Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.284795015X
170 pages

p. 95 à 104
doi: en cours

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no 12 2003/4

2003 Imaginaire & Inconscient

Dans le lit de maman ou la blessure de l’incestuel  [*]

Lyliane Nemet-Pier PsychanalysteMembre du GIREP 8 villa des Gobelins 75013 Paris
L’auteur aborde, à travers la théorie de l’incestuel de Racamier et quelques cas cliniques, le décryptage de l’enfant qui dort avec ses parents. Elle utilise deux nouveaux concepts tels que le lit-litige (quand les parents sont opposés au partage du lit et souhaitent que cela cesse) et le lit-cage (les parents s’en accommodent et sont même complaisants. Le partage du lit avec leur enfant va s’installer). L’auteur montre que l’incestuel peut aussi être un fonctionnement des grands-parents. Mots-clés : Inscestuel, Séduction, Narcissique, Partage du lit des parents, Lit-litige, Lit-cage, Grands-parents. Using the theory of the incestuous by Racamier and some clinical cases, the author deciphers the child who sleeps with his parents. She uses two new concepts such as the bed-argument (when parents oppose the sharing of the bed and whish it to stop) and the bed-cage (the parents accept it and even encourage it. The sharing of their bed with their children will perdure). The author shows how the incestuous can also be a functioning of the grandparents. Keywords : Incestuous, Seduction, Narcissistic, Sharing the parents’bed, Bed-argument, Bed-cage, Grandparents.
« Avec quel dépit, il se rappelait une époque pas si lointaine de son passé où tous deux partageaient la même couche, où il dormait la tête appuyée sur son bras, pendant qu’elle lui versait à l’oreille de sa voix suave les récits des prophètes et des saints; où le sommeil le gagnait avant même que son père ne rentre de sa veillée... Il ne voyait alors jamais de tierce personne avec sa mère : il avait le monde pour lui tout seul sans partage. Puis, par un décret aveugle dont il ne connut jamais le fondement rationnel, on les sépara. Il épia alors en elle la trace laissée par son éviction et, quelle ne fut pas sa surprise de voir dans ses encouragements un signe d’agrément, de la voir le féliciter en lui disant : « Te voilà un homme maintenant ! et tu peux prétendre avoir ton lit à toi ! » Mais qui disait que cela l’enchantait d’être un homme ou qu’il revendiquait le droit d’avoir un lit bien à lui ? Cependant, bien qu’il inondât de ses larmes son premier oreiller personnel et prévînt sa mère que, de sa vie, il ne lui pardonnerait jamais, il n’osa plus toutefois se glisser à nouveau vers sa couche d’antan, car il savait que derrière cette initiative injuste et lâche se profilait la volonté implacable de son père. Il en conçut une peine profonde, une peine dont la souillure alla jusqu’à sourdre dans ses rêves... Néanmoins, elle sut comment se le réconcilier et le ramener doucement à la sérénité. Elle commença par s’astreindre à ne pas le quitter avant que le sommeil ne l’ait rejoint en lui disant : « Nous ne sommes pas séparés comme tu le prétends, ne nous vois-tu pas ensemble ? Nous le resterons toujours; il n’y a que le sommeil qui pourra nous séparer, comme il le faisait déjà quand nous étions dans le même lit ! » [1]
C’est souvent à l’occasion d’un cauchemar ou d’une poussée de fièvre que l’enfant se glisse dans le lit de ses parents. Il gagne la couche parentale et s’y installe plus ou moins longtemps en fonction de l’accueil qui lui est réservé. L’enfant, taraudé par la curiosité de ce qui s’y passe et par la jalousie œdipienne usera de subterfuges pour y rester.
Soit ses parents lutteront pour qu’il n’y reste qu’à certaines occasions, et feront tout pour qu’il en parte, ce sera ce que nous appellerons le lit-litige : les parents contestent sa présence au milieu de leur intimité, mais de guerre lasse, ils cèdent parce qu’ils sont épuisés et ne trouvent pas d’autre solution.
Soit les parents cèdent, finissent par s’en accommoder et y trouvant même certains avantages, n’arriveront pas à en déloger l’intrus qui abusera alors de leur complaisance, ce sera ce que nous appellerons le lit-cage.
 
