2003
Imaginaire & Inconscient
Dans le lit de maman ou la blessure de l’incestuel
[*]
Lyliane Nemet-Pier
PsychanalysteMembre du GIREP 8 villa des Gobelins 75013 Paris
L’auteur aborde, à travers la théorie de l’incestuel
de Racamier et quelques cas cliniques, le décryptage de
l’enfant qui dort avec ses parents. Elle utilise deux nouveaux
concepts tels que le lit-litige (quand les parents sont opposés
au partage du lit et souhaitent que cela cesse) et le lit-cage (les
parents s’en accommodent et sont même complaisants. Le
partage du lit avec leur enfant va s’installer). L’auteur montre
que l’incestuel peut aussi être un fonctionnement des grands-parents.
Mots-clés :
Inscestuel, Séduction, Narcissique, Partage du lit des parents, Lit-litige, Lit-cage, Grands-parents.
Using the theory of the incestuous by Racamier
and some clinical cases, the author deciphers the child who
sleeps with his parents. She uses two new concepts such as the
bed-argument (when parents oppose the sharing of the bed and
whish it to stop) and the bed-cage (the parents accept it and
even encourage it. The sharing of their bed with their children
will perdure). The author shows how the incestuous can also
be a functioning of the grandparents.
Keywords :
Incestuous, Seduction, Narcissistic, Sharing the parents’bed, Bed-argument, Bed-cage, Grandparents.
« Avec quel dépit, il se rappelait une époque pas si lointaine de son
passé où tous deux partageaient la même couche, où il dormait la tête
appuyée sur son bras, pendant qu’elle lui versait à l’oreille de sa voix
suave les récits des prophètes et des saints; où le sommeil le gagnait
avant même que son père ne rentre de sa veillée... Il ne voyait alors jamais
de tierce personne avec sa mère : il avait le monde pour lui tout seul sans
partage. Puis, par un décret aveugle dont il ne connut jamais le fondement
rationnel, on les sépara. Il épia alors en elle la trace laissée par son éviction
et, quelle ne fut pas sa surprise de voir dans ses encouragements un signe
d’agrément, de la voir le féliciter en lui disant : « Te voilà un homme
maintenant ! et tu peux prétendre avoir ton lit à toi ! » Mais qui disait que cela
l’enchantait d’être un homme ou qu’il revendiquait le droit d’avoir un lit
bien à lui ? Cependant, bien qu’il inondât de ses larmes son premier oreiller
personnel et prévînt sa mère que, de sa vie, il ne lui pardonnerait jamais,
il n’osa plus toutefois se glisser à nouveau vers sa couche d’antan, car il
savait que derrière cette initiative injuste et lâche se profilait la volonté
implacable de son père. Il en conçut une peine profonde, une peine dont
la souillure alla jusqu’à sourdre dans ses rêves... Néanmoins, elle sut
comment se le réconcilier et le ramener doucement à la sérénité. Elle
commença par s’astreindre à ne pas le quitter avant que le sommeil ne l’ait
rejoint en lui disant : « Nous ne sommes pas séparés comme tu le prétends,
ne nous vois-tu pas ensemble ? Nous le resterons toujours; il n’y a que le
sommeil qui pourra nous séparer, comme il le faisait déjà quand nous étions
dans le même lit ! »
[1]
C’est souvent à l’occasion d’un cauchemar ou d’une poussée de fièvre
que l’enfant se glisse dans le lit de ses parents. Il gagne la couche parentale
et s’y installe plus ou moins longtemps en fonction de l’accueil qui lui est
réservé. L’enfant, taraudé par la curiosité de ce qui s’y passe et par la jalousie
œdipienne usera de subterfuges pour y rester.
Soit ses parents lutteront pour qu’il n’y reste qu’à certaines occasions, et
feront tout pour qu’il en parte, ce sera ce que nous appellerons le lit-litige
:
les parents contestent sa présence au milieu de leur intimité, mais de guerre
lasse, ils cèdent parce qu’ils sont épuisés et ne trouvent pas d’autre solution.
Soit les parents cèdent, finissent par s’en accommoder et y trouvant même
certains avantages, n’arriveront pas à en déloger l’intrus qui abusera alors
de leur complaisance, ce sera ce que nous appellerons le lit-cage.
