Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.284795015X
170 pages

p. 39 à 52
doi: en cours

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no 12 2003/4

2003 Imaginaire & Inconscient

Du bon usage par le romancier Balzac des souffrances du jeune Honoré

Rose Fortassier Professeur émérite à l’université de LyonMembre du Comité de la société d’Études Balzaciennes 121 boulevard Soult 75012 Paris
C’est dans des biographies sous le masque que Balzac romancier se venge et se libère de ses souffrances d’enfant à qui une mère sans cœur a toujours préféré un frère adultérin et nul. Hanté jusqu’à sa mort par ce manque d’amour et pour le compenser, il a aussi multiplié les figures de mères sublimes et de frères qui s’aiment. Il a été le premier romancier de l’enfance malheureuse (Pierrette). Enfin, dans les Études analytiques qui devaient être le couronnement de la Comédie Humaine, il s’est penché en médecin sur le sort de l’enfant et a fait œuvre de pionnier en donnant une place à la vie utérine, aux premiers soins et à la toute première éducation.Mots-clés : Autobiographie, Frère adultérin, Allaitement maternel, Père et parricide, Préférences maternelles, Eugénisme, Vie utérine. It is in the biographies under the mask that the novelist Balzac has his revenge and frees himself from his childhood sufferings to whom a heartless mother always preferred a worthless adulterine brother. Haunted until death by this lack of love and so as to compensate it, he also multiplied the figures of sublime mothers and brothers loving each other. He was the first novelist of unhappy childhood (Pierrette). At last, in the Analytical studies that ought to become the crowning of his Humane comedy, he studied, as if a doctor, the fate of children : his work was pioneering as he gave room to uterine life, first cares and primary education.Keywords : Autobiography, Adulterine brother, Breast feeding, Father and parricide, Maternal preferences, Eugenism, Uterine life.
Oui, le tout puissant créateur de la Comédie humaine a été un enfant « blessé », même s’il n’a pas écrit, comme l’a fait, sous un pseudonyme trans-parent, son confrère Stendhal dans Vie de Henry Brulard, qu’il avait été « un pauvre petit bambin persécuté, toujours grondé à tout propos », que son enfance avait été « une époque continuelle de malheurs et de désirs de vengeance », « une enfance d’esclave ».
L’enfance de Balzac, on ne l’a longtemps connue que par la biographie consacrée à son illustre frère par Laure de Surville. Or Laure qui écrivait des histoires pour la jeunesse, et qui avait le sens de la famille et de la respectabilité, a composé un récit très conventionnel. Mais son petit art de la litote n’arrive pas à cacher les misères de l’enfant. Honoré « enfant blessé », nous le connaissons vraiment depuis que les balzaciens, il y a un demi-siècle, se sont mis à interroger à la loupe les manuscrits et leurs indiscrètes ratures, à comparer les éditions d’une même œuvre, à lire celle non expurgée des Lettres à Mme Hanska, et à faire évidemment appel aux découvertes de la psychanalyse.
Dans un premier temps, je résumerai le récit de Laure, augmenté de quelques documents sûrs.
Balzac naît à Tours en mai 1799. C’est son père, Bernard-François qui, la mère s’étant complètement désintéressée de la question, lui choisit un prénom... en consultant le calendrier. Ce sera Honoré, Honoré, et c’est tout. L’aîné des enfants Balzac, mort à l’âge de trente-deux jours, s’appelait Daniel-François et les trois enfants encore à naître auront droit, en plus de leur propre prénom, à celui d’un parent ou d’une marraine. Bon, ce n’est point là une « blessure » pour un nouveau-né, mais cette particularité a pu lui fournir par la suite une preuve de plus qu’il n’était pas exactement le bienvenu.
Je n’appellerai pas « blessure » le fait qu’Honoré soit, d’après le sigle porté, selon la loi, sur son acte de naissance, un NPE; je traduis : Nourri par une étrangère, ou, comme dit plus élégamment Laure, « confié à une “belle nourrice” », c’est-à-dire, au sein généreux et à la santé florissante qui habite aux portes de Tours. Un an plus tard, le rejoint une mignonne petite sœur de lait, sa sœur cadette Laure, dont il prend soin, dit-elle, d’une façon touchante. Elle ajoute que les parents viennent régulièrement voir leurs enfants.
Honoré a quatre ans quand les parents les reprennent, sa sœur et lui. Ils découvrent alors ce qu’est leur famille. Soit : une petite Laurence née en leur absence; une jolie maman pour qui Honoré se sent dès l’abord de l’adoration, mais une mère peu encline aux câlins et très sévère. Écoutons Laure : « Son amour pour ses enfants planait sans cesse sur eux, mais elle l’exprimait plutôt par des actions que par des paroles. Elle se sentait obligée d’user de sévérité envers nous pour neutraliser les effets de l’indulgence de notre père. » Le père, « ce beau vieillard », comme dit notre biographe, avait en effet, pour sa tranquillité, laissé à sa femme, de trente-deux ans plus jeune que lui, le gouvernement de sa maison et de ses enfants.
