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S'inscrire Alertes e-mail - Imaginaire & Inconscient Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa question du même et du double dans la violence sexuelle[*] [*] Extrait des Cahiers de psychologie clinique, éditions De...
suite
AuteurFrançois Krauss du même auteur
Psychologue – Psychanalyste57 rue Général Diou 57070 Saint-Julien-les-MetzSituation du problème
La violence sexuelle provoque horreur et révolte parce qu’elle vise les sujets les plus vulnérables, femmes et enfants. Elle nous confronte à l’échec de la culture dans son effort pour humaniser une pulsion primaire d’emprise ôtant sa qualité d’humain à la victime pour la réduire à l’état d’un objet que l’on s’approprie pour y défouler sa destructivité. Cette réduction a pour origine une négation de la différence adulte/enfant, femme/fille qui constitue un véritable meurtre symbolique.
2 La civilisation gréco-latine avait déjà perçu cette « violence fondamentale » (Bergeret) et tenté de la représenter par des mythes comme ceux de Ouranos, époux et fils de Géa la terre qui, pour ne pas se trouver en concurrence vitale avec ses enfants, les jetait dans le Tartare dès leur naissance. Son fils Cronos, qui, grâce à une ruse de sa mère, avait échappé au funeste destin, hérita cependant des mêmes « mauvaises habitudes », il épousa sa sœur Rhéa et avalait ses enfants pour les mêmes raisons que son père. Nous retrouvons bien dans ces personnages mythiques la même indifférenciation des liens familiaux et la même transmission à la génération suivante que chez les auteurs d’abus sexuels. Ouranos procrée avec sa mère, Cronos avec sa sœur. Qu’elle soit mère ou sœur, une femme est une femme. C’est dans le même univers qu’évoluait cette mère, qui, nous montrant son avant-bras tuméfié, disait : « Je me mords pour ne pas la mordre. » (il s’agissait de sa fille); ou ce père incestueux à propos de ses filles : « À onze ans, elles sont chaudes, alors il faut qu’elles passent à la casserole. » Ainsi le sujet violent ou l’abuseur réduisent-ils le fonctionnement psychique de leur victime à leur propre fonctionnement, l’autre éprouve forcément les mêmes désirs qu’eux-mêmes, puisque la différence n’existe pas. La fillette de onze ans éprouve les mêmes désirs envers son père que son père à son égard, c’est du moins dans cette logique délirante qu’ils veulent entraîner celui qui les écoute.
3 La question du même et du double paraît donc un fil d’Ariane intéressant pour aborder l’univers de la violence sexuelle tant du côté du fonctionnement psychique de l’agresseur que de celui de la victime pour ce qui concerne la dépersonnalisation et le mécanisme de l’identification à l’agresseur.
Données historiques
4 Après le déni qui a marqué la fin du siècle dernier et ce début de siècle, nous assistons, semble-t-il, à une prise de conscience en même temps qu’un grand effroi à l’égard d’aspects si peu humanisés de la nature humaine.
5 Un des mérites de Freud est d’avoir le premier établi une relation entre les troubles psychiques de ses patientes et la présence de tels traumatismes dans leur histoire.
6 Avant même son voyage à Paris, il avait lu les travaux des légistes Brouardel et Tardieu[1] [1] Masson J. , Le réel escamoté, Paris, Aubier, 1984. ...
suite concernant les crimes sexuels sur enfants et avait été très bouleversé par les descriptions des crimes sexuels horribles sur enfant décrits par Brouardel. On sent l’influence de ces lectures et des visites qu’il fit à la morgue de Paris durant son séjour dans sa conférence de 1896 sur l’étiologie des hystéries[2] [2] Freud S. , « L’étiologie des hystéries », in Psychose,...
suite. En tous cas, cette conférence fut fort mal accueillie par ses confrères. En lisant sa correspondance avec Fliess, on apprend qu’il fut très affecté par les paroles ironiques de Kraft-Ebbing qui parla de « joli conte de fée scientifique ». L’éminent professeur ne pensait d’ailleurs pas si bien dire, car c’était ainsi reconnaître l’imaginaire et l’inconscient à qui Freud allait consacrer ses travaux.
7 La théorie des pulsions passa beaucoup mieux quelques années plus tard, quoi qu’on en dise car elle préservait l’honneur des pères de famille.
