2003
Imaginaire & Inconscient
Ma mère, mon amour, est-ce que tu vas mourir ?
[*]
Jacquelyne Brun
Psychanalyste GIREP14 place Étienne Pernet 75015 Paris
Beata, 4 ans, est menacée de perdre sa mère qui
souffre d’une maladie gravissime depuis sa naissance. En
quelques séances, sur une période de plusieurs mois, accompagnée de la thérapeute « passeur de ponts », à travers le thème
de la maison, elle va parvenir à grandir malgré la mort de sa
mère hélas effectivement survenue. Au fil des dessins et de
l’évolution de la relation thérapeutique, vont apparaître la
maturité précoce et la capacité de résilience effective et riante
de cette attachante petite fille.
Mots-clés :
Mère, Maison, Deuil, Amour, Jamais plus.
Beata, 4 years old, feels the threat of loosing her
mother who has been suffering from an extremely important
illness since her childhood.Within a few sessions in a period
of several months, accompanied by the therapist as a “crossing
bridges agent”, through the theme of the house, she will
succeed in growing up despite her mother’s death which
happened alas. In the course of drawings and the evolution
of the therapeutic relation, early maturity and the capacity to
effective and laughing resilience of this lovely little girl will
appear.
Keywords :
Mother, House, Mourning, Love, Never again.
Un jour ou l’autre, nous avons été confronté à l’angoisse ramassée dans
cette question à la limite du supportable : « ma mère, mon amour, est-ce
que tu vas mourir ? » ou encore « est-il possible que tu meures un jour ? ».
Tout thérapeute, tout être humain, rencontre des enfants ou des adultes
qui sont amenés ou ont été amenés à se poser cette question très jeunes, trop
jeunes parfois, à un âge où elle n’était même pas encore formulable.
Hélas, même les thérapeutes sont fatigables. Un après-midi où je me reposais, un coup de fil vint troubler mon épuisement. Ma joie de reconnaître la
maman d’une petite fille que j’avais eue en thérapie il y a plusieurs années
fut de courte durée. Émilie avait grandi, elle avait quatorze ans, se souvenait
parfaitement de moi et son évolution était enchanteresse pour mes oreilles
de mère symbolique que je me sens demeurer pour la plupart des enfants
avec lesquels j’ai fait un bout de chemin. Émilie n’avait actuellement aucun
problème, mais elle et sa maman avaient pensé à moi pour une petite fille
de presque 4 ans, petite cousine pour l’une, nièce pour l’autre, et qui allait
très mal. Je n’eus guère le temps de me réjouir de cette marque de confiance
et des bonnes nouvelles concernant Émilie. Car sa maman, en quelques mots,
me raconta la terrible histoire de Beata et de sa famille. La mère de Beata
souffrait d’une maladie incurable gravissime, cela depuis la naissance de
l’enfant qui n’avait connu sa mère que couchée, malade, menacée de mourir.
Cette mort approchait, je ne pourrais sans doute même pas rencontrer la
maman, le papa assumait beaucoup de choses et n’était pas chaud pour que
Beata soit aidée par un psy. La petite fille était très colérique, redevenue énurétique, constipée, elle refusait d’aller aux toilettes, et la maman d’Émilie, qui
avait cinq enfants, s’inquiétait aussi car elle trouvait ses dessins déstructurés.
Pour une thérapeute épuisée, je trouvais cette histoire bien lourde surtout
quand vint la petite phrase fatidique : « Il faudrait que vous la prépariez au
décès de sa maman... ! » J’aurais voulu prendre un avion et partir instantanément dans un pays chaud, plein de soleil et d’amitié. Mais au lieu de cela je
posais quelques questions : si le père n’était pas d’accord, la maman à l’agonie,
je ne voyais pas comment je pourrais aider cette enfant... Qui l’amènerait ?
La famille de Beata nombreuse et chaleureuse avait pensé que des voisins
peut-être..., car elle habitait près de mon bureau... (Ouf peut-être étais-je
sauvée !). Cependant ma rigueur analytique déclara que je ne pourrais voir
cette petite fille que si, au moins au début, le papa pouvait venir me dire son
accord, me rencontrer avec elle, après on verrait. En raccrochant je me sentais
encore plus épuisée, très triste pour cette petite fille inconnue, me sentant
parfaitement impuissante, et espérant que je ne la rencontrerais jamais !
J’avais tort car ma rencontre avec Beata et sa famille fut une des plus
émouvantes et des plus enrichissantes de ma vie. Elle m’a permis aussi
d’approfondir les concepts chers à Winnicott sur l’importance de l’environnement notamment comme facilitateur du processus de maturation.
Winnicott écrit dans l’introduction de « La crainte de l’effondrement » :
« Au commencement, il est impossible de parler de l’individu sans parler
de la mère parce que, selon moi, la mère, ou la personne qui en tient lieu,
est un objet subjectif – autrement dit elle n’a pas été objectivement perçue –
et donc la manière dont elle se comporte fait partie intégrante du tout-petit.