Ajoutons une gouvernante très sévère, qui apprenait aux enfants « non seulement à respecter leurs parents, mais à les craindre ». Et elle y réussissait, car Laure parle des « petits frissons » d’Honoré quand on les conduisait matin et soir saluer leur mère. Commentaire de Laure : « Honoré ne fut ni transformé en prodige, ni adulé dans cet âge où l’on ne comprend encore l’amour des parents que par ses baisers et ses sourires ».
À quatre ans et demi, Honoré est externe à la pension Le Guay où on lui apprend les rudiments. À sept ans, il est mis en pension chez les Oratoriens sécularisés de Vendôme. Il y restera sept ans pleins, car y sont interdites les vacances dans la famille. On ne possède qu’une lettre adressée à sa mère par le petit pensionnaire (il a dix ans) où il demande pardon pour avoir été mis au cachot. Il tente d’atténuer son crime en affirmant qu’il n’oublie pas de se frotter les dents avec son mouchoir, selon sans doute les meilleures règles d’hygiène du temps. Nous n’avons pas de lettre des parents. On peut supposer qu’il y en eut au moins une pour lui annoncer l’arrivée d’un petit frère, Henry-François, né le 21 décembre 1806. Laure parle des visites de ses parents et d’elle-même au pensionnaire pour Pâques et pour la distribution des prix, bien qu’il fût, ajoute-t-elle, « fort peu couronné ». Et de préciser : « Il recevait plus de reproches que de louanges pendant ces jours qu’il attendait si impatiemment, et dont il se faisait à l’avance tant de joie ».
Quatorze ans : le drame. En avril 1813, juste avant Pâques, le supérieur du collège demande aux parents de venir immédiatement chercher leur fils. Laure parle d’un « coma », dû à une « congestion d’idées », suite à des lectures philosophiques trop nombreuses et trop au-dessus de son âge, qui l’avaient conduit à écrire un Traité de la volonté que les maîtres avaient brûlé sans le lire.
Malgré cette déconfiture et ce coma, le jeune philosophe avait gardé confiance en son avenir : « Il commençait à dire qu’on parlerait de lui un jour et ces paroles, qui faisaient rire, devinrent le texte de plaisanteries incessantes. Au nom de cette célébrité future on lui faisait subir une infinité de petits tourments, préludes des plus grands qu’on devait lui infliger pour l’illustration acquise ». Donc retour au bercail et première rencontre avec ce petit frère de sept ans que sa mère adore, dorlote, mignote, cajole à longueur de journée, lui prodiguant, écrira Laure à une amie « des caresses folles ». Cependant, Mme Balzac « femme de devoir », comme dit sa fille, ne manque pas de promener ses enfants au bord de la Loire et invite même Honoré, trop enclin aux « rêveries », à jouer au cerf-volant que lui prête sans doute le jeune Henry. Honoré n’a pas le temps de devenir un champion de cerf-volant : quelques leçons particulières, deux mois d’externat au lycée de Tours, et on l’expédie à Paris dans une pension du Marais qui conduit ses internes au cours du lycée Charlemagne. Ici un épisode que l’on doit à la découverte d’une lettre adressée en 1818 à Mme Balzac par Ferdinand Herrera, comte de Prado-Castellane. C’était un de ces nobles espagnols réfugiés en France, à Tours, et qui, lorsque les troupes napoléoniennes envahirent l’Espagne, devint prisonnier sur parole. Il fréquente le salon de la mondaine Mme Balzac, en est amoureux, et sans doute un peu plus que cela. La lettre rappelle qu’au début de mars 1814, il a retrouvé sa bien-aimée à Paris où elle était venue chercher Honoré à la veille de la chute de l’Empire. Qu’en a su le fils ?
Quelques mois plus tard, les parents quittent définitivement Tours pour Paris et Balzac regagne sa pension et Charlemagne. Certains de ses condisciples promis à la célébrité se font déjà remarquer et ont droit à la considération des professeurs. Blessure sans doute pour Honoré, élève médiocre et souvent privé de sortie par sa mère, mécontente de ses résultats.
À dix-huit ans, c’est avec l’accord de ses parents, qui l’hébergent maintenant, qu’Honoré passe dix-huit mois successivement dans une étude d’avoué puis de notaires voisins, tout en suivant les cours qui feront de lui en 1819 un bachelier en droit.
Nous aurions dû arrêter depuis longtemps l’enfance-adolescence d’Honoré. Il a vingt ans ! À cet âge, Stendhal était un homme. À seize ans et demi il avait quitté Grenoble. Un an plus tard il passait le Saint Bernard avec l’armée de Bonaparte et arrivait à Milan, l’inoubliable, où il était, avant ses dix-huit ans, promu sous-lieutenant au 6e Dragon.
