Imaginaire & Inconscient 2004/2
Imaginaire & Inconscient
2004/2 (no 14)
170 pages
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I.S.B.N. 2847950346
DOI 10.3917/imin.014.0049
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Vous consultez« Narcisse : à travers le miroir »[*] [*] Nous remercions Jean Henriet, directeur des Éditions Dunod,...
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AuteurTobie Nathan du même auteur


Prémisses méthodologiques

Le double épistémologique


C’est un problème épistémologique qui m’a d’abord attiré l’attention sur la notion de double. En effet, celui qui se préoccupe d’établir une théorie ethnopsychanalytique cohérente est nécessairement conduit à s’interroger sur la manière de penser un double point de vue sur un même fait (Devereux, 1972a, 1980; Nathan, 1986a). Lorsqu’il s’agit de psychopathologie, ce problème est tout simplement crucial.

Exemple

Premier point de vue

2 Voici une jeune patiente âgée d’une vingtaine d’années. Elle est quasiment paralysée des quatre membres, se plaint de migraines lancinantes et d’une douleur au sein gauche. Au premier entretien, nous apprenons, sans qu’il soit nécessaire de l’interroger beaucoup, qu’elle se fait vomir après chaque repas. Elle est très maigre et souffre de dysménorrhée depuis la puberté.

Deuxième point de vue

3 Cette patiente est guadeloupéenne. Atteinte depuis l’âge de douze ans, sa maladie a toujours été interprétée par sa famille comme conséquence de l’attaque d’une vieille femme maléfique (une sorcière) à l’origine dirigée contre la mère de la patiente. Étant le maillon le plus faible, c’est la fille qui présenta les symptômes et non la mère. Aux Antilles, elle a reçu plusieurs types de soins. Les médecins généralistes lui ont administré plusieurs types de chimiothérapie. Les psychiatres ont tenté des psychothérapies à plusieurs reprises. D’autre part, plusieurs guérisseurs traditionnels ont été consultés : phytothérapeutes, quimboiseurs, désenvoûteurs, etc.

4 Finalement, la famille a décidé de lui faire « jamber d’lo » (enjamber l’océan, cf. Henry-Valmore, 1983) afin d’établir la plus grande distance possible entre le sorcier et sa victime. En France, un premier traitement, d’inspiration évangélique, consistant en application des mains par une sorte de prédicateur lui apporta un certain soulagement, lui permettant notamment de marcher à nouveau, non sans douleur toutefois. Enfin, elle décida d’entreprendre avec moi une psychothérapie d’inspiration psychanalytique.

5 Essayons maintenant une analyse nosographique de cette symptomatologie. La première série de faits relève d’un discours de type psychanalytique, celui traitant du dedans, de l’intériorité psychique. On pourrait ici parler d’hystérie de conversion[1] [1] Pour la place particulière de l’hystérie en ethnopsychiatrie,...
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, de logique interne des symptômes, de bénéfices primaires et secondaires de la maladie, etc. Quant à la seconde série de faits, elle relève d’un discours de type anthropologique, celui traitant du dehors : l’on pourra alors parler de conception culturelle de la négativité, de l’organisation et même de la codification culturelle du symptôme et de son traitement.

6 Cependant, la question essentielle reste la suivante : comment le psycho-pathologiste peut-il laisser coexister en lui-même ces deux points de vue qui, bien que complémentaires, sont simultanément incompatibles – étant entendu que s’il n’y parvient pas, il ne pourra établir de lien psychothérapique spécifique[2] [2] J’ai montré ailleurs (1986a, 1987d) qu’il était parfaitement...
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 ? Ce double, que l’on peut à bon droit désigner comme double épistémologique, renvoie à toute une série de situations psychologiques et psychopathologiques qui, quoique souvent négligées par la théorie psychanalytique, trouvent une place de choix dans les « théories » psychiatriques des sociétés traditionnelles.

Phénoménologie du double

7 La première parmi ces situations de double est naturellement l’interrogation qui jalonne la vie de chaque garçon : « Et si j’étais né fille... » (et réciproquement pour une fille, bien entendu). Ainsi, le double de l’autre sexe se retrouve-t-il presqu’immanquablement dans les cures psychanalytiques au moment où les patients produisent le fantasme de la scène primitive et se demandent quel est le prénom qui leur aurait été attribué s’ils étaient nés de l’autre sexe. Il arrive que ce double soit déposé dans un compagnon imaginaire (Benson et Pryor, 1973), héritier de l’objet transitionnel et qui survit parfois à l’adolescence et même jusqu’à l’âge adulte, demeurant nécessaire à l’atteinte de la complétude narcissique. Il arrive aussi que ce double soit le modèle selon lequel s’opère le choix d’objet (« j’aime alors la personne que j’aurais été si j’étais né de l’autre sexe »). Ce jumeau de l’autre sexe ayant indubitablement eu une certaine existence dans la psyché des parents ne disparaît jamais totalement. Les Dogons pensent qu’il doit être enterré une première fois, sous forme de placenta, et une seconde fois, à la puberté, sous forme de prépuce ou de clitoris[3] [3] Griaule (1948), Griaule et Dieterlen (1965), et l’analyse...
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. Nombre de pensées de cultures, qui accueillent des phénomènes chamaniques, affirment explicitement que le futur chaman, au cours de son initiation, doit rencontrer ce double perdu.

8 La seconde situation, fort bien décrite par Devereux (1980), consiste en l’interrogation sur sa propre jouissance sexuelle. Quiconque tente d’observer son orgasme le fait disparaître de ce fait même. Il est impossible de jouir et de savoir simultanément car l’orgasme comporte un voilement de la conscience qui rend son auto-observation impossible.

9 Enfin, la situation psychanalytique, par son organisation dédouble le sujet car elle induit un fonctionnement psychique de même nature que celui du rêve (régression topique, formelle et temporelle), tout en exigeant de lui une certaine conscience et la possibilité de porter un regard ou un commentaire sur ce rêve artificiel. C’est bien là que réside le caractère fortement paradoxal du « setting » psychanalytique qui exige de l’analysant qu’il rêve sans dormir afin de pouvoir faire périodiquement retour sur son propre rêve. Ainsi, pouvons-nous dire que la psychanalyse dédouble le sujet en deux jumeaux complémentaires : l’un qui produit un rêve artificiel (associations libres) et l’autre qui scrute et commente ce même rêve avec l’aide du psychanalyste (« alliance thérapeutique »).