Et c’est presque comme vouloir “compter les fées à la pointe d’une aiguille”
que d’essayer de voir jusqu’où on peut remonter dans la compréhension des
phénomènes infantiles en laissant de côté un environnement qui, au début,
fait partie intégrante de l’enfant. La difficulté est qu’il y a là un paradoxe,
le même que celui qu’on relève dans le phénomène transitionnel, paradoxe
que j’ai tenté d’élaborer pour, en quelque sorte, faire avec. Le paradoxe est
que l’environnement fait partie de l’enfant et en même temps il n’en fait pas
partie. C’est ce que le tout-petit doit finalement accepter pour devenir
vraiment un grand. Cela apparaît clairement dans la théorie du phénomène
transitionnel, où nous savons qu’à propos du cas banal où il y a un objet
transitionnel, nous ne demanderons pas au bébé : “As-tu créé cet objet, ou
bien l’as-tu trouvé ?” Nous savons que les deux propositions sont vraies et
que si l’objet n’avait pas été déjà là, il ne l’aurait pas créé, mais qu’en fait,
il l’a créé. Et c’est un concept tout à fait malaisé, à moins qu’on ne déclare
simplement qu’il s’agit d’un paradoxe et qu’il nous faut l’accepter ». [1]
Beata m’a beaucoup appris aussi sur le concept de résilience souligné
par Boris Cyrulnik et j’ai réalisé davantage la nécessité d’un environnement
favorable dont j’ai fait partie en tant que thérapeute pour que cette résilience
existante en germe, puisse heureusement advenir.
Nous avons eu la chance que je puisse rencontrer Clara, la maman
malade. Cela a été essentiel pour la mise en place et la suite de mon soutien
pour cette petite fille.
Une heureuse rémission permettait à Clara de se tenir debout et de
pouvoir faire quelques pas. Elle est donc venue me voir en consultation,
accompagnée par son mari qui était peu convaincu de la nécessité de cette
démarche. Un précédent rendez-vous quelques mois auparavant avec un
pédopsychiatre leur avait peu apporté. Mais la maman de Beata se faisait du
souci pour sa petite fille qui, depuis qu’elle-même avait été ré-hospitalisée,
refaisait pipi au lit, retenait ses selles, refusait d’aller aux toilettes et était
constamment « énervée ». Ils me racontèrent tous deux leur douloureuse
histoire.
Plusieurs années auparavant, Clara à la suite de douleurs bénignes dans
les jambes découvrit qu’elle souffrait d’une tumeur très rare s’attaquant aux
muscles. Après une opération et une chimiothérapie, le corps médical la
déclara guérie. Le couple avait envie de faire un enfant mais peur pour lui,
si la maladie récidivait. Ils consultèrent donc plusieurs grands professeurs
et exposèrent clairement leurs questions. On leur demanda d’attendre
plusieurs années avant de se prononcer. Au bout de trois ans on leur « donna
le feu vert ». « Elle a été conçue rapidement, elle avait envie de venir au
monde » me disent-ils. À la fin de la grossesse, des douleurs de sciatique
apparurent et le médecin rassura la maman. Le bébé naquit mais finalement
par césarienne car son cœur battait avec un rythme trop précipité. Beata
est une belle petite fille, parfaitement constituée.
Malheureusement les douleurs de la maman perdurèrent après la
naissance. On leur dit de consulter à nouveau un cancérologue. C’est la catastrophe, depuis quatre ans, la maman souffre. La maladie évolue de récidive
en récidive. En outre, le père de Clara meurt quinze jours avant la naissance
du bébé. La mère du père trois mois après...
« Nous étions déchirés. C’est une petite fille qui se portait bien
apparemment, et nous, avec notre chagrin, ne sachant quoi faire... Je n’ai
jamais pleuré devant elle, je me force à ne jamais pleurer devant elle » dit
la maman.
C’est Jean, le papa, qui s’occupe concrètement de Beata avec des
nounous car la jeune femme doit beaucoup garder le lit et a très peu de force.
Cependant, en écoutant et regardant cette mère douce et lumineuse,
si aimante envers son enfant et son mari, en faisant écho à sa protestation
quand Jean dit timidement la phrase fatidique : « et puis... il faut la préparer
à la mort de sa mère », ce à quoi elle réplique « je ne suis pas encore morte ! »,
je sais que mes réticences sont loin, que l’alliance est déjà réalisée, que mon
rêve va sans cesse rejoindre le leur dans les jours ou les mois qui viendront,
porteur, supporteur de ce désir de vivre de Clara, espérant et désespérant
avec eux, pour eux, pour Beata et prête à tout cependant. Je pressens aussi
que ce « holding » si important, porter l’enfant, le nourrir, l’accompagner,
s’il n’a pas été possible pour Clara dans le concret des gestes maternants
quotidiens, l’a été par son attention, son souci, son amour pour son bébé,
soutenant et guidant son mari et les nounous qu’ils ont choisies chaleureuses et « suffisamment bonnes. » Jean, le papa, m’émeut aussi par sa
maladresse douloureuse, plus fermé, angoissé, aimant, désemparé et
finalement plein de bonne volonté pendant cet entretien pour la venue de
Beata ici, même s’il pose des conditions pour le rythme des séances, par
exemple.
La semaine suivante, ils reviennent tous les deux avec la petite fille qui
a alors 4 ans deux mois. Elle est très timide, souriante, presque mutique,
mais elle écoute avec une grande intensité tout ce qui se dit de son histoire
et de ses problèmes, notamment du rapport de force qui se joue chaque soir
autour de la propreté. Elle dessine et ce sera le début du thème qui parcourra
presque chacune de nos dix-huit rencontres sur une année : la maison. Elle
dira simplement « c’est ma maison avec des décorations de Noël ». (dessin
n° 1). Sa maison est cubique avec une cheminée surmontée d’une sorte de
drapeau bleu, sans fenêtres, aucun environnement (décor !) autour, mais
dessinée avec des feutres de couleurs vives dont du noir (un gros point sur
la porte). Elle me dira plus tard qu’elle aime beaucoup le noir et qu’on ne
la comprend pas, on lui dit que ce n’est pas joli. Je lui dirai alors que moi
je comprends qu’elle trouve cela joli car « le noir fait chanter les couleurs »,
c’est ce que me disait une amie peintre, et cela ravira Beata. Mais pour
l’instant, ses rares paroles seront pour
dire du dessin inachevé derrière celui de
la maison : « c’est un château abandonné.
