqués; il y a beaucoup de monde,
beaucoup d’événements et Christophe dit qu’il se perd dans tout ça, c’est
agaçant, il ne comprend plus rien à ce qu’il raconte. « Y a trop de choses;
c’est pire qu’avant. » Il poursuit néanmoins.
Christophe et le rêve-éveillé
Vient le temps où les rêves nocturnes semblent se tarir. Seuls demeurent
des rêves-éveillés moins incohérents où surgissent, avec ce qu’il appelle des
images-surprises, des affects qu’il nomme. « Ce chat qui traverse la pièce
d’un coup, il est entré par la fenêtre, on a à peine eu le temps de le voir et
c’est un vrai bordel dans la pièce après son passage. Je suis furieux... S’il
me tombe sous la main, je lui tords le cou. » Une fois de plus, cette montée
de colère l’étonne par son excès. Il retrouve l’image de la pièce en désordre
dès le début de la séance suivante, et décide de mettre un peu d’ordre. « C’est
la grande pièce de la maison où on habitait avant, la première maison. » Il
y retrouve le cheval à bascule qu’il avait lorsqu’il était petit, en bois, avec
un bel œil bleu. « C’est mon grand-père qui l’avait sculpté. » Divers jouets
de sa petite enfance en vrac sur un fauteuil recouvert d’un beau cachemire.
Sa voix se fait très sourde : « C’est l’écharpe de cachemire de ma mère. »
Il s’en approche, dit qu’il en ressent la douceur, le parfum et puis... « C’est
idiot, j’ai envie de m’enrouler dedans. » Il se blottit dans le fauteuil : « Je me
vois, je me blottis dans le fauteuil, je sens le parfum de Maman. » Il se tait.
J’entends seulement que sa respiration va vers les sanglots qui finalement
explosent.
Un peu plus tard, encore plus ému, il parle de cette sensation qu’il a
eue d’être dans les bras de sa mère; il sait depuis toujours que sa mère est
morte dans cette maison quand il avait six à sept ans. Il sait, il s’en est
toujours souvenu, que toute la parentèle est venue, que son père avait un
beau costume noir, qu’on l’a fait entrer dans la chambre de sa mère morte
et qu’il a refusé de l’embrasser. Il sait aussi qu’il a refusé d’aller à l’enterrement et qu’il a préféré rester seul à la maison avec une vieille tante.
Il sait qu’à aucun moment il n’a pleuré, qu’il a joué avec le cheval à bascule
des jours durant. Tout cela il le sait. La seule chose qu’il ne savait pas, c’est
le chagrin qu’il n’a jamais manifesté, que personne n’a perçu : « On disait
que je n’avais pas de cœur. » ... Il sait aujourd’hui le désespoir d’autrefois,
car c’est aujourd’hui qu’il se révèle dans l’expérience qu’il en fait. Presque
quarante ans ont passé...
Il y a eu le déménagement un an ou deux après la mort de sa mère. Il s’en
souvient aussi, depuis toujours, pourrait-on dire. Ce déménagement, il l’a
vécu en serrant les dents, en serrant les poings, en brisant certains des jouets
que son père et ses aînés décidaient d’abandonner. De ces affects, il se
souvient aussi depuis toujours.
Après, il est allé en pension. Il a le souvenir de l’avoir demandé. C’est
là qu’ont commencé les jeux violents. « C’était le début du struggle for life »,
conclue-t-il; « la seule chose à laquelle je croyais jusqu’ici. »
J’arrête là le récit de ce fragment de cure et vais tenter d’en étudier
quelques aspects.
Quel était l’objet réel du refoulement ?
En premier lieu, pourquoi ai-je choisi de parler de Christophe ?
Je l’ai choisi car il me paraît bien représentatif d’un de ces cas nombreux
où le vécu de la cure donne accès à ce que le patient jusqu’ici ignorait de
lui-même. Lorsque je parle de cet accès nouveau à ce que le patient jusqu’ici
ignorait de lui-même, je parle non de faits ignorés, mais d’affects ignorés,
s’attachant à des faits dont on a le souvenir.