Paul a 10 ans. Ses parents viennent me consulter sans lui. Ils n’en peuvent
plus. Leur fils dort avec eux, il n’arrive pas à s’endormir tout seul. Comme
beaucoup d’enfants, Paul s’endormait dans le lit de ses parents avec sa mère;
puis une fois endormi, son père le portait dans son propre lit. Maintenant
Paul est trop lourd pour être porté et il reste dans le lit de ses parents; ceux-ci ont pourtant fait des essais réitérés mais vains pour qu’il s’endorme dans
son lit, dans sa chambre.
« Il nous mange notre vie » me disent ses parents. Un médecin a prescrit
des médicaments pour l’aider à s’endormir dans son lit tout seul, mais ils
restent sans effet. À ce couple que je sens attentif à son fils, je pose l’interdit :
« Il est moins grave pour votre enfant de ne pas dormir que de dormir avec
vous. Mieux vaut poser un matelas pour lui à côté de votre lit ». Je demande
au père d’énoncer, lui, l’interdit à Paul.
Lors de la consultation suivante, je vois Paul qui se présente comme un
enfant très anxieux. Malgré de bons résultats scolaires, le soir dans son lit, il
n’arrête pas de penser à ses notes et n’arrive pas à s’endormir : « Ne pas pouvoir
m’endormir dans mon lit, ça me fait honte. À côté de mes parents, je me sens
en sécurité ». Depuis la première consultation, Paul dort sur un matelas par
terre, à côté du lit de ses parents. Par ailleurs, il me raconte qu’il aurait envie
de sortir le soir pour faire du vélo (il habite un village), qu’il aurait envie de
courir avec son père ou de faire du bricolage avec lui. Il se sent nerveux et
pense que s’il se fatiguait le soir, il pourrait mieux s’endormir. Je formule alors
directement l’interdit à Paul : « Il est moins grave de travailler un peu moins
bien à l’école parce qu’on n’a pas dormi que de dormir avec ses parents ».
Au bout de trois séances, je trouve dans la salle d’attente, un garçon
souriant. En effet, Paul réussit à se coucher et à dormir seul. Il en est très
fier. Il va maintenant deux fois par semaine à la piscine.
Chloé a 4 ans et ses parents sont à bout. Quelques heures après s’être
endormie, elle arrive, paniquée dans leur chambre, s’installe dans leur lit,
soit entre eux deux, soit du côté de son père : « Quand je dors, je fais de gros
cauchemars ».
Chloé a un frère et une sœur, jumeaux de 1 an. Avant leur naissance,
elle voulait déjà rejoindre ses parents la nuit, mais ceux-ci avaient alors réussi
à l’éconduire. Actuellement les parents de Chloé n’y parviennent plus.
Exaspérés, ils ont fini par installer un petit lit dans leur chambre, ce qui ne
les satisfait pas et les pousse à demander de l’aide. Depuis 1 mois, les
jumeaux qui dormaient jusque-là dans la chambre des parents, dorment dans
la chambre de Chloé et depuis 15 jours, commencent à marcher. En plus
de ses cauchemars, Chloé ne peut plus rester seule dans une pièce, même en
plein jour. Ses parents la sentent souffrir, perdue, ne trouvant plus sa place.
Son père jouait beaucoup avec elle avant l’arrivée des jumeaux. Depuis la
naissance, il aide sa femme débordée et n’a plus de temps pour Chloé. Croit-elle être punie de ses désirs œdipiens et de sa très forte agressivité envers
les deux bébés qui ont envahi l’espace familial d’autant qu’ils se déplacent
depuis peu de temps ? Cherche-t-elle à rejoindre le lit de ses parents pour
éviter qu’ils ne lui fassent un autre bébé ?
Après avoir, pendant 4 mois, déchargé une agressivité très forte surtout
à l’encontre de son petit frère et avoir développé un Œdipe très chaud, Chloé,
arrivée en psychothérapie, en morceaux, éclatée, commencera à sortir de
la confusion et a retrouver une place dans ce cercle de famille trop vite élargi.
Elle réintègre sa chambre en même temps qu’elle retrouve sa gaieté et son
entrain habituels : « Je dors très bien dans mon lit à moi ».