Le double : un opérateur psychique

10 De ces remarques préliminaires, je conclus que le double doit être considéré comme :
Un opérateur psychique dont le fonctionnement débute très précocement – probablement au moment de l’acquisition du langage, c’est-à-dire dans la seconde moitié de la deuxième année – et qui continue à tenir un rôle capital dans l’appareil psychique tout au long de la vie.

11 Cet opérateur dont je m’abstiendrai, pour le moment, de chercher les équivalents psychanalytiques, sert manifestement à délimiter l’identité du sujet. Cette délimitation, quoiqu’appartenant à la sphère cognitive dans une dynamique d’exploration du monde par la pulsion épistémophilique, possède cependant une fonction essentielle dans l’économie affective. Considérons, par exemple, la pensée culturelle classique selon laquelle chacun posséderait un double appartenant au monde des esprits. Étant entendu qu’une telle pensée est enseignée dès le berceau, véhiculée par les gestes, les contes et les mythes; qu’elle ne reste pas au seul stade « du monde des idées » mais reçoit des confirmations quotidiennes dans les matérialisations d’esprits lors de maladies ou lors de rituels de possession; et enfin qu’elle est structurée à la manière d’une véritable « métapsychologie » au sens freudien du mot (Nathan, 1986b), nous comprenons aisément qu’elle ne sert pas uniquement à percevoir des espaces culturels, mais à en inscrire quasi-corporellement leur discrimination. La discrimination des espaces est obtenue en opposant le sujet à son complémentaire, son double. Le monde des vivants s’arrête là où commence le monde des esprits. Possédant un double dans le monde des esprits, la symétrie ainsi instaurée entre deux représentations du sujet met en scène une frontière, au locus certes imperceptible mais constamment opératoire qui permet :

  • De délimiter deux espaces abstraits,
  • D’en inscrire la distinction dans l’appareil psychique du sujet.

12 À partir d’une telle définition du double en tant qu’opérateur psychique, nous pouvons déduire la totalité des formes de doubles connus et compléter ainsi la liste qu’O. Rank (1914) avait déjà largement commencé à établir.

13 La représentation du double apparaît chaque fois qu’il se révèle nécessaire d’établir la frontière du sujet, c’est-à-dire, en dernier ressort, son identité :

  • Catégories générales :

    • Dedans/dehors du corps : Le double-souflle, âme, chaleur ou sang.
    • Perception d’une topographie psychique : le double organe foie, cœur, diaphragme, pensée, yeux, langue, notions d’homunculus.
    • Identité sexuelle : double de l’autre sexe, placenta, jumeau de l’autre sexe, prépuce, clitoris.

  • Catégories plus spécifiques : nous avons toute la série des doubles constitués par une délimitation des frontières du sujet s’étayant sur les organes des sens :

    • Dans le monde visuel : l’image spéculaire qu’il faut distinguer en image dans le monde des eaux ou de l’autre côté du miroir, mais aussi, probablement perçue avant, l’ombre, ainsi que la trace, l’image en creux laissée par le corps sur une surface meuble.
    • Dans le monde sonore : l’écho[4] [4] Voir, infra, l’analyse du mythe de Narcisse. ...
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      , l’enveloppe sonore du soi (Anzieu, 1986).
    • Dans le monde olfactif : sa propre odeur, parfois celle de ses excréments ou de son urine ce qui explique le caractère extrêmement tenace de certaines énurésies et encoprésies[5] [5] Un exemple clinique dans Nathan (1986a). ...
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      .
    • Dans le monde tactile : toutes les représentations du double peau, si fréquentes dans les croyances aux morts-vivants (Charles Nicolas et Boitard, 1979) et que D. Anzieu a abordé sur le plan psychologique grâce à sa notion de Moi-peau.

14 Je suis personnellement convaincu que tous les doubles connus dans les mythologies, dans la littérature ou en psychopathologie peuvent se ramener, après analyse, à ces formes simples de double; mais ce point reste encore à démontrer.

15 Tant que la frontière mise en place par l’opérateur « double », reste fonctionnelle, le double est perçu comme symétrique, c’est-à-dire appartenant à l’autre sexe ou à l’autre monde, en tous cas à un autre univers. Mais si la « frontière est brouillée », si la « peau est trouée »[6] [6] Voir mon commentaire de la légende d’Achille dans Nathan...
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le double est vertigineusement perçu comme identique. Le sujet se sent alors brutalement expulsé hors de son monde et projeté dans le monde symétrique – de l’autre côté du miroir, dans le monde de la folie ou de la mort.

16 Le thème du double tel qu’il a été traité dans la littérature du XIXe siècle[7] [7] Dostoïevsky, Ibsen, Poe, Wilde, etc. ...
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ou dans la littérature contemporaine de science-fiction, est toujours un développement de la notion de double identique. Là, le sujet affronté à son double est inexorablement conduit à la mort ou la folie. Au contraire, dans les mythologies traditionnelles qui assurent un soutien à la structuration psychologique du sujet, il s’agit le plus souvent d’un double symétrique dont la rencontre a plutôt valeur d’initiation.

Psychopathologie du double

17 Deux structures psychopathologiques mettent bien en évidence le fonctionnement de cet opérateur psychique :

  • La psychose maniaco-dépressive qui actualise l’impossibilité d’accepter le minimum d’ambivalence nécessaire et fait traverser au sujet une alternance d’épisodes contradictoires.
  • La psychose paranoïaque où le sujet perçoit dans chaque personne un double identique; mécanisme qu’à la suite de Freud on a pris l’habitude de nommer projection, mais qui diffère radicalement de la projection que l’on rencontre par exemple dans la névrose phobique.