Honoré ne s’éloignera jamais de sa famille. Question de lieu, de milieu. D’époque aussi : il n’a pas eu l’occasion, comme son père Bernard-François, de couper, à douze ans, les amarres avec une famille de laboureurs du Tarn, abondante en enfants et pauvre d’argent, chez qui, ayant fait carrière à Paris et à Tours, il ne remit jamais les pieds. Balzac me pardonnerait, et vous aussi, j’espère, de prolonger aussi tard son enfance, lui qui parle des « délicieuses timidités des grands enfants de vingt ans ».
Première tentative de libération. Il refuse d’être notaire et de suivre sa famille à Villeparisis. Il obtient d’elle une sorte d’année probatoire d’où il sortira écrivain : mansarde, froid, misère et, pour finir, une tragédie, Cromwell, qui est lue devant le conseil de famille et pour laquelle on sollicite l’avis de deux spécialistes, amis d’amis : le grand acteur Lafon, qui trouve la chose injouable, et Mr Andrieux, professeur au Collège de France et membre de l’Institut qui déclare : « L’auteur doit faire quoi que ce soit, excepté de la littérature ». La libération viendra pourtant de la nécessité où est le malheureux auteur de rallier Villeparisis. Car il y rencontre Mme de Berny. La suite est connue : il a 23 ans, elle en a 45 et vit séparée de son triste mari, entourée de ses enfants (elle en a eu 9,2 sont morts dont un aurait l’âge d’Honoré). Elle devient pour lui une maîtresse et une mère. Il l’appelle « maman », comme Rousseau appelait Mme de Warens. Elle l’appelle « son enfant » ou « son fils d’amour ». La rencontre avec Mme de Berny nous livre la blessure essentielle de l’enfant Honoré : un besoin, jamais assouvi jusqu’alors, de tendresse maternelle. Ce qui explique que les jeunes filles ne semblent pas l’avoir attiré dans son adolescence, ni plus tard, et qu’il leur ait préféré le commerce de femme plus âgées qui avaient connu le monde et la vie et lui apportaient cette éducation que « seule, dit-il, peut donner une mère et qui se reconnaît tout de suite chez un homme ». Mme de Berny lui donne cette éducation et elle croit à son destin d’écrivain.
C’est de cet écrivain qu’il est temps de nous occuper maintenant. Relisons ensemble la Comédie humaine. C’est là, aurait dit Balzac, qu’est la réalité.
Dans les œuvres alimentaires écrites sous divers pseudonymes qui précèdent, de 1820 à 1829, l’entrée en scène de l’auteur de la Comédie humaine, il est curieux que l’on trouve peu de références aux souffrances personnelles de l’enfant Honoré. C’est à ses sœurs qu’il pense d’abord, à la pauvre Laurence en particulier, mal mariée, phtisique qui ne rencontre chez sa mère qu’indifférence et meurt misérablement en 1825. Balzac écrira vingt ans plus tard : « Ma mère a tué Laurence ».
Devenu un temps imprimeur, Balzac trouve tout de même le temps d’écrire une première Physiologie du mariage qui traite de l’incontournable adultère. À cette date il sait sans doute depuis deux ou trois ans que son frère Henry est le fils de Mr de Margonne, le propriétaire de Saché : un enfant de l’amour, comme on dit. C’est l’enfant d’un mariage sans amour qui écrit : « Ce mot “amour” appliqué à la production de l’espèce est le plus odieux blasphème que les mœurs modernes aient appris à proférer ». L’intermède commercial se solde par une faillite. Mme de Balzac, « femme de devoir » prête une grosse somme que son fils ne parviendra jamais à lui rendre et qui fera d’une mère déjà peu maternelle, une créancière acariâtre.
Et Honoré revient à la littérature.
Ce sont Les Chouans, roman historique et pas du tout autobiographique qu’en 1829 il signe pour la première fois de son nom, Honoré Balzac, et cela trois mois avant la mort de son vieux père. On a remarqué qu’un certain nombre de grands écrivains n’avaient osé se livrer qu’après la disparition du père. Bernard-François n’était pas un père bien encombrant. Mais enfin, c’est maintenant lui, Honoré de Balzac, qui va illustrer un nom et une particule qui sont deux pures inventions paternelles. Liberté, mais aussi remords de n’avoir pas assez respecté un père, à vrai dire – mais le savait-il ? – pas toujours parfaitement respectable ! Balzac a écrit : « Juger son père est un parricide », et, en 1830, deux de ses nouvelles, El Verdugo et l’Elixir de longue vie ont pour sujet un parricide. Il est vrai que l’on est en pleine époque de littérature frénétique. Faut-il parler de « meurtre rituel du père ». Je ne sais, mais à coup sûr, la mort de Bernard-François a profondément remué son fils. En 1820, il écrivait à Laure qu’il était vraiment dommage de ne pouvoir « mettre en roman » leur famille, « une famille de fiers originaux ». Il le peut maintenant, mais ce n’est pas à titre de « fiers originaux » qu’ils paraîtront dans les Scènes de la vie privée dont le drame familial va être, pendant cinq ans surtout, le véritable fil rouge.