Y a que des rois, des reines, des
princesses ».
Nous mettons en place le cadre du
soutien thérapeutique. Suivant les
desiderata du papa, nous convenons pour
Beata de rendez-vous tous les quinze
jours sauf pendant les vacances. Elle sera
amenée par sa nounou et parfois par
son papa lorsque cela sera possible. Sa
maman essaiera aussi de revenir. Nous
l’espérons tous.
Dessin n°
1.
« Ne craignez rien, je veille »
Après les vacances de Noël, donc presqu’un mois plus tard, Jean, le papa,
revient avec Beata pour notre seconde rencontre. C’est miraculeux : tout
va bien ! plus aucun problème autour de la propreté, plus de couches, plus
de mal au ventre, Beata parle de mieux en mieux et ne fait pratiquement plus
de colères... Jean arrêterait bien là « le suivi » comme il le dira à plusieurs
reprises au cours de cette année. Comme à son habitude, il banalise : « le
premier trimestre était long ». Et puis la maman va elle aussi beaucoup mieux,
elle s’est réconciliée avec une de ses sœurs dont elle avait parlé ici. Beata
pendant ce temps dessine une maison beaucoup plus pauvre que la première
mais avec une fenêtre et sans cheminée (dessin n° 2). Elle dira seulement :
« c’est une maison de toutes les couleurs. C’est ma maison, c’est Noël. Beata
habite avec papa et maman. ». Mais surtout, elle passe beaucoup de temps
à ordonner, ranger mes nombreux crayons-feutres. Cette passion de l’ordre
surprend son père et me touche car je me demande quel ordre souhaite cette
petite fille menacée de perdre sa mère presque depuis sa naissance, ce qui
peut être considéré à juste titre comme un désordre... Je demande à parler
à la maman par téléphone.
Lorsqu’elle m’appelle, celle-ci se dit heureuse et soulagée du mieux être
de Beata, mais elle n’est pas d’accord avec son mari. Il n’est pas question
de s’arrêter à présent. Elle-même me le redit : elle fait une thérapie qui l’aide
beaucoup et sait que la suppression du symptôme ne signifie pas suppression
de l’angoisse. Si elle va un peu mieux, les journées qu’elle doit passer à
l’hôpital chaque semaine l’épuisent beaucoup. Clara me dit une phrase qui
sera pour moi essentielle : « ne craignez rien, moi je veille... » pour m’assurer
que la thérapie continuera. Il me
semble qu’après sa disparition, j’ai
repris ce rôle avec ceux et celles qui
entourent Beata : grand-mère maternelle, oncles, tantes, cousins, cousines,
assistant le père.
Beata est amenée par sa nounou,
une jeune femme marocaine qui l’adore
et « lui passe tout », mais que je trouve
trop plaintive alors que Beata ne se
plaint jamais. Je suis donc seule avec
l’enfant qui ne me dit pas un mot. Elle
range cette fois la dînette, souriante et
muette. Mes essais de jeux avec une
poupée dont je fais la voix m’attirent
un regard souriant, indulgent, qui
semble dire que cette dame est
décidément bien bizarre ! Alors j’abandonne, je me tais aussi tout en
l’observant et je rêve à ce que raconte Winnicott sur la « nécessaire capacité
d’être seul » qui s’apprend lorsque l’enfant joue en présence d’une mère
pouvant être occupée à autre chose, fut-ce à sa capacité à « s’identifier à
l’enfant ». Il me semble que Beata connaît déjà cela. Je rêve à cette petite
princesse muette dans son château abandonné (esquissé en dessin à la
première séance), qui range à perte du vue mes couverts, à sa douleur secrète,
si bien cachée, à cette façon fulgurante d’être soulagée par la prise en compte
de son angoisse se disant à travers son refus de la propreté, à sa peur de
l’avenir pour sa mère, sa terreur de la perdre, innommable, impensable, sa
peur éventuelle de moi, cette drôle de dame qu’elle connaît si peu. Elle se
met alors à faire passer les objets de la dînette par un tout petit trou du sac
et cela me fait penser au tout petit enfant qui joue aux cubes ou aux assemblages à encastrer. Cela dérange son ordre et je dis que c’est encore jouer
que de déranger ce qu’on a si bien ordonné. Avec un regard en coin, elle jette
dans le sac tous les couverts qu’elle avait si patiemment rangés !! et nous
rions ensemble. L’apprivoisement est fait. Mon impression de « veiller » était
donc juste.
Dessin n°
2.
Avec Beata, je vais aller de surprise en surprise. Je me demandais
combien il faudrait de séances de ce type, sans aucun échange verbal. Or
dès la séance suivante, dès qu’elle est seule avec moi, Beata est intarissable.