La transgression du tabou narcissique

Argument

18 Parlons franchement ! Lorsqu’un patient me fait part de son souhait d’entreprendre une psychanalyse, moi j’entends qu’il veut commettre l’inceste. Auparavant, d’autres certainement ont tenté de l’en dissuader. Peut-être l’ont-ils menacé (« ça rend fou ! ») ou simplement prévenu (« ça ne finit jamais ») ou encore raisonné (« ce n’est pas pour toi, c’est pour les riches, les artistes, les bizarres »)... Mais il est décidé, n’est-ce pas ? Et à l’issue de son analyse, lorsque les choses se sont déroulées de manière à peu près satisfaisantes, il s’en va avec une profonde et trouble sensation qu’il l’a obtenu son inceste. Pourtant, s’il lui est arrivé d’évoquer des fantasmes incestueux, ils n’ont pu recevoir de réalisations que bien lointaines et combien symboliques et, s’il a vécu des émois transférentiels à mon égard, je jure qu’au grand jamais je n’ai mélangé les genres. D’où ce patient tire-t-il donc la conviction qu’il a obtenu ce qu’il souhaitait ? Il me semble que c’est du déroulement même du processus analytique qui comporte la transgression d’un tabou. La thèse que je souhaite présenter est donc la suivante : le mythe d’Œdipe qui organise la pratique psychanalytique comporte deux types de tabou. L’un, bien connu, est celui qui interdit l’accouplement avec la mère et le meurtre du père[8] [8] Voir supra chap. 1. ...
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; l’autre que logiquement je propose de nommer tabou narcissique, interdit l’union, la confusion ou simplement la rencontre avec son double symétrique. Je voudrais étayer cette thèse à partir de constatations ethnologiques, littéraires, mythologiques et enfin cliniques. Mais avant de commencer, il me faut seulement rappeler que ma démonstration présuppose que l’on conçoive le mythe comme une sorte d’outil logique, une machinerie complexe dont la finalité est de produire du sens. Une fois cette proposition admise, il est facile d’accepter que le mythe d’Œdipe, en tant que « machinerie logique », continue à fonctionner, c’est-à-dire à produire du sens, encore aujourd’hui. La psychanalyse en est un exemple frappant.

19 Cependant, au sein du discours psychanalytique, œuvre un second mythe : celui de Narcisse. Mais à y regarder de plus près, nous constatons que ces deux mythes sont organiquement imbriqués. Entrons maintenant dans l’analyse du mythe de Narcisse.

Variantes de Narcisse

20 Nous disposons de trois variantes du mythe de Narcisse et d’une multitude de renvois dans d’autres mythes grecs, surtout autour de la notion d’« Eidolon », c’est-à-dire de double ou d’ombre[9] [9] Sur la notion de double chez les Grecs, Cf. Vernant :...
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.

21 Dans la première, celle d’Ovide, Narcisse est aimé de la nymphe Écho laquelle, pour avoir aidé Zeus dans ses aventures adultères, a été condamnée par Héra à ne pouvoir que répéter les trois dernières syllabes prononcées par son interlocuteur. Narcisse refuse l’amour d’Écho. Elle se réfugie alors dans la solitude, maigrit, se consume et bientôt il ne reste plus d’elle qu’un filet de voix gémissante. Les filles délaissées par Narcisse réclament vengeance. Un jour d’été, après une chasse, Narcisse se penche sur une source pour se désaltérer. Il devient amoureux de son propre visage et se laisse mourir d’amour de ne pouvoir le saisir, comme Écho le fit avant lui.

22 La variante béotienne met en scène un jeune homme amoureux de Narcisse : Ameinas. Ce jeune homme poursuit Narcisse de ses assiduités mais en est systématiquement repoussé. Pour finir, Narcisse présente une épée à son prétendant avec laquelle celui-ci se suicide. C’est alors que Narcisse se regarde dans une source, tombe amoureux de son image et se laisse mourir d’amour... comme Ameinas.

23 Dans la troisième variante, celle de Pausanias, Narcisse a une sœur jumelle qui lui ressemble à s’y méprendre. Les deux jeunes gens, fort beaux tous deux, sont également très épris l’un de l’autre. Un jour, meurt la sœur et Narcisse reste inconsolable. Il se regarde dans une source, croit y apercevoir sa jumelle disparue, mais l’image ne dissipe son chagrin qu’un bref moment. Dorénavant, il passera constamment de la douleur du deuil à une brève victoire, toujours à recommencer, à la recherche d’un nouveau miroir.

24 Quelle que soit la variante, le mythe semble prétendre que Narcisse délaisse ses soupirants[10] [10] Ovide, Métamorphoses, 111,339-510; Nonnos, Dionysiaques,...
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or, à y regarder de plus près, il n’en est rien. Narcisse s’unit à eux mais sur le mode de la confusion entre le sujet et l’objet. En effet :

25 Écho est le reflet de la voix de Narcisse dans l’univers sonore et Narcisse s’éprendra de son reflet dans l’univers visuel. De plus, de même qu’Écho meurt en se languissant, Narcisse se laissera mourir d’amour. En vérité, Narcisse duplique Écho.

26 Dans la seconde variante, Ameinas est le reflet de Narcisse dans l’univers sexuel – homosexuel est une redondance en l’occurrence. C’est avec l’épée de Narcisse qu’Ameinas se suicide, tout comme c’est avec le sexe de Narcisse, son symétrique, qu’ils pourraient avoir une relation sexuelle. Narcisse et Ameinas se confondent également dans la mort. Ils ne s’opposent que selon le couple actif/passif.

27 Dans la dernière variante, Narcisse rencontre tout simplement son double de l’autre sexe et tente de se confondre avec lui dans un constant aller-retour entre mélancolie et victoire contre la dépression.

28 Envisagées selon ce point de vue, les trois variantes ont un point commun. Elles évoquent, chacune dans un registre spécifique, une tentative d’être simultanément à une place et à son opposée : émetteur et récepteur de sa propre voix, actif et passif, homme et femme et pourtant le même. « Si j’étais une femme et pourtant le même ? » Voici à mon sens la question que pose Narcisse. Rencontrer, aimer, s’unir ou se confondre avec son double de l’autre sexe – de l’autre monde – voila le tabou spécifique que transgresse Narcisse. Ce que, d’ailleurs, il paie de sa vie.