Pendant cinq ans il va revivre les blessures de l’enfance comme si elles s’étaient soudain rouvertes. Se racontant, toujours sous le masque, tout au long, tantôt par bribes, par allusion, par lapsus et dans des premiers jets rejetés. Peut-être pour rassembler les morceaux d’une identité que le manque d’amour maternel l’a empêché de forger. Assurément pour retrouver le calme, suivant le conseil que Pauline de Villenoix donne au fragile Louis Lambert, trop ému par la récit d’un drame familial : « Louis, écris cela, tu donneras le change à la nature de cette fièvre ». Fiévreusement, consciemment et souvent inconsciemment, il se délivre des mauvais souvenirs, ressentiments, hantises et fantasmes de l’enfant mal aimé et du collégien malheureux, jusqu’à ce que le Lys dans la vallée reconstitue dans l’ordre l’histoire complète d’une enfance meurtrie.
Le premier grief contre sa mère, c’est de lui avoir préféré le fils adultérin. Dès 1830, l’adultère et ses terribles conséquences sont dénoncés dans les Dangers de l’inconduite (le futur Gobseck) et dans Une double famille. Mais c’est dans le Doigt de Dieu que se lit le mieux, la blessure inguérissable. La genèse de cette courte scène est intéressante : Henry, trop gâté, vantard et paresseux, n’est bon à rien. La famille a recours au remède du temps, l’embarquer pour les îles, afin de lui mettre un peu de plomb dans la cervelle et d’or dans son escarcelle. Henry s’embarque pour Maurice le 21 mars 1831. Six jours plus tard paraît, dans la Revue de Paris, le Doigt de Dieu. Le narrateur y joue le rôle du piéton de Paris observateur curieux des inconnus rencontrés : il a suivi un jeune et beau couple qu’il devine irrégulier, se promenant avec deux jeunes garçons dans le jardin des Gobelins où coulait alors la Bièvre. Toutes les cajoleries des parents sont pour le cadet, joli bambin de six ans, blond aux yeux verts. Le petit remarque la mauvaise humeur de son aîné et lui offre gentiment son joujou qui lui est brutalement refusé (Peut-être Honoré refusait-il aussi le cerf-volant !). Or, profitant d’un moment d’inattention des parents, l’aîné, Francisque, pousse son petit frère sur les pierres aiguës du talus : l’enfant roule, tombe à l’eau et se noie. Francisque a vengé son père et lui-même en tuant le fils adultérin. Et le narrateur de conclure : « Je frissonnai en contemplant la mère. Quel épouvantable interrogatoire son mari, son juge éternel, n’allait-il pas lui faire subir. Et elle traînait avec elle un témoin incorruptible ».
Bernard-François n’était pas du genre « juge éternel », Honoré n’avait pas poussé Henry dans la Loire, mais on devine ici la pulsion criminelle qu’a dû ressentir le mal aimé à l’égard du trop aimé. Aveu tardif ? Vengeance rétrospective ? À coup sûr, mise en accusation d’une mère adultère et qui lui préfère un petit imbécile. L’année suivante, lorsque le romancier relit sa courte scène pour l’inclure dans la Femme de trente ans, Francisque, tout en gardant la chevelure et les yeux bruns, le teint olivâtre et le caractère énergique de Balzac, devient une petite fille, Hélène.
L’histoire ne s’arrête pas là : le dernier chapitre de la Femme de trente ans s’intitule l’Expiation : la mère coupable ne peut empêcher l’inceste entre Moïra, sa fille chérie, elle aussi adultérine, et son demi-frère, fils légitime de l’amant. Cette année 1832, il poursuit la vengeance contre sa mère qu’il soupçonne d’un autre adultère. Dans la Grande Bretèche, l’expiation vient de la mort lente infligée à l’amant emmuré vivant par le mari sous les yeux de sa femme. Les ratures révèlent le nom de l’amant, Ferdinand Herrera, dont nous avons déjà parlé. Autre expiation dans le Grand d’Espagne où la femme infidèle est mutilée par son époux. Ce sont là, comme l’écrira Félix de Vandenesse dans le Lys « les représailles » des grands enfants qui se souviennent d’avoir été blessés et qui souffrent encore.
