2003
Imaginaire & Inconscient
La blessure d’absence
[*]
Paul-Louis Combet
Poète20 rue Chopard 25000 Besançon
L’enfant n’a pas de mots pour décrire les blessures
de l’absence, du manque et de l’attente. Le poète va trouver
les mots pour nous les faire entendre.
Mots-clés :
Blessure, Absence, manque, Attente, Rêveries, Poète, Paradis perdu.
The child has no word to describe the wounds of
absence, lack and waiting. The poet will find the words so that
we can hear them.
Keywords :
Wound, Absence, Lack, Waiting, Daydreams, Poet, Lost paradise.
Claude-Louis Combet est un poète. Il est le poète de l’amour, de l’absence
et du désir. Il est le poète de l’enfance à jamais perdue, de l’enfance à jamais
présente. Chez Claude-Louis Combet, les traces de l’enfance, qu’elles soient
d’éblouissement ou de manque, devenant poésie, animent toute l’œuvre.
Dans le beau texte qui va suivre, Claude-Louis Combet nous fait pénétrer
dans l’expérience d’absence pour laquelle l’enfant n’a pas de mots, mais
dont le langage de poète nous fait entendre la blessure.
Nicole Fabre
« Comme si la terre se retirait, comme si le lieu, s’écartant de nous,
s’ouvrait progressivement jusqu’à n’être plus que béance illimitée – ainsi
qu’une bouche, celle d’un enfant ou d’un mourant, qui, dans l’extase de
l’instant, oublierait de se refermer; comme si l’horizon, dans sa fuite, laissait
entrevoir son au-delà de vide, d’immobilité et de néant; comme si les lieux,
sensibles entre tous, que furent le jardin, la cour, la maison, prenaient leurs
distances dans la mémoire et s’étendaient comme seuls en eux-mêmes et
pour rien; comme si le refuge, d’avoir été déserté, perdait tout pouvoir
d’accueillir et d’abriter – c’est ainsi que prend corps le dernier paysage.
Et si nous ne sommes pas réellement étonnés de tant de vacuité dans le territoire qui nous est assigné et que, par habitude, par entraînement et sous la
pression de mille urgences, nous nous obstinons à parcourir, c’est que, depuis
longtemps, depuis toujours peut-être, nous soupçonnions les choses d’être
plus creuses qu’elles n’en avaient l’air.
L’enfance elle-même, dont on a souvent vanté les facultés d’incessant
renouvellement et la vocation à la plénitude, savait ouvrir, en secret, comme
une porte sur l’abîme, d’inertes instants d’hébétude et d’absolue vacance.
Rien de plus bouleversant que certaines évidences sensibles, dans
leur immédiateté. Ainsi, parfois, extirpé du sommeil ou du jeu, l’enfant
éprouvait, brusquement et intensément, l’infinitude de l’espace et l’inépuisabilité potentielle du monde. Alors, pour ainsi dire ruiné dans le sentiment
de son être par le sentiment de son appartenance à une puissance infiniment
plus vaste que lui-même, l’enfant nous regardait sans nous voir et sans
comprendre.
Ou alors, c’était l’attente – mais comme l’attente de rien. Il collait son
nez sur la vitre de la fenêtre, laissait filer et s’épandre sur le verre son souffle
chaud et demeurait ainsi, de très longs moments, fixé sur un certain spectacle,
toujours le même, de choses inertes et sans signification majeure. Cette
attitude qu’il affectionnait ne débouchait sur rien de conscient ni d’exprimable : le regard, comme le nez, comme la bouche, laissait purement passer,
à travers lui, le poids impondérable des formes – les plus proches se montrant
déjà si lointaines que toute velléité d’action, de saisie et de possession, se
trouvait, chez l’enfant, radicalement découragée. Lassées d’être, les choses
que leur centre de gravité semblait avoir désertées, s’en tenaient entièrement
à l’apparence, dans la minceur tremblante de leur surface et dans la nullité
de leur fonction. C’était un paysage à vide et le cœur, toujours soucieux d’un
miroir révélateur, y trouvait son exacte image, avec effarement. L’enfant
n’attendait rien, il ne se tendait vers rien – et cependant il attendait.
À l’espace qui s’ouvrait, sans retenue, il s’ouvrait lui-même, au-dedans et
sans réserve, dans un rêve, à la fois triste et béat, d’annihilation. De profondes
saisons fleurirent ainsi comme ces fleurs de givre que l’on voit rigoureuses
dans leur tracé et éphémères dans leur destin.
L’enfant attendait. Quel âge avait-il ? On ne saurait le dire. C’était
l’enfance. Et elle attend encore. Quelque chose a dû lui manquer, qui fait
qu’elle ne remplit jamais son lieu, qu’elle ne cesse de ruser, lamentablement,
avec la distance – croyant étreindre ce qui est absolument hors de prise;
conjurant des ruptures et des déchirures dont la faille est toutefois évidente;
anticipant constamment et avec une naïveté désarmante l’unité qui serait
retrouvée, la totalité qui serait achevée; mais sachant, au fond, que son lot
est d’être séparée et que sa vie (son existence latente de larve famélique et
totalitaire) appartient, comme toute vie, à l’espace qui rompt, qui isole et qui
disperse.
