2004
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Marianne Simond
Un, deux, trois, nous allons au bois... La célèbre comptine est moins
anodine qu’il n’y paraît; ses trois premiers mots pourraient résumer une
grande partie de la philosophie : l’un, se déployant convoque rien moins que
l’Univers, le Tout, l’Un d’où tout résulte ou qui contient tout, la Divinité,
la religion, pour monothéiste qu’elle soit ou prétendant à l’Unicité, l’être
et le non-être. Le deux nous donne accès à tout ce qui se décline sur cette
base, la dualité, le dualisme, la logique binaire, les oppositions tranchées, le
contrepoint de l’un, son complément, la dyade, le duo, le duel. L’enseignement rabbinique explique que si la Bible commence par la lettre beth
du mot berechit, au commencement, c’est parce que le monde où nous vivons,
celui de la création, est sous le signe de la dualité, l’unicité étant le fait du
dieu seul. Avec le trois, nous rejoignons la position tierce, la tiercéité, le trio,
la triade, le triangle mais aussi la fonction qui fait passer de l’un au deux,
fonction de transmission, de complémentarité, par exemple, passage du
masculin au féminin et procréation, création de la cellule familiale, rythme
ternaire.
Dans ce volume, irons-nous au bois ?... Cette formule sera-t-elle la
métaphore du projet et de sa réalisation, de la flèche et de la cible ? C’est
très partiellement que nous explorerons quelques aspects du deux de cette
comptine, avec diverses représentations de doubles.
En se divisant, par méiose puis mitose, la cellule, déjà fruit d’une double
origine, mâle et femelle, devient double puis double encore et encore... deux
chaînes paraissent ainsi se répondre : l’une, peut-être en reflet de l’autre,
avec au bout du compte des milliards, plus encore, un nombre peut-être infini
à notre échelle, la chaîne des cellules qui constituent le corps humain; l’autre,
de nombres calculés selon le même modèle, remonte d’origine en origine,
trace des lignes de filiation qui, on le sait, s’entrecroisent mais, sur la feuille
de comptes, parvient aux confins de notre entendement arithmétique. C’est
la chaîne des ancêtres, ou plutôt les chaînes d’ancêtres, qui se multiplient.
Les produits de la généalogie et de la filiation sont ainsi, en utilisant ce
paramètre de la multiplication par deux, un double possible de chaque être
humain, constitué de ses milliards de cellules internes. Ils peuvent, comme
microcosme et macrocosme et selon cet axe de la multiplication par deux se
refléter l’un l’autre.
Fréquent dans notre langue, d’utilisation multiple, triviale ou savante,
le mot double se divise en deux parties qui se répondent; chacune d’elle
interagit sur l’autre : la première serait un coefficient, la deuxième la fonction
sur laquelle porte ce coefficient.
Ainsi, derrière la face apparente du mot semble se découvrir un autre
espace. La double image qu’il forme avec son reflet (un de ses reflets ?),
lequel diffère de lui et l’enrichit, nous le révèle double lui-même
(« fractal » ?).
La première partie du mot nous évoquerait le deux (le nombre, encore
que le chiffre nous ramène au codage, au message à double sens). Dans le
champ de l’humain, de ce que vit l’homme, qu’il connaît, pense, produit,
elle nous conduirait à associer avec les couples qui relèvent de la dualité.
Parmi lesquels on peut citer la vie et la mort, le yin et le yang, la génération
et la corruption, le blanc et le noir, le mâle et la femelle, le masculin et le
féminin, l’homme et la femme, la gauche et la droite, le oui et le non, le zéro
et le un, le singulier et le pluriel, l’intérieur et l’extérieur, le dedans et le
dehors.
Dans l’énoncé de ces couples, se fait jour pour chacun d’entre eux, une
tentative de contenir un champ complet ou, vu d’un autre côté, la réalisation,
à eux deux, d’un tout. Tentative d’embrasser l’univers, de le comprendre, de
le posséder.
En voici d’autres qui, eux, nous renvoient au souci de décrire des couples
plus individualisés ou privilégiés : la mère et l’enfant, le père et la mère, le
garçon et la fille, l’alpha et l’oméga. Chacun suppose d’autres éléments de
la même chaîne pour exister lui-même (respectivement le père, l’enfant,
les parents, les adultes, les autres lettres).