Mais Balzac n’en a pas fini avec Henry. Survivant à sa noyade romanesque, il débarque en juin 1834 sans le sou et flanqué d’une épouse et du fils qu’elle a eu d’un premier mariage. La famille Balzac se mobilise. Surville lui trouve un emploi, Balzac est parrain d’un enfant que lui donne sa femme et à qui il donne, lui, son prénom d’Honoré. Mais bientôt sœur, beau-frère et parrain tombent d’accord qu’Henry n’a ni esprit, ni spécialité, ni énergie, qu’il n’y a rien à en tirer. Et Mme Balzac ne peut pas dire grande chose en faveur du fils chéri, car elle a vendu son dernier bien pour le sauver. Donc rembarquement d’Henry et de sa petite famille. Mais le bon parrain n’avait pas attendu ce dénouement pour sentir se raviver dès le retour du frère, la vieille rancœur. En témoigne Un drame au bord de la mer, écrit dès l’été 1834 : un pauvre pêcheur du Croisic et sa femme ont trop gâté un fils unique et adoré qui devient un délinquant. Sans attendre l’intervention de la justice, le père, se faisant justicier, entraîne son fils sur la mer et le noie. La mère meurt de chagrin.
La même année que le Doigt de Dieu, paraît la Peau de chagrin où quelques mots du récit que fait de son enfance Raphaël de Valentin évoquent le collège, « ses malheurs fictifs et ses joies réelle » et dédient même un souvenir attendri aux « légumes du vendredi » (le manuscrit dit « les vêpres »). Mais un an plus tard, contemporain de la Femme de trente ans, Louis Lambert dévoile un Vendôme noir, à la fois couvent, caserne et prison. Balzac paraît ici dans le rôle de l’auteur d’une Notice biographique consacrée à l’ami avec lequel il a passé ses dernières années vendômoises, Louis Lambert, un enfant génial, doué de ce don de seconde vue que revendique Balzac écrivain. Le goût commun aux deux inséparables pour la lecture et la méditation, qui remplace souvent chez un enfant l’affection parentale, leur aliène maîtres et camarades.
Il va de soi que les blessures de Louis, double imaginaire, ce sont bien celles d’Honoré : « blessures de la chair et de l’âme », écrit-il. De la chair, ces engelures, gerçures, crevasses que seule une mère, écrit le narrateur, saurait éviter ou soigner; la férule, le cachot, les heures d’enfermement, pendant la récréation, passées à écrire l’interminable pensum. Louis a l’épiderme fragile et une « perfection des sens », un odorat surtout qui fait pour lui un supplice de « ce fumier d’une insupportable puanteur », de « cet humus collégial » fait de boue, de restes de nourriture gardés dans les casiers, de corps et de linge sales. J’en passe ! Blessures de l’âme : le cruel bizutage, le mépris que vaut aux deux amis l’absence de subsides parentaux, l’incompréhension des maîtres lisant à haute voix, pour faire rire leurs camarades, les devoirs où ils ont mis le meilleur d’eux-mêmes. Et, pour finir, le vol par leurs condisciples de la cassette qui contient la fameuse Théorie de la volonté, la clé qu’il faut livrer au père Haugoult, le manuscrit moqué, jeté, perdu. Louis est un enfant « enveloppé de souffrance », « une âme esclave ».
Est-il besoin de dire que l’on a des témoignages d’anciens de Vendôme très contents de leur bon vieux collège : la férule n’y était plus utilisée, les cages-prisons restaient vides etc. Dans les éditions suivantes de Louis Lambert, Balzac lui-même a mis un bémol au procès intenté à Vendôme. Peu importe ce qu’on appelle « la réalité », ce qui est vrai, c’est la souffrance revécue en ce triste printemps 1832 où Balzac sent roder la folie que lui imputent déjà de bons confrères et où il tente en se racontant d’exorciser le destin de Louis Lambert sombrant dans une sorte de folie mystique. Menace qu’Honoré a sans doute déjà sentie à Vendôme. On se souvient de ce « coma » qui lui fait brusquement quitter le collège. Dans son Dans Balzac, Pierre Citron, relisant la nouvelle Sarrasine, s’autorise de la ressemblance entre la famille du sculpteur Sarrasine et celle de Balzac pour continuer le parallèle entre les deux artistes, l’écrivain et son double. Or Sarrasine, juste avant Pâques, est chassé de son collège de Jésuites pour avoir sculpté un Christ obscène. Le rapport des âges et des dates invite Pierre Citron à se demander si Honoré ne s’est pas rendu coupable de quelque faute grave, d’un texte sacrilège, et si son départ n’a pas été un renvoi. Mais cette faute grave ne serait-elle pas celle que la médecine, à partir du livre du Dr Tissot, Véritable traitement des habitudes et plaisirs secrets ou l’onanisme chez les deux sexes (1790), considérera pendant un siècle comme très dangereux pour la santé. Ce qu’illustre dans le Médecin de campagne (écrit la même année que Louis Lambert) le diagnostic du Dr Benassis sur l’état de santé du lycéen Hadrien Genestas ? S’il en a été ainsi pour le collégien Balzac, le pauvre Honoré serait revenu dans sa famille déjà peu accueillante bien coupable et honteux.