Le refoulement n’a pas concerné dans ces cas un événement qui serait
tombé aux oubliettes, mais l’affect qui lui était lié. J’ai, de la même façon,
étudié dans une de mes publications
[1], le cas de la jeune femme qui a gardé
le souvenir des attouchements de son oncle quand elle était adolescente mais
pas celui du plaisir terrifiant qu’elle en a éprouvé et qu’elle a refoulé jusqu’au
jour où, au cours d’un rêve-éveillé, l’affect ancien fait effraction et se révèle.
Après quoi elle pourra parler de l’émotion d’aujourd’hui, de l’émotion
d’autrefois.
Il est évident que ces remontées, ces levées de refoulement, peuvent se
produire et se produisent aussi dans des cures sans rêve-éveillé, sans ce travail
spécifique de l’imaginaire. Mais pour Christophe, pour la jeune femme que
je viens d’évoquer, c’est précisément par la voie de l’imaginaire, par l’acte
du rêver-éveillé, qu’ont été réveillés les affects de l’ancien enfant blessé.
D’où ma première question.
Rêver-éveillé pour réveiller les affects refoulés
L’imaginaire éveillé, déployé, vécu en séance, a-t-il un rôle spécifique
pour cette résurgence du vécu affectif de l’ancien enfant blessé ? Et comment,
si la réponse est positive ?
Cette question met en corrélation diverses hypothèses concernant la
régression, la régression dans les analyses par le rêve-éveillé, le refoulement
et la levée du refoulement.
Je rappellerai donc en premier lieu que l’expérience du rêve-éveillé en
séance me semble accélérer la régression, comme je l’ai souvent dit ou écrit.
En effet, il s’y agit du passage du mot à l’image avant que de remettre en
mots l’image et tout ce qu’elle a drainé d’affects. Mais le mouvement initial,
ce passage des mots à l’image porteuse d’affects, est passage du temps du
verbe à celui qui l’a précédé, où les mots nous manquaient encore.
Y aurait-il donc de la sorte un accès direct au temps du non-dit ? Au temps
où la douleur impensable, refusée, refoulée, brute, s’est encryptée et a
encrypté les larmes maintenant retrouvées dans la régression par le biais des
images ressuscitées, rendues à la lumière ?
Mon hypothèse est donc que le rêve-éveillé non seulement favorise la
régression, donc les retrouvailles avec le lointain de la vie, mais encore
favorise l’émergence des affects non nommés de jadis, le refoulé d’affects
faisant place aux affects vivants hic et nunc. L’homme qui pleure aujourd’hui est bien l’ancien enfant blessé qui n’a, semble-t-il, jamais su qu’il avait
tant de larmes à verser.
L’ancien enfant blessé avant même le temps des mots, le petit enfant,
l’
infans, le nouveau-né, trouve-t-il lui aussi de la même façon le chemin de
l’ancien désespoir, qu’il s’agisse d’une blessure physique, d’une expérience
d’abandon, ou de l’épreuve d’une des innombrables violences dont l’enfant
peut se sentir victime tant il est impuissant ? Que nous nous tournions vers
les écrits de Nacht, Balint, Bowlby, Klein, il semble bien que tous pensent
que les blessures de l’
infans demeurent et parlent dans l’adulte d’aujourd’hui, parlent généralement le langage des symptômes, et, dans l’analyse,
s’inscrivent dans le transfert, dans les silences parfois pétrifiés parfois
bienheureux de la séance, ce que tous ces auteurs ont mis en évidence de
manière diverse. Il me semble quant à moi que le déplacement de ces anciens
affects sur la scène de l’imaginaire dans l’acte de représentation, mais aussi
d’émotion et de parole qui caractérisent le rêver-éveillé, favorise l’émergence de la blessure ancienne cette fois reconnue et nommée.
