2004
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Jacques Arènes
Le prodigieux, l’incroyable sont les substantifs du monstrueux. Insupportable mais aussi sacré, le monstrueux est ce que l’on fuit et qui fascine
en même temps. Il plonge évidemment ses racines dans ce mélange de
proximité et de distance qui fait tout le paradoxe de « l’étrangement
inquiétant » à la fois connu de tout temps, élément familier du plus secret,
ou du plus ancien de la psyché, et instaurant un décalage, voire une frayeur,
pire un effroi.
De glissement en glissement, l’on passe de l’inquiétude vis-à-vis du
double, de l’angoisse mortifère du même à l’effraction d’une altérité absolue.
Le monstrueux prend racine dans l’inquiétant, mais déchire tout cadre
possible. Le monstrueux, on peut ainsi le porter à l’intime de soi-même,
comme en ces fantasmes d’Aliens évoqués par les femmes enceintes. Le
monstrueux, on s’en nourrit en ces lectures de faits divers où le meurtre en
série, l’inceste, le viol mettent en scène les figures de la perversion.
Jouissance du monstrueux, économie de la perversion : dans quelle mesure
l’exhibition incessante du monstrueux au sein du monde postmoderne
permet-il un travail de pensée ? Quel jeu avec les limites s’institue ainsi dans
la jouissance de mise en scène du monstrueux ?
Le monstrueux a une histoire, et le tropisme vers le monstrueux se révèle
dès la période que nous nommons « la renaissance », qui fut en fait marquée
par un versant inquiétant en partie oublié. En ce début de XXIe siècle, la
pensée du monstrueux, le refus du monstrueux font partie du travail de
culture, comme si le siècle où fut inventée et développée la psychanalyse
avait aussi accouché de l’innommable : horreurs de la négation de la pensée,
instrumentalisation de l’autre dans ce qu’on pourrait qualifier de crimes
contre « l’humanité du sujet ». Les figures du monstrueux hantent la filmographie, non plus seulement dans l’émergence en partie reconnue de
fantasmes familiers, mais dans l’interrogation vertigineuse sur l’existence
même du sujet.
Ne sommes-nous pas passés d’un régime de l’imaginaire collectif œuvrant
dans l’exploration secondarisée de l’étranger inquiétant à une toute autre
économie de la psychologie collective où se déploie la frayeur insurmontable d’une pensée apophatique de la mort entraînant vers le vide ?
Le monstrueux, tel qu’il est cultivé dans la production des fictions collectives de la modernité tardive ne constitue-t-il pas ainsi la limite et la fin de
l’imaginaire ?