En 1835 paraît le Lys dans la vallée. C’est un récit à la première personne – une longue lettre – fait par Félix de Vandenesse. dont la biographie est littéralement calquée sur celle, véritable, de Balzac, encore que l’auteur se soit véhémentement défendu, dans sa préface, d’avoir fait là son autobiographie, et que le manuscrit prouve que l’histoire de l’enfance, il l’a écrite après coup, comme malgré lui. Donc mêmes blessures. Seul change le milieu, bourgeois d’un côté, aristocratique de l’autre. Mis en nourrice dès sa naissance Félix y est « quasiment oublié ». Pas la moindre visite des parents. Et quand il revient dans sa famille, « j’y comptais, dit-il, pour si peu de chose que j’y subissais la compassion des gens ». Punitions injustes à la maison, et à la pension où on le conduit (comme Honoré à la pension le Guay, dont Laure se contente de citer le nom), méchanceté des enfants de la petite bourgeoise qui, grassement nourris des célèbres rillons de Tours, se moquent du maigre panier du petit aristocrate.
À huit ans, Félix est mis chez les Oratoriens (ceux de Pont-le-Voy): pas d’argent de poche – et là aussi autre son de cloche que chez Laure – ni parents ni sœurs ne répondent au souhait, exprimé dans des lettres touchantes de les voir assister à la distribution des prix. Puis le lycée, l’absence d’argent de poche et l’enlèvement par sa mère au printemps 1814, mais suivi ici d’une tentative de suicide déterminée par l’inexorable dureté de Mme de Vandenesse, tentative – on a des témoignages – qui fut celle d’Honoré lui-même.
Tout le monde connaît la suite. À vingt ans, Félix qui ne s’est pas encore développé physiquement, habillé au rabais par sa mère, est délégué, faute de mieux, pour représenter la famille à la soirée donnée pour le passage à Tours du Duc d’Angoulême. La pulsion qui jette Félix sur la gorge de sa voisine au beau décolleté n’est pas uniquement la pulsion sensuelle qui s’empare de Raphaël de Valentin ou de Louis Lambert à l’Opéra, mais le mouvement de l’enfant qui se jette sur le sein maternel. Félix, jeune Œdipe, avouera à Mme de Mortsauf qu’il l’aime « comme une mère secrètement désirée ». Ce que Balzac reproche en effet à sa mère, c’est de l’avoir volontairement et au prix d’un mensonge maintenant prouvé, privé du sein maternel, et il forme pour dire l’allaitement par une femme stipendiée, l’expression de « sein amer ». Rousseau est peut-être pour quelque chose dans cela, mais aussi cette intuition, ou confidence d’une amie, que souvent le sentiment maternel ne naît pas chez une femme pendant qu’elle attend son enfant – surtout si elle a été mariée sans amour – mais lorsqu’elle l’allaite. Dans l’Enfant maudit se crée ainsi un lien très fort entre Étienne d’Hérouville et sa mère qui l’a nourri longtemps pour le sauver et qui le soigne, écrit Balzac, « comme un amant ». Sept ans plus tard dans les Mémoires de deux jeunes mariées, Renée de l’Estorade écrit à son amie Louise de Chaulieu : « Enfanter, ce n’est rien, mais nourrir c’est enfanter ».
La complète autobiographie sous le masque qu’est le Lys n’éteint pas le procès que Balzac n’a cessé de faire à sa mère. Sur le thème obsédant de l’injuste préférence pour l’un des enfants, il ne cessera de composer des variations. Ici (Les Marana) une mère admirable qui préfère l’enfant naturel mais réserve pourtant ses meilleures caresses au fils légitime pour le soustraire à la mauvaise influence du père. Là (l’Enfant maudit) deux enfants légitimes, mais l’aîné, considéré par son père comme un enfant illégitime parce que prématuré, le cadet élevé par son affreux soudard de père... et qui se noie à vingt ans sans qu’on ait besoin de le pousser. Ailleurs (le lys) deux fils légitimes aussi, mais l’aîné est le seul aimé car il porte tous les espoirs de la famille. Et plus tard entre les fils un interminable procès Vandenesse contre Vandenesse. Dans la Rabouilleuse (1841) une bonne mère, veuve et un peu sotte, deux fils légitimes, l’aîné préféré car il est beau garçon et brave militaire, mais qui devient un très mauvais sujet. Mais ici la mère finit par reconnaître le cœur et le génie de l’excellent cadet, le futur grand peintre Joseph Bridau.