Le lit-litige
 
 
Paul a 10 ans. Ses parents viennent me consulter sans lui. Ils n’en peuvent plus. Leur fils dort avec eux, il n’arrive pas à s’endormir tout seul. Comme beaucoup d’enfants, Paul s’endormait dans le lit de ses parents avec sa mère; puis une fois endormi, son père le portait dans son propre lit. Maintenant Paul est trop lourd pour être porté et il reste dans le lit de ses parents; ceux-ci ont pourtant fait des essais réitérés mais vains pour qu’il s’endorme dans son lit, dans sa chambre.
« Il nous mange notre vie » me disent ses parents. Un médecin a prescrit des médicaments pour l’aider à s’endormir dans son lit tout seul, mais ils restent sans effet. À ce couple que je sens attentif à son fils, je pose l’interdit : « Il est moins grave pour votre enfant de ne pas dormir que de dormir avec vous. Mieux vaut poser un matelas pour lui à côté de votre lit ». Je demande au père d’énoncer, lui, l’interdit à Paul.
Lors de la consultation suivante, je vois Paul qui se présente comme un enfant très anxieux. Malgré de bons résultats scolaires, le soir dans son lit, il n’arrête pas de penser à ses notes et n’arrive pas à s’endormir : « Ne pas pouvoir m’endormir dans mon lit, ça me fait honte. À côté de mes parents, je me sens en sécurité ». Depuis la première consultation, Paul dort sur un matelas par terre, à côté du lit de ses parents. Par ailleurs, il me raconte qu’il aurait envie de sortir le soir pour faire du vélo (il habite un village), qu’il aurait envie de courir avec son père ou de faire du bricolage avec lui. Il se sent nerveux et pense que s’il se fatiguait le soir, il pourrait mieux s’endormir. Je formule alors directement l’interdit à Paul : « Il est moins grave de travailler un peu moins bien à l’école parce qu’on n’a pas dormi que de dormir avec ses parents ».
Au bout de trois séances, je trouve dans la salle d’attente, un garçon souriant. En effet, Paul réussit à se coucher et à dormir seul. Il en est très fier. Il va maintenant deux fois par semaine à la piscine.
Chloé a 4 ans et ses parents sont à bout. Quelques heures après s’être endormie, elle arrive, paniquée dans leur chambre, s’installe dans leur lit, soit entre eux deux, soit du côté de son père : « Quand je dors, je fais de gros cauchemars ».
Chloé a un frère et une sœur, jumeaux de 1 an. Avant leur naissance, elle voulait déjà rejoindre ses parents la nuit, mais ceux-ci avaient alors réussi à l’éconduire. Actuellement les parents de Chloé n’y parviennent plus. Exaspérés, ils ont fini par installer un petit lit dans leur chambre, ce qui ne les satisfait pas et les pousse à demander de l’aide. Depuis 1 mois, les jumeaux qui dormaient jusque-là dans la chambre des parents, dorment dans la chambre de Chloé et depuis 15 jours, commencent à marcher. En plus de ses cauchemars, Chloé ne peut plus rester seule dans une pièce, même en plein jour. Ses parents la sentent souffrir, perdue, ne trouvant plus sa place. Son père jouait beaucoup avec elle avant l’arrivée des jumeaux. Depuis la naissance, il aide sa femme débordée et n’a plus de temps pour Chloé. Croit-elle être punie de ses désirs œdipiens et de sa très forte agressivité envers les deux bébés qui ont envahi l’espace familial d’autant qu’ils se déplacent depuis peu de temps ? Cherche-t-elle à rejoindre le lit de ses parents pour éviter qu’ils ne lui fassent un autre bébé ?
Après avoir, pendant 4 mois, déchargé une agressivité très forte surtout à l’encontre de son petit frère et avoir développé un Œdipe très chaud, Chloé, arrivée en psychothérapie, en morceaux, éclatée, commencera à sortir de la confusion et a retrouver une place dans ce cercle de famille trop vite élargi. Elle réintègre sa chambre en même temps qu’elle retrouve sa gaieté et son entrain habituels : « Je dors très bien dans mon lit à moi ».
Dans les cas de lits-litige, il y a contestation. C’est le déplaisir de l’adulte qui ressort, il s’en accommode pour parer au plus pressé. Le tabou de l’inceste est en arrière-plan et culpabilise donc les protagonistes. Le père est présent, c’est un tiers dont il est tenu compte. Dans ces cas, la problématique des enfants tourne autour de l’Œdipe et l’enfant désire, par sa demande, séparer les parents et posséder le parent de sexe opposé.
Les consultations pour lit-litige sont les plus nombreuses. Ce sont celles de parents qui se sont laissé déborder et qui n’arrivent plus à enrayer le processus. Ils ont du mal à user de fermeté et à formuler clairement l’interdit. Ils demandent de l’aide.
 