N’est-ce donc là qu’une infime partie de ce que recèle le « dou » de
double ?
Sa deuxième partie, les deux lettres bl suivies d’e, peut se transformer
en pl comme dans simplex, duplex, triple, complexe, simplicité, duplicité.
Elles renvoient à la racine du mot « pli ». Ainsi le rappelle Michel Serres
dans La légende des anges, (Flammarion, 1993, page 50 : « Aux travaux
antiques et simples de force, succèdent des exploits de haute complexité :
ces deux derniers substantifs dérivent du terme pli ainsi que tous les adjectifs
du genre : double et souple, triple, quadruple, multiple... de sorte que tous
se réfèrent, à la fois, à des grands nombres et à des formes repliées. »)
Par cette racine, que je verrais tenir le rôle de fonction, laquelle, dans
le mot « double », serait affectée de ce que j’ai traité ci-dessus de « coefficient » (deux déguisé en dou), nous en venons aux questions : combien de
fois a-t-on plié ? Combien de plis a-t-on, quand on a plié une fois ? Une pliure
donne deux plis, le modèle initial est doublé.
L’étymologie nous conduit donc à nous demander ce qui a été plié, ce
qui demeure, une fois la pliure opérée et si les deux plis, issus d’un même
modèle initial, sont identiques à ce modèle ou identiques entre eux... ou les
deux. Et le modèle initial ? La pliure l’a-t-elle fait disparaître ?
Selon le concept ou le percept auquel on applique cette pliure, différents cas de figures se présenteront.
Dans le champ de l’humain, la notion de double se réfère d’abord à la
place du sujet. Est-ce lui qui perçoit la pliure, les plis ? Est-ce de lui qu’il
perçoit une pliure ? Ce qu’il perçoit le ramène-t-il à lui-même ou l’écarte-t-il vers l’autre, l’extérieur ?
Je propose trois degrés pour classer les figures des doubles que nous
observerons dans des champs divers, non exclusivement ceux de la psychanalyse et de la psychothérapie :
- Mon propre reflet (l’illusion qu’il ne s’agirait pas d’un reflet, d’une
image, introduit l’inquiétante étrangeté du double, une des racines des thèmes
et images de la folie). Mon reflet me ressemble-t-il ? La question de sa
concordance avec ce que je crois savoir de moi, ce que j’en pense ou toute
autre référence, sera-t-elle porte ouvrant sur l’inconnu qui gît au fond de
moi; autres dédales de la folie : qui suis-je, je ou mon reflet ? qui de nous
deux se pose cette question ?
- La ressemblance trouvée à l’extérieur et ramenée vers le sujet pour
l’interroger, l’étoffer; on peut être alors dans le domaine métaphorique, dans
l’ordre du symbolique. À ce degré, le double est moins dangereux, plus
fécond. À condition que la conscience de se trouver dans ce « deuxième
degré » du symbolique, soit maintenue et maintienne à distance les questions
du degré précédent.
- La ressemblance trouvée à l’extérieur qui concerne d’autre sujets,
extérieurs à moi mais auxquels s’applique la notion de reflet, peut-être
d’illusion; la répétition du même, dans ce que je vois (ou pense) à l’extérieur de moi, m’interroge sur moi-même et me conduit à chercher à en savoir
plus sur cet autre que je vois ainsi doublé, selon deux temps possibles, un
qui le ramène à moi, l’autre qui le garde à distance. À ce palier, la conscience
de la distance à l’autre maintient le cadre de pensée en place et le stabilise.
Le pluriel évoqué dans notre titre (« L’homme et ses doubles ») diffracte
la notion : pour certains, ce qui est doublé c’est l’homme lui-même; pour
d’autres, « ses » est bien un adjectif possessif et non un article, il nous place
sur le terrain de l’appartenance, de la possession, et nous amène à l’attachement possible de l’homme envers ces « doubles ». Cet attachement-là
peut-il être fécond, dans tout ce qui est créatif ? Peut-il être mortifère quand
il resserre, exacerbe la contrainte ? Quand les doubles auxquels il relie sont,
eux-mêmes, du côté de l’inquiétant, de l’étrange.