Rien d’émouvant comme cette reconnaissance finale que Balzac imagine, souhaite, implore de sa propre mère. En même temps que, doublant son « immense besoin de filialité trompée », se fait jour un immense besoin de fraternité trompée. Et qu’il trompe en imaginant des frères qui s’aiment malgré la préférence de la mère pour l’un d’eux (Mémoires de deux jeunes mariées), deux frères illégitimes qui s’adorent (la Grenadière) ou les jumeaux d’Une ténébreuse affaire qui ne font qu’un et meurent à la même heure. L’écrivain soigne les blessures du vieil enfant. Et même le triste héros d’Un début dans la vie (1842) en qui on reconnaît Henry devient un adulte très convenable. Le romancier ne cesse de refaire l’histoire en créant aussi d’excellentes mères, comme la comtesse des Proscrits qui, longtemps séparée de son fils peut enfin le reconnaître, et, pour le jeune homme c’est le ciel qui s’ouvre. Ou la mère, tendre et spirituelle, de l’illégitime Albert Savarus qui élève parfaitement son fils. Il n’est pas jusqu’à la très légère Duchesse de Maufrigneuse qui, devenue princesse de Cadignan, ne se montre une mère parfaite. Quant à la mondaine marquise d’Espard, elle est sans haine et sans préférence, tout simplement enchantée, quand elle se sépare de son mari, de lui laisser ses deux grands fils dont l’âge dénoncerait le sien. Variation intéressante, car ici le père remplace parfaitement la mère, élevant très bien ses enfants dont il est aimé. Peut-être faut-il lire ici le regret que Mme Balzac n’ait pas laissé au bon Bernard-François l’éducation de ses enfants. Petite preuve : l’auteur de l’Interdiction a prêté au marquis d’Espard un des dadas de son père : son très grand intérêt pour la civilisation chinoise !
Question : Mme Balzac lisait-elle les ouvrages de son fils, elle qui a souvent transporté dans son cabas, les manuscrits, placards et épreuves pour les porter chez l’imprimeur en l’absence de Balzac et qui lui a même parfois servi de secrétaire. N’a-t-elle pas frémi en lisant La Femme de trente ans, la Grande Bretèche, le Lys, la Rabouilleuse? Il faut croire que non. Elle n’aimait pas son fils. Jusqu’au bout, testament compris, elle lui préféra le déplorable Henry, elle enterrera Honoré et lui survivra.
À cinquante ans, Balzac lui écrit : « Moi qui devrais être un sujet d’orgueil pour toi », « moi, ton glorieux fils, plein de sentiments respectueux ». Il se plaint qu’elle lui ait écrit « une lettre-pénitence qui [lui] a fait l’effet des regards irrités et fixes avec lesquels elle terrifiait ses enfants quand [il] avait quinze ans ». Dans ses Lettres à Mme Hanska, il se plaint que sa mère ne cesse de l’« humilier », qu’elle ne lui réserve que des accueils « haineux ». Il dit « mourir de ne pas être aimé ». Et encore : « c’est à la fois un monstre et une monstruosité. Elle me hait pour bien des raisons, elle me haïssait avant que je ne fusse né. Elle ne me pardonne pas ses fautes. Ma mère est l’auteur de tous mes maux ». À cinquante ans, le médecin de la famille, le Dr Nacquart, l’a vu « trembler » devant Mme Balzac qu’il dit « méchante ». Ce devait être vrai. Aussi, débordant le personnage de mère sans cœur et partiale, le dernier avatar littéraire de Mme Balzac est, de l’aveu même du romancier, une vieille fille, laide et haineuse, l’horrible cousine Bette, la dernière création de Balzac (1846).
Et le terrible, c’est que Balzac aime la famille. Ce n’est pas lui qui dirait : « Familles, je vous hais ». Jamais il ne s’est ouvertement révolté. Jusqu’à sa mort il a vu sa mère, l’a prise chez lui à deux reprises et lui a confié pendant son long séjour en Ukraine, la garde de la Folie-Beaujon. Jusqu’à sa mort il a aidé son stupide frère qui s’enfonçait, en usant de son crédit près du gouverneur de la Réunion.
Bien avant la fameuse phrase de l’Avant-propos de la Comédie humaine qui donne, dans la société, la priorité à la famille sur l’individu, il avait assis ses Études de mœurs sur ces scènes de la vie privée qui sont souvent des scènes de fin d’enfance, d’une enfance qui détermine toute la vie.
J’en viens à mon dernier point. Ce sera court. Eugène Delacroix se reconnaissait en Louis Lambert, et pas seulement parce qu’il était lui aussi un génie. Il reconnaissait en lui « presque tous les enfants ». Avec la même générosité Balzac a reconnu dans ses propres blessures celle de beaucoup d’enfants. Il a eu pitié de ce pauvre petit être entièrement dépendant de ceux qui ont à charge de l’aider à s’épanouir. Pour dire « les mille souffrances de l’enfance « il trouve des images émouvantes souvent empruntées au règne végétal : à la graine tombée dans un sol dur et caillouteux », à la plante « dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses », aux fleurs « atteintes par la gelée au moment où elles s’ouvrent ». On trouve chez Balzac ce mot terrible : « le père et la mère tuent presque toujours, moralement parlant, leurs enfants ». C’est lui qui a inventé en France avec Pierrette, le roman de l’enfance malheureuse, avant Cosette et ces victimes de leur mère que seront Poil de Carotte et Jacques Vingtras.
