2003
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Lyliane Nemet-pier
« La musique de leur vie semble s’être un jour éteinte, et les voilà
paralysés autour d’une blessure parfois connue et évidente, parfois inconnue
ou méconnue. Paralysés, figés, immobilisés, cassés. »
[1]
Blessures d’enfance, désastres intimes, bleus à l’âme, brisures, ce monde
de la cassure et des meurtrissures qui nous est plus ou moins familier et
qui charrie avec lui tout un cortège d’images, de souvenirs et de douleurs.
Blessures qui détruisent et ravagent ou malgré lesquelles on se construit,
blessures dont les cicatrices nous tissent et nous forgent. Blessures réparables
ou irréparables, blessures qui se cicatrisent ou qui continuent de suinter tout
au long de la vie. Blessures qui se superposent les unes aux autres, enchevêtrement de blessures dans lequel il est difficile de se repérer, chaque
blessure en réactivant une autre et chacune réactivant le deuil originaire ?
Que reste-t-il de nos blessures d’enfance ? Plaies toujours béantes et
hémorragiques, plaies refermées avec une cicatrice ? Que reste-t-il de ces
traces qui font effraction dans notre appareil psychique, qui peuvent s’y
enkyster et qui y demeurent plus ou moins vivaces ? Que reste-t-il du chaos
brûlant de notre enfance ?
[2]
Frédérick Tristan nous rapporte dans un récit poignant, le drame qu’il a
connu à l’âge de 9 ans, sans doute à l’origine de sa vocation d’écrivain : « on
l’a volé à sa vie à tel point qu’il ne sait plus quelle était sa vie ». Colette
Jacob évoque la blessure bien particulière de l’inceste et les souffrances plus
archaïques souvent cachées sous celle-ci, grâce à une approche théorique
et clinique. Nicole Fabre, au travers d’une cure d’adulte, aborde le travail
de désencryptage du chagrin grâce au déploiement de l’imaginaire en rêve-éveillé. Rose Fortassier démontre le bon usage qu’a fait Balzac de ses
souffrances d’enfant mal aimé de sa mère. Danièle Brun explique, à travers
la littérature, comment les blessures du corps chez un enfant de même que
les blessures d’une mère (maladie grave ou mort de son enfant) ne pouvant
s’inscrire dans un cadre temporel, deviennent blessures d’une vie car elles
sont en lien inconscient avec la mère des origines. Madeleine Natanson, au
travers de la métaphore du pont, évoque comment le rêve-éveillé en psychanalyse est une invitation à parler autrement de soi, de son histoire en
retrouvant les images et blessures de son enfance. Jacquelyne Brun s’attache
à parler de la blessure qu’est la mort d’une mère pour une petite fille de 4 ans
et de ses capacités de résilience. Paul-Louis Combet nous emmène en poète
sur les traces de l’enfance lorsqu’elle est marquée du sceau de l’absence.
Lyliane Nemet-Pier nous plonge dans le climat particulier de l’incestuel au
travers du partage du lit de ses parents par un enfant.
Ce numéro sur les blessures d’enfance rassemble les communications
faites à Paris le 12 octobre 2002 dans le cadre de la journée d’étude du
GIREP et nous invite à marcher aux côtés d’enfants et d’adultes blessés,
en compagnie de psychanalystes et d’écrivains. Ceux-ci ne s’emploient-ils
pas, chacun à leur manière, à réparer l’irréparable, à restaurer l’objet perdu,
à redonner un sens à la vie, l’un par son écoute, sa fonction d’accoucheur
de l’intime, de l’indicible, du refoulé, de l’archaïque, l’autre par son écriture
et sa re-création de personnages et de scènes ?
Le travail analytique est un cheminement vers un peu plus de lumière
et de liberté après avoir identifié ses blessures, les avoir pensées et pansées,
après avoir rompu avec les processus mortifères de répétition. Le travail
d’écriture porte vers la lumière après avoir pris sa source dans le terreau des
blessures d’enfance jamais refermées.
[1]
Fabre N.,
Blessures d’enfance, Paris, Albin Michel, 1999, p. 11.
[2]
Tournier M.,
Le vent Paraclet. Paris. Folio Gallimard, 1977, p. 19.