Dans les cas de lits-litige, il y a contestation. C’est le déplaisir de l’adulte
qui ressort, il s’en accommode pour parer au plus pressé. Le tabou de
l’inceste est en arrière-plan et culpabilise donc les protagonistes. Le père est
présent, c’est un tiers dont il est tenu compte. Dans ces cas, la problématique des enfants tourne autour de l’Œdipe et l’enfant désire, par sa demande,
séparer les parents et posséder le parent de sexe opposé.
Les consultations pour lit-litige sont les plus nombreuses. Ce sont celles
de parents qui se sont laissé déborder et qui n’arrivent plus à enrayer le
processus. Ils ont du mal à user de fermeté et à formuler clairement l’interdit.
Ils demandent de l’aide.
Lors de consultations avec des familles, il m’arrive de ressentir un malaise
qui grandit progressivement. Je ne sais plus qui est qui, je suis désorientée
dans le temps, je me perds dans les généalogies, je ne sais plus de qui l’on
vient de parler, du fils, du père, du grand-père, je questionne pour avoir
des précisions, pour me rassurer sur le fait que j’ai bien compris, je bute
sur les prénoms souvent semblables des ascendants ou descendants.
Malgré mes interrogations et ma confusion, les parents poursuivent leur
récit avec aisance et tout à coup, au moment où je m’y attends le moins,
surgit le partage du lit parental, énoncé avec le plus grand naturel : « Il a sa
chambre, mais il ne peut y aller car il y a les vélos ». Cette mère vient
consulter pour l’énurésie de son fils de 8 ans. Il dort avec elle dans un appartement de 100 m2. Ou cette jeune fille de 13 ans qui fait des crises de
spasmophilie à répétition : « Je dors avec maman, comme ça, il n’y a pas
de lit à faire ». Ou encore cette mère d’un garçon de 11 ans qui me dit : « Il
a des chagrins nocturnes, alors il dort avec moi, son père va dormir dans le
lit de son fils, par sacrifice ». Elle ne vient pas me consulter pour ce
« sacrifice » de chaque nuit mais pour des dorsalgies qui empêchent son
fils d’aller à l’école depuis 3 mois. Et cette mère qui me confie avoir depuis
6 ans toujours un enfant dans son lit. Elle a trois enfants et chacun vient,
les deux premières années de vie, squatter le lit des parents.
Je pourrais multiplier les exemples d’enfants qui dorment avec leurs
parents et surtout avec leur mère sans que leur père ou leur mère n’y trouve
à redire. J’appellerai lit-cage, ces partages réguliers et sur une longue période
de la couche des parents.
Le lit-cage est la mise en acte d’une situation de proximité corporelle
avec le déni de toute érotisation ou sexualité : il faut faire comme si le corps
érogène n’existait pas. Par l’induction d’un climat de complicité malsaine,
le parent transgresse, face à son enfant, l’acceptation de la différence des
générations et l’emprisonne dans une relation analogue à l’inceste,
« l’incestuel » dont parle si bien Racamier
[2] : « C’est un climat, un climat
où souffle le vent de l’inceste sans qu’il y ait inceste. » « Dans ces familles
incestuelles », les limites entre générations se franchissent comme se passeraient des frontières désinvesties... l’évidence des origines, comme le tabou
de l’inceste, y perdent leur valeur. »
La sexualité se substitue à la tendresse qui a fait défaut et le climat y
est fortement érotisé : récits de blagues érotiques, pincements, caresses, jeux
physiques malsains, abus sexuels sous couvert hygiénique : inspection des
orifices naturels, contrôle compulsif du corps de l’enfant qui ne peut pas
se laver tout seul : les salles de bains, lieux privilégiés de ces transgressions n’ont pas de clés, intrusions répétées pendant la toilette de l’enfant,
exhibitionnisme des parents qui se promènent nus devant leurs enfants, confidences des parents sur leur vie sexuelle, partage de revues pornographiques,
etc.
[3] Ces « équivalents d’inceste » comme les appelle Racamier, pourront
exister sans partage de lit parental, mais il ne peut y avoir de lit parental, sur
une longue durée à mon avis, sans incestualité.