Le lit-cage
 
 
Lors de consultations avec des familles, il m’arrive de ressentir un malaise qui grandit progressivement. Je ne sais plus qui est qui, je suis désorientée dans le temps, je me perds dans les généalogies, je ne sais plus de qui l’on vient de parler, du fils, du père, du grand-père, je questionne pour avoir des précisions, pour me rassurer sur le fait que j’ai bien compris, je bute sur les prénoms souvent semblables des ascendants ou descendants.
Malgré mes interrogations et ma confusion, les parents poursuivent leur récit avec aisance et tout à coup, au moment où je m’y attends le moins, surgit le partage du lit parental, énoncé avec le plus grand naturel : « Il a sa chambre, mais il ne peut y aller car il y a les vélos ». Cette mère vient consulter pour l’énurésie de son fils de 8 ans. Il dort avec elle dans un appartement de 100 m2. Ou cette jeune fille de 13 ans qui fait des crises de spasmophilie à répétition : « Je dors avec maman, comme ça, il n’y a pas de lit à faire ». Ou encore cette mère d’un garçon de 11 ans qui me dit : « Il a des chagrins nocturnes, alors il dort avec moi, son père va dormir dans le lit de son fils, par sacrifice ». Elle ne vient pas me consulter pour ce « sacrifice » de chaque nuit mais pour des dorsalgies qui empêchent son fils d’aller à l’école depuis 3 mois. Et cette mère qui me confie avoir depuis 6 ans toujours un enfant dans son lit. Elle a trois enfants et chacun vient, les deux premières années de vie, squatter le lit des parents.
Je pourrais multiplier les exemples d’enfants qui dorment avec leurs parents et surtout avec leur mère sans que leur père ou leur mère n’y trouve à redire. J’appellerai lit-cage, ces partages réguliers et sur une longue période de la couche des parents.
Le lit-cage est la mise en acte d’une situation de proximité corporelle avec le déni de toute érotisation ou sexualité : il faut faire comme si le corps érogène n’existait pas. Par l’induction d’un climat de complicité malsaine, le parent transgresse, face à son enfant, l’acceptation de la différence des générations et l’emprisonne dans une relation analogue à l’inceste, « l’incestuel » dont parle si bien Racamier [2] : « C’est un climat, un climat où souffle le vent de l’inceste sans qu’il y ait inceste. » « Dans ces familles incestuelles », les limites entre générations se franchissent comme se passeraient des frontières désinvesties... l’évidence des origines, comme le tabou de l’inceste, y perdent leur valeur. »
La sexualité se substitue à la tendresse qui a fait défaut et le climat y est fortement érotisé : récits de blagues érotiques, pincements, caresses, jeux physiques malsains, abus sexuels sous couvert hygiénique : inspection des orifices naturels, contrôle compulsif du corps de l’enfant qui ne peut pas se laver tout seul : les salles de bains, lieux privilégiés de ces transgressions n’ont pas de clés, intrusions répétées pendant la toilette de l’enfant, exhibitionnisme des parents qui se promènent nus devant leurs enfants, confidences des parents sur leur vie sexuelle, partage de revues pornographiques, etc. [3] Ces « équivalents d’inceste » comme les appelle Racamier, pourront exister sans partage de lit parental, mais il ne peut y avoir de lit parental, sur une longue durée à mon avis, sans incestualité.
Ce climat fortement érotisé crée un excès d’excitations et éveille prématurément l’enfant à toutes sortes de sensations. Cette proximité précoce et ces contacts excessifs sont de la sexualité et non de la tendresse : « La mère chaleureuse et proche n’éprouve pas l’insatiable besoin de serrer son enfant contre elle... Si son enfant grandit, cette mère tendre le regrette un peu et s’en réjouit fort. Au demeurant, elle connaît d’autres désirs. En revanche, c’est la mère distante qui veut l’enfant tout à elle, c’est la mère rejetante qui le veut captif. Elle utilisera « la mise en inceste », elle prendra dans son lit, celui ou celle qu’elle n’a pas su tenir dans ses bras. L’enfant sera donc placé dans la position typique et intenable du rejeté-attaché et elle pourra même le « refiler » au père. Le père dans l’incestuel, contrairement à l’Œdipe, ne se pose pas du tout comme interdicteur du corps à corps avec la mère. Il est même de trop. La mère se satisfait de son enfant.