Rencontres avec le double

29 Je vais maintenant essayer de montrer comment ce tabou est inhérent au mythe d’Œdipe et au déroulement de la cure psychanalytique; j’exposerai chemin faisant quelques expressions cliniques de sa transgression.

30 Dans les descriptions anthropologiques des vocations de guérisseurs et de chamans, l’initiation comporte souvent la transgression de tabous. Le futur chaman doit transgresser le tabou de l’inceste; il a parfois des relations sexuelles avec sa mère – le plus souvent en rêve. Mais tout aussi nombreux sont les cas où, durant son initiation, il rencontre son double de l’autre sexe ou de l’autre monde (monde des morts, des esprits, monde des eaux ou monde souterrain, etc.) C’est pourquoi les jumeaux, les transvestis, les homosexuels, tous ceux dont la biologie ou la psychologie évoquent une ambiguïté manifeste de l’identité, sont considérés d’emblée soit comme des chamans en puissance, soit comme des sorciers (Éliade, 1968; Devereux, 1970a). C’est sans doute aussi pourquoi certains enfants africains qui présenteraient aux yeux d’un médecin occidental des symptômes signant la dépression – retrait, anorexie, faciès douloureux et triste – sont parfois considérés comme des doubles de parents morts. L’on pense alors qu’ils hésitent entre le monde des morts et celui des vivants. Les Bassa du Cameroun appellent ces enfants Bet’singa, ce qui signifie « marche sur un fil », car ils sont considérés comme des funambules oscillant entre la vie et la mort; mais aussi car leurs pieds ne touchent pas le sol – comme les vivants – et que leur tête pourtant, n’atteint pas le ciel – comme les morts. Ces enfants sont toujours traités avec ambivalence. Choyés plus que d’autres car reconnus fragiles, ils sont également réputés posséder le pouvoir de guérir : être des guérisseurs en substance[11] [11] Voir surtout Zempleni (1985), et le N°4 de la Nouvelle...
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.

31 Si, comme nous l’avons vu au chapitre précédent, la transgression du tabou de l’inceste ouvre l’accès au pouvoir[12] [12] Cf. le rêve de César la nuit qui, d’après la tradition. ...
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la transgression du tabou narcissique en revanche autoriserait le savoir de type « ésotérique ». Ce qui était déjà contenu dans l’énoncé des quatre types de folie sacrée décrites par Platon dans Le Phèdre.

32 « Mais au contraire, le délire est pour nous la source des plus grands bienfaits quand il est donné par les dieux[13] [13] XII, 244a, b. Devereux (1983b ). ...
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.»

33 Le premier, le délire prophétique, donné par Apollon, permet de connaître l’avenir et le présent caché. Le second, le délire télestique, donné par Dionysos, est une psychothérapie, un rituel et aussi une jouissance[14] [14] Euripide, Les Bacchantes, Jeanmaire (1951), Dodds (1959),...
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. Le troisième, le délire poétique, donné par les Muses est indispensable à la production de la meilleure poésie. Enfin, le dernier, le délire amoureux, est donné par Aphrodite et Éros.

34 Nous pouvons maintenant classer ces délires deux à deux en fonction du pouvoir qu’ils confèrent : délire télestique et amoureux permettent de jouir; délire prophétique et délire poétique ouvrent l’accès au savoir. Ainsi donc si la transgression du tabou œdipien ouvre la route du pouvoir (Les pharaons sont rois-dieux car ils commettent l’inceste; César rêve d’un coït avec sa mère, les interprètes de songes lui prédisent qu’il prendra Rome, etc.[15] [15] Cf. surtout Delcourt (1944). ...
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 ), la transgression du tabou narcissique autorise 1’accès aux connaissances cachées au commun.

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Pouvoir Savoir ésotérique Platon Délire télestique Délire prophétique Délire amoureux Délire poétique Psychanalyse Mythe d’Œdipe Mythe de Narcisse

35 Et de quel prix paie-t-on ces transgressions ? Si la transgression du tabou œdipien est généralement sanctionnée par la castration ou par ses équivalents symboliques – claudication, stérilité, perte de membres ou de fonctions – il semble que la transgression du tabou narcissique entraîne spécifiquement la cécité.

36 Il nous faut maintenant reconsidérer l’auto-aveuglement d’Œdipe à la lumière des considérations précédentes. Si notre hypothèse est correcte, Œdipe est contraint à s’aveugler car il a rencontré son double. Peut-on étayer une telle proposition ? Reprenons un moment l’argumentation développée au chapitre précédent au sujet de l’auto-aveuglement d’Œdipe.

37 Œdipe se rend aveugle comme Tirésias l’était. Dans la première légende expliquant la cécité de Tirésias, c’est la rencontre avec deux serpents accouplés qui déclenche le début de la métamorphose de Tirésias. Or, au sujet de l’accouplement des serpents, les Grecs savaient fort bien qu’il s’agit d’une véritable tresse dans laquelle on ne peut distinguer le mâle de la femelle. Aristote le décrit ainsi :

38

« Si les serpents s’enroulent l’un autour de l’autre, c’est parce qu’ils sont incapables de s’étendre l’un sur l’autre. En effet, la partie par laquelle ils s’unissent est petite et leur corps est trop long : aussi ne s’unissent-ils pas parfaitement. Et comme ils n’ont pas de parties pour se saisir mutuellement, ils y suppléent par la flexibilité de leur corps en s’entrelaçant[16] [16] De la génération des animaux, I. 6. ...
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. »

39 Ainsi, Tirésias est-il confronté à un accouplement d’animaux qui ne possèdent pas de différenciation sexuelle marquée. De plus, la forme qu’ils présentent lors de leur coït est celle d’une tresse indissociable où il est impossible de distinguer le mâle de la femelle. Dans la seconde légende[17] [17] Supra, Chap. 1. ...
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, il voit également ce qu’il ne faut pas voir; ou plus exactement ce dont il ne faut pas faire état : le sexe d’une déesse, vierge de surcroît : Athéna. Tirésias fait donc a plusieurs reprises, et dans le domaine de la vision sexuelle, l’expérience du double :

  1. À la vue des serpents dont il ne peut distinguer le mâle de la femelle, sauf à les séparer ou à les blesser. Nous savons, d’autre part, que le mâle du serpent est muni de deux pénis, appelés hémipénis, et qu’il peut utiliser indifféremment selon la position qu’il occupe dans la tresse d’accouplement. Tout comme le serpent mâle qui possède deux possibilités de pénétrer sa femelle, Tirésias est confronté à deux visions opposées et complémentaires. Comme suite à cette perception, Tirésias se confond avec son double de l’autre sexe.
  2. À la vue de la nudité de la déesse dont il est interdit de révéler la vérité, ce qui lui vaut sa cécité. Cette deuxième version s’explique par sa comparaison avec la légende d’Anchise.