Ce climat fortement érotisé crée un excès d’excitations et éveille prématurément l’enfant à toutes sortes de sensations. Cette proximité précoce et
ces contacts excessifs sont de la sexualité et non de la tendresse : « La mère
chaleureuse et proche n’éprouve pas l’insatiable besoin de serrer son enfant
contre elle... Si son enfant grandit, cette mère tendre le regrette un peu et
s’en réjouit fort. Au demeurant, elle connaît d’autres désirs. En revanche,
c’est la mère distante qui veut l’enfant tout à elle, c’est la mère rejetante qui
le veut captif. Elle utilisera « la mise en inceste », elle prendra dans son lit,
celui ou celle qu’elle n’a pas su tenir dans ses bras. L’enfant sera donc placé
dans la position typique et intenable du rejeté-attaché et elle pourra même
le « refiler » au père. Le père dans l’incestuel, contrairement à l’Œdipe, ne
se pose pas du tout comme interdicteur du corps à corps avec la mère.
Il est même de trop. La mère se satisfait de son enfant.
Alors que dans la problématique œdipienne, l’enfant désire posséder le
parent de sexe opposé, dans la problématique incestuelle, c’est le parent qui
entend conserver la possession de son enfant ».
[4]
Qu’est-ce que la séduction narcissique à l’origine de l’incestuel ?
C’est une relation narcissique de séduction mutuelle entre la mère et son
bébé dans les premiers temps de la vie du bébé. Cette notion est plus
dynamique que celle de relation fusionnelle que nous connaissons tous : « La
notion de séduction narcissique tient compte du jeu de forces séductrices
important qui existe entre deux partenaires aussi différents qu’une mère et
son bébé. C’est une séduction réciproque qui se déploie des deux côtés et
qui ne va pas de soi comme on a trop souvent tendance à le penser. Pendant
cette période, il y a une mise à l’écart du monde, les deux protagonistes sont
dans une bulle, loin des excitations du monde extérieur et du monde
pulsionnel, il y a une mise hors circuit de la rivalité œdipienne.
Puis peu à peu la séduction narcissique va diminuer, ne plus être sur le
devant de la scène, sous le feu nouveau des forces de croissance et des forces
sexuelles. C’est le mouvement normal de la vie.
Mais il arrive que la séduction narcissique ne s’éteigne pas, se prolonge
et devienne interminable car la mère ne supporte pas qu’elle s’arrête : ce sont
les distorsions pathologiques de la séduction narcissique qui mènent à l’incestualité.
La séduction narcissique va alors prendre un caractère dissymétrique,
c’est uniquement l’adulte qui séduit. Elle va prendre un caractère manipulatoire : il y a prise de pouvoir de la mère sur son enfant, ce qui va rendre
la séparation et l’autonomisation quasiment impossibles. Ils sont cimentés
ensemble non par des liens mais par des ligatures. L’enfant est emprisonné
dans cette relation exclusive qui met alors hors circuit ses élans pulsionnels
et sexuels, son ouverture sur le monde extérieur. La mère et son enfant vont
former ensemble un être unique, parfait : ensemble, ils sont le monde et rien
ni personne ne saurait leur plaire. Ils ignorent le deuil, l’envie, la castration
et l’œdipe.
Gouvernée par la mère et consentie avec la complicité de son partenaire,
la séduction narcissique ne s’exerce jamais directement mais de façon
insidieuse. L’adulte séduit l’enfant qui n’a pas d’autre issue que de préserver
et de magnifier le narcissisme défaillant de la mère. Il est devenu un ustensile.
Son corps est investi comme un organe sexuel. Réduit à l’état d’ustensile,
il est prêt, à tout moment, comme sur un starting-block.
Ce renforcement narcissique est à renouveler sans cesse : il comble le
vide intolérable du monde intérieur de sa mère... Si le père et la mère y
gagnent en narcissisme, l’enfant y perd en autonomie.
L’enfant est en cage mais dans une cage dorée, il se croit unique,
merveilleux, génial à cause de ses fonctions de faire-valoir de sa mère mais
en même temps, il réalise qu’il n’est rien, qu’il est derrière des barreaux
même si ceux-ci sont dorés : c’est la capture. Il ne peut exister en tant que
lui-même, il ne peut s’autonomiser sans risquer de tuer l’autre, il est disqualifié dans ses désirs et son être. Il est utilisé comme l’oiseau en cage pour
satisfaire le narcissisme de celui qui le regarde. Le moi entre dans une
économie de survie, l’affectivité est sidérée, le moi dispersé, les fantasmes
ne se développent plus, les processus de pensée sont entravés, la dynamique
du plaisir endommagée.