Assise comme une grande, sur un grand pouf, elle me parle de sa maman à
qui on a changé le sang, elle est partie hier à l’hôpital. Beata a beaucoup
d’espoir, elle croit que cela va guérir sa maman... Elle parle de sa grand-mère maternelle très présente comme soutien familial. Elle souhaite dessiner
et va même me raconter son premier petit rêve-éveillé qui m’émerveille
par sa construction chez cette encore très petite fille.
« La fusée
Il était une fois une fusée qui avait quelqu’un dedans. C’est un homme
dont on ne savait pas le nom.
La fusée veut aller sur la lune, l’homme aussi. La fusée va à la rencontre
de la lune. Elle rentre dans la lune et elle atterrit sur la lune. La lune est
toute ronde.
L’homme dont on ne sait pas le nom sort de la fusée. Il va se promener
sur la lune. Il regarde autour de lui et il voit beaucoup de sable par terre
et des maisons.
Il ne trouve pas de maison, mais de toute façon il veut repartir chez lui
sur la terre.
Il repart dans la fusée et arrive sur la terre, et il retrouve sa femme. FIN »
Cette histoire signe pour moi l’alliance entre Beata et moi. Je sais qu’elle
n’a plus peur de moi. De nombreuses interprétations sont possibles, mais
je retiendrai surtout ce qui va caractériser les futurs dessins de Beata : la
recherche et la construction d’une maison sur la terre. Bien sûr la fusée
qui va à la rencontre de la lune me fait rêver à l’heureuse conception de
Beata, (conception dont les parents et certains membres de la famille se
demandaient s’ils avaient bien fait de la réaliser, dont les parents se sentaient
très coupables...), Beata qui doit à présent se construire sur la terre, même
si sa maman part un jour sur la lune... Bien sûr je ne dis rien de mes pensées
et nous nous quittons très bonnes amies, avec un petit bisou. Eh oui, Beata
a des droits que les autres n’ont pas, des séances doubles en durée par
exemple, compensant le rythme de 15 jours, mais je n’en éprouve aucune
culpabilité envers l’orthodoxie. Il est des thérapies où tout en respectant la
rigueur et la distance nécessaire, le thérapeute ne peut qu’humainement
s’investir en dépassant les règles strictes habituelles. Winnicott, par exemple,
allait déjeuner avec certains de ses patients...
À la séance suivante, Beata est toute gaie, la nounou est effondrée.
La petite lettre que m’écrit le papa est catastrophique. La maman de Beata
est dans une maison de soins près de chez moi, ce qui permet à la petite fille
de lui rendre visite justement tout à l’heure en me quittant et plusieurs fois
dans la semaine, comme elle me le raconte très joyeuse. Hélas, c’est une
maison de soins palliatifs... « Tout va vite », écrit le papa, « J’ai l’impression
que depuis le transfert de mon épouse dans cet établissement, Beata n’est
plus la même, plus de caprices, par exemple ». Pour cause de vacances,
le papa propose un rendez-vous un mois plus tard.
Je lis toujours une partie des lettres de son papa à l’enfant ainsi que ma
réponse faite pendant qu’elle dessine. Bien sûr je n’ai pas le cœur de lui lire
le contenu réel de cette lettre. Beata est toute contente même lorsque je lui
dis simplement que son papa craint qu’elle se fasse du souci pour sa maman.
Elle dessine une maison très haute jusqu’en haut de la page, toujours avec
des décorations de Noël et me crève le cœur avec une histoire gentillette de
sa famille unie et sans problème même si « maman est dans son lit », comme
dans sa réalité. Le père Noël passera et apportera des cadeaux à tout le monde
et même « des habits pour Jacquelyne » ! Ce qui me touche beaucoup.
On fait un génogramme qui lui plaît beaucoup et qui va avoir une grande
importance dans notre relation et dans le travail de deuil de Beata. Je suis
vraiment étonnée de la façon dont cette petite fille de 4 ans et demi se repère
dans ses ascendants, y compris ceux qui ont disparu comme le grand-père
maternel dont elle me dit qu’il est mort avant sa naissance.
Après avoir écrit la petite lettre pour son papa, je lis que je lui écris « bon
courage ». « Pourquoi ? » demande-t-elle. Je dis simplement que si c’est
difficile pour une petite fille d’avoir sa maman malade, c’est difficile aussi
pour un monsieur d’avoir sa femme malade. Elle a une compréhension
immédiate et généreuse, signe d’une maturité réelle qui était cachée
jusqu’alors et qui ne va cesser de me surprendre.
Je souhaitais rendre visite à Clara, la maman de Beata, mais ce ne fut pas
possible. Elle est morte peu de temps après cette cinquième séance. J’ai reçu
un faire part avec cette phrase du Psaume 124 : « Notre âme, comme un
oiseau, s’est échappée du filet de l’oiseleur ».
Cette disparition m’a beaucoup attristée, pour Beata certes, mais aussi
parce que les quelques rencontres avec Clara qui, à sa façon, participait
aux séances avec Beata, m’avaient beaucoup touchées et mon estime et mon
affection pour elle était réelle et profonde. J’ai écrit à Beata et à son père,
séparément.
La maison qui habite sur la terre
Un mois après notre dernière séance, je retrouve Beata amenée par sa
grand-mère maternelle. Je l’avais eue au téléphone avant la mort de la maman
et je l’avais remerciée pour sa présence auprès de sa petite fille, tentant
comme je le pouvais de calmer ses inquiétudes quant à l’avenir de celle-ci
en lui disant que grâce à sa maman d’abord, son papa aimant et toute la
famille ensuite, Beata était douée d’une grande force intérieure et que
je ne doutais pas que tous ensemble, nous allions l’aider aujourd’hui et
demain à vivre cette terrible épreuve. J’étais pleinement sincère, ce n’était
pas seulement des paroles de circonstances ou même de compassion.