8 Après Freud, les mouvements féministes ont continué la levée du voile et nous sommes confrontés aujourd’hui à une médiatisation à double tranchant, elle permet une meilleure information mais présente le risque d’avoir des effets pervers en matière de généralisation hâtive. Le « vilain monsieur » se trouve infiniment plus souvent parmi les proches que chez les enseignants que l’on montre du doigt et, par un hasard curieux certaines catégories professionnelles semblent a priori à l’abri de tout soupçon.
9 Pour la seule catégorie des situations d’abus sexuels sur enfants, on est obligé de constater qu’avant la loi du 10 juillet 1989 en France, les centres de consultation voyaient fort peu de ces cas et souvent la suspicion de fabulation, les lenteurs judiciaires et les rétractations faisaient le reste. Ce n’est plus le cas maintenant, les affaires horribles découvertes récemment dans nos pays montrent que les enfants peuvent être une marchandise comme une autre livrée aux lois du marché et qu’à l’aube du troisième millénaire, nous avons toujours à faire avec les pulsions infanticides présentes dans les mythes et les contes pour enfants.
10 Alice Miller avec son livre L’enfant sous terreur[3] [3] Miller A. , L’enfant sous terreur, Paris, Aubier, 1986. ...
suite fit scandale dans le milieu analytique, en remettant en cause la théorie des pulsions. Elle montra que ce modèle ne pouvait venir en aide aux personnes qui avaient subi des traumatismes sexuels et physiques durant leur enfance. « Peut-on expliquer les angoisses d’un patient qui a subi une éducation des plus cruelles dans sa petite enfance par les défenses de ses désirs pulsionnels, sans se soucier de la réalité de cette petite enfance. »[4] [4] Op. cit. , p. 227. ...
suite Elle lui reprocha aussi d’être une entrave empêchant la victime d’avoir accès aux émotions ressenties, terreur, haine, sentiment d’impuissance lorsqu’il y avait eu des épisodes traumatiques dans son histoire. Mais les deux reproches les plus sévères sont de rendre le psychanalyste complice de ce qu’elle appelle « la pédagogie noire » exigeant la soumission, au besoin par la violence, de l’enfant à la volonté de l’adulte et du silence qui, jusqu’à ces dernières années, a entouré les maltraitances et abus sexuels sur enfant : « Tant qu’il (l’analyste) défend des théories qui couvrent et dénient les mauvais traitements manifestes, il empêche le processus de prise de conscience aussi bien chez ses patients que dans le public. Il contribue au refoulement collectif d’un phénomène dont les conséquences touchent directement chacun de nous. »[5] [5] Ibid. , p. 244. ...
suite
11 Elle montre aussi qu’un usage idéologique de la théorie des pulsions peut rendre l’analyste insensible à la souffrance de l’enfant qui parle à travers son patient. De plus, le phénomène est reproductible par le biais de la formation, un analyste qui, au cours de sa cure et de sa didactique, a dû réprimer la souffrance liée à des traumatismes de l’enfance pour être en conformité avec la théorie promue idéologie de la société pour laquelle il postule, ne sera pas en mesure de l’entendre chez son patient, il serait même risqué pour l’avenir de son habilitation qu’il l’entende. Nous voyons ainsi que, comme tout groupe humain, ainsi que Kaës et Anzieu l’ont montré, les groupes analytiques n’échappent pas à la tendance à l’isomorphie. Ce qui est sûr, c’est que ses idées amenèrent A. Miller à une position militante, la communauté analytique lui reprocha d’être plus avocat que thérapeute et de concevoir l’analyse comme une expérience corrective, elle choisit donc de démissionner de la société helvétique de psychanalyse. Il est aussi curieux de constater qu’Alice Miller n’a pu échapper au traumatisme de sa propre enfance[6] [6] Miller A. , Images d’une enfance, Paris, Aubier, 1987. ...
suite qu’en provoquant un traumatisme semblable, celui de sa rupture avec la communauté analytique, à travers cette rupture, c’était le refus de l’isomorphie avec son groupe familial qu’elle reproduisait.
