Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950346
170 pages

p. 5 à 14
doi: en cours

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no 14 2004/2

2004 Imaginaire & Inconscient

Éditorial

Marianne Simond
Un, deux, trois, nous allons au bois... La célèbre comptine est moins anodine qu’il n’y paraît; ses trois premiers mots pourraient résumer une grande partie de la philosophie : l’un, se déployant convoque rien moins que l’Univers, le Tout, l’Un d’où tout résulte ou qui contient tout, la Divinité, la religion, pour monothéiste qu’elle soit ou prétendant à l’Unicité, l’être et le non-être. Le deux nous donne accès à tout ce qui se décline sur cette base, la dualité, le dualisme, la logique binaire, les oppositions tranchées, le contrepoint de l’un, son complément, la dyade, le duo, le duel. L’enseignement rabbinique explique que si la Bible commence par la lettre beth du mot berechit, au commencement, c’est parce que le monde où nous vivons, celui de la création, est sous le signe de la dualité, l’unicité étant le fait du dieu seul. Avec le trois, nous rejoignons la position tierce, la tiercéité, le trio, la triade, le triangle mais aussi la fonction qui fait passer de l’un au deux, fonction de transmission, de complémentarité, par exemple, passage du masculin au féminin et procréation, création de la cellule familiale, rythme ternaire.
Dans ce volume, irons-nous au bois ?... Cette formule sera-t-elle la métaphore du projet et de sa réalisation, de la flèche et de la cible ? C’est très partiellement que nous explorerons quelques aspects du deux de cette comptine, avec diverses représentations de doubles.
En se divisant, par méiose puis mitose, la cellule, déjà fruit d’une double origine, mâle et femelle, devient double puis double encore et encore... deux chaînes paraissent ainsi se répondre : l’une, peut-être en reflet de l’autre, avec au bout du compte des milliards, plus encore, un nombre peut-être infini à notre échelle, la chaîne des cellules qui constituent le corps humain; l’autre, de nombres calculés selon le même modèle, remonte d’origine en origine, trace des lignes de filiation qui, on le sait, s’entrecroisent mais, sur la feuille de comptes, parvient aux confins de notre entendement arithmétique. C’est la chaîne des ancêtres, ou plutôt les chaînes d’ancêtres, qui se multiplient.
Les produits de la généalogie et de la filiation sont ainsi, en utilisant ce paramètre de la multiplication par deux, un double possible de chaque être humain, constitué de ses milliards de cellules internes. Ils peuvent, comme microcosme et macrocosme et selon cet axe de la multiplication par deux se refléter l’un l’autre.
Fréquent dans notre langue, d’utilisation multiple, triviale ou savante, le mot double se divise en deux parties qui se répondent; chacune d’elle interagit sur l’autre : la première serait un coefficient, la deuxième la fonction sur laquelle porte ce coefficient.
Ainsi, derrière la face apparente du mot semble se découvrir un autre espace. La double image qu’il forme avec son reflet (un de ses reflets ?), lequel diffère de lui et l’enrichit, nous le révèle double lui-même (« fractal » ?).
La première partie du mot nous évoquerait le deux (le nombre, encore que le chiffre nous ramène au codage, au message à double sens). Dans le champ de l’humain, de ce que vit l’homme, qu’il connaît, pense, produit, elle nous conduirait à associer avec les couples qui relèvent de la dualité. Parmi lesquels on peut citer la vie et la mort, le yin et le yang, la génération et la corruption, le blanc et le noir, le mâle et la femelle, le masculin et le féminin, l’homme et la femme, la gauche et la droite, le oui et le non, le zéro et le un, le singulier et le pluriel, l’intérieur et l’extérieur, le dedans et le dehors.
Dans l’énoncé de ces couples, se fait jour pour chacun d’entre eux, une tentative de contenir un champ complet ou, vu d’un autre côté, la réalisation, à eux deux, d’un tout. Tentative d’embrasser l’univers, de le comprendre, de le posséder.
En voici d’autres qui, eux, nous renvoient au souci de décrire des couples plus individualisés ou privilégiés : la mère et l’enfant, le père et la mère, le garçon et la fille, l’alpha et l’oméga. Chacun suppose d’autres éléments de la même chaîne pour exister lui-même (respectivement le père, l’enfant, les parents, les adultes, les autres lettres).