Grâce à cette merveilleuse grand-mère, d’une grande justesse malgré sa
douleur, nous continuons le génogramme après avoir doucement, profondément, tendrement, parlé du départ de Clara. Plus tard Beata, d’elle-même,
voudra mettre la date de la mort de sa maman avec la petite croix.
Mais lorsque nous nous retrouvons seules toutes les deux dans cette
séance après la mort de sa maman, Beata dessine une très grande maison,
qui prend presque toute la feuille, bien construite avec une grande porte
décorée, trois fenêtres en ordre décroissant. L’histoire est simple, mais significative :
« Une belle maison. C’était Noël. Il y a des gens dedans. Elle habite sur la
terre cette maison. Il y a des chiens et des chats. Il y a 10 enfants, 10 mamans
et 10 papas. (On vient de parler des 10 petits enfants de sa grand-mère maternelle, dont elle Beata)
Ils font une grande fête bien. Ils se font des cadeaux et ils chantent plein
de chansons. Et elle habite sur la terre cette maison. C’est une maison avec
trois fenêtres décorées avec des vitraux. »
J’affirme également avec force que cette maison habite bien sur la terre...
et me demande ce qu’il en est certes du désir que sa maman soit encore sur
la terre, mais aussi de sa peur de risquer de disparaître de cette terre, elle,
petite Beata. Bien sûr je n’en dis rien. Je me réjouis malgré ma tristesse
que la famille ait su entourer par des fêtes et de la présence tendre cette toute
petite fille. Le génogramme me permet de me repérer moi aussi dans cette
nombreuse famille et de me souvenir des petites cousines dont Beata me
parle souvent, qu’elle aime beaucoup ainsi que leurs parents et qui l’ont
reçue en ces temps difficiles. Voilà l’environnement facilitateur cher à
Winnicott dont nous voyons ici l’importance essentielle pour le présent et
le futur de cette petite fille.
Ce dessin de la « maison qui habite sur la terre » sera repris par Beata,
6 séances plus tard soit 3 mois plus tard, un peu avant les grandes vacances
scolaires.
Entre temps cependant, toujours heureuse de venir me voir, toujours ne
me parlant que lorsque les adultes ne sont pas avec nous, (entre nous ?), Beata
vit son deuil, (ou son « travail d’amour » comme le disait un ami théologien),
et la construction d’elle-même, à travers les maisons qu’elle dessine à chaque
séance, les petits rêves-éveillés qu’elle raconte dessus, toujours symboliques
bien que très simples. Ainsi la maison de la 7e séance qui, pour la première
fois, a une cheminée qui fume et dont l’histoire dit à la fois la détresse de
Beata et sa capacité de résilience qui se confirme.
« C’est une maison abandonnée. La famille est partie pour les vacances.
Elle habite sur la terre cette maison. C’est Noël (nous sommes en Mars, mais
nous nous sommes rencontrés en décembre et sa maman vivait encore).
Il y a un sapin, y a une cheminée aussi dans l’appartement. Il y a des cadeaux,
y a de la fumée qui sort de la cheminée.
Il est fini le feu dans la cheminée. Il s’est éteint tout seul...
La famille revient dès le lendemain matin. Ils sont contents de revenir
et de retrouver leur maison. Ils étaient partis pour un mois.
La maison sur la terre, elle était bien contente aussi d’être à nouveau
habitée... ! »
Mais son papa s’inquiète : Beata est dite « en retrait » par l’instituteur.
Elle a tendance à avoir des crises d’énervement avant le coucher et se
constipe à nouveau, retrouvant donc les symptômes d’avant notre rencontre.
Par lettre et téléphone, je le rassure sur la « normalité » de tout cela compte
tenu de l’épreuve traversée aussi bien par sa fille que par lui. Un peu plus
tard, Beata ne veut plus dormir dans sa chambre, elle fait des cauchemars,
elle dort dans la petite chambre beaucoup moins confortable où dort la grand-mère lorsqu’elle vient, car son papa a heureusement refusé qu’elle dorme
avec lui.
À la 9e séance, la petite lettre du papa annonce que Beata refait pipi par
terre, même sur le tapis. Ce jour-là, Beata fait une étrange maison très
abstraite, sans ouverture, sans fermeture, abandonnée, sans histoire, nous
nous concentrons sur son génogramme qu’elle « décore ».
Par contre après les vacances de Pâques pendant lesquelles la petite fille
a été reçue dans la famille, notamment chez les petites cousines préférées,
Beata est toujours ravie de me retrouver, moi aussi, et tout change :
La maison qu’elle dessine est très structurée, très décorée et apparaît
sur la porte, la fleur qui ne quittera plus la maison. (dessin n° 3)
« Il y a quelqu’un qui est allé faire des courses chez le fleuriste. Elle va
mettre des fleurs car elle est sur le chemin du retour. C’est une maman. Les
petits enfants sont avec le papa en train d’acheter du pain chez le boulanger
pour le dîner. Le papa et la maman ont huit petites filles.
C’est Noël et il y a des décorations dans la maison. Y a la fumée qui
sort de la cheminée. Il y a une vraie fenêtre et une fausse fenêtre avec des
volets verts pour décorer
pour Noël. Le verrou de la
porte est décoré avec des
pétales de fleurs et une tige.