Freud ou le traumatisme sexuel à l’origine de la psychanalyse
12 La question du traumatisme sexuel s’est donc posée à Freud dès ses premiers travaux avec Breuer. Il y avait accord entre eux pour dire que l’hystérie était d’origine traumatique. Mais chez Breuer comme chez Charcot, la vision restait neurologique même si c’était un simple choc nerveux comme une grande frayeur qui était à l’origine des troubles. Les troubles ne pouvaient survenir que sur un terrain affaibli par une prédisposition héréditaire ou si la personne était dans un état hypnoïde. Charcot avait en outre émis l’hypothèse d’une lésion cérébrale fonctionnelle non détectable. Le mérite de Freud, c’est d’être sorti du modèle pour soutenir qu’un traumatisme psychique peut être déclenché par des causes purement psychiques. Il introduit ainsi le rôle de l’affect qui peut produire des effets psychiques et des effets organiques comme les conversions hystériques. Sa clinique, voir les exemples cités dans « Les Études sur l’hystérie », lui montre l’origine sexuelle des traumatismes : « De quelque cas et de quelque symptôme que l’on soit parti, on finit toujours immanquablement par arriver au vécu sexuel » écrit-il page 91 et, plus loin, « à un petit nombre d’expériences qui, pour la plupart, ont eu lieu à la même période de la vie, à l’âge de la puberté. », écrit-il dans l’article sur l’étiologie des hystéries.
13 Quant à ces expériences, il reconnaît qu’elles sont « disparates et d’inégales valeurs ». Une plaisanterie osée ou un viol pouvant, d’après les exemples qu’il donne, produire les mêmes symptômes. On se trouve donc renvoyé à la susceptibilité de la personne et cela ne simplifie pas la définition du trauma. Pour sortir de cette tautologie, Freud émet l’hypothèse, qu’il vérifiera avec une grande constance, que l’événement traumatique à la puberté vient réactualiser un événement semblable de la petite enfance qui avait frappé la fonction sexuelle en voie de constitution. « J’affirme donc, écrit-il, qu’à la base de chaque cas d’hystérie, on trouve un ou plusieurs événements d’une expérience sexuelle prématurée, événements qui appartiennent aux toutes premières années de la jeunesse et qui sont reproductibles grâce au travail analytique, malgré des intervalles de temps de plusieurs décennies. » C’est donc de réminiscences, comme il le dit plus loin, dont souffrent les hystériques. Mais surtout dans ce passage il montre l’effet désorganisateur d’un traumatisme sexuel survenant à une époque où la sexualité n’a pas atteint sa maturité. On découvre donc, esquissé chez Freud, le thème de la confusion que Ferenczi va développer plus tard; l’abuseur fait comme si la différence enfant/adulte n’existait pas. On retrouve aussi les deux temps : dans un premier temps l’enfant subit passivement les manœuvres d’un adulte ou d’un adolescent, souvent de sa propre famille, qui va agir par force et quelquefois par persuasion. Freud pensait initialement que l’enfant ne comprenait pas ce qui lui arrivait et subissait l’agression ignorant et impuissant. À partir de 1897, à la faveur de son auto-analyse, il découvrira l’importance des fantasmes chez l’enfant et abandonnera, sauf pour l’enfant très jeune, l’idée que l’enfant ne perçoit pas le contenu sexuel de l’agression.
14 Dans un deuxième temps, celui de l’après-coup, à la faveur d’un événement mineur ayant un lien, qui peut être très ténu avec la première situation, l’enfant se remémore la première agression qu’il semblait avoir oubliée. Son psychisme est alors débordé par les affects d’horreur et la scène traumatique initiale vient prendre possession de la conscience dans une sorte de fascination où les aspects sensoriels : bruits, odeurs, par exemple, ont une importance particulière.
15 On pourrait ajouter un troisième temps où apparaissent des symptômes corporels de conversion qui constituent de véritables mises en scène du scénario traumatique où l’enfant reproduit ce qu’il a subi, il produit du même, pourrait-on dire. Tel ce garçon de quatre ans qui se précipitait vers la braguette des hommes qui s’occupaient de lui, comme s’il était devenu le même que son agresseur.
16 La description en deux temps de Freud appelle cependant deux remarques : chez deux enfants victimes de traumatismes sexuels que j’ai rencontrés et chez qui l’abus s’était produit à 4 ans, je n’ai pas constaté de phénomène d’après-coup. Les troubles étaient apparus dès l’agression dans le comportement, hyper-motilité ou prostration, dans des troubles fonctionnels, des manifestations anxieuses paroxystiques et une automutilation qui, enfin, avait attiré l’attention; mais leur origine avait dans un premier temps, été faussement interprétée parce que l’enfant était l’objet de menaces de la part de l’abuseur. J’ai également rencontré un cas où l’enfant avait pu, pendant plusieurs années, au prix d’efforts désespérés, tout cacher à ses parents de peur de faire de la peine à sa mère. Il a finalement pu parler à son père à la suite d’une émission télévisée sur la question. L’abuseur était le grand-père maternel, âgé, au début des faits, de 79 ans, qui, telle la mauvaise fée du conte, lui avait prédit que plus tard, il ferait la même chose.