[5]
Il faudra un long travail analytique pour aider le futur adulte à sortir du
béton de l’incestualité dans lequel il a été coulé et dans lequel il s’est
développé. L’adulte qui viendra demander de l’aide est brisé, disqualifié,
dépossédé de son corps. Il dira comme ce patient : « Il y a dans l’air, quelque
chose de sexuel en permanence, des trucs dans tous les sens, le monde
à l’envers ». Il dira la souffrance de la négligence affective, celle de n’avoir
pas été porté, regardé, écouté.
Que pouvons-nous faire en tant que thérapeutes ?
Dans mes consultations familiales, j’opte pour une attitude surmoïque
très claire, à savoir l’énoncé de l’interdit de l’inceste et de sa gravité. Je
pense que toute attitude neutre est une complicité avec le comportement trop
permissif ou incestuel des parents. C’est peut-être une façon de donner corps
au tiers, ce tiers qui ne s’est pas exprimé suffisamment ou qui est inexistant
ou laissé pour compte dans la relation incestuelle.
Pour les lits-litige, j’aide les parents à oser faire preuve de fermeté et à
aider les enfants à comprendre que de rester dans le lit de leurs parents ne
les aide pas à grandir.
Pour les lits-cage, l’enfant entend mon indignation et je pense que cela
lui rend un peu de dignité, lui qui se sent si disqualifié. L’enfant entend qu’il
n’a pas à y être. Cela le rendplus fort pour combattre cette charge si lourde
de l’incestuel, du moins dans le rapproché physique et la préservation de son
corps. « Je me lave tout seul maintenant sauf quand je suis fatigué; elle dit
que je suis trop fatigué » me dit un garçon de 11 ans, pris dans les rets de
l’incestuel.
Dans les familles incestuelles, il ne suffit certes pas de dire l’interdit de
l’inceste, chassez-le par la porte, il revient par la fenêtre car il imprègne tout,
suinte partout. Mais il demeure comme important que l’enfant entende un
adulte se substituer à la loi défaillante. L’aider à sortir du lit-cage dans un
premier temps, même si l’incestuel est à l’œuvre, est certes utile. Il est en
effet, important par mon silence de ne pas répéter la confusion des parents.
Les consultations pour des lits-cage sont peu fréquentes car l’incestuel
fait tout pour ne pas se dévoiler, se rompre. L’adulte séducteur œuvre pour
préserver son bien, condition de son existence au prix d’une réssurance
narcissique constamment renouvelée.
Il y a aussi le lit de grand-maman
Nombreux sont les grands-parents, nullement gênés de prendre leurs
petits-enfants dans leur lit : leurs maisons sont souvent mal chauffées, inconfortables, trop grandes ou trop petites ! Cette attitude est banalisée, la plupart
du temps et le combat perdu d’avance entre les grands-parents et les parents
qui n’osent désavouer leurs propres parents : « Je sais, je leur ai déjà dit, mais
ça continue. Que voulez-vous, ça m’arrange bien qu’ils prennent mon fils
pendant les vacances, il est mieux là-bas au bon air qu’à Paris. Alors on passe
dessus. » Ou ils leur trouvent de bonnes raisons : « Mes parents se couchent
tôt, comme ça notre enfant n’a pas peur dans cette maison qu’il ne connaît
pas bien » ou encore « Ma mère est toute seule, elle s’ennuie, alors ça lui fait
de la compagnie ! »
Tout se présente comme si l’interdit de l’inceste ne concernait pas la
génération des grands-parents, comme si l’interdit de l’inceste sautait après
une génération. Avec les grands-parents, il n’y a plus de risques, le grand
méchant loup est tellement âgé qu’il ne peut plus sévir. Pourtant on a tous
rencontré des grands-parents incestueux ou incestuels qui n’hésitent pas à
profiter de leurs petits-enfants après avoir abusé ou non de leurs propres
enfants. L’incestuel ne connaît pas d’âge et de ne prend pas une ride : c’est
un mode de fonctionnement qui ne s’évente ni avec le temps ni avec les
générations.
