Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.284795015X
170 pages

p. 61 à 70
doi: en cours

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no 12 2003/4

2003 Imaginaire & Inconscient

Il suffit de passer le pont : L’aventure du rêve-éveillé en psychanalyse  [*]

Madeleine Natanson PsychanalysteMembre titulaire du GIREP 450 allée du Clair Vallon 76230 Bois Guillaume
La métaphore du pont, qui a inspiré beaucoup de poètes, permet aussi une réflexion sur la cure psychanalytique et particulièrement sur celle qui utilise le rêve-éveillé en séance. Le symbole du pont contribue à la construction de l’aire analytique et évoque une transition entre les états intérieurs et leurs conflits. Des exemples cliniques soulignent combien la fécondité du rêve des patients en relation avec la capacité de rêverie de l’analyste, travaille à la reconstruction des ponts en souffrance.Mots-clés : Pont, Image, Rêve-éveillé, Métaphore, Psychanalyse. The metaphor of the bridge, inspired mostly by poets, also allows a reflection on the psychoanalytical treatment, especially the one used in the awakened dream in session. The symbol of the bridge contributes to the edification of the analytical setting and evokes a transition between inner states of being and their conflicts. Clinical examples underline how much the fecundity of the patients’dream, together with the capacity for dreaming of the analyst, works towards the reconstruction of pending bridges.Keywords : Bridge, Image, Awakened dream, Metaphor, Psychoanalysis.
Dans la ville où je suis née et où j’ai passé mon enfance, un pont enjambe la petite rivière au moment où celle-ci se jette dans le bassin du port. S’il permet d’atteindre le cœur de la ville, il a la particularité d’être aussi un pont tournant qui, lorsqu’il pivote, offre une ouverture vers le large. Quand j’étais enfant, voir le pont tourner autorisait les rêves d’aventures : prendre la mer, dépasser le pont, la digue, contourner les rochers mystérieux, le raz, redoutés par les navigateurs, partir vers le lointain, les grottes étranges, « l’inquiétante étrangeté ».
Et puis le pont revenait sagement à sa place, redevenait passage entre deux rives offrant un chemin vers la place du marché, ses couleurs, ses odeurs, son goût d’enfance.
Il y avait sans doute un jeu, une sorte de Fort Da entre un éloignement et une sécurité à retrouver, un jeu de l’illusion et de la désillusion assuré par la sécurité de base de la terre ferme. Un peu plus tard cependant, le pont fut ébranlé par le martèlement de bottes de l’armée d’occupation, blessant les images de l’enfance paisible.
 
Métaphore du pont...
 
 
Les ponts ont inspiré les poètes, suscité des chansons enfantines, on y danse tout en rond, fascinés par le bateau doré, ils s’effondrent parfois comme une punition au désir inconvenant. Les plus démunis trouvent un abri dessous. Les photographes et les cinéastes nous les ont montrés construits, détruits, rebâtis et les architectes en font des œuvres d’art.
Des légendes présentent parfois les ponts comme de véritables voyages initiatiques : Lancelot franchit un pont en métal, un pont sabre. Ils sont parfois réduits à une liane tremblante. La passerelle jetée par Zeus et parcourue par Iris sa messagère est l’arc-en-ciel.
Il y a des ponts immenses, merveilles d’architecture, des ponts anciens en pierre, moussus et bienveillants, des ponts de bois branlants qui craquent sous nos pas. En Chine, les petits ponts sont zigzaguants parce que dit-on, ils suivent la courbe de nos vies...
Il y a aussi des ponts détruits par le temps ou la folie des hommes... Parfois, leurs moignons mutilés disent encore le désir d’unir les deux rives.
Images de ponts pour la psychanalyse. Les définitions nous le disent :
« ouvrage d’une construction permettant de franchir une dépression, un obstacle notamment un cours d’eau, un bras de mer. Le pont, précise encore le dictionnaire des symboles, est passage et il souligne le caractère périlleux de ce passage comme de tout voyage initiatique, comme de toute aventure...
Utiliser la métaphore du pont pour le rêve-éveillé en psychanalyse est presque un pléonasme. En effet, le sens étymologique de méta (qui signifie « au-delà ») et phero (qui signifie « porter » comme le ferre en latin), sont à l’origine de transfert. La métaphore transporte, transfère les mots dans un sens différent de leur sens propre, elle est passage, c’est-à-dire pont vers une relation découverte par l’imaginaire.
 