Cet enfant menacé, le Balzac de vingt ans, bien avant d’évoquer ses propres souffrances, avait réfléchi à sa sauvegarde. Plus tard, quand prend forme son projet de Comédie humaine, les Études analytiques (sommet de la pyramide) devaient commencer par une Anatomie (ou Analyse) des corps enseignants qui comprendrait « l’examen philosophique de tout ce qui influe sur l’homme, avant sa conception, pendant sa gestation, après sa naissance et depuis sa naissance jusqu’à vingt-cinq ans, époque à laquelle l’homme est fait ».
Balzac a deviné l’importance de la vie utérine. Il s’est posé des questions sur l’hérédité, sur la génération et sur ces « hasards de la création » qu’il souhaite voir pallier. Il a lu les médecins, Génération de l’homme de Demongeon et d’un médecin au nom balzacien avant la lettre, le Dr de Rubempré les Secrets de la génération qui mettent les parents en possession de produire des petits génies, ou du moins de perpétuer leur nom par un héritier mâle. Il a lu le Dr Virey qui, selon la médecine misogyne de temps, lui fournit, pour la future maman, la distinction entre la nourriture riche qui fait les garçons et la nourriture débilitante qui fait les filles. Distinction à laquelle dans un texte curieux que j’ai retrouvé et publié, il donne la force de l’aphorisme et de la recette : « La marée donne les filles, la viande fait les garçons ». La recette est mauvaise, mais louable l’intérêt. Comme l’est celui qu’il porte, en lecteur inconditionnel de Sterne, à « l’art de l’accouchement », « plus important, écrit-il que toutes les sciences et les philosophies ».
Si nous n’avons pas le texte de l’Anatomie, les Études de mœurs nous en offre du moins par avance les illustrations. Dans les Mémoires de deux jeunes mariées Renée de l’Estorade développe de façon charmante « le grand art de la maternité », nous faisant assister aux jeux des enfants dans le lit de leur mère où ils ont grimpé, à la toilette faite par la maman et la nurse anglaise du fragile épiderme des babies, l’épongeage au « papier brouillard » (notre Kleenex, je suppose). Puis à l’habillage coquet, à la promenade, aux jeux en liberté. Pendant ces éclats, la mère suivant les conseils du jeune Balzac célibataire, « veille avec scrupule aux jeux et aux caprices de l’enfant pour y deviner la route tracée par la Nature à l’homme ». Pour l’orienter, dirions-nous !
Heureux enfants Lestorade. Mais l’aîné approche de l’âge de raison et la mère s’inquiète : « Quand je songe qu’il faudra mettre au collège un enfant comme Armand, que je n’ai plus que trois ans et demi à garder, il me vient des frissons. L’Instruction fauchera la fleur de cette enfance bénie à toute heure, dénaturalisera ces grâces et ces adorables franchises [...]. Que fera-t-on de cette âme d’Armand ? » Balzac a répondu par avance à ces craintes dans Louis Lambert et dans d’autres écrits, et ce n’est guère rassurant. Mais Balzac romancier s’offre une fois encore une belle revanche sur sa triste enfance. Que l’on se rassure ! Armand, lui, s’en tirera. Quand les études appellent à Paris mère et enfants près du père député, Armand est externe à Henry IV; il dîne tous les soirs en famille, il est très couronné à la distribution des prix et emporte même un prix au Concours Général. Qui dit mieux ?
Concluons. Par chance Balzac possède la « faculté souveraine » de voir toujours les deux aspects des choses. Il sait qu’une éducation peut être aussi vicieuse par excès de tendresse et d’indulgence. Il va plus loin. Son double, le Dr Benassis avoue, dans un premier jet : « une enfance toute malheureuse avait développé dans mon âme une énergie qui me permettait de tout tenter, parce que j’avais appris à tout souffrir ». Et Balzac lui-même : « la souffrance doit être la substance de toute bonne éducation ». Et encore : « Le talent doit être nourri de larmes ».
Aussi, un an avant de mourir, il donne quitus à celle qui l’a « nourri de larmes ». Il lui écrit d’Ukraine le 22 mars 1849 : « Dieu et toi savez bien que tu ne m’as pas étouffé de caresses ni de tendresse depuis que je suis au monde. Et tu as bien fait, car si tu m’avais aimé comme tu avais aimé Henry, je serais où il est et, dans un sens, tu as été une bonne mère pour moi ». Car l’énorme ambition réalisée qu’est la Comédie humaine est, en partie, la revanche du mal aimé et, « dans un sens », ses blessures d’enfance ont sans doute été, pour reprendre un titre connu, « un merveilleux malheur ».
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