Je pense à ce grand-père ayant occupé des fonctions importantes, qui
fut arrêté et emprisonné après avoir fait développer, au laboratoire de son
ancien travail, des photos de sa petite fille nue, alors âgée de 3 ans. Il a avoué,
après son arrestation, savoir qu’il serait arrêté mais qu’il n’avait pas trouvé
d’autre moyen de se protéger de ses pulsions incestueuses. Je suivais sa
petite-fille pour une masturbation effrénée qui avait même lieu à l’école.
N’était-elle pas excitée précocement par les pulsions voyeuristes de son
grand-père ?
Après avoir partagé le lit de maman, le lit-litige, le lit-cage, le lit de grandmaman et le lit parental en fait si peu conjugal, partageons celui de papa
grenouille.
« Il était une fois une petite grenouille qui avait un papa. Mais un papa
spécial qui vivait séparé de sa femme, la maman de la petite fille grenouille.
Oui, cela arrive parfois dans des couples de grenouilles de vivre ainsi.
Et ce papa était très malheureux. Il était très malheureux parce que sa
petite grenouille, chaque fois qu’il l’invitait chez lui, voulait dormir dans
son lit.
Au début, il ne souhaitait pas lui faire de la peine en disant « non » car
il l’aimait beaucoup.
En plus, il se sentait un peu coupable d’avoir quitté la maison et d’être
un papa voyageur, peu présent. Ce qui fait qu’il n’arrivait pas à dire « non »
à sa petite grenouille. Et cela durait depuis plusieurs mois.
Il faut ajouter que ce papa grenouille avait très peur. Il se disait dans sa
tête de grenouille : « Ça ne peut plus durer. Je ne peux pas continuer à dormir
avec ma fille ! Ce n’est pas la place d’un papa... Il était très embêté car il
aurait bien aimé que sa petite grenouille comprenne d’elle-même et ne lui
demande plus de dormir dans son lit. Cela aurait tout arrangé. Au pays des
grenouilles, il arrive souvent que les parents grenouilles laissent prendre à
leurs enfants les décisions qu’ils sont eux-mêmes incapables de prendre ! Au
cours d’un voyage, il réfléchit et décida de faire quelque chose. Oui, ce
« ouiquaine-là », il prit la décision de lui dire « non ». Quand la petite
grenouille arriva dans la maison du papa, elle vit deux lits. Papa grenouille
avait acheté un deuxième lit. Il lui dit : « Dans quel lit veux-tu dormir ? Car
moi je dormirai dans l’autre ! J’ai décidé de ne plus dormir avec toi. »
En entendant ce discours nouveau, la petite grenouille fut très inquiète.
Tout de suite, elle décida de ne pas dormir, de ne pas se coucher, de rester
éveillée toute la nuit, Na ! Comme cela elle n’aurait pas à choisir !
Mais elle était petite, elle eut bientôt sommeil et son père avait l’air décidé
cette fois-ci. Dans sa petite tête de grenouille, elle réfléchit et chuchota à
son papa :
– Papa, j’accepte de dormir dans l’autre lit si tu me promets de toujours
rester mon papa. Car c’est trop difficile pour une petite grenouille comme
moi, de ne pas savoir à l’avance si son papa restera toujours son papa !
Papa grenouille fut très étonné, embêté même d’avoir à faire cette
promesse. Lui, il croyait qu’on était papa une fois pour toute ! Il réfléchit
longuement puis il dit :
– Je sais comment je resterai ton papa pour toujours : en acceptant de
te voir comme ma fille toute ma vie.
À partir de ce jour-là, la petite grenouille sut qu’elle pouvait dormir toute
seule sans jamais risquer de perdre son papa.
Ainsi finit le conte de la petite grenouille qui n’acceptait pas de dormir
dans un autre lit que celui de son papa, tant elle craignait de le perdre...
comme papa !» [6]
[*]
Communication faite à Paris, le 13 mars 1999 dans le cadre de la Journée d’Étude
du GIREP sur
Les parents, l’enfant et le psychanalyste.
[1]
Mahfouz N.,
Impasse des deux palais, Le livre de poche, Biblio, 1956.
[2]
Racamier P.C.,
L’inceste et l’incestuel, Éditions du collège, Paris, 1995.
[3]
Cf. le livre de Hurni M. et Stoll G.,
La haine de l’amour, la perversion du lien,
L’Harmattan, 1996.
[4]
Racamier, idem.
[5]
Racamier, idem.
[6]
Salomé J.,
Contes à guérir et à grandir, Paris, Albin Michel, 1995.