La porte est bien décorée : il
y a un soleil sur la porte, une
forme très difficile, une couronne de Noël. Les décorations sont beaucoup de ponts
même sur la porte.
La maison est terminée. »
J’avais été émue en
voyant Beata dessiner de
chaque côté de la porte ce
que je voyais moi-même
comme des petits « ponts »
bien solides, affirmés, qui me
semblaient pouvoir symboliser les ponts entre le ciel et
la terre, entre sa douleur du
manque de sa mère et sa joie
dans sa nombreuse famille
et ici, mais j’ai été encore
plus émue quand Beata elle-même a mentionné que
c’était des « ponts ».
Dessin n°
3.
Les cauchemars libérateurs
Le papa écrit que Beata fait encore des cauchemars et à nouveau ne veut
plus dormir dans sa chambre. Je lui en parle donc. Cette fois, elle veut bien
me les raconter. Elle rêve de trois loups qui viennent croquer les petits
enfants ! Ils sont tout noirs avec des dents pointues, des yeux brillants...
Je lui propose de les dessiner, elle ne sait pas dit-elle. « Je vais t’aider »
dit Jacquelyne. Alors elle les dessine seule en leur donnant beaucoup de
place. L’un d’entre eux tient sur toute une feuille, les deux autres sont sur
une autre. On les réunit avec un scotch. Cela lui fait encore peur. Je lui dis
que les loups ont peur du feu et on se demande ce qu’ils pourraient manger
d’autres pour ne pas la manger, elle. Je propose, « pomme de terre, moutons »,
elle continue « poulets, poules, poussins », et répète tout ce qu’ils peuvent
manger. En fait, il s’agit d’une famille loup : le papa, la maman, le petit loup.
Le papa secoue son lit, la maman veut la manger, le petit loup met le bazar
dans ses jouets et les secoue.
Je lui dis très sérieusement qu’à présent, ils vont rester dans mon bureau
et lui conseille de m’appeler dans son rêve si cependant ils reviennent et
l’assure que je les tuerai, parole de Jacquelyne. Beata est ravie, elle dit :
« alors ils iront dans la poubelle, puis dans la poubelle de la rue, puis dans
la grosse poubelle ».
Je confirme et j’ajoute « Puis, ils seront dans une encore plus grande
poubelle et seront brûlés ». (C’est seulement par la suite en relisant cette
séance que j’ai réalisée que le corps de sa maman avait été incinéré...) Alors
subitement soulagée, toute réjouie, elle n’a plus envie de finir de colorier
ses loups en noir, elle veut soudain « décorer son génogramme » et s’étonne :
« maman, je ne l’ai pas décorée ? ». Elle choisit le rose et fait une grande
case, puis entoure en rose tous ceux qu’elle n’avait pas encore entourés de
couleur. Elle refait un oiseau jaune tout gai car elle « aime bien le jaune »,
dit-elle. Elle admire sa case qui a « de la place ». « C’est normal » dis-je
« c’est ton génogramme ».
Oui, confirme-t-elle, très fière, « c’est mon génogramme », « il est beau
hein mon génogramme ? » répète-t-elle en me regardant, enthousiaste et attendrissante. J’affirme que je n’en ai jamais vu de plus beau ce qui est vrai !
Et je me dis que ce génogramme rarement autant investi par un enfant surtout
de cet âge témoigne de son existence sur terre, de sa filiation, de l’existence de sa maman qu’elle peut à présent continuer.
C’est donc après cette séance où nous avons expurgé le fantôme de la
mauvaise mère, mère archaïque qui veut dévorer son enfant encore vivante
et l’entraîner dans la mort, (dans le fantasme de l’enfant bien sûr, qui rejoint
celui des adultes qui perdent un proche), que Beata terminera la maison faite
après le décès de sa mère. Le rêve-éveillé confirme la libération intérieure
de la petite fille qui ne fera plus jamais de cauchemars jusqu’à notre
séparation dans quelques mois.
Histoire du rêve-éveillé résumé : Une dame s’éveille à la vie, s’habille
chaudement pour bien se protéger des intempéries parce que « dehors à
l’extérieur il y avait une tempête de neige ». Elle va aller faire du ski « avec
son papa, non avec son mari, lui-même habillé chaudement “avec des chaussures chaudes de garçon”. » « Ils vont faire du ski tous les deux, le papa et
la maman ».
Pour la première fois Beata joue avec une poupée. « Elle s’appelle Clara,
on dirait qu’elle va à l’école, la grande école, elle a 6 ans, elle va au CP »
Car Beata, non seulement a envie de grandir, mais son âge idéal est justement
celui de 6 ans !
La treizième séance a lieu fin juin, avant les grandes vacances. Jean le
papa demande si c’est la dernière... Je veille, assistée du souvenir de Clara.
Alors, je dis que ce ne serait pas bon de s’arrêter dans le « trou » des vacances
surtout pour Beata qui a perdu sa maman... Je souhaite la revoir à la rentrée
pour quelques séances, nous verrons à ce moment-là, en fonction de comment
elle ira. Il accepte et Beata dit de sa maison du jour, bien d’aplomb, claire
et gaie, avec une superbe fleur rose sur la porte : « je la finirai la prochaine
fois ».