17 La deuxième remarque consiste à dire que Freud, sauf le cas particulier du petit Hans, n’avait pas de consultants enfants. Il n’a pu travailler que sur les souvenirs que lui rapportaient ses patientes souvent dix ans après les faits. Des souvenirs donc fortement colorés de fantasmes et qui, de toutes façons, avaient subi de profonds remaniements. Ceci explique sans doute aussi le tournant pris en 1897. On peut aussi penser que Freud était effrayé par ce qu’il découvrait, la réprobation que cela suscitait autour de lui et la peur aussi de se retrouver confronté à de tels traumatismes dans sa propre histoire. Quant au rôle des traumatismes sexuels de l’enfance dans la névrose hystérique, on peut penser qu’il s’agit d’un phénomène culturel lié à la répression sexuelle de l’époque et au statut infantilisant de la femme. Les troubles hystériques permettaient l’expression transposée de l’affect refoulé et n’avaient probablement qu’indirectement à voir avec des traumas sexuels de l’enfance. Ces symptômes sont devenus plus rares aujourd’hui mais ils ont été relayés par d’autres. En ce qui concerne les traumas sexuels, les mécanismes adaptatifs fondés sur le refoulement réussi de l’affect sont plus fréquents, comme nous le verrons plus loin à travers le cas de Nicole. Ils donnent l’impression que la victime a surmonté l’épreuve sans trop de dommages grâce à ce qu’il est convenu d’appeler la force de son caractère. Cela ne veut pourtant pas dire que le coût en soit moins lourd.
18 Mais revenons à l’idée de Freud qu’il existerait un lien causal direct entre troubles hystériques et traumatisme sexuel précoce. Il faut tout d’abord remarquer que Freud lui-même avait été troublé de constater que des patients obsessionnels par exemple lui racontaient le même type de souvenirs, il s’est donc rapidement interrogé sur le degré de sincérité de certaines patientes qui semblaient faire preuve d’un exhibitionnisme complaisant en matière de scène traumatique sexuelle. Disent-elles vrai ou fantasment-elles ? Freud, quoi qu’on ait pu écrire, n’a jamais tranché cette question[7] [7] En 1937 dans l’Abrégé de psychanalyse. . . il écrit encore :...
suite.
19 S’il ne semble pas y avoir de lien nécessaire entre traumatisme sexuel, névrose hystérique et troubles névrotiques en général, quelles sont les autres alternatives ? Nous allons voir à travers une relecture du cas de Dora que le problème se posait déjà pour Freud.
20 Pourquoi ce choix : la première raison est que l’abus sexuel commis par M. K sur Dora pose la question de l’indifférenciation adulte/adolescent, de la réduction de la sexualité de l’un à l’autre; on sait pourtant qu’une vie sexuelle trop précoce chez les adolescents des deux sexes est souvent une tentative pour résoudre des blessures d’amour plus archaïques, cela n’attire pas l’attention de Freud. La deuxième raison est que la publication de Dora date de 1905, Freud est donc censé avoir renoncé à la théorie de la séduction mais il continue néanmoins à y faire référence, ce qui va plutôt dans le sens d’une oscillation entre les deux théories que d’un abandon. Enfin la troisième raison est qu’une relecture du cas, éclairée par l’apport de Sami Ali fait ressortir que Dora ne souffre pas d’une simple hystérie mais relève de ce que Sami Ali appelle « la variabilité symptomatique », c’est-à-dire d’un processus psychosomatique complexe qui va voir alterner asthme, épisode interprétatif et hystérie.
21 La question de l’indifférenciation apparaît dans l’affirmation suivante sous la plume de Freud : « Je tiens sans hésiter pour hystérique toute personne chez laquelle une occasion d’excitation sexuelle provoque surtout ou exclusivement du dégoût, que cette personne présente ou non des symptômes somatiques. » Il écrit cela après avoir raconté la scène où M.K, en érection, plaque contre lui Dora, alors âgée de 14 ans et l’embrasse sur sa bouche. Freud semble s’étonner du dégoût intense ressenti par l’adolescente qui réussit à prendre la fuite et il soutient : « qu’il y avait bien là de quoi provoquer chez une jeune fille de 14 ans, qui n’avait été approchée par aucun homme, une sensation d’excitation sexuelle. »
22 En lisant ces lignes on peut évoquer l’aspect « continent noir » qu’avait pour Freud la sexualité féminine. Ce n’est pas, on s’en doute, l’unique raison, le besoin d’être en cohérence avec la théorie des pulsions y est aussi pour beaucoup, j’en veux pour preuve la sauvagerie interprétative dont il témoigne lorsqu’il analyse les rêves de Dora. Je partage l’opinion de J.P. Vidit[8] [8] Vidit J. P. , « La voie royale et ses impasses », in Revue...