[2]
Nous pouvons nous demander aussi en quoi la démarche que je décris
concernant ce pouvoir de l’imaginaire pour ressusciter, délivrer, les affects
encryptés et les larmes si longtemps inconnues, en quoi cette démarche est-elle différente de celle du rebirth qui a, lui aussi semble-t-il, ce même
pouvoir ?
Mon hypothèse est que prendre le chemin de la régression vers l’affect
refoulé, sans acte, sans geste, sans toucher, sans passage par le corps, ni de
l’analyste, ni du groupe dans le cas des thérapies de groupe, favorise la pureté
originelle de l’affect ancien en même temps que s’accomplit son passage
sur un registre donnant accès au symbolique. En effet, c’est le verbe qui
a ouvert le chemin aux images, donc à la représentation. C’est de la représentation vécue sur le mode imaginarisé qu’ont surgi les affects qui
maintenant retrouvent naturellement le chemin des mots (ne courant pas
le risque de s’enliser dans l’impuissance à dire et la répétition du vécu non
nommé).
Transfert et rêve-éveillé
Un deuxième ensemble d’observations, questions et hypothèses met
l’accent sur le rôle du transfert dans l’imaginaire en travail pour rejoindre
l’affect refoulé de l’ancien enfant blessé.
C’est après le rêve-éveillé du chat faisant irruption dans la pièce et
renversant tout que Christophe, furieux après lui, retrouve la semaine
suivante le fauteuil ancien, le cachemire au parfum de sa mère et le cheval
à bascule de son enfance.
Comme si le chat initiateur du désordre faisait émerger, après la fureur que
Christophe connaît bien, le chagrin jusqu’ici recouvert par l’affect de colère.
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir dans ce chat, la représentation
transférée de l’analyse et de l’analyste, d’autant plus que Christophe a déjà
eu avec ce chat (et aura encore dans d’autres rêves-éveillés) des relations
tantôt de connivence, tantôt de lutte, que plus tard il nommera en termes
de transfert.
Ce qui me conduit à souligner l’importance du vécu transférentiel pour
que s’instaure la cure, pour que soit possible l’accès à un imaginaire libéré,
pour colorer le contenu des rêves-éveillés, exprimer et soutenir les affects
qui surgissent.
Christophe avait déjà vécu une expérience analytique (disons une tranche
de psychanalyse) avec un homme et sans le recours de l’imaginaire.
Il est probable que la figure de la mère et le lien ancien à la mère ont
été plus facilement éveillés par ce qu’il a vécu d’une relation à une femme
instaurée partiellement sur un mode ludique rappelant l’enfance. D’où la
facilitation des retrouvailles avec le petit garçon blessé par la mort de sa
mère et l’hypothèse que, sans un transfert initial de confiance, voire de connivence, un libre accès à l’imaginaire et au rêver-éveillé serait plus difficile,
peut-être infécond.
En ce qui concerne Christophe, le déguisement que propose le rêve-éveillé, ce déguisement que Freud soulignait comme une des caractéristiques
centrales du rêve du sommeil, a sans nul doute permis l’accès au temps du
chagrin refoulé et de l’agressivité tous les jours rejouée, généralement mal
à propos, au point de vue de ce qui semblait le déclencher.
Sous des aspects différents, c’est cela que nous voyons se manifester dans
toutes les cures où le travail de l’imaginaire est fortement sollicité.
Il est probable que le déguisement du rêve-éveillé a permis à l’homme
rationnel qu’était devenu Christophe de rejoindre l’enfant qui aimait les jeux
de rôle, lui permettant d’exprimer la révolte qu’il contenait et qui, plus tard,
s’est exprimée dans les colères excessives et souvent inadaptées de l’adulte,
seule voie d’écoulement d’affects eux-mêmes déguisés.
Le déguisement du rêve-éveillé du désordre dans lequel il retrouve les
vieux jouets lui permet d’enjamber les années pour tomber dans l’explosion
de chagrin et la reconnaissance du chagrin ancien qui n’a jamais eu lieu.