Ces doubles sont ceux de l’homme se reflétant lui-même mais ce sont
aussi ceux que l’être est amené à penser, au-dehors de lui et qui jouent, pour
lui, un rôle majeur : les jumeaux d’une famille, pour les non jumeaux; les
jumeaux d’une intrigue policière, artifices privilégiés pour déjouer les lois
de la physique, permettre l’ubiquité et serrer le nœud d’une intrigue que le
cinéma reprendra avec délectation, les autres membres de la famille aussi,
entre lesquels est décelée une ressemblance dont le sujet se sent exclu.
Ce pluriel ouvre sur la diversité, donne à penser que l’être humain ne
se contenterait pas de ne penser qu’un seul double pour une seule personne...
Il nous amène aussi à souligner que nous devrons nous limiter, limiter notre
regard.
Les questions de l’identité semblent les premières à se poser, avec leur
cortège de questions connexes, sur l’altérité ? Sur la connaissance de soi,
la place de chacun parmi les autres, le développement psychique, la question
intellectuelle du critère qui va distinguer le ressemblant du presque même
et de l’identique (critère qualitatif, critère quantitatif).
Dans l’évolution psychique, le reflet de soi que renvoie le regard de la
mère, son visage puis le reflet de l’image de soi, dans la glace, par leur importance, attirent notre regard sur ce double dans le miroir.
La procréation et ses différentes étapes, la sexuation, la sexualité, l’accouplement, l’engendrement, la filiation, la nomination, la biologie sont autant
d’occasions de poser la question de la dualité de l’être humain et de ses
figures et, au cœur de cette dualité, d’interroger ce qui se donne à voir ou à
entendre sous le registre du même, parfois du même et autre à la fois, ce qui
peut donner à penser qu’une « pliure » s’est opérée et que du double est
apparu. Le « même » n’est pas toujours certainement même; l’inquiétude
germe ici alors que sa graine a pu paraître lors de la surprise initiale d’un
premier contact avec le tellement ressemblant.
Dans le champ du psychique, le double est ainsi au cœur de ces questions
qui relèvent du développement de la personne, de ses étapes, de ses identifications et de la construction de son identité, au cœur de ces questions qui
nous amènent aux frontières de cette identité : là où les qualificatifs de même
ou d’autre, se conjuguent avec grincements et grimaces d’angoisse,
d’inquiétude ou d’incompréhension.
Dans le champ anthropologique, toute la communication peut nous interroger sur le double, puisque la pliure est déjà dans le principe de son
existence. L’émetteur et le récepteur sont en effet doublement nécessaires :
ils doivent être deux. Elle est aussi présente lors de la constitution de la chaîne
significative du message (références paradigmatiques et syntagmatiques, de
quelque mode de communication qu’il s’agisse mais plus habituellement,
dans la communication verbale). Enfin, la double position est constitutive,
elle aussi, de la nécessité du langage et de sa mise en œuvre : le verbe au lieu
de l’acte, acte de production du verbe.
Le double message vient ensuite, même si on peut penser aussi qu’il était
déjà là, entre parole et message non verbal.
Il est bien présomptueux de vouloir présenter un ensemble d’articles
sur ce thème comme s’il pouvait épuiser la question; loin de ce but, nous
nous contenterons d’introduire les contributions que nous avons pu recueillir
comme autant d’éclairages d’un aspect ou d’un autre, éclairages qui seront
parfois regroupés autour d’un thème commun.
Par les contributions de psychanalystes, de théoriciens du psychique et
du travail psychique, nous continuerons d’affirmer l’engagement de notre
Revue à parcourir ce champ, à le mieux connaître, à engager des dialogues,
où la position de chacun peut poursuivre son élaboration au long des échanges et des retours sur la question, parce que chaque texte peut faire débat.
D’autres auteurs, dans des champs différents, voire parfois éloignés, nous
permettront aussi de nourrir cette démarche, en nous faisant sortir de nos
terrains balisés pour y revenir autrement et nous y sommes également
attachés.
La question de l’Unheimliche est abordée au fil de plusieurs articles selon
des aspects similaires et différents. Avec Nicole Fabre, l’histoire de la figure
du double et de l’étrange familier, sera décelée dans les échanges entre Freud
et Schnitzler, entre Freud et Romain Rolland, puis observée chez Maupassant
et dans quelques images précises tirées de la clinique. L’étrange familier
se révèle être aussi un double qui m’est étranger.