Alors que dans la problématique œdipienne, l’enfant désire posséder le parent de sexe opposé, dans la problématique incestuelle, c’est le parent qui entend conserver la possession de son enfant ». [4]
Qu’est-ce que la séduction narcissique à l’origine de l’incestuel ?
C’est une relation narcissique de séduction mutuelle entre la mère et son bébé dans les premiers temps de la vie du bébé. Cette notion est plus dynamique que celle de relation fusionnelle que nous connaissons tous : « La notion de séduction narcissique tient compte du jeu de forces séductrices important qui existe entre deux partenaires aussi différents qu’une mère et son bébé. C’est une séduction réciproque qui se déploie des deux côtés et qui ne va pas de soi comme on a trop souvent tendance à le penser. Pendant cette période, il y a une mise à l’écart du monde, les deux protagonistes sont dans une bulle, loin des excitations du monde extérieur et du monde pulsionnel, il y a une mise hors circuit de la rivalité œdipienne.
Puis peu à peu la séduction narcissique va diminuer, ne plus être sur le devant de la scène, sous le feu nouveau des forces de croissance et des forces sexuelles. C’est le mouvement normal de la vie.
Mais il arrive que la séduction narcissique ne s’éteigne pas, se prolonge et devienne interminable car la mère ne supporte pas qu’elle s’arrête : ce sont les distorsions pathologiques de la séduction narcissique qui mènent à l’incestualité.
La séduction narcissique va alors prendre un caractère dissymétrique, c’est uniquement l’adulte qui séduit. Elle va prendre un caractère manipulatoire : il y a prise de pouvoir de la mère sur son enfant, ce qui va rendre la séparation et l’autonomisation quasiment impossibles. Ils sont cimentés ensemble non par des liens mais par des ligatures. L’enfant est emprisonné dans cette relation exclusive qui met alors hors circuit ses élans pulsionnels et sexuels, son ouverture sur le monde extérieur. La mère et son enfant vont former ensemble un être unique, parfait : ensemble, ils sont le monde et rien ni personne ne saurait leur plaire. Ils ignorent le deuil, l’envie, la castration et l’œdipe.
Gouvernée par la mère et consentie avec la complicité de son partenaire, la séduction narcissique ne s’exerce jamais directement mais de façon insidieuse. L’adulte séduit l’enfant qui n’a pas d’autre issue que de préserver et de magnifier le narcissisme défaillant de la mère. Il est devenu un ustensile. Son corps est investi comme un organe sexuel. Réduit à l’état d’ustensile, il est prêt, à tout moment, comme sur un starting-block.
Ce renforcement narcissique est à renouveler sans cesse : il comble le vide intolérable du monde intérieur de sa mère... Si le père et la mère y gagnent en narcissisme, l’enfant y perd en autonomie.
L’enfant est en cage mais dans une cage dorée, il se croit unique, merveilleux, génial à cause de ses fonctions de faire-valoir de sa mère mais en même temps, il réalise qu’il n’est rien, qu’il est derrière des barreaux même si ceux-ci sont dorés : c’est la capture. Il ne peut exister en tant que lui-même, il ne peut s’autonomiser sans risquer de tuer l’autre, il est disqualifié dans ses désirs et son être. Il est utilisé comme l’oiseau en cage pour satisfaire le narcissisme de celui qui le regarde. Le moi entre dans une économie de survie, l’affectivité est sidérée, le moi dispersé, les fantasmes ne se développent plus, les processus de pensée sont entravés, la dynamique du plaisir endommagée. [5]
Il faudra un long travail analytique pour aider le futur adulte à sortir du béton de l’incestualité dans lequel il a été coulé et dans lequel il s’est développé. L’adulte qui viendra demander de l’aide est brisé, disqualifié, dépossédé de son corps. Il dira comme ce patient : « Il y a dans l’air, quelque chose de sexuel en permanence, des trucs dans tous les sens, le monde à l’envers ». Il dira la souffrance de la négligence affective, celle de n’avoir pas été porté, regardé, écouté.
 