La séparation de Jacquelyne et de Beata
À la rentrée, Beata revient avec sa bonne grand-mère. Elle est très
contente de me retrouver et moi aussi ! Les vacances se sont bien passées,
il y une lettre du papa qui le confirme. Il demande « combien de fois,
comptez-vous revoir Beata ? » tout en écrivant qu’au retour à Paris elle ne
voulait pas coucher dans sa chambre. Je n’en parle pas à l’enfant et j’écris
que je n’en sais rien, je dois voir cela avec Beata. Je me sens vraiment
compressée par ce papa. Pourtant, il me semble facile de comprendre que
ce deuil est récent pour une petite fille et que ce n’est pas si simple d’interrompre notre relation qui soutient l’expression symbolique de ses angoisses.
J’en parle avec l’enfant : « souhaite-t-elle encore venir me voir ? Elle me
dit vraiment oui “encore un peu, seulement encore 100 fois !!!” »
Les décorations de Noël cèdent la place à celles de l’anniversaire, celui
de Beata est dans un mois. Nous voici donc dans le temps présent. Nous
n’avons plus besoin de décorations soutenant le risque de « faux self ».
Celles-ci font partie de la vie. La maison
est dorénavant toujours très structurée,
solide, précise et très gaie avec l’apparition d’une petite fille dessinée et ses
fleurs qui deviennent trois : deux au-dessus de la maison comme des totems
(figure des parents ?) destinés à protéger
la maison et celle de la porte, changeant
de couleur, s’enracinant parfois.
À la quatorzième séance, la maison
a un environnement dessiné. (dessin
n° 4). « C’est une maison qui a un jardin
et des fleurs dans la maison et dans le
jardin ». Il y a du feu dans la cheminée.
Beata est très gaie, elle me raconte
qu’elle va fêter quatre fois son anniversaire : « ce matin, je m’entraînais à
sauter très très haut ! » « Évidemment,
c’est bien de grandir ! » dit-elle. Cette petite fille m’émerveille de plus en
plus par son goût de vivre et sa façon de devenir tout simplement elle-même,
moi qui entends à longueur de journée des enfants déclarer qu’ils ne veulent
pas grandir !
Dessin n°
4.
Après les fêtes de son anniversaire, (ô combien importantes pour une
enfant dont on s’est demandé s’il était bon ou mauvais de l’avoir conçue et
mise au monde...), la maison que
dessine Beata est très gaie, pleine de
petits lutins, plus de noir mais
beaucoup de rose et de rouge et pour la
première fois, au-dessus de la maison
un soleil réjoui et un ciel bien bleu
(dessin n° 5).
Les vacances nous séparent à
nouveau pour plus d’un mois. Il a été
projeté que nous nous quittions à Noël
et nous sommes déjà mi-novembre.
Beata est d’accord tout en disant :
« Noël, c’est après Janvier ? ». Elle n’a
pas souffert de ce long temps où nous
ne nous sommes pas vues puisqu’elle
a pensé à moi, me dit-elle !
La thérapeute que je suis rêve aussi
à cette séparation que je trouve un peu
précoce. Je me questionne, Beata est-elle vraiment prête à se passer de moi ?
Alors pendant qu’elle fait son avant-dernière maison, un peu comme un
dérivé du squiggle de Winnicott, je dessine vaguement ce qui me vient et
cela intéresse beaucoup la petite fille qui vient spontanément terminer avec
moi mon dessin. Ainsi arrivent des personnages : une petite fille Caroline de
5 ans, son lapin gris et son ballon rose, le papa et la maman habitent la
maison. Et nous revoilà à Noël, comme l’année dernière, mais que de chemin
parcouru ! Elle raconte : « Les parents ont
tout décoré et ils ont planté une plante
dehors, une plante avec une belle fleur
rose, le cœur de la plante est bleu clair et
les pétales sont roses. Il y a beaucoup de
soleil et des nuages bleus. Ils sont contents
parce que c’est Noël. Il y a des cadeaux qui
vont arriver tout à l’heure. Et puis parce
qu’ils aiment bien que leur maison soit
décorée, ils vont inviter toute la famille. »
Dessin n°
5.
C’est près de cette maison qu’apparaît
le premier arbre qui jouxte la maison. Au-dessus de la porte, il n’y a plus qu’une
seule fleur et une autre est plantée dans le
jardin. Chaque fleur a son autonomie
(dessin n° 6).
Dessin n°
6.
La 17e séance verra aussi un dessin en partie commun. C’est notre avantdernière séance. Ce sera le dernier dessin de maison. La prochaine séance,
le papa viendra clore avec nous, notre temps de thérapie. Beata est triste.
Sans arrêt, elle dit « ben, c’est pas grave ». Pas grave que ce soit l’avant
dernière séance par exemple... C’est pas grave qu’elle ait perdu son
génogramme, on en refera un... Par hasard, je dessine une fille. Beata la
termine, la colorie et l’appelle Marie. Marie a 15 ans, décrète Beata. C’est
l’âge d’Émilie la petite cousine qui fut en partie à l’origine de notre rencontre.
« C’est Noël dans la maison et la petite fille est triste parce qu’elle joue
au match de basket. Elle a décoré la maison avant de partir au basket. Elle
a fait chauffer la cheminée, la fumée sort là-haut. Elle a mis un sapin de Noël
qu’elle a décoré.
Dans sa maison il y a son PAPA et sa MAMAN. (Beata veut écrire elle-même en majuscules papa et maman sur la feuille où j’écris l’histoire) Marie
a planté une fleur pour Noël dans sa maison. Son papa et sa maman
l’attendent pour faire la fête. Elle va rentrer à 7 heures et demie. Ils vont
prendre l’apéritif sans elle. Elle rentre faire la fête. Il y a toute sa famille.