Gérard Bonnet reprend la question du Moi, chez Freud et détaille les
diverses figures qui l’accompagnent dans les deux théories de l’inconscient,
avec les première et deuxième topiques, montrant ainsi comment des feuillets
du psychisme s’articulent, communiquent ou non et restent constitutifs d’un
même individu. La question de l’Unheimliche est aussi reprise ici. Le double
accompagne le moi dès sa constitution, dit Gérard Bonnet, avant d’en
examiner les différentes acceptions.
Michel Demangeat applique la catégorie du double à une analyse de la
création littéraire, dans laquelle il repère, chez Hoffmann, Oscar Wilde,
Kafka, Rousseau, Proust, que se dessinent de véritables rituels, d’un auteur
à l’autre, des rituels qui organisent la présence et les effets du double, selon
ce qui peut alors apparaître comme liturgie dans le déroulement de ces rituels
et leur ordonnancement. Pour lui, il s’agit de nous montrer comment le
créateur littéraire s’appuie sur une lutte préalable interne avec lui-même, son
double; lutte qui peut se résoudre dans l’opération de disruption, l’image
doublée se dissout, la métaphore de l’accouchement, du travail et de la
naissance d’un être nouveau et merveilleux qui vient effacer la souffrance,
nous parait y être contenue ou développée.
Le texte de Tobie Nathan, repris du deuxième chapitre de Psychanalyse
païenne, se penche sur la notion de double, dont il étudie l’importance pour
la pensée et le psychisme, en reprenant le mythe de Narcisse puis en approfondissant l’imbrication de ce mythe avec celui d’Œdipe. L’illustration
clinique prolonge la réflexion. Tobie Nathan, dans ce texte, déroule avec
acuité les différentes questions que pose le double et les manières dont il
peut nous apparaître et dont elles peuvent se faire énigmes.
Un clin d’œil, est-ce toujours au singulier ? Quelques pages détournent
ainsi notre attention de propos plus sérieux; jouer avec les mots, presque
rêver (peut-être...) tout éveillé à partir des sonorités des mots, de leur compagnonnage, parfois contingent et de leur vie propre, c’est ce que propose, sans
prétention autre que le sourire en coin, le clignement de l’œil, ce « Double
poème », petite récréation verbale par Marianne Simond.
Régine Scelles, à propos des frères et des sœurs nous convie à considérer
le frère comme un « presque même », dont l’identité propre ne se construit
qu’avec un passage par l’inquiétude de n’être que même. Certes, des travaux
comme ceux de Dunn et Plomin montrent que frères et sœurs sont en fait
« si différents », comme le dit leur ouvrage commun de 1992 (Nathan –
Paris), avec pour sous-titre « Les vies distinctes dans la famille » mais l’idée
est bien ancrée de la ressemblance entre frères et sœurs : « il me ressemblait comme un frère », dit Alfred de Musset, dans « La nuit de décembre ».
Justement, le travail de Régine Scelles nous amène sur un terrain plus
circonscrit et approfondit cette question. Le double rejoint ici la question
« (des) frères et (des) sœurs », titre d’un numéro de notre Revue, dans une
de ses présentations antérieures : Études psychothérapiques Imaginaire et
inconscient, (Bayard, 1992) et faisant suite à une Journée d’Études, de notre
Groupe, sur le même thème.
François Krauss interroge la question du même et du double dans la
violence sexuelle, il nous ramène aux positionnements de Freud concernant
les traumatismes sexuels et la théorie de la séduction; il en analyse les étapes,
à partir de la clinique où l’abuseur, vit l’enfant comme son double. Pour
François Krauss, la prise en charge des victimes doit tenir compte de l’état
de la fonction imaginaire; cette prise en charge devient possible si la fonction
peut être remise en mouvement.
Brigitte Allain-Dupré nous détaille ce qu’il en est de la figure du double,
de la figure de l’ombre, de la persona, chez Jung. Rectifier des méconnaissances concernant des concepts jungiens parfois amoindris par la distance
à laquelle on se place pour les appréhender, nous paraît d’une grande
nécessité si l’échange entre professionnels d’horizons variés reste un des
moyens privilégiés de continuer à se former. Ce pourra être l’occasion de
constater des proximités.