Que pouvons-nous faire en tant que thérapeutes ?
 
 
Dans mes consultations familiales, j’opte pour une attitude surmoïque très claire, à savoir l’énoncé de l’interdit de l’inceste et de sa gravité. Je pense que toute attitude neutre est une complicité avec le comportement trop permissif ou incestuel des parents. C’est peut-être une façon de donner corps au tiers, ce tiers qui ne s’est pas exprimé suffisamment ou qui est inexistant ou laissé pour compte dans la relation incestuelle.
Pour les lits-litige, j’aide les parents à oser faire preuve de fermeté et à aider les enfants à comprendre que de rester dans le lit de leurs parents ne les aide pas à grandir.
Pour les lits-cage, l’enfant entend mon indignation et je pense que cela lui rend un peu de dignité, lui qui se sent si disqualifié. L’enfant entend qu’il n’a pas à y être. Cela le rendplus fort pour combattre cette charge si lourde de l’incestuel, du moins dans le rapproché physique et la préservation de son corps. « Je me lave tout seul maintenant sauf quand je suis fatigué; elle dit que je suis trop fatigué » me dit un garçon de 11 ans, pris dans les rets de l’incestuel.
Dans les familles incestuelles, il ne suffit certes pas de dire l’interdit de l’inceste, chassez-le par la porte, il revient par la fenêtre car il imprègne tout, suinte partout. Mais il demeure comme important que l’enfant entende un adulte se substituer à la loi défaillante. L’aider à sortir du lit-cage dans un premier temps, même si l’incestuel est à l’œuvre, est certes utile. Il est en effet, important par mon silence de ne pas répéter la confusion des parents.
Les consultations pour des lits-cage sont peu fréquentes car l’incestuel fait tout pour ne pas se dévoiler, se rompre. L’adulte séducteur œuvre pour préserver son bien, condition de son existence au prix d’une réssurance narcissique constamment renouvelée.
 
