2004
Imaginaire & Inconscient
Analyses de livres
Symptôme et conversion
Gérard Bonnet, P.U.F., 2004.
Ce nouveau livre de Gérard Bonnet est comme la suite nécessaire des
précédents, chacun apportant une nouvelle prise de vue, un nouvel éclairage,
une nouvelle hypothèse, pour cerner la même énigme, l’énigme du
symptôme : « le véritable défi que nous lance le symptôme », écrit-il, « n’est
pas de le guérir mais de le rendre convertible ».
L’objet de ce livre riche et passionnant est l’étude du processus qui
conduira le symptôme (lui-même déjà considéré classiquement comme
conversion – la « conversion hystérique ») à faire œuvre par un nouvel acte
de conversion.
C’est ainsi qu’à partir de l’analyse du symptôme de Claire, inscrit dans
l’histoire de cette jeune femme de manière particulièrement invalidante
(brûlure intense de tout le corps), G. Bonnet nous conduit en même temps
qu’il est conduit dans le labyrinthe de diverses productions artistiques. Ainsi
le regard se déplace-t-il pour mieux éclairer l’objet – que cet objet soit destiné
à être vu, lu ou entendu. À aucun moment, au cours de ces plongées, les
concepts psychanalytiques ne font défaut. Bien au contraire, ils sous-tendent
et animent la réflexion de manière constante.
L’analyse de la peinture du Buisson Ardent qui se trouve à la cathédrale
d’Aix-en-Provence conduit G. Bonnet à voir dans le symptôme un agent
de réparation des relations initiales troublées, brouillées ou blessées. La
lecture du livre de Claude Louis-Combet L’âge de Rose – livre inspiré par
la vie de Rose de Lima, mystique souffrant violemment dans son corps,
comme la patiente Claire, ouvre à l’idée de conversion entendue comme
agent de transformation. Transformation, réparation, séduction sont à l’œuvre
dans la conversion de Paul de Tarse, maintenant entendue comme expression
du désir inconscient : Paul ne voulait pas fonder une église, mais la conversion de son désir inconscient en symptôme (aveuglement par une grande
lumière, suivi de la vision du Christ Jésus), puis de son symptôme en œuvre
(son action, ses lettres), aboutit à cet acte fondateur. Ainsi, selon G. Bonnet,
sommes-nous peut-être entraînés à une lecture optimiste du symptôme.
Et pourquoi pas ?
Dans la mesure où à tout moment l’étude très riche de G. Bonnet, loin
de faire fi des théories psychanalytiques concernant le symptôme, s’y réfère,
s’en nourrit et les approfondit, nous découvrons une vision dynamique et
dynamisante du symptôme. La pensée théorique s’enrichit. La clinique des
pathologies aux symptômes troublants ne peut qu’être soutenue dans la quête
d’une conversion plus satisfaisante. Le désir inconscient de faire œuvre,
étouffé bien souvent jusqu’à se faire symptôme invalidant, peut se trouver
libéré par une écoute plus juste de ce qui s’y joue.
Impossible de rendre compte dans ces lignes très brèves de toute la
richesse de ce livre. Reste à inviter le lecteur de cette analyse à se faire lecteur
à son tour de l’œuvre même, pour cerner la démarche de G. Bonnet relevant
le défi que lui a lancé le symptôme.
Nicole FABRE
La pénombre du double.
L’anticipation par les images positives et négatives
Jean-Claude Benoit et Mario Berta, Paris, ESF, 100 p., 1987.
Après une introduction par J.C. Benoit, dans laquelle cet auteur présente
l’argumentation avec ses antécédents, l’ouvrage se compose de six chapitres,
les trois premiers de M. Berta, les trois derniers dont la « Conclusion en
forme de « diablogue », de J.C. Benoit.
Cette disposition apparaît comme un échange et, d’emblée, fait ainsi
apparaître l’œuvre : une partition coordonnée où chaque voix garde son originalité et où le discours de l’autre éclaire et révèle, au sens photographique,
celui de l’un.
Le sens photographique est également convié, dans la catégorie de la
lumière et de son utilisation dans l’inscription d’une image. Divers degrés
de la lumière ou de la non-lumière, leur opposition ou leur complémentarité,
peuvent être retenus, qui jalonnent ce travail.
- Double, reflet lumineux, dans le miroir, forme affaiblie et sombre qui
chemine à côté de...
- Double négatif, au sens d’inverse, au sens moral aussi...
- Double positif, au sens définitif, au sens idéalisé...
Ce thème, en soi, n’a rien de nouveau. Ce qui l’est probablement plus,
c’est son utilisation bivalente et la part laissée à l’espace psychique et
relationnel dans lequel il se déploie. Espace de projection, bien entendu,
au sens psychanalytique comme au sens géométrique. Pour traiter ce thème,
M. Berta reprend les grandes lignes de la création dont il est l’auteur, intitulée
« Épreuve d’anticipation » et développée plus largement dans Prospective
symbolique en psychothérapie (ESF, 1983). Il en souligne l’utilisation, avec
bénéfices, dans la cure psychothérapique. On peut y voir un modèle dialectique, qui reprend les indices et les processus d’information et parcourt les
étapes d’un processus novateur, tournant dans la cure.
Cette utilisation signale son originalité dans le passage, après la dialectique des symboles, par une « dialectique des fonctions psychiques », avec
ce que l’auteur appelle « l’instrumentation du mal ».
À ce niveau, un pont est mis en lumière entre cette méthode intégrative,
inscrite dans la cure individuelle et l’instrumentation du négatif, développé
par J.C. Benoit qui décrit l’« Objet Métaphorique Négateur Inducteur
d’Anticipation » (autrement dit : OMNIA) en cure de psychotique ou en
travail groupal.