Pour entretenir notre propension à ne pas nous prendre trop au sérieux,
un œil se ferme, d’autres portes s’entrouvrent, personnelles, intimes où le
double vit dans notre quotidien. Toujours dans le registre du double et de
l’identité, « Clin d’œil : Deux », illustré ici par Nicole Fabre, s’attache aux
doubles du nom, celui du père, celui du mari, problématique culturelle, dont
on croit souvent qu’elle va de soi... et qui ont été pour elle, l’occasion
d’affects puissants, qui ont jalonné sa vie de femme et sa vie professionnelle, mettant en valeur son prénom.
L’épreuve d’anticipation est une épreuve ancienne, inventée par Mario
Berta; bien qu’elle ne soit pas au-devant de la scène, la détailler, la faire
connaître, ainsi que le fait ici Jean-Claude Benoit, alors même qu’elle nous
fait approcher certaines des figures du double de l’individu, avec son aide
et pour lui être profitable, nous paraît tout à fait significatif de ce qu’une
recherche concrète peut encore nous ouvrir de portes. Cette épreuve avait
déjà été évoquée dans l’ouvrage commun de ces deux auteurs (La pénombre
du double) dont une analyse retrace, dans la partie spécifique (Analyse de
livres), les caractéristiques.
À partir de deux biographies d’Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature en 1978, Paul Fuks fait vivre le personnage auquel se rattachent les
divers doubles dont il s’est entouré ou qu’il s’est forgés. Paul Fuks conjugue,
monte et descend gammes et arpèges, dont les multiples caractéristiques
du double seraient les notes de musique : à l’image d’Isaac Bashevis Singer ?
C’est à lire et relire cet auteur que nous sommes ainsi conviés.
Louis Coste, à partir d’une cure d’une patiente adulte, parcourt la thématique du lien au père, sous l’angle d’une recherche contrainte et impossible.
C’est ainsi qu’il perçoit ce père, pour sa patiente, dans un double champ,
celui du manque et celui de la perte non encore acceptée. Au fil des dédoublements que cette figure recèle, Louis Coste voit, derrière ce lien complexe,
la silhouette d’un compagnon imaginaire (c’est dans un sens différent que
Tobie Nathan l’aborde, renvoyant ainsi à l’acception habituelle de cette
expression, soit celle d’une figure qui, bien que virtuelle, possède une
épaisseur particulière aux yeux de celui qu’il accompagne, proche d’une
identité spécifique; comme on le voit, par exemple, avec le correspondant
d’Anne Franck dans son Journal).
Clin d’œil, trois : Nicole Boudreaux relate, après l’avoir replacée dans
son contexte, sa journée inaugurale d’un nouvel état, la double nationalité.
Vécu d’un jour, sans chercher à se prendre au sérieux ni négliger les onces
de solennité qui soulignent la scène, clin d’un œil, clin de l’autre, pour cette
mise au point sur un double statut. Double dimension de l’identité mais aussi
d’un chemin de vie.
Marianne Simond parcourt, l’un après l’autre, les degrés de la construction du rêve-éveillé en psychanalyse : principe, pratique, exemples de
diverses variétés de doubles que dessine le rêve-éveillé ou qu’il permet de
se représenter. Elle met ainsi en évidence la place prise par la notion de
double dans notre quotidien professionnel.
Nicole Liljefors, française travaillant en Suède, détaille une cure par le
rêve-éveillé, en abordant la question de la langue utilisée dans la cure, de
la langue maternelle, du lien au pays d’origine. Cette double langue de
travail, pour l’analysant, pour l’analyste, conduit à s’interroger : l’une des
deux (laquelle ?) est certainement plus intérieure que l’autre. En effet, c’est
le double par rapport à l’axe intérieur – extérieur qui est traité ici; ses liens
avec ce qu’il en est de l’extérieur et de son intériorisation, de sa distance
(géographique et psychique), rejoignent des questions complexes d’où peut
naître le débat, à propos de l’exil, du clivage, par exemple.
Carmen Molina Romero traite du bilinguisme dans le champ littéraire.
À l’instar de la célèbre émission de télévision « Double je » du non moins
célèbre Bernard Pivot, elle s’intéresse à l’écrivain espagnol qui a choisi
d’écrire en français, alors que ce n’est pas, ou pas tout à fait, sa langue maternelle. En particulier, Michel del Castillo mais aussi Jorge Semprun et
d’autres, à travers le choix de leur nom, à travers tel ou tel effet littéraire,
nous renvoient à leur psychisme tout entier, aux liens à leur mère, leurs
ancêtres, leur pays. Leur littérature dit et traduit leur être et les doubles
auxquels ils s’affrontent. Des parallèles avec d’autres articles de ce numéro,
dont le précédent, seront alors possibles. En effet, la question de l’intériorité
de la langue maternelle est à nouveau présente ici.