Le pont à traverser
 
 
Traverser le pont, dans la pratique de la cure psychanalytique par le rêve-éveillé, c’est avant tout se mettre à l’écoute des images, et plus précisément des images de l’enfance. Cela peut paraître paradoxal dans un monde où l’image s’impose à la vue, nous présente l’horreur en direct ou nous engage dans un virtuel qui tenterait de combler le manque plutôt que de lui donner un sens.
Le symbole du pont évoque une transition entre deux états intérieurs, entre deux désirs en conflit, il peut indiquer l’issue d’une situation conflictuelle, il faut la traverser, éluder le passage ne résoudrait rien. Les images qu’il s’agit d’écouter sont non pas une reproduction en vision directe de ce qui se voudrait le réel mais des images perdues entre les choses et les mots, images visuelles mais aussi sonores, tactiles, olfactives... Ces images ne sont pas des souvenirs, mais elles s’en souviennent, elles viennent rappeler que l’être humain a été « infans » avant d’accéder au langage et d’entrer ainsi plus avant dans la relation symbolique. L’indépassable de l’inconscient tiendrait à ce retard non rattrapable du langage sur le vécu. Inscrits dans ce blanc de l’inconscient, elles ne sont cependant pas figées, mais mises en mouvement dans le rêve-éveillé, elles se dramatisent, se déployant dans l’aire analytique, mettant en œuvre les processus primaires afin de ramener à la lumière, le refoulé.
On voit alors le pont, comme construction de l’aire analytique au sens de Widermann. C’est le sens même de « pontifex ». Ce nom porté d’abord par les empe re urs romains, avant d’ê tre transmis au Vatican, dé signe à la fois le pont, ce lui qui le construit e t ce lui qui le garde (ce qui ne fait un pape ni du patient ni de son analyste !). Cette construction a contribué à l’évolution progressive du rêve-éveillé vers une pratique et une théorie mieux ancrées dans la psychanalyse. Une remarque de Daniel Widlöcher dans son inte rve ntion aux journée s de l’histoire de la psychanalyse à Versaille s e n juille t 2000 perme ttra d’é claire r ce tte é volution. Il s’inte rroge ait sur le cadre qui face « à une demande d’analyse offre le plus de chance à ce que le sujet développe une expérience analytique authe ntique e t riche » e t ajoutait « si le cadre gé né ral e t les rè gles technique s de me ure nt, la maniè re d’é coute r, le s inte rpré tations e t le ur é ve ntuelle formulation varient ». [1] Concilier fidé lité à Fre ud e t novation e st un de s problè me s du mouvement psychanalytique. La fidé lité ne saurait se réduire à une simple répétition, encore moins à une dogmatique. Elle implique l’ouve rture à de s approfondisse me nts théorique s e t à de s enrichissements techniques. Elle peut parfois nous conduire à une attention sur des aspects longtemps minimisés quoique annoncés dans l’œuvre freudienne. « Freud, écrit Jean Bergeret, avait en réalité perçu beaucoup plus de notions qu’il n’avait pu en élaborer au cours d’une vie déjà bien remplie ». [2]
Dans sa capacité d’ouverture contrôlée, loin de la rigidité ritualisée, l’analyse rêve-éveillé a pu s’inscrire dans le mouvement psychanalytique à partir de l’aventure que R. Desoille avait engagée et que ses successeurs ont enrichie en la poursuivant. Il y a fallu du temps mais l’imaginaire, il est vrai, est le temps d’une histoire, du « muthos » au sens d’Aristote, temps où se noue un conflit, où se dénoue une solution. Passer le pont pour le patient, c’est d’abord se défaire de ce qu’il pouvait croire être la seule manière non seulement d’être dans son histoire et dans son enfance, mais encore du discours figé par lequel il l’exprimait. L’image : représentation concrète ou mentale, signe ou symbole, de ce qui a été perçu antérieurement par les différents sens (image visuelle, auditive, tactile, olfactive, gustative, kinesthésique) mais distincte en nature de la sensation dont elle est l’image. Alors, quand peut s’ouvrir l’imaginaire, à travers des images écoutées dans la relation transférentielle, le patient se trouve en position de créateur pour reprendre son histoire, la dire, la redire, la revivre, la transformer...
« Tout notre effort, écrit Jean-Bertrand Pontalis, ne consiste-t-il pas à dégager notre petite vie du sommeil qui l’entoure et la pénètre. Freud nous fait tout éveillés rester dans nos rêves ». [3] Bachelard disait déjà : « La rêverie guérit le souvenir ».
 