C’est la naissance du Petit Jésus. »
La fleur qui était sur la porte a disparu, mais Marie la petite fille triste a
décoré la maison elle-même et planté une fleur dans la maison...
Au début de la séance avec son papa, Beata redevenue muette est très
triste. Elle suce son pouce, collée à son papa, elle peut à peine me regarder.
Son papa dit que le problème de constipation qui était revenu (je me dis que
c’est depuis qu’on prépare la séparation mais je ne peux me permettre de
le dire) est très important depuis quinze jours. On parle de l’évolution
heureuse de Beata qui ne fait plus de colères, n’a pas refait de cauchemars,
etc. L’enfant souhaite montrer toutes ses maisons à son papa, ce que nous
faisons.
L’attitude de Beata, sa tristesse me poussent à dire au papa que non
seulement comme je l’ai dit à l’enfant et à sa grand-mère, je reste à la disposition de Beata si elle souhaite ou a besoin de revenir me voir, mais je
souhaite la revoir de toute façon en mars et en juin pour qu’elle vérifie que
j’existe toujours. Il dit : « ah ! bon, alors il faudra y penser ! » et comme
d’habitude il accepte. Il propose gentiment de nous laisser seules ce que nous
acceptons.
Alors Beata retrouve son sourire et son dernier dessin me rassure sur sa
capacité à me quitter aujourd’hui.
Elle dessine en effet une aire de jeux. « C’est une aire de jeux. Y a un
arbre, un toboggan, un tourniquet, une fleur et de l’herbe. Il y a du soleil et
le ciel est bleu.
Pas trop souvent il y a des parents et des enfants qui vont à l’aire de
jeux mais les enfants s’amusent beaucoup. Caroline qui a 10 ans vient jouer
ici. Elle aime beaucoup faire du toboggan et du tourniquet et cueillir la fleur
rose. Elle l’emmène chez elle et la met dans un vase. » FIN
Beata tient à écrire elle-même le mot FIN en majuscules et elle emporte
chez elle à défaut de fleur rose, mon cadeau d’au revoir : un petit ours dans
un panier accroché à un ours plus grand.
Cette aire de jeux même si l’arbre, (figure du père ?), est immense et très
présent, m’émeut beaucoup. Pour moi, c’est le bilan de ce que nous avons
vécu ensemble dans ce bureau, Beata et moi, cette aire de jeu commune,
où se sont exprimés à travers les petits rêves-éveillés de l’enfant et les miens
pour elle, à travers toutes ces maisons et leur évolution, la douleur, le
sentiment d’abandon, la culpabilité, la terreur de la mère archaïque fantasmée
comme voulant l’entraîner dans la mort, mais aussi la merveilleuse éclosion
de cette petite fille se construisant dans la capacité d’être seule. Cette aire
de jeu est le témoin d’une belle capacité au bonheur dans l’instant présent,
malgré ce grand malheur de la perte prématurée de sa chère maman, de
bon augure pour le jeu futur de la propre vie de Beata.
Dans les dernières séances, l’enfant me stupéfait par ses réparties significatives non seulement de sa maturité, mais de cette façon toute naturelle
de Beata d’être tellement optimiste, joyeuse, d’être capable de voir le côté
positif de ce qui lui était donné, de ce qu’elle vivait et de s’en nourrir
immédiatement et efficacement.
Winnicott parlait de paradoxe. Un autre paradoxe me frappe : le petit
nombre de nos rencontres, l’espacement des séances, leur durée relativement
courte, rien de tout cela n’a été un frein pour que notre relation fasse partie
intégrante de « l’environnement facilitateur » pour aider cette petite fille à
s’apaiser, se construire avec un vrai self et réaliser toute la richesse d’un
tempérament courageux. Son papa l’a accompagnée malgré sa propre peine
et réticence, il m’a fait confiance et il dit qu’à présent : « Beata est facile et
curieuse de tout. » Il téléphonera de lui-même pour prendre rendez-vous
en mars et en juin et amènera sa petite fille. Beata va de mieux en mieux et
dessine en juin la maison d’une petite fille, maison beaucoup plus petite que
les précédentes, 7 papillons dans le ciel et un arbre avec des fruits. (dessin
n° 7). Son père proposera même de revenir en septembre prochain lorsque
je dis à Beata que je serai toujours disponible pour elle, même si elle veut
simplement me revoir. « Tu en as de la chance ! » lui dit-il...
Dessin n°
7.
Il y a eu beaucoup de rêve autour de cette petite fille, beaucoup de
tendresse, qui ont concouru à l’aider dans son épreuve impensable.
À commencer par ce coup de fil de sa tante. Je ne savais que faire dans cette
histoire. Je crois avoir eu un rôle de passeur de pont, celui qui dit que l’on
ne peut pas faire comme si la barque de la maman n’avait pas quitté la rivière.
Celui qui s’émerveille que le rêve devienne réalité : Beata, cinq ans, a
construit sa maison sur la terre. Les décorations ne sont plus seulement
pacotilles d’un jour, symbole du sourire obligé pour faire plaisir aux grands
et tenir le coup, mais l’écrin du joyau de son cœur vibrant.
[*]
Communication faite à la soirée clinique du 13 janvier 2003 organisée par le GIREP.
[1]
Winnicott D.W., « La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques », in
Connaissance de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1989, pp. 26-27.