40 On se souvient qu’Anchise, après s’être accouplé à Aphrodite, a un enfant d’elle (Énée). La déesse lui interdit de révéler le fait. Mais un jour qu’Anchise a trop bu, il se glorifie de ses amours divines. Dans certaines versions, Zeus le foudroie; dans d’autres, il le rend boiteux; dans d’autres enfin, il l’aveugle – mort ou boiteux d’avoir transgressé l’interdit de l’inceste (coït avec une déesse=coït avec la mère[18] [18] Devereux (1982). ...
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; aveugle d’avoir perçu le secret de l’autre sexe et de l’avoir révélé... comme Tirésias).

41 Enfin, l’association de la cécité et de la connaissance du caché évoque des pratiques qui auraient eu lieu dans la Grèce antique ainsi que chez les anciens Germains dans lesquelles l’accession au savoir chamanique était payée de la perte de l’un ou des deux yeux.

42 Si Œdipe s’aveugle, c’est certainement parce qu’en plus du tabou « œdipien », il a également transgressé le tabou « narcissique », c’est-à-dire qu’il a rencontré son double. Effectivement, nous retrouvons dans la légende d’Œdipe au moins trois situations évoquant la rencontre avec son propre double :
La première est d’une logique enfantine. Elle est évoquée par la phrase de Sophocle : « On verra qu’il est père et frère de ses fils, qu’il est le fils et le mari de la femme dont il est né, qu’il a la femme de son père »[19] [19] Sophocle, Œdipe-Roi, 457-459. ...
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. Œdipe peut considérer sa situation selon deux logiques opposées : est-il le père d’Antigone ou son frère ? Ce moment de doute sur la codification du réel évoque le jeu qu’il nous arrive de faire avec les négatifs des photographies en couleur. Lorsque nous les considérons sous la lumière rasante, il arrive que soudain l’image passe du négatif au positif puis revienne à son premier codage, et ainsi de suite, aussi longtemps que nous y pousse notre fantaisie de dédoublement.

43 La seconde est l’interrogation d’Œdipe sur la légitimité de sa royauté. Est-il roi de Thèbes car fils de roi (succession patrilinéaire), ou bien roi, de Thèbes en épousant la princesse Jocaste (référence à un hypothétique système matriarcal originaire) ?

44 La dernière situation de double est évoquée par la seconde énigme résolue par Œdipe. Nous savons que la première, formulée de manière ternaire (quatre, puis deux, puis trois pattes) admet l’homme pour réponse. Quant à la seconde, elle lui avait été formulée de la manière suivante :

45

« Ce sont deux sœurs dont l’une engendre la seconde et dont la seconde, à son tour, engendre la première ». (Appolodore, Bibliothèque, III, 5,7 et suites...)

46 Et nous savons qu’Œdipe répondit : « le jour et la nuit » (le mot qui désigne le jour est féminin en grec; la nuit est donc sœur du jour[20] [20] Voir aussi Ramnoux (1986). ...
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 ). La nuit et le jour sont sœurs et s’opposent pourtant radicalement, comme deux univers symétriques qui ne peuvent jamais se recouvrir, comme l’ombre et l’objet, comme l’image de son visage dans la source à Narcisse.

Illustrations cliniques

Quentin

47 Ces univers opposés, et pourtant jumeaux, doivent rester opposés. Confondre un univers et son symétrique est équivalent à la transgression d’un tabou qui soit initie à la capacité de prophétiser, soit confronte au risque de la folie. L’observation de Quentin illustre parfaitement cette dialectique.

48 Quentin est âgé de trente-cinq ans. C’est un homme de grande taille, maigre, à l’allure jeune et sympathique. Le regard est étrange; les pupilles dilatées confèrent au visage un aspect infantile et joyeux que contredisent les traits tirés, la peau diaphane et l’allure générale affaissée.

49 « Je suis adressé par le Dr A. qui dit que vous êtes bon dans votre domaine. Moi, je n’y connais rien mais je lui fais confiance » me murmure-t-il presque. Nous verrons par la suite que pour ce qui est des psychanalystes – si ce n’est de la psychanalyse – Quentin avait eu l’occasion d’acquérir une certaine expérience.

50 Son discours est lent, mesuré, calculé – et moi qui pense « il parle comme un Yogi en se rythmant sur sa respiration ».

51 Il se plaint d’abord de problèmes sexuels. Il a toujours été très timide, ne parvenant pas à aborder les jeunes filles. Pourtant, il pense constamment à elles depuis l’adolescence. Mais en présence d’une femme, il est paralysé, inerte, comme sidéré. Il y a trois ans de cela, pourtant, il a rencontré une jeune femme. Il la désirait mais ne l’aimait pas. Ils ont décidé de vivre ensemble. Maintenant cette femme l’aime; quant à lui, il ne l’aime toujours pas mais il ne la désire plus. « À trente-cinq ans, dit-il, rester coincé là, c’est trop bête » ! Il faut maintenant qu’il agisse, d’une manière ou d’une autre. Il est déjà presque trop tard. Mais il sent qu’il ne peut ni avancer ni reculer... coincé ! Il se plaint ensuite d’une souffrance qui me paraît de prime abord bien singulière : « J’ai des troubles du sommeil... Je ne dors pratiquement jamais ». Et il ajoute : « Le sommeil est insuffisant, tant en quantité qu’en qualité. Les bonnes nuits, je parviens à dormir quatre ou cinq heures; les mauvaises, une ou deux. Mais ce n’est pas le plus terrible... c’est la qualité du sommeil... ah ! comment dire... le sommeil n’en est pas un. Il n’y a pas de différence entre le jour et le lendemain. Il n’y a pas de discontinuité ! Je vis ma vie en continu... » Je lui demande alors : « Et les rêves ? – Je ne m’en souviens pas, mais il me semble que ce sont des rêves qui pourraient être des événements de la vie éveillée... je vous ai dit que je vivais ma vie en continu... »