Aussi bien, cette part d’enfance irréductible n’a-t-elle pas fini de tourner
son regard vers les points de fuite de la mémoire et du désir, où passé et
avenir se rejoignent dans la même extase et la même vacance – en sorte
que l’ici n’est jamais que le double incertain d’un ailleurs qui est seul à
compter, encore qu’il ne se puisse évoquer qu’à travers des métaphores et
analogies fort approximatives : celles du royaume, celles de l’origine, celles
du paradis perdu, celles du sanctuaire, aboutissement mythique et utopique
du pèlerinage en retour, à quoi se ramène cette façon d’existence.
L’attention inquiète avec laquelle l’enfant surveillait, d’un côté du monde,
l’exténuation des formes, qui se produisait de l’autre côté, n’a pas cessé
d’avoir cours. Il reste essentiel que les heures du crépuscule ou de l’aube
abolissent les simples identités et ouvrent à la rêverie les frontières reconnues
des êtres. Alors, comme au pays des ombres et parce que les ombres sont
indistinctes et propices aux illusions des sens et aux confusions du cœur,
l’inassouvi interroge des traces qui, toutes, le renvoient à son propre secret
– à ce qui lui manque et lui a toujours manqué et lui manquera toujours. Mais
en vérité, ce vers quoi il s’approche, obstinément, ce à quoi il ne cesse de
se préparer à communier, ce n’est pas l’Absent, toujours absent, mais
l’absence même.
L’espace quotidien, là où les choses, sous la main, sont proches,
communes, familières, porte, en soi, des lointains vertigineux. [...]
On se dit : quelqu’un a du être là – mais non seulement il n’est plus : il
n’a jamais été.
On se dit encore : ce vaste champ que nous parcourons ne cesse de
s’élargir – mais non seulement nous l’avons déjà parcouru : nous n’avons
pas bougé.
Et puis : cette musique déjà entendue, cette saveur déjà goûtée, cette odeur
déjà respirée – tout a eu lieu une fois pour toutes : nous n’adhérons à nous-mêmes que dans notre persévérance à nous répéter. Et dès que cette tension
se relâche, l’absence nous revient : mémoire de ce fond sans fond dont nous
ne sommes pas encore issus.
De l’enfant, ceux qui parlaient de lui disaient qu’il avait des absences,
qu’il était souvent distrait, qu’il s’évadait dans le rêve, qu’il n’était jamais
tout à fait présent. Il répondait si peu qu’on le croyait sourd. Il voguait et
divaguait, si loin, apparemment, des occupations du jour, qu’on le regardait
comme un sujet bizarre, peu équilibré, inapte à la vie. On disait aussi : un
poète. Et comme il avait peu de sommeil et qu’on pouvait le surprendre à
tout moment de la nuit, les yeux ouverts, on le considérait comme un être
fragile, que la nervosité rongeait – et parce que la vie était, de toute part,
d’une tristesse insondable, on pouvait imaginer qu’il finirait par tomber en
cendres avant d’avoir flambé.
C’était le temps où le meilleur de son temps se passait, pour ainsi dire,
hors du temps – à fixer un instant, comme on fixe le vide parfois lorsque
l’œil s’immobilise sur rien, n’ayant d’autre objet en face de soi que son
immobilité même; un temps que rien ne pouvait remplir sinon sa seule durée
que rien n’occupait.
Et s’il arrivait que l’enfant fît quelque chose, comme de jouer avec
d’autres enfants, ou dît quelque mot, sans pour autant rompre le silence,
c’était toujours un semblant d’action, un semblant de parole. Derrière cette
façade protectrice de gentillesse et de bonne volonté, la seule réalité certaine,
ininterrompue, constamment vigilante – le seul ressort, le seul fondement
- c’était le manque, générateur d’une distance au monde et à l’être dont
le meilleur désir ne venait jamais à bout. Il restait toujours un pas à franchir
- et c’était impossible; toujours quelque ombre entre la chose et soi-même –
et l’enfant s’égarait; toujours un double – et c’en était fait de la simplicité.
[...]
Le temps a passé, bien sûr, l’enfance est devenue un mythe, mais la
vacuole demeure comme un continent d’absence, une terra incognita dont
la blancheur gagne en surface et en profondeur et s’interpose sans cesse dans
le treillis relâché des échanges humains. La distance a grandi entre les
instants, le mouvement de l’histoire s’est ralenti jusqu’à l’imperceptible,
jusqu’à ce point infime où les tensions contraires du désir s’équilibrent dans
la presque immobilité du consentement à la dépossession et à l’absence.
Et si la voix chante encore et plus que jamais, le souffle qui passe en elle est
si lent à se reprendre, que la même note perdure et s’accomplit comme l’écho
aussi sensible que vide de l’éternité : tout ce que l’on peut savoir de l’amour
se tient là. »
[*]
Nous remercions Paul-Louis Combet ainsi que les éditions Lettres Vives de nous avoir
autorisés à publier ces pages extraites de
Du sens de l’absence, Collection nouvelle Gnose,
édition Lettres Vives, 1985. Distribution Harmonia Mundi.