En traversant le pont pour écouter l’image
 
 
La proposition du rêver-éveiller en psychanalyse offre donc au patient un pont soutenu par le transfert. Dans l’inquiétante étrangeté de la première rencontre entre un patient et un psychanalyste, nous sommes en présence de la plainte, soit sous la forme d’un discours qui cherche à évacuer l’affect, soit avec l’expression incohérente d’émotions sans mots, soit encore avec des somatisations qui témoignent d’une perte et du deuil impossible des blessures de l’enfance. Dans ce cas d’ailleurs, « les aménagements particuliers de la technique du rêve-éveillé pourront parfois nous permettre d’ouvrir des pistes interdites et d’organiser nombre de funérailles », écrivait Monique Aumage dans un numéro récent de notre revue. L’invitation à passer le pont propose d’aller vers une autre façon de parler de soi, de son histoire, de sa souffrance. Mais c’est une aventure, ce n’est pas facile, on a peur de tomber. Le pont parfois est réduit à un fil « quelque chose de suspendu à la fois dans l’espace et dans le temps » disait une patiente qui se sentait sur ce fil comme un funambule en danger de tomber et de se trouver dans un univers de dévoration avec le fantasme d’un crocodile sous le fil.
 
Le pont des blessures...
 
 
Si l’image du pont est comme contenue dans la proposition du rêve-éveillé, elle est souvent choisie par les patients eux-mêmes.
Du pont, on peut oser regarder sur l’autre rive, dans la quête de ses origines ou bien se regarder dans l’eau à la recherche de soi-même ou même plonger pour s’autoriser des images archaïques et affronter l’ambivalence des premières relations d’objet.
Sylvain, brillant étudiant en médecine est très angoissé. Dans son rêve-éveillé, il est dans l’eau et voudrait explorer cette rivière, sa rivière mais :
« J’ai peur de m’y perdre, je sors les bras hors de l’eau et je cherche... Je sens le vent sur ma main... Je sens une chaleur, ce doit être le soleil, c’est doux... Je sens... Je crois que j’ai senti une main mouillée et froide, une main de femme... C’est une main quand même assez robuste, un bras que j’imagine assez fort, je m’agrippe à cette main, à ce bras. J’ai vraiment du mal à me sortir, j’ai l’impression de peser très très lourd... La main reste comme ça à la surface de l’eau, elle ne fait rien pour m’aider... enfin elle est là, c’est le principal et moi je tire dessus je crois que je vais me relever, je suis accroupi, je vois ce bras, c’est tout ».
Dans son commentaire Sylvain dira : « Ce bras vous symbolise, symbolise mon aspiration profonde, une femme mère, plus une femme enfant, sans aller jusqu’aux extrêmes de matrone, mais enfin quelque chose qui rassure. Mais cette main est là et n’agit pas, c’est une aide qui vient de l’extérieur, un signe engageant, mais pas une aide gratuite, c’est à moi de faire un effort. »
Le pont est à découvrir avec la spécificité et le mystère de chaque cure. Il est à la fois lieu du passage et temps du passage. Il inscrit ainsi le rêve-éveillé dans l’espace et le temps analytique.
 