52 Pas de discontinuité[21] [21] Infra, chap. 3. ...
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, pas de différence entre la veille et le lendemain, entre le jour et la nuit, entre la vie et le rêve... Je me tais un long moment puis lui demande à brûle-pourpoint :

53

« Qui est mort ?
Que voulez-vous dire ? Mon sommeil est mort. Je voudrais le retrouver. Je ne comprends pas votre question ».

54 Je reprends : « Qui est mort ?

55 – Eh bien, quand j’avais une vingtaine d’années, une cousine est morte. Je me souviens d’avoir assisté à l’enterrement. J’ai eu de la peine... un petit peu de peine. C’était une cousine avec laquelle je jouais quand j’étais enfant. Je crois même que nous avons eu des jeux sexuels. Mais il n’y a rien de « traumatique » là-dedans... enfin, je crois...

56 Je pose de nouveau la même question :
« Qui est mort ? » Quentin réfléchit un long moment, puis, déclare :

57

« Mon grand-père est mort en camp de concentration. Je ne l’ai pas connu. Il était juif. Il a été pris durant la rafle du Vél’d’Hiv. Mon père en parlait quelquefois, mais je ne l’ai jamais connu. Il n’y a aucune raison que je souffre de sa mort ».

58 Quoique d’origine juive polonaise, Quentin porte un nom bien français car après la Libération, son père l’a modifié ne supportant pas les quolibets dont il était alors victime à cause des consonances de ce nom en français. Cependant, il précise aussitôt qu’il ne s’est jamais senti juif. Sa mère était catholique, il a été baptisé, n’a jamais cherché à se rattacher à l’une ou l’autre culture. Il se sent profondément « citoyen du monde ». Alors, je repose cette même question :
« Qui est mort ? » Long moment de silence, puis :

59

« Je pense bien à quelque chose, mais cela me paraît absurde. Mes parents se sont connus durant la dernière guerre. Après la Libération, ils ont décidé d’avoir un enfant, mais un seul. Ils l’ont fait et il est mort à l’âge de deux mois. C’était un garçon. Alors, après sa mort, ils en ont fait un deuxième et c’était moi.
– Comment s’appelait-il ?
– Non ! Il ne s’appelait pas comme moi. Il s’appelait François. Ça me rappelle quelque chose maintenant. Cette fille qui s’est attachée à moi dont je vous parlais au début de notre entretien, je l’ai connue juste après la mort de son mari. »

60 Et voilà qui nous rattache à la seconde énigme du Sphynx : comment peut-on être jumeaux et pourtant opposés, comme le jour et la nuit, mère et fils tout à la fois ? Quentin vit cette question dans la logique même de sa souffrance, dans cette absence d’aurore et de crépuscule, l’absence de barre qui sépare les univers opposés. Il me l’avait pourtant annoncé d’entrée : pas de discontinuité entre le jour et la nuit, entre le sommeil et la veille, le rêve et la réalité. Alors, le voilà tout près de la mort, comme Narcisse. Il a d’ailleurs pris la « place du mort » à deux reprises : en naissant d’abord, puis en vivant avec cette veuve. Il a fusionné avec son double de l’autre monde, et cette fusion, il y tient, il pense même que c’est le moyen d’apaiser sa tension. Il refuse la différence culturelle, veut être « citoyen du monde »... Je lui demande alors s’il a déjà consulté auparavant.

61

« Plusieurs fois, me répond-il, mais ça n’a jamais marché. Il faut quelqu’un qui me comprenne. Je veux dire « comprendre » au sens étymologique du mot, c’est-à-dire qui m’englobe et je ne l’ai jamais trouvé. Il y a douze ans de cela, j’ai consulté un psychanalyste. Il me faisait raconter mes rêves. Je les écrivais dans un cahier. Au bout d’un an de traitement, je ne dormais toujours pas. Alors, il m’a prescrit des somnifères. J’ai fini par le quitter. Puis, j’en ai vu un second, et encore un troisième. Le résultat a été identique d’autant qu’à chaque fois, je ne suis resté qu’un an. Alors, j’ai essayé d’autres traitements : la relaxation d’abord, puis le cri-primal, la bio-énergie. Je suis même allé en Amérique du Sud pour entreprendre un traitement aux hallucinogènes.
– Il y a longtemps ?
– Trois ans ! C’est juste après que j’ai pu vivre avec cette fille. Mais vous savez, ce traitement, c’est terrible. Certaines images me reviennent quelquefois : des « flash-back ». Nous sommes montés sur la montagne. C’était un peu comme un voyage initiatique. Nous étions un groupe d’une dizaine de personnes dirigé par un médecin qui avait également été initié au chamanisme indien. Arrivés au sommet de la montagne, il nous a réunis et a distribué les hallucinogènes : d’abord des champignons, puis des graines. J’ai été le premier à entrer dans l’autre monde, mais aussi le premier à en sortir. Alors, je me suis mis à regarder les autres. Puis, le médecin s’est approché de moi. Il tenait une seringue à la main. Il m’a fait une piqûre d’hallucinogènes de synthèse. Alors, ça a été terrible. J’ai eu un orgasme qui m’a semblé durer des heures. Il y avait une fille couchée en face de moi. Je la regardais et je pensais : elle voit mon orgasme et je ressens le sien. Je croyais que je n’en reviendrai jamais. »

62 Et voila le trajet presque bouclé ! Ayant transgressé le tabou narcissique du fait de sa naissance (confusion avec l’enfant mort) et de l’histoire de sa famille (confusion culturelle comme défense contre le deuil), Quentin est destiné à « vivre la mort » et à rechercher le « savoir caché ». Le savoir « ésotérique de la psychanalyse lui semble insuffisant, à la limite insipide; la relaxation factice; le cri-primal, la bio-énergie, presque trop mièvres... Reste le plus dur, le plus terrible des traitements : les hallucinogènes, la confusion psycho-sensorielle organisée. Là, durant ses moments de demi-inconscience et de délire, il vit une fusion spéculaire et orgastique avec son double de l’autre sexe. L’amélioration qu’il ressent n’en sera pourtant que passagère et il redoute une réédition du délire. Alors, il vient me voir : peut-être l’ethnopsychiatrie, une discipline du double-discours... qui sait...