suite lorsqu’il écrit que le thème de l’incendie du premier rêve, est produit par les interprétations que Freud lance sans ménagement et renvoie à « l’effroi de la jeune fille devant sa propre réalité psychique. » Le premier rêve de Dora est une réponse à l’attitude effractive de Freud. Sauver la boîte à bijoux renvoie à sauver son intégrité face au matraquage interprétatif de Freud qui veut à tout prix faire entrer le cas de Dora dans le cadre de la théorie des pulsions et fait peu de cas de la sensibilité de la jeune fille. Le deuxième rêve, comme le fait remarquer J. Harpman[9] [9] Harpman J. , « À propos de la pulsion épistémophilique »,...
suite, relève davantage de la pulsion épistémophilique concernant l’intérieur du corps de la mère et ses contenus que de la pulsion sexuelle. Enfin ce qui paraît plus essentiel chez Dora, comme chez toute personne ayant subi un traumatisme, n’est pas l’interprétation plus ou moins acrobatique que l’on peut faire de ses rêves que la présence même des rêves. Les quelques patients de ce type que j’ai rencontrés me fait dire que ce qui importe c’est que la personne puisse réinsérer la fonction de l’imaginaire entre un appareil psychique et la réalité brute du trauma. Une fonction que des abus interprétatifs risquent d’inhiber. Pourtant le projet déclaré par Freud lorsqu’il rédige l’observation de Dora est de corroborer ses hypothèses de 1895 sur l’hystérie, c’est-à-dire la théorie de la séduction. Or nous sommes en 1905, il a fait son choix et cependant on le sent toujours préoccupé par la question de savoir si les hystériques fantasment ou si le traumatisme sexuel a bien eu lieu. C’est toujours la question de la crédibilité de l’hystérique qui est en cause.
23 On a beaucoup glosé sur l’abandon par Freud dès 1897 de la théorie de la séduction. Certains comme Marie Balmary ont voulu y voir une fuite devant un événement traumatique de sa propre histoire. Il serait né le 6 mars et non le 6 mai 1856, ce qui l’aurait fait concevoir avant mariage et relancerait la prétendue disparition mystérieuse de la deuxième femme de Jakob Freud, Rébecca, épousée après le décès de Sally Kanner, mère des demi-frères de Freud. Bref, de quoi faire un bon roman familial mais pas une biographie honnête car, comme le fait remarquer Peter Gay, la date en question sur le registre d’état civil de Freiberg est illisible et il est abusif de choisir le 6 mars plutôt que le 6 mai.
24 Même si opter pour la théorie des pulsions pouvait arranger Freud, il n’est pas dit que ce soit simplement sur le plan de sa propre histoire qu’il pressent la présence de traumatismes. Ses relations amicales et professionnelles sont aussi en jeu. Il lui en aurait sans doute coûté de réaliser que les pervers sont plus nombreux que les névrosés, même parmi son entourage. Et puis comme nous y faisions allusion plus haut, il avait été surpris, voir la correspondance avec Fliess, que certaines patientes, à l’instar de celles de Charcot qui faisaient le grand arc pour plaire au professeur, s’inventaient des traumatismes sexuels extravagants. Or, dans la cure de Dora, cette question de la réalité de la scène traumatique est centrale car, si elle dit vrai, nous ne sommes plus dans le fantasme et la projection mais devant des faits réels et cela remet en cause la possibilité même d’une cure analytique.
25 Dès le départ de cette cure, nous sommes dans le faux, avec d’abord la démarche du père, empêtré dans les convenances. Il présente sa fille à Freud pour qu’en somme, il lui fasse passer les drôles d’idées qu’elle se fait à propos de Monsieur K. : « Tâchez, vous, maintenant, de la remettre dans la bonne voie. » Cette demande, que l’on pourrait qualifier de perverse du père, entre en résonance avec les préoccupations théoriques du moment de Freud et la sympathie qu’il lui inspire, ne parle-t-il pas de l’« intelligence peu commune » de ce père : quel crédit donner aux traumatismes sexuels que décrivent les hystériques ? Dora dit-elle vrai ou fantasme-t-elle ?