Le pont à construire
 
 
Véronique est une jeune trisomique qui, arrivée à l’âge de la puberté, éprouve des désirs, vit un moment dépressif et se décrit elle-même comme « un bébé poubelle ». Toute son enfance semble avoir été entachée par la blessure narcissique que sa naissance a infligée à ses parents. Pour elle, toute séparation est difficile. Pendant plusieurs séances elle fabrique une boule de pâte à modeler qu’elle fait rouler vers moi. Je la lui renvoie... Ce jeu semble la rassurer. Le transfert semble se mettre en place dans cette construction d’un pont fragile, mobile entre nous. Mais allons-nous rester dans cette répétition monotone ? Après quelques temps, Véronique lance sa boule et dit : « Maman partie » et je peux la renvoyer en disant : « elle va revenir ». Le fort Da est nommé et il a construit le pont.
La semaine suivante, Véronique sort les boîtes de matériel et commence à jouer, à rêver tout haut, à dire sa souffrance. Mais parfois comme pour s’assurer de la solidité du pont, une balle ou une boule est encore lancée une ou deux fois avec un clin d’œil complice.
Dans la clinique des états limites, voire de psychotiques, on peut dire que la construction du pont a été entravée ou qu’il est réduit à une liane tremblante. Il s’agit, disait Sophie de Mijolla-Mellor aux journées de Versailles (juillet 2000), pour le psychotique, de retrouver dans sa mémoire un pensé qui en avait été exclu ». Avec le rêve-éveillé, il s’agit de retrouver des images perdues pour la pensée, ces images d’avant les mots, images indicibles qui fonctionnent comme certains objets en archéologie, permettant d’atteindre l’histoire des peuples sans écriture après un long travail de fouilles et de rapprochements des morceaux brisés dans l’étonnement de leur reconstitution, c’est-à-dire, si on tient compte du sens étymologique du mot symbole, de la découverte que cet objet était déjà là...
Si l’image peut ranimer la mémoire et solliciter l’inconscient, l’imaginaire empêché se voit déployé peu à peu et les propos du patient sont d’abord, non pas à interpréter, mais à déplacer vers un autre langage. C’est alors que l’on peut dire que la « fécondité du rêve du patient est à la mesure de la capacité de rêver de l’analyste, à la mesure de sa propre capacité de rêver engagée dans le champ du travail analytique, c’est-à-dire un champ où il n’oublie jamais sa place qui n’est pas celle du patient » [4].
C’est cette capacité de rêver qui contribue à la reconstruction du pont détruit, du pont qui permettra d’aller vers du sens. Une légende galloise raconte que le roi Bran se coucha en travers du fleuve Shannon, fleuve magique sur lequel il n’existait aucun pont et qu’aucun navire ne pouvait traverser. Le roi se fit pont, ce qui est d’ailleurs le sens de pontifex, rappelonsle. En prêtant son imaginaire, le thérapeute peut parfois se trouver en position de pont, c’est-à-dire de médiateur, comme ces gardiens de ponts, ceux qui veillaient à ce que les ponts ne soient pas coupés.
Les images d’enfance, perdues, recherchées, en partie retrouvées sont comme des vêtements anciens au grenier dans une vieille malle, comme celle de cette patiente qui, dans un rêve-éveillé retrouve de vieux vêtements dans un grenier imaginaire. Elle ne sait pas d’où ils viennent, à qui ils ont appartenu... cela viendra plus tard, l’essentiel est ce commencement de l’ouverture de l’imaginaire, jusque-là bloqué, en même temps que celle de la malle et sans rien en dire encore, mon imaginaire m’emmène jusqu’à cette phrase de Kundera dans La vie est ailleurs : « Le vêtement du passé est fait d’un taffetas changeant et chaque fois que nous nous retournons sur lui, nous le voyons sous d’autres couleurs ».
 