Il y a aussi le lit de grand-maman
 
 
Nombreux sont les grands-parents, nullement gênés de prendre leurs petits-enfants dans leur lit : leurs maisons sont souvent mal chauffées, inconfortables, trop grandes ou trop petites ! Cette attitude est banalisée, la plupart du temps et le combat perdu d’avance entre les grands-parents et les parents qui n’osent désavouer leurs propres parents : « Je sais, je leur ai déjà dit, mais ça continue. Que voulez-vous, ça m’arrange bien qu’ils prennent mon fils pendant les vacances, il est mieux là-bas au bon air qu’à Paris. Alors on passe dessus. » Ou ils leur trouvent de bonnes raisons : « Mes parents se couchent tôt, comme ça notre enfant n’a pas peur dans cette maison qu’il ne connaît pas bien » ou encore « Ma mère est toute seule, elle s’ennuie, alors ça lui fait de la compagnie ! »
Tout se présente comme si l’interdit de l’inceste ne concernait pas la génération des grands-parents, comme si l’interdit de l’inceste sautait après une génération. Avec les grands-parents, il n’y a plus de risques, le grand méchant loup est tellement âgé qu’il ne peut plus sévir. Pourtant on a tous rencontré des grands-parents incestueux ou incestuels qui n’hésitent pas à profiter de leurs petits-enfants après avoir abusé ou non de leurs propres enfants. L’incestuel ne connaît pas d’âge et de ne prend pas une ride : c’est un mode de fonctionnement qui ne s’évente ni avec le temps ni avec les générations.
Je pense à ce grand-père ayant occupé des fonctions importantes, qui fut arrêté et emprisonné après avoir fait développer, au laboratoire de son ancien travail, des photos de sa petite fille nue, alors âgée de 3 ans. Il a avoué, après son arrestation, savoir qu’il serait arrêté mais qu’il n’avait pas trouvé d’autre moyen de se protéger de ses pulsions incestueuses. Je suivais sa petite-fille pour une masturbation effrénée qui avait même lieu à l’école. N’était-elle pas excitée précocement par les pulsions voyeuristes de son grand-père ?
Après avoir partagé le lit de maman, le lit-litige, le lit-cage, le lit de grandmaman et le lit parental en fait si peu conjugal, partageons celui de papa grenouille.
« Il était une fois une petite grenouille qui avait un papa. Mais un papa spécial qui vivait séparé de sa femme, la maman de la petite fille grenouille. Oui, cela arrive parfois dans des couples de grenouilles de vivre ainsi.
Et ce papa était très malheureux. Il était très malheureux parce que sa petite grenouille, chaque fois qu’il l’invitait chez lui, voulait dormir dans son lit.
Au début, il ne souhaitait pas lui faire de la peine en disant « non » car il l’aimait beaucoup.
En plus, il se sentait un peu coupable d’avoir quitté la maison et d’être un papa voyageur, peu présent. Ce qui fait qu’il n’arrivait pas à dire « non » à sa petite grenouille. Et cela durait depuis plusieurs mois.
Il faut ajouter que ce papa grenouille avait très peur. Il se disait dans sa tête de grenouille : « Ça ne peut plus durer. Je ne peux pas continuer à dormir avec ma fille ! Ce n’est pas la place d’un papa... Il était très embêté car il aurait bien aimé que sa petite grenouille comprenne d’elle-même et ne lui demande plus de dormir dans son lit. Cela aurait tout arrangé. Au pays des grenouilles, il arrive souvent que les parents grenouilles laissent prendre à leurs enfants les décisions qu’ils sont eux-mêmes incapables de prendre ! Au cours d’un voyage, il réfléchit et décida de faire quelque chose. Oui, ce « ouiquaine-là », il prit la décision de lui dire « non ». Quand la petite grenouille arriva dans la maison du papa, elle vit deux lits. Papa grenouille avait acheté un deuxième lit. Il lui dit : « Dans quel lit veux-tu dormir ? Car moi je dormirai dans l’autre ! J’ai décidé de ne plus dormir avec toi. »
En entendant ce discours nouveau, la petite grenouille fut très inquiète. Tout de suite, elle décida de ne pas dormir, de ne pas se coucher, de rester éveillée toute la nuit, Na ! Comme cela elle n’aurait pas à choisir !
Mais elle était petite, elle eut bientôt sommeil et son père avait l’air décidé cette fois-ci. Dans sa petite tête de grenouille, elle réfléchit et chuchota à son papa :
– Papa, j’accepte de dormir dans l’autre lit si tu me promets de toujours rester mon papa. Car c’est trop difficile pour une petite grenouille comme moi, de ne pas savoir à l’avance si son papa restera toujours son papa !
Papa grenouille fut très étonné, embêté même d’avoir à faire cette promesse. Lui, il croyait qu’on était papa une fois pour toute ! Il réfléchit longuement puis il dit :
– Je sais comment je resterai ton papa pour toujours : en acceptant de te voir comme ma fille toute ma vie.
À partir de ce jour-là, la petite grenouille sut qu’elle pouvait dormir toute seule sans jamais risquer de perdre son papa.
Ainsi finit le conte de la petite grenouille qui n’acceptait pas de dormir dans un autre lit que celui de son papa, tant elle craignait de le perdre... comme papa !» [6]
 
NOTES
 
[*] Communication faite à Paris, le 13 mars 1999 dans le cadre de la Journée d’Étude du GIREP sur Les parents, l’enfant et le psychanalyste.
[1] Mahfouz N., Impasse des deux palais, Le livre de poche, Biblio, 1956.
[2] Racamier P.C., L’inceste et l’incestuel, Éditions du collège, Paris, 1995.
[3] Cf. le livre de Hurni M. et Stoll G., La haine de l’amour, la perversion du lien, L’Harmattan, 1996.
[4] Racamier, idem.
[5] Racamier, idem.
[6] Salomé J., Contes à guérir et à grandir, Paris, Albin Michel, 1995.
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Communication faite à Paris, le 13 mars 1999 dans le cadre ...
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[1]
Mahfouz N., Impasse des deux palais, Le livre de poche, Bib...
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[2]
Racamier P.C., L’inceste et l’incestuel, Éditions du collèg...
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[3]
Cf. le livre de Hurni M. et Stoll G., La haine de l’amour, ...
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[4]
Racamier, idem. Suite de la note...
[5]
Racamier, idem. Suite de la note...
[6]
Salomé J., Contes à guérir et à grandir, Paris, Albin Miche...
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