Mon hypothèse ici est donc que le déguisement déployé en rêve-éveillé
a permis que tombent les défenses pour que se révèle dans sa nudité le passé
refoulé.
Pourquoi ouvrir le chemin des larmes anciennes ?
Est-il bon, est-il nécessaire d’ouvrir la porte à la violence d’un chagrin
toujours contenu ? Faut-il vraiment que l’ancien enfant blessé vienne aujourd’hui pleurer les larmes d’autrefois ? En effet, il se peut que l’encryptage
des larmes jamais versées ne s’oppose pas à une vie heureuse, bien adaptée,
sans plainte ni douleur déguisée et que la résilience fonctionne bien. Alors,
pourquoi se mettre en quête de la douleur ancienne, pourquoi la réveiller
ou l’éveiller ? En effet. Mais, dans la mesure où Christophe, et bien d’autres
comme lui, ont été aux prises avec des difficultés apparemment insolubles,
ma conviction est qu’il faut retourner à la source. Faire le chemin à l’envers.
Dès l’enfance, Christophe a vécu des violences qui n’ont eu d’égales que
l’explosion des larmes inconnues. Son mal-être l’a conduit par deux fois
en psychanalyse. Il y cherchait obscurément l’enfant blessé qui ne savait pas
pleurer, et ne pleurait que sans le savoir sous le déguisement des colères
extrêmes. Il était pour lui nécessaire d’ouvrir les portes si longtemps
verrouillées, de trouver pour lui, avec lui, le chemin de la crypte cachée.
Cette réflexion m’emmène un peu plus loin encore. J’ai cherché à montrer
à travers l’étude de ce fragment d’analyse comment la levée du refoulement
peut concerner non pas un souvenir d’événement mais le vécu lui-même,
l’accompagnant, étouffé, jusqu’à se déguiser en d’autres affects pour chercher
l’écoulement de leur flot.
Ainsi, la levée du refoulement offre à l’adulte d’aujourd’hui la possibilité
de verser enfin les larmes toujours ignorées de l’enfant de jadis, de cesser
de se tromper de but dans les montées d’affects. De la sorte, l’adulte d’aujourd’hui rétablit un rapport plus juste avec l’enfant qu’il a été, donc avec
lui-même. Il peut le regarder, le comprendre, voire le juger en son nom propre
et non pas à travers le regard des adultes d’autrefois bien souvent transféré
sur les partenaires d’aujourd’hui.
Il s’agit dès lors d’un assouplissement du surmoi, d’une modification
du regard sur soi-même et sur l’autre, d’une accession au pardon.
Se pardonner à soi-même n’ouvre-t-il pas la possibilité de pardonner à
la vie et aux partenaires de nos vies ? Christophe n’avait-il pas besoin de
reconnaître l’ancien petit garçon, de l’aimer, de cesser de le voir comme
un enfant sans cœur ?
« Je me suis dédoublé, dit-il au cours d’un rêve-éveillé. Il y a moi avec
mon vieux petit jean et mon pull rouge et mes grosses pataugas en train de
donner des coups de pieds sur les cailloux, et il y a moi aujourd’hui. Je prends
la main de moi petit... je ne sais pas comment dire... je me prends par la main
tout doucement. Je crois que je vais m’emmener quelque part... je ne sais
pas où... je vais me prendre dans mes bras... »
Se prendre lui-même dans ses bras, s’emmener ailleurs, c’est sortir du
chemin de la répétition, des rigidités. C’est se donner la représentation
d’autres possibles, c’est opérer symboliquement la visée de la démarche
analytique dans laquelle il est entré. Se plaindre enfin pour pouvoir cesser
de crier à faux. Dès lors, s’aimer assez pour pouvoir se prendre par la main,
se prendre dans les bras et s’en aller vers un ailleurs devenu accessible.
[1]
Fabre N.,
Au miroir des rêves, Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
[2]
Fabre N.,
Avant l’Œdipe, Paris, Masson, 1979.