Le pont de rêves
 
 
Deux rêves de ponts construits par le même patient, à un an d’intervalle, peuvent illustrer comment le rêve-éveillé favorise un changement de regard sur soi-même.
J’ai reçu Marcel un peu clochard, fumeur de shit, plutôt sur un versant psychotique. Ce jour-là, en arrivant, il exprime sa difficulté à « contenir ». Il dit : « Ça tend à sortir un peu partout, je suis trop né d’un côté et pas assez d’un autre ! » Puis il commence un rêve à partir d’une image de pont peut-être pour relier ces deux parties séparées en lui, relier ses idées qui débordent, naître autrement. Ce rêve est très long, parfois touffu, ça sort en effet de partout et ça dit le désordre, le sujet divisé, dissous. Je n’en relate que quelques extraits : « Je vois un pont avec des jambes en pierre rose, il est très haut, on ne voit pas ce qu’il y a au fond ».
Une montagne, très haute, est aussi aperçue, inaccessible. « En bas, il y a un torrent qui coule très agité et il n’y a personne sur ce pont ». Marcel a alors l’impression qu’il va partir avec cette eau, se dissoudre dans cette eau, où Narcisse abîmé, ne peut se regarder. Il cherche alors à s’engager sur un chemin le long de la rivière mais là encore : « on ne voit rien, on peut marcher des kilomètres sans rencontrer âme qui vive » et Marcel ne peut ni rencontrer un autre, ni essayer de monter à cette montagne qui pourtant l’attire et son errance se poursuit tantôt dans l’eau, tantôt sur le bord, sur le pont. Je me demande s’il ne va pas nous installer à dormir sous le pont !... Je ressens moi-même une sorte d’ennui et je m’interroge silencieusement sur cet éprouvé quand Marcel voit enfin des êtres vivants mais il ne parle pas leur langue et il dit : « Je voudrais bien éprouver quelque chose avec ces gens ». La seule image qui peut émouvoir le patient est celle d’une femme enceinte qui s’occupe d’un petit garçon, nostalgie du regard maternel sur lui, seul garçon de la famille, puis il voit au loin un pêcheur qu’il « voudrait aider à tirer le filet pour, dit-il, une pêche miraculeuse ». Le miracle ne viendra pas et le travail avec Marcel sera long et difficile...
Un an plus tard, cependant, il reprendra spontanément l’image du pont alors que je viens de m’absenter quelques semaines. Il peut alors exprimer son manque, ça déborde moins. « Faut voir ce que ça donne quand vous n’êtes pas là, ce n’est pas trop mal, mais j’ai encore besoin de béquilles. J’ai été amoureux une ou deux fois mais ça n’a pas marché ! Ce qui me manque, c’est une relation avec une nana, mais je me suis remis à la musique ».
Reprenant donc l’image du pont, il s’aperçoit qu’il y en a plusieurs, en pierre... Il doit en choisir un et il s’y engage : « Je regarde l’eau qui coule en bas, elle est très claire et je vois mon image ». S’il n’a plus la sensation d’être dissous dans l’eau, Narcisse demeure bien fragile. « J’ai un peu peur d’être emporté par cette eau, que mon image s’en aille au fil de l’eau ». Cependant en tâtonnant, il trouve un endroit calme, mais dans une enclave demeure une « eau morte » et Marcel sait qu’il lui faut fuir cette eau mortifère. Il va là où il y a du courant, il se retrouve nu dans l’eau un peu gêné car il y a des gens au bord de la rivière auxquels il fait signe de loin. Face à la peur de l’autre, Marcel cherche à s’échapper et dans un fantasme de toute puissance il devient oiseau, vole, survole toute la scène, comme d’ailleurs il tente de refuser la réalité quotidienne et les limites qu’elle lui impose. Mais il réalise qu’il ne peut vraiment pas parler aux gens avec son bec. Il recherche une solution d’abord magique : « Il faudrait un sorcier, une sorcière » (Bien sûr la psychanalyste sorcière se tait) Il se plaint : « Je suis vraiment malheureux comme ça en oiseau ». Il va déchiqueter finalement son costume d’oiseau. Il peut alors courir vers quoi ? vers qui ? ce n’est pas dit, mais il a “un beau pantalon” et se sent soulagé... Il dira c’est comme un moi nouveau encore inconnu. »
Les deux ponts en rêve-éveillé semblent avoir fonctionné ici pour permettre encore bien modestement d’amorcer quelque chose de la naissance d’un sujet qui se mire dans l’eau vivante de la rivière. C’est un peu comme si Narcisse-Marcel approchait de l’altérité, à la fois de sa dualité et de son identité, avant de pouvoir l’accepter. Dans le cadre de ces deux rêves-éveillés, je pense au poème d’Eluard :
Ici on peut se perdre
Et mon visage est dans l’eau pure, je vois
Chanter un seul arbre
Adoucir les cailloux
Refléter l’horizon.
 