Laura-Ann Petitto et Ioulia Koverman travaillent sur l’apprentissage de
la langue et étudient le bilinguisme précoce des enfants de moins de deux
ans. Leurs observations, en particulier pour ce qui est de l’apprentissage
d’une double langue maternelle, qu’il s’agisse de français et d’anglais,
langues parlées ou qu’il s’agisse d’une langue parlée et d’une langue signée,
les amènent à nous préciser comment se construit cet apprentissage et nous
font percevoir combien ce doublement de langue est instructif pour nous et
enrichissant pour l’enfant qui y est baigné, dès la petite enfance. L’une des
deux langues du bébé peut-elle prendre l’ascendant sur l’autre ? Il semble
que oui. L’une est plus maternelle que l’autre... ou plus paternelle...
Plus énigmatique, le Clin d’œil : Quatre, nous entraîne, en jouant sur
les mots, en créant plusieurs scènes qui s’entrecroisent, à rêver que moi et
mon double nous soyons toujours autre. « Je me suis appelée... », disait
Nicole Fabre. Ce sphinx, qui chuchote et rit, ne s’appelle jamais. Et sa
signature est masquée.
Frédérique Berthet, de manière méthodique et abondamment illustrée par
les références filmiques, nous détaille les diverses figures du double au
cinéma. C’est un véritable parcours qui va du sujet représenté dans une
œuvre, au spectateur face à l’œuvre, en passant par l’intermédiaire et les
différents degrés où cet intermédiaire peut s’analyser : le film, l’auteur,
l’acteur, entre autres.
La nouvelle de Charles Harness, datée à l’évidence, de la fin des années
1960, pour la parution en français mais du début des années 1950 pour
l’écriture, représente comme une variation, un rêve tout éveillé, dans lequel,
la narratrice se révèle être double... même si la question du triple est
également posée, de son côté et de celui de son compagnon. L’invention
de l’auteur l’a amené à jouer sur la catégorie du temps mais il a pris comme
argument l’amour, l’amour de la fille pour son père et la ressemblance allant
jusqu’à l’identité entre mère et fille (le décalage temporel imaginé empêchant
de véritablement les superposer ou les fusionner).
Dans ce volume, nombre d’aspects de « L’homme et ses doubles » ne
seront pas traités. Pourquoi ne pas souligner toutefois qu’avec la langue, qui
y joue parfois un rôle de filtre un peu récurrent, est abordée, en plusieurs
occasions, la question du lien entre la langue maternelle et l’archaïque, avec,
en particulier, le cas de ce parler qui se construit précocement, celui des
« gros mots », du langage familier et des injures : les dire dans la langue
maternelle est plus chargé d’affects. Leur présence dans certaines de ces
pages, alors qu’ils sont habituellement tabous dans cette dimension de l’écrit,
ne joue-t-elle pas le rôle de représentant d’un autre versant de notre langue
habituelle, un double peut-être, l’argot avec toutes ses variantes ?
Jean-Paul Vidal est photographe. Très tôt fasciné par l’image du double
et les possibilités techniques qu’offrait la photographie pour dupliquer
la réalité, il a développé une approche originale autour du double et
de ses apparences.
Son œuvre photographique se joue de reflets improbables, de paysages
imaginaires et de jumeaux fantasmés, leurrant l’observateur aux confins de sa
réalité et créant en lui un sentiment d’étrangeté qui l’interroge : vrai ou faux
jumeau, réalité ou fiction ? Sa photographie est une création au service de
l’imaginaire.
Jean-Paul Vidal est présent dans de nombreux ouvrages en librairie.
Il est le fil rouge de ce volume sur l’Homme et ses doubles.
Les portraits de faux jumeaux reproduits dans ce volume sont des portraits d’artistes
dont l’identité est précisée sous chaque photographie. Le double est obtenu à la prise de
vue par une deuxième pose du sujet dans une attitude différente, donnant ainsi l’illusion
gémellaire.