Martin

63 Il commence maintenant à se dessiner une hypothèse clinique. La transgression du tabou narcissique semble liée à certaines problématiques de dépression endogène. Les trois variantes du mythe de Narcisse sont d’ailleurs marquées par cette thymie spécifique. D’ailleurs la mélancolie n’est-elle pas inscrite – par sa forme même – dans la thématique du double : ou bien – ou bien; ou bien mélancolique ou bien maniaque. Tout comme Tirésias avait été ou bien homme ou bien femme, tout comme la tresse de serpents accouplés : ou bien mâle ou bien femelle; ou enfin comme les deux hémipénis du serpent mâle : ou bien le droit, ou bien le gauche.

64 Martin est un homme d’une quarantaine d’années, l’air sérieux et correct du technicien supérieur peu intéressé par les problèmes de l’âme. Il m’adresse d’abord un sourire franchement cordial, presque jovial. Il vient me consulter car il ne comprend pas cette oscillation de son humeur, périodique et presque régulière, à la limite prévisible. Il passe en effet sans transition de la joie qu’il éprouve à effectuer un travail qu’il aime, entouré de sa femme et de ses deux filles qu’il chérit à d’incompréhensibles moments de grande tristesse, d’arrêts de travail, de refuge dans la grotte noire et humide du lit diurne. Des psychiatres lui ont dit qu’il était « cyclique », maniaco-dépressif, et lui ont prescrit antidépresseurs, Lithium, parfois même neuroleptiques – tout cela sans grand effet. Il n’espère d’ailleurs pas de miracle... juste parler un peu... enfin si j’ai le temps... Il ne veut pas me déranger.

65 Il commence à évoquer une vie sans problème majeur. Fils unique, enfant sage et travailleur d’une famille modeste et besogneuse, il a toujours fait de son mieux. À l’école, il obtenait de bons résultats. Marié à vingt-deux ans, il connaît avec sa femme, qui est aussi littéraire que lui est scientifique, la parfaite entente de l’âme et du corps. Ses deux filles, maintenant adolescentes, sont ravissantes, astucieuses et l’entourent d’une chaleureuse tendresse. Tout au plus regrette-t-il de n’avoir pas eu de garçon. Mais quoi ? On ne choisit pas ! Pourquoi d’ailleurs choisirait-on davantage là que dans les autres secteurs de la vie ? À la mort de son père, survenue alors qu’il était âgé de seize ans, il fallut être encore plus sérieux qu’auparavant pour soutenir sa mère qui avait désormais à assurer seule l’éducation du jeune homme. Cependant, au sujet de la mort de son père, une idée le tracasse depuis longtemps. Il n’en a jamais parlé à personne. Peu avant la mort de son père, il s’était disputé avec lui – fait rarissime ! Peut-être même était-ce la première fois – au sujet d’une sortie avec des amis. Quelques jours plus tard, encore imprégné de rancune, il relata l’événement à sa mère, entrant dans de grandes diatribes contre son père. Mais à la fin de cette conversation, son père sortit de derrière le rideau qui cachait une alcôve. Dormait-il ? Avait-il tout entendu ?

66 Martin ne le saura jamais car son père mourra avant qu’ils n’aient pu avoir une discussion à ce sujet. Il semble que, depuis lors, Martin se raconte sa propre histoire sous la forme du « ou bien, ou bien » : ou bien mon père dormait et n’a rien entendu et j’ai le droit de vivre heureux, ou bien il écoutait et en était profondément affecté – peut-être en est-il mort – et je ne peux vivre que dans le repentir, ou bien est-ce le contraire » et ainsi de suite... Une vie entière sous l’empire du « ou bien, ou bien », une vie entière de cohabitation avec son double.

Remarques techniques

67 Une certaine fréquentation de cas cliniques organisés selon la logique de la transgression du tabou narcissique m’a appris à repérer cette problématique à partir de mon contre-transfert. Il s’agit de patients que j’ai envie de partager avec un collègue – généralement une femme – comme pour séparer à nouveau les deux jumeaux opposés qui cherchent à se recouvrir, à fusionner. Ainsi, ai-je entrepris un traitement avec Quentin à condition qu’il s’engage en même temps dans une relaxation psychanalytique; quant à Martin, je lui ai demandé de consulter régulièrement un psychiatre, s’il souhaitait s’engager avec moi dans une relation psychothérapique. J’ajouterai encore une singularité technique : ce sont des patients à qui je donne souvent, de manière spontanée, des interprétations dans l’entrebâillement de la porte, lorsqu’ils ont un pied dedans, un pied dehors, la main encore posée sur la poignée de la porte...

68 Dans la perspective technique que je viens de définir, une caractéristique du rituel d’initiation dogon devra nous arrêter quelques instants. Dans cette ethnie, en effet, les garçons sont circoncis et les filles excisées. L’explication du rituel est la suivante : le prépuce, double féminin du gland du garçon, symbolisant par conséquent la partie féminine du garçon, doit être retiré à l’adolescence afin que la fiancée ne soit pas jalouse du petit fourreau. Mutatis, mutandis, le clitoris, risquant de concurrencer sur place la virilité du fiancé doit également disparaître.