N’est-ce donc là qu’une infime partie de ce que recèle le « dou » de double ?
Sa deuxième partie, les deux lettres bl suivies d’e, peut se transformer en pl comme dans simplex, duplex, triple, complexe, simplicité, duplicité. Elles renvoient à la racine du mot « pli ». Ainsi le rappelle Michel Serres dans La légende des anges, (Flammarion, 1993, page 50 : « Aux travaux antiques et simples de force, succèdent des exploits de haute complexité : ces deux derniers substantifs dérivent du terme pli ainsi que tous les adjectifs du genre : double et souple, triple, quadruple, multiple... de sorte que tous se réfèrent, à la fois, à des grands nombres et à des formes repliées. »)
Par cette racine, que je verrais tenir le rôle de fonction, laquelle, dans le mot « double », serait affectée de ce que j’ai traité ci-dessus de « coefficient » (deux déguisé en dou), nous en venons aux questions : combien de fois a-t-on plié ? Combien de plis a-t-on, quand on a plié une fois ? Une pliure donne deux plis, le modèle initial est doublé.
L’étymologie nous conduit donc à nous demander ce qui a été plié, ce qui demeure, une fois la pliure opérée et si les deux plis, issus d’un même modèle initial, sont identiques à ce modèle ou identiques entre eux... ou les deux. Et le modèle initial ? La pliure l’a-t-elle fait disparaître ?
Selon le concept ou le percept auquel on applique cette pliure, différents cas de figures se présenteront.
Dans le champ de l’humain, la notion de double se réfère d’abord à la place du sujet. Est-ce lui qui perçoit la pliure, les plis ? Est-ce de lui qu’il perçoit une pliure ? Ce qu’il perçoit le ramène-t-il à lui-même ou l’écarte-t-il vers l’autre, l’extérieur ?
Je propose trois degrés pour classer les figures des doubles que nous observerons dans des champs divers, non exclusivement ceux de la psychanalyse et de la psychothérapie :
  • Mon propre reflet (l’illusion qu’il ne s’agirait pas d’un reflet, d’une image, introduit l’inquiétante étrangeté du double, une des racines des thèmes et images de la folie). Mon reflet me ressemble-t-il ? La question de sa concordance avec ce que je crois savoir de moi, ce que j’en pense ou toute autre référence, sera-t-elle porte ouvrant sur l’inconnu qui gît au fond de moi; autres dédales de la folie : qui suis-je, je ou mon reflet ? qui de nous deux se pose cette question ?
  • La ressemblance trouvée à l’extérieur et ramenée vers le sujet pour l’interroger, l’étoffer; on peut être alors dans le domaine métaphorique, dans l’ordre du symbolique. À ce degré, le double est moins dangereux, plus fécond. À condition que la conscience de se trouver dans ce « deuxième degré » du symbolique, soit maintenue et maintienne à distance les questions du degré précédent.
  • La ressemblance trouvée à l’extérieur qui concerne d’autre sujets, extérieurs à moi mais auxquels s’applique la notion de reflet, peut-être d’illusion; la répétition du même, dans ce que je vois (ou pense) à l’extérieur de moi, m’interroge sur moi-même et me conduit à chercher à en savoir plus sur cet autre que je vois ainsi doublé, selon deux temps possibles, un qui le ramène à moi, l’autre qui le garde à distance. À ce palier, la conscience de la distance à l’autre maintient le cadre de pensée en place et le stabilise.
Le pluriel évoqué dans notre titre (« L’homme et ses doubles ») diffracte la notion : pour certains, ce qui est doublé c’est l’homme lui-même; pour d’autres, « ses » est bien un adjectif possessif et non un article, il nous place sur le terrain de l’appartenance, de la possession, et nous amène à l’attachement possible de l’homme envers ces « doubles ». Cet attachement-là peut-il être fécond, dans tout ce qui est créatif ? Peut-il être mortifère quand il resserre, exacerbe la contrainte ? Quand les doubles auxquels il relie sont, eux-mêmes, du côté de l’inquiétant, de l’étrange.