OMNIA pourrait être repris dans le contraste du clair-obscur. Le nouveau
regard porté sur l’objet présent (dans la cure ou dans le discours, cures de
psychotiques, thérapies familiales, travail de groupe en milieu institutionnel),
ce nouveau regard qui retient l’objet, donne une autre dimension au processus
organisateur du travail psychothérapique, partagé entre le thérapeute et le
patient, une dimension qui se manifeste tout particulièrement lorsqu’une
valeur de synthèse anticipatrice est attribuée au « négatif » que condense cet
objet. Mais au regard qui retient l’objet, il faut adjoindre son inverse, le
nouveau déclic que la présence de l’objet déclenche, lors de sa prise en
compte, dans l’organisation du sens.
Le pont ainsi dessiné est utilisé dans le sens d’aller et dans celui du retour,
entre les deux auteurs, au moment de l’articulation médiane entre les deux
voix de la partition.
« L’appui imagé en psychothérapie », « le dialogue nécessaire avec la
négativité retrouvée », ces formulations renvoient à des leviers dont l’effet
est souligné. Des exemples cliniques montrent le cheminement qui, du côté
de J.C. Benoit, a conduit vers l’explicitation d’OMNIA, en écho avec les
travaux de Bateson.
Ainsi l’auteur précise-t-il comment une image représentative « apporte
la perception globale d’une situation et la possibilité de confrontation à ses
aspects relationnels négatifs. » Il en résulte, à la condition d’une « acceptation en quelque sorte dialectique du positif et du négatif » (...) une « aide
à anticiper le changement recherché même et à l’attendre sans le connaître
clairement. »
L’analyse de quelques situations institutionnelles et de cas cliniques
individuels montre à la fois les avantages que ces attitudes mentales
(figuration – acceptation du négatif – confrontation dialectique – synthèse)
du thérapeute ou du superviseur peuvent avoir pour le sujet ou pour l’équipe,
pour la situation et, montre également que ces attitudes mentales sont à portée
de... pensée.
En somme, la pénombre du double est ici lieu de déploiement de ce que
l’Ombre opacifie ou dépose, de ce qu’elle représente, condense ou au
contraire interdit de réfracter. Prendre appui sur cet espace situé autour de
la représentation du double, entre Soi et les représentations de Soi, peut
apparaître en droite ligne du rêve-éveillé. Les exposés des deux auteurs
pourraient correspondre, pour l’un, à une nouvelle modalité d’utilisation des
images rêvées – adressées, pour l’autre, à une « application » dérivée, dans
un registre (de pensée et de travail) différent.
Une certaine orientation dans la présentation suggère (au moins) une
nuance morale dans l’image du double positif chez M. Berta. L’« instrumentation du mal », même avec son retournement dialectique n’abandonne
pas cette connotation. Or, aucune argumentation n’étaie l’apparentement à
ce registre, un peu comme s’il allait de soi...
Certes, la suite de la présentation départit ce registre de ses a priori stéréotypés. Mais sans dépasser, encore une fois, la légère ambiguïté qui subsiste.
Cette orientation aurait pu, cependant, être explorée, en particulier pour
comparer ces images du double avec celles qui, dans la psychanalyse, sont
reliées au Sur-Moi, à l’Idéal du Moi, au Moi Idéal puis, de là, approfondir
le thème de la confrontation à la réalité.
L’appropriation par le thérapeute de la proposition de M. Berta doit passer
par un choix métapsychologique individuel. Pour l’« épreuve d’anticipation »,
ce choix déterminera aussi la part d’attente qu’on placera dans son utilisation
et, en particulier, la ou les instances du sujet concernée (s) par cette attente :
en effet, dans ces images du double, se pose la question des liens, réels
(histoire du sujet – histoire de la relation – histoire de la cure), imaginaires
et symboliques, du sujet avec ses images adressées au thérapeute, lors de
cette épreuve.
Quant à reprendre ces liens, leur inscription avec leur sens, objectivé
ou non, dans la cure, on peut réunir l’ensemble ainsi formé, dont un centre
serait cette épreuve d’anticipation, en une forme de construction (interprétative à divers degrés ou à certains degrés, selon les cas), à laquelle analysant
et analyste prennent part. De même que peut apparaître telle, l’utilisation
d’OMNIA, après le repérage et donc, après l’apport et la mise en avant par
le ou les sujets.
La « conclusion en forme de diablogue » (une note de l’auteur renvoie à
l’ouvrage de R. Dubillard Les diablogues. Paris, L’Arbalète, 1976 et donne
cette définition : le « diablogue est un dialogue imaginaire (...) où les interlocuteurs sont censés dire ce qu’ils ne voudraient pas dire (...) »), cette
conclusion soulignerait, d’une certaine manière, qu’il s’agit bien là de
constructions, prenant en effet une certaine distance avec l’ensemble, pour
lui donner aussi divers sens possibles : un « petit livre clinique, simple,
convaincant », un livre « de poésie ou, qui sait, de mystique ? », le lieu d’une
« réflexion psychothérapique, modestement épistémologique ».
Il faut enfin, pour conclure, dire un mot de la lucidité, qui se place parmi
les diverses catégories de l’utilisation de la lumière : elle concerne le regard
et ses connotations, humanistes en particulier, sont variées. Elle est reprise
dans le dernier paragraphe de l’ouvrage et pourrait qualifier l’exigence
interne de cette partition à deux voix. Sur le point d’orgue, images multiples,
réunies autour de la fécondité et de l’originalité.
Marianne SIMOND