69

« Le support de la masculinité pour la fille est le clitoris, celui de la féminité pour le garçon est le prépuce[22] [22] Michel-Jones (1978), p.  75. ...
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. »

70 Prépuce et clitoris subissent à l’adolescence le même sort que le placenta à la naissance; c’est-à-dire qu’ils seront enterrés, marquant par là que tout processus d’individuation (naissance, puberté) passe nécessairement par deux moments logiques que nous sommes désormais en mesure de comprendre :

  1. définition de doubles symétriques (placenta/fœtus, prépuce/gland, clitoris/vagin)
  2. puis, suppression de l’un des éléments de la symétrie. Ainsi, ce processus d’individuation est-il systématiquement utilisé dans les rituels d’initiation de l’adolescence, bien qu’il ne soit pas partout aussi explicite que dans la culture dogon. À la limite, il se manifeste même lorsque l’initié se contemple – fût-ce dans le regard des autres – et, durant un bref moment ne se reconnaît plus. Soulignons en passant que dans certaines cultures l’on va même jusqu’à changer le nom des jeunes gens durant le rituel d’initiation[23] [23] Crocker (1977). ...
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    comme pour enflammer ce moment d’« inquiétante étrangeté » qui succède au rituel. Notons enfin que dans certaines cultures qui ont perdu, du fait de l’acculturation, leurs rituels d’initiation, il se crée de nouveaux comportements qui ont pour conséquence (et donc vraisemblablement pour fonction) de déclencher des moments d’inquiétante étrangeté. Tel est par exemple le cas des comportements de « maquillage » chez les Noirs africains, qui consiste à tenter de se blanchir la peau à l’aide de produits chimiques particulièrement actifs[24] [24] Comportements longuement analysés par Ondongo (1984). Voir...
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    .

Conclusion

71 Je pense avoir proposé ici une hypothèse selon laquelle le mythe d’Œdipe véhiculerait un tabou d’une autre nature que celui généralement décrit dans la littérature psychanalytique. Ce tabou consisterait en l’interdiction de la confusion entre soi et son double – de l’autre sexe ou de l’autre monde. Me référant à une lecture des trois variantes de la légende de Narcisse, je l’ai logiquement appelé tabou narcissique. La transgression de ce tabou est parfois rituellement organisée dans certaines initiations traditionnelles, mais il arrive que des sujets singuliers organisent leur personnalité inconsciente à partir de sa logique. J’ai également proposé ce modèle pour la compréhension de patients dont la symptomatologie manifeste évoque la dépression endogène et qui sont inconsciemment animés par une problématique du double.

72 Il me reste à conclure en remarquant, à la suite de bien d’autres, la nature paradoxale du traitement psychanalytique qui organise de manière délibérée chez le sujet, un véritable dédoublement : il s’agit de rêver, tout en étant éveillé, sans l’être complètement néanmoins[25] [25] Cf. par exemple Donnet (1973), Nathan et Devereux (1981a). ...
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. Sans doute est-ce de la transgression, à dose homéopathique, du tabou narcissique, que les patients sortent d’une analyse – moyennement réussie – avec la conviction qu’ils l’ont enfin obtenu, leur inceste.

Notes

...


 

Notes

[ *] Nous remercions Jean Henriet, directeur des Éditions Dunod, de nous avoir autorisé à publier : « Narcisse : à travers le miroir », chapitre 2 de Psychanalyse païenne, Tobie Nathan. Paris, Dunod, 1988, pp. 33 à 53. Éditions de poche, Paris, Odile Jacob, 1995,2000.Retour

[ 1] Pour la place particulière de l’hystérie en ethnopsychiatrie, Cf. Nathan (1986e). Retour

[ 2] J’ai montré ailleurs (1986a, 1987d) qu’il était parfaitement possible de tenir compte de ce type de données dans la construction d’un cadre thérapeutique adapté.Retour

[ 3] Griaule (1948), Griaule et Dieterlen (1965), et l’analyse de ces informations dans Michel-Jones (1978), Maertens (1984).Retour

[ 4] Voir, infra, l’analyse du mythe de Narcisse.Retour

[ 5] Un exemple clinique dans Nathan (1986a).Retour

[ 6] Voir mon commentaire de la légende d’Achille dans Nathan (1987e).Retour

[ 7] Dostoïevsky, Ibsen, Poe, Wilde, etc.Retour

[ 8] Voir supra chap. 1.Retour

[ 9] Sur la notion de double chez les Grecs, Cf. Vernant : « La catégorie psychologique du double » in (1965).Retour

[ 10] Ovide, Métamorphoses, 111,339-510; Nonnos, Dionysiaques, 68; Pausanias, Description de la Grèce, XI, 31.Retour

[ 11] Voir surtout Zempleni (1985), et le N°4 de la Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie : l’enfant-ancêtre.Retour

[ 12] Cf. le rêve de César la nuit qui, d’après la tradition. précédait le passage du Rubicon.Retour

[ 13] XII, 244a, b. Devereux (1983b ).Retour

[ 14] Euripide, Les Bacchantes, Jeanmaire (1951), Dodds (1959), Devereux (1977), Bourlet (1983), Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie, N° 1 : Dionysos, le même et l’autre.Retour

[ 15] Cf. surtout Delcourt (1944).Retour

[ 16] De la génération des animaux, I.6.Retour

[ 17] Supra, Chap. 1.Retour

[ 18] Devereux (1982).Retour

[ 19] Sophocle, Œdipe-Roi, 457-459.Retour

[ 20] Voir aussi Ramnoux (1986).Retour

[ 21] Infra, chap. 3.Retour

[ 22] Michel-Jones (1978), p. 75.Retour

[ 23] Crocker (1977).Retour

[ 24] Comportements longuement analysés par Ondongo (1984). Voir aussi sur la gestion des rapports avec son double dans les problèmes d’identité, Guedmi (1984).Retour

[ 25] Cf. par exemple Donnet (1973), Nathan et Devereux (1981a).Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Tobie Nathan « « Narcisse : à travers le miroir » », Imaginaire & Inconscient 2/2004 (no 14), p. 49-66.
URL :
www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2004-2-page-49.htm.
DOI : 10.3917/imin.014.0049.