Ces doubles sont ceux de l’homme se reflétant lui-même mais ce sont aussi ceux que l’être est amené à penser, au-dehors de lui et qui jouent, pour lui, un rôle majeur : les jumeaux d’une famille, pour les non jumeaux; les jumeaux d’une intrigue policière, artifices privilégiés pour déjouer les lois de la physique, permettre l’ubiquité et serrer le nœud d’une intrigue que le cinéma reprendra avec délectation, les autres membres de la famille aussi, entre lesquels est décelée une ressemblance dont le sujet se sent exclu.
Ce pluriel ouvre sur la diversité, donne à penser que l’être humain ne se contenterait pas de ne penser qu’un seul double pour une seule personne... Il nous amène aussi à souligner que nous devrons nous limiter, limiter notre regard.
Les questions de l’identité semblent les premières à se poser, avec leur cortège de questions connexes, sur l’altérité ? Sur la connaissance de soi, la place de chacun parmi les autres, le développement psychique, la question intellectuelle du critère qui va distinguer le ressemblant du presque même et de l’identique (critère qualitatif, critère quantitatif).
Dans l’évolution psychique, le reflet de soi que renvoie le regard de la mère, son visage puis le reflet de l’image de soi, dans la glace, par leur importance, attirent notre regard sur ce double dans le miroir.
La procréation et ses différentes étapes, la sexuation, la sexualité, l’accouplement, l’engendrement, la filiation, la nomination, la biologie sont autant d’occasions de poser la question de la dualité de l’être humain et de ses figures et, au cœur de cette dualité, d’interroger ce qui se donne à voir ou à entendre sous le registre du même, parfois du même et autre à la fois, ce qui peut donner à penser qu’une « pliure » s’est opérée et que du double est apparu. Le « même » n’est pas toujours certainement même; l’inquiétude germe ici alors que sa graine a pu paraître lors de la surprise initiale d’un premier contact avec le tellement ressemblant.
Dans le champ du psychique, le double est ainsi au cœur de ces questions qui relèvent du développement de la personne, de ses étapes, de ses identifications et de la construction de son identité, au cœur de ces questions qui nous amènent aux frontières de cette identité : là où les qualificatifs de même ou d’autre, se conjuguent avec grincements et grimaces d’angoisse, d’inquiétude ou d’incompréhension.
Dans le champ anthropologique, toute la communication peut nous interroger sur le double, puisque la pliure est déjà dans le principe de son existence. L’émetteur et le récepteur sont en effet doublement nécessaires : ils doivent être deux. Elle est aussi présente lors de la constitution de la chaîne significative du message (références paradigmatiques et syntagmatiques, de quelque mode de communication qu’il s’agisse mais plus habituellement, dans la communication verbale). Enfin, la double position est constitutive, elle aussi, de la nécessité du langage et de sa mise en œuvre : le verbe au lieu de l’acte, acte de production du verbe.
Le double message vient ensuite, même si on peut penser aussi qu’il était déjà là, entre parole et message non verbal.
Il est bien présomptueux de vouloir présenter un ensemble d’articles sur ce thème comme s’il pouvait épuiser la question; loin de ce but, nous nous contenterons d’introduire les contributions que nous avons pu recueillir comme autant d’éclairages d’un aspect ou d’un autre, éclairages qui seront parfois regroupés autour d’un thème commun.
Par les contributions de psychanalystes, de théoriciens du psychique et du travail psychique, nous continuerons d’affirmer l’engagement de notre Revue à parcourir ce champ, à le mieux connaître, à engager des dialogues, où la position de chacun peut poursuivre son élaboration au long des échanges et des retours sur la question, parce que chaque texte peut faire débat.
D’autres auteurs, dans des champs différents, voire parfois éloignés, nous permettront aussi de nourrir cette démarche, en nous faisant sortir de nos terrains balisés pour y revenir autrement et nous y sommes également attachés.
La question de l’Unheimliche est abordée au fil de plusieurs articles selon des aspects similaires et différents. Avec Nicole Fabre, l’histoire de la figure du double et de l’étrange familier, sera décelée dans les échanges entre Freud et Schnitzler, entre Freud et Romain Rolland, puis observée chez Maupassant et dans quelques images précises tirées de la clinique. L’étrange familier se révèle être aussi un double qui m’est étranger.