Le pont aux images
 
 
Se reconnaître dans l’eau, mais aussi renoncer à la toute puissance, au fantasme du vol, comme l’ange des Ailes du désir, condition nécessaire pour rencontrer les autres, dépasser le fantasme des eaux maternelles laiteuses et nourricières dont ce même patient dira un peu plus tard : « elles sont comme un paradis mortuaire ». Accepter la réalité et l’altérité ne détruit pas l’imaginaire ainsi que le disait Frydman pour la naissance : « l’enfant réel ne détruit pas l’enfant imaginaire, il l’habille ».
J’aime les ponts, J’aime les photographier. Dans le film de Clint Eastwood, Sur la route de Madison, l’image du passage d’un pont obscur qui débouche sur la lumière d’une brève rencontre, montre combien le jeu des lumières sur le pont, le moindre geste, l’esquisse d’un mouvement, éclairent les ressentis, illuminent les aspects, les images des êtres. C’est à partir de là, comme dans une démarche clinique que progressivement le dévoilement du secret fait jaillir d’autres images, ouvre à une autre connaissance... Alors la mémoire se rêve et le rêve se souvient.
Pradines déjà nous invitait à dépasser le mépris de l’imagination pratiqué par un certain intellectualisme. Il écrivait : « Imaginer, ce n’est pas seulement avoir des images et en être plus ou moins l’objet, c’est essentiellement s’en donner dans un but de distraction ou d’enchantement esthétique ou de fabulation symbolique ».
L’imaginaire n’est-il pas finalement l’expérience fondamentale de l’humanité ? Et « L’image persiste en l’idée objective comme en sa première jeunesse. » disait Gilbert Durand.
Écouter les images en rêve-éveillé implique qu’on les laisse résonner en soi, construire son propre rêve aux sources du désir.
Images imprégnées d’affects, plongeant dans la mémoire oubliée de l’enfance,
Images partagées dans le jeu du transfert et du contre-transfert
Images nommées
Images interprétées
Images en devenir qui se transforment, se réparent, nous réparent (au sens kleinien du terme), reconstruisent notre pont...
J’ai revu Marcel après une dizaine d’années. Il avait fait plusieurs métiers et finalement était devenu... photographe !
 
NOTES
 
[*]Communication faite à Paris le 13 octobre 2001 dans le cadre de la journée d’étude du GIREP sur « Imaginaire et Inconscient ».
[1]Évolution de la clinique psychanalytique, coll. Perspectives psychanalytiques, Le Bouscat, L’Esprit du temps, 1999, pp. 45-50.
[2]La violence et la vie, 1994, p. 19.
[3]Ce temps qui ne passe pas, Gallimard, 1997, p. 61.
[4]Fabre N., Au miroir des rêves, p. 104.
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Communication faite à Paris le 13 octobre 2001 dans le cadr...
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[1]
Évolution de la clinique psychanalytique, coll. Perspective...
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[2]
La violence et la vie, 1994, p. 19. Suite de la note...
[3]
Ce temps qui ne passe pas, Gallimard, 1997, p. 61. Suite de la note...
[4]
Fabre N., Au miroir des rêves, p. 104. Suite de la note...