Gérard Bonnet reprend la question du Moi, chez Freud et détaille les diverses figures qui l’accompagnent dans les deux théories de l’inconscient, avec les première et deuxième topiques, montrant ainsi comment des feuillets du psychisme s’articulent, communiquent ou non et restent constitutifs d’un même individu. La question de l’Unheimliche est aussi reprise ici. Le double accompagne le moi dès sa constitution, dit Gérard Bonnet, avant d’en examiner les différentes acceptions.
Michel Demangeat applique la catégorie du double à une analyse de la création littéraire, dans laquelle il repère, chez Hoffmann, Oscar Wilde, Kafka, Rousseau, Proust, que se dessinent de véritables rituels, d’un auteur à l’autre, des rituels qui organisent la présence et les effets du double, selon ce qui peut alors apparaître comme liturgie dans le déroulement de ces rituels et leur ordonnancement. Pour lui, il s’agit de nous montrer comment le créateur littéraire s’appuie sur une lutte préalable interne avec lui-même, son double; lutte qui peut se résoudre dans l’opération de disruption, l’image doublée se dissout, la métaphore de l’accouchement, du travail et de la naissance d’un être nouveau et merveilleux qui vient effacer la souffrance, nous parait y être contenue ou développée.
Le texte de Tobie Nathan, repris du deuxième chapitre de Psychanalyse païenne, se penche sur la notion de double, dont il étudie l’importance pour la pensée et le psychisme, en reprenant le mythe de Narcisse puis en approfondissant l’imbrication de ce mythe avec celui d’Œdipe. L’illustration clinique prolonge la réflexion. Tobie Nathan, dans ce texte, déroule avec acuité les différentes questions que pose le double et les manières dont il peut nous apparaître et dont elles peuvent se faire énigmes.
Un clin d’œil, est-ce toujours au singulier ? Quelques pages détournent ainsi notre attention de propos plus sérieux; jouer avec les mots, presque rêver (peut-être...) tout éveillé à partir des sonorités des mots, de leur compagnonnage, parfois contingent et de leur vie propre, c’est ce que propose, sans prétention autre que le sourire en coin, le clignement de l’œil, ce « Double poème », petite récréation verbale par Marianne Simond.
Régine Scelles, à propos des frères et des sœurs nous convie à considérer le frère comme un « presque même », dont l’identité propre ne se construit qu’avec un passage par l’inquiétude de n’être que même. Certes, des travaux comme ceux de Dunn et Plomin montrent que frères et sœurs sont en fait « si différents », comme le dit leur ouvrage commun de 1992 (Nathan – Paris), avec pour sous-titre « Les vies distinctes dans la famille » mais l’idée est bien ancrée de la ressemblance entre frères et sœurs : « il me ressemblait comme un frère », dit Alfred de Musset, dans « La nuit de décembre ». Justement, le travail de Régine Scelles nous amène sur un terrain plus circonscrit et approfondit cette question. Le double rejoint ici la question « (des) frères et (des) sœurs », titre d’un numéro de notre Revue, dans une de ses présentations antérieures : Études psychothérapiques Imaginaire et inconscient, (Bayard, 1992) et faisant suite à une Journée d’Études, de notre Groupe, sur le même thème.
François Krauss interroge la question du même et du double dans la violence sexuelle, il nous ramène aux positionnements de Freud concernant les traumatismes sexuels et la théorie de la séduction; il en analyse les étapes, à partir de la clinique où l’abuseur, vit l’enfant comme son double. Pour François Krauss, la prise en charge des victimes doit tenir compte de l’état de la fonction imaginaire; cette prise en charge devient possible si la fonction peut être remise en mouvement.
Brigitte Allain-Dupré nous détaille ce qu’il en est de la figure du double, de la figure de l’ombre, de la persona, chez Jung. Rectifier des méconnaissances concernant des concepts jungiens parfois amoindris par la distance à laquelle on se place pour les appréhender, nous paraît d’une grande nécessité si l’échange entre professionnels d’horizons variés reste un des moyens privilégiés de continuer à se former. Ce pourra être l’occasion de constater des proximités.
Pour entretenir notre propension à ne pas nous prendre trop au sérieux, un œil se ferme, d’autres portes s’entrouvrent, personnelles, intimes où le double vit dans notre quotidien. Toujours dans le registre du double et de l’identité, « Clin d’œil : Deux », illustré ici par Nicole Fabre, s’attache aux doubles du nom, celui du père, celui du mari, problématique culturelle, dont on croit souvent qu’elle va de soi... et qui ont été pour elle, l’occasion d’affects puissants, qui ont jalonné sa vie de femme et sa vie professionnelle, mettant en valeur son prénom.
L’épreuve d’anticipation est une épreuve ancienne, inventée par Mario Berta; bien qu’elle ne soit pas au-devant de la scène, la détailler, la faire connaître, ainsi que le fait ici Jean-Claude Benoit, alors même qu’elle nous fait approcher certaines des figures du double de l’individu, avec son aide et pour lui être profitable, nous paraît tout à fait significatif de ce qu’une recherche concrète peut encore nous ouvrir de portes. Cette épreuve avait déjà été évoquée dans l’ouvrage commun de ces deux auteurs (La pénombre du double) dont une analyse retrace, dans la partie spécifique (Analyse de livres), les caractéristiques.
À partir de deux biographies d’Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature en 1978, Paul Fuks fait vivre le personnage auquel se rattachent les divers doubles dont il s’est entouré ou qu’il s’est forgés. Paul Fuks conjugue, monte et descend gammes et arpèges, dont les multiples caractéristiques du double seraient les notes de musique : à l’image d’Isaac Bashevis Singer ? C’est à lire et relire cet auteur que nous sommes ainsi conviés.
Louis Coste, à partir d’une cure d’une patiente adulte, parcourt la thématique du lien au père, sous l’angle d’une recherche contrainte et impossible. C’est ainsi qu’il perçoit ce père, pour sa patiente, dans un double champ, celui du manque et celui de la perte non encore acceptée. Au fil des dédoublements que cette figure recèle, Louis Coste voit, derrière ce lien complexe, la silhouette d’un compagnon imaginaire (c’est dans un sens différent que Tobie Nathan l’aborde, renvoyant ainsi à l’acception habituelle de cette expression, soit celle d’une figure qui, bien que virtuelle, possède une épaisseur particulière aux yeux de celui qu’il accompagne, proche d’une identité spécifique; comme on le voit, par exemple, avec le correspondant d’Anne Franck dans son Journal).
Clin d’œil, trois : Nicole Boudreaux relate, après l’avoir replacée dans son contexte, sa journée inaugurale d’un nouvel état, la double nationalité. Vécu d’un jour, sans chercher à se prendre au sérieux ni négliger les onces de solennité qui soulignent la scène, clin d’un œil, clin de l’autre, pour cette mise au point sur un double statut. Double dimension de l’identité mais aussi d’un chemin de vie.
Marianne Simond parcourt, l’un après l’autre, les degrés de la construction du rêve-éveillé en psychanalyse : principe, pratique, exemples de diverses variétés de doubles que dessine le rêve-éveillé ou qu’il permet de se représenter. Elle met ainsi en évidence la place prise par la notion de double dans notre quotidien professionnel.
Nicole Liljefors, française travaillant en Suède, détaille une cure par le rêve-éveillé, en abordant la question de la langue utilisée dans la cure, de la langue maternelle, du lien au pays d’origine. Cette double langue de travail, pour l’analysant, pour l’analyste, conduit à s’interroger : l’une des deux (laquelle ?) est certainement plus intérieure que l’autre. En effet, c’est le double par rapport à l’axe intérieur – extérieur qui est traité ici; ses liens avec ce qu’il en est de l’extérieur et de son intériorisation, de sa distance (géographique et psychique), rejoignent des questions complexes d’où peut naître le débat, à propos de l’exil, du clivage, par exemple.
Carmen Molina Romero traite du bilinguisme dans le champ littéraire. À l’instar de la célèbre émission de télévision « Double je » du non moins célèbre Bernard Pivot, elle s’intéresse à l’écrivain espagnol qui a choisi d’écrire en français, alors que ce n’est pas, ou pas tout à fait, sa langue maternelle. En particulier, Michel del Castillo mais aussi Jorge Semprun et d’autres, à travers le choix de leur nom, à travers tel ou tel effet littéraire, nous renvoient à leur psychisme tout entier, aux liens à leur mère, leurs ancêtres, leur pays. Leur littérature dit et traduit leur être et les doubles auxquels ils s’affrontent. Des parallèles avec d’autres articles de ce numéro, dont le précédent, seront alors possibles. En effet, la question de l’intériorité de la langue maternelle est à nouveau présente ici.
Laura-Ann Petitto et Ioulia Koverman travaillent sur l’apprentissage de la langue et étudient le bilinguisme précoce des enfants de moins de deux ans. Leurs observations, en particulier pour ce qui est de l’apprentissage d’une double langue maternelle, qu’il s’agisse de français et d’anglais, langues parlées ou qu’il s’agisse d’une langue parlée et d’une langue signée, les amènent à nous préciser comment se construit cet apprentissage et nous font percevoir combien ce doublement de langue est instructif pour nous et enrichissant pour l’enfant qui y est baigné, dès la petite enfance. L’une des deux langues du bébé peut-elle prendre l’ascendant sur l’autre ? Il semble que oui. L’une est plus maternelle que l’autre... ou plus paternelle...
Plus énigmatique, le Clin d’œil : Quatre, nous entraîne, en jouant sur les mots, en créant plusieurs scènes qui s’entrecroisent, à rêver que moi et mon double nous soyons toujours autre. « Je me suis appelée... », disait Nicole Fabre. Ce sphinx, qui chuchote et rit, ne s’appelle jamais. Et sa signature est masquée.
Frédérique Berthet, de manière méthodique et abondamment illustrée par les références filmiques, nous détaille les diverses figures du double au cinéma. C’est un véritable parcours qui va du sujet représenté dans une œuvre, au spectateur face à l’œuvre, en passant par l’intermédiaire et les différents degrés où cet intermédiaire peut s’analyser : le film, l’auteur, l’acteur, entre autres.
La nouvelle de Charles Harness, datée à l’évidence, de la fin des années 1960, pour la parution en français mais du début des années 1950 pour l’écriture, représente comme une variation, un rêve tout éveillé, dans lequel, la narratrice se révèle être double... même si la question du triple est également posée, de son côté et de celui de son compagnon. L’invention de l’auteur l’a amené à jouer sur la catégorie du temps mais il a pris comme argument l’amour, l’amour de la fille pour son père et la ressemblance allant jusqu’à l’identité entre mère et fille (le décalage temporel imaginé empêchant de véritablement les superposer ou les fusionner).
Dans ce volume, nombre d’aspects de « L’homme et ses doubles » ne seront pas traités. Pourquoi ne pas souligner toutefois qu’avec la langue, qui y joue parfois un rôle de filtre un peu récurrent, est abordée, en plusieurs occasions, la question du lien entre la langue maternelle et l’archaïque, avec, en particulier, le cas de ce parler qui se construit précocement, celui des « gros mots », du langage familier et des injures : les dire dans la langue maternelle est plus chargé d’affects. Leur présence dans certaines de ces pages, alors qu’ils sont habituellement tabous dans cette dimension de l’écrit, ne joue-t-elle pas le rôle de représentant d’un autre versant de notre langue habituelle, un double peut-être, l’argot avec toutes ses variantes ?
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Jean-Paul Vidal est photographe. Très tôt fasciné par l’image du double et les possibilités techniques qu’offrait la photographie pour dupliquer la réalité, il a développé une approche originale autour du double et de ses apparences.
Son œuvre photographique se joue de reflets improbables, de paysages imaginaires et de jumeaux fantasmés, leurrant l’observateur aux confins de sa réalité et créant en lui un sentiment d’étrangeté qui l’interroge : vrai ou faux jumeau, réalité ou fiction ? Sa photographie est une création au service de l’imaginaire.
Jean-Paul Vidal est présent dans de nombreux ouvrages en librairie.
Il est le fil rouge de ce volume sur l’Homme et ses doubles.
Les portraits de faux jumeaux reproduits dans ce volume sont des portraits d’artistes dont l’identité est précisée sous chaque photographie. Le double est obtenu à la prise de vue par une deuxième pose du sujet dans une attitude différente, donnant ainsi l’illusion gémellaire.
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