26 Freud n’est pas dupe, d’autant moins que, dans le cas de Dora, il ne trouve pas de symptômes très typiques : « Petite hystérie avec symptômes somatiques et psychiques des plus banals, écrit-il, dyspnée, toux nerveuse, aphonie, peut-être aussi migraines; avec cela, dépression, humeur insociale hystérique et dégoût probablement peu sincère de la vie et il conclut, on a certainement publié des observations d’hystériques plus intéressantes et souvent mieux faites. » Plus loin, nous apprendrons que la dyspnée était un asthme et que Dora en fit plusieurs crises étant enfant que Freud interprète comme un symptôme hystérique : « J’ai pu, dans beaucoup de cas, comme celui de Dora, ramener le symptôme de la dyspnée, de l’asthme nerveux, à la même cause déterminante, c’est-à-dire le fait d’avoir surpris les rapports sexuels des adultes. » « En avoir le souffle coupé », pourrait-on dire. Cette interprétation est discutable, certes l’asthme de Dora s’est bien constitué par identification à la dyspnée du père mais cette identification n’est pas la cause de l’asthme qui a un substratum organique, le spasme bronchique d’origine allergique. En revanche, ce qui paraît plus typiquement hystérique chez elle, c’est le chatouillement dans la gorge qui est une mise en scène d’un fantasme de fellation par identification à Mme K. censée se livrer à ce genre de plaisir de bouche avec le père de Dora et, plus tard, la pseudo-crise d’appendicite, une banale infection à virus, neuf mois après la scène au bord du lac, suivie d’une claudication qui s’étaie sur une entorse à l’âge de huit ans. On peut donc soutenir, en reprenant le modèle de Sami Ali que le cas de Dora relève plutôt d’une variabilité symptomatique que d’une simple hystérie. À l’allergie va succéder un symptôme hystérique qui va être relayé par une phase paranoïaque provoquée par le contre-tranfert de Freud : le moment où elle imagine une machination de son père. Mais comment s’opère ce passage ? Au début de l’observation, Freud, qui, à la différence du père de Dora, a admis la réalité historique des deux scènes de séduction, cherche à obtenir des détails sur les affects de Dora lors de ces deux scènes. Son attitude fait penser à Dora qu’il doute de sa sincérité quand elle parle de dégoût et dit qu’elle n’éprouve rien pour M. K.
27 Animé par le désir d’être en conformité avec la théorie des pulsions, Freud ne peut réaliser que ce qui s’est passé entre Dora et M. K. relève de ce que Ferenczi, plus libre à l’égard de la théorie, appellera plus tard « la confusion de langues »[10] [10] Ferenczi S. Œuvres complètes, Paris, Payot. ...
suite. Il ne perçoit pas qu’une adolescente puisse rechercher d’un homme mûr de l’affection, de la tendresse, plutôt qu’une satisfaction génitale. Freud est aussi troublé par l’accumulation de preuves fournies par Dora pour montrer la duplicité de son père et de Mme K.
28 Si Dora dit vrai, nous ne sommes plus dans le fantasme, que devient l’analyse ? C’est alors que sentant ce flottement contre-transférentiel, Dora se met à « fabriquer de la réalité », selon l’expression de Sami Ali. Elle évoque une sorte de marché entre son père et M. K., son père la livre à M. K. en échange de sa complaisance à l’égard de sa femme.
29 Même si, comme l’écrit Freud : « À d’autres moments, elle reconnaissait s’être rendue coupable en proférant de tels discours. » On sent qu’elle a changé de registre et qu’elle est entrée dans un processus paranoïaque, utilisant la projection. Freud va d’ailleurs le repérer et le lui interpréter, je le cite : « Cette projection sur autrui du reproche, sans changement du contenu et, par conséquent, sans adaptation à la réalité, se manifeste dans la paranoïa comme processus de formation du délire. » Ce que reproche Dora à son père, avoir favorisé l’assiduité de M. K. auprès de sa fille, elle l’avait fait de la même façon en étant l’entremetteuse de son père auprès de Mme K. Dora, prise dans des relations tordues, fabrique du faux avec ses idées délirantes de machination de son père envers elle et à travers les symptômes hystériques dont nous avons parlé. Elle n’est pas sincère, pense Freud et il y répond par une attitude contre-transférentielle de méfiance et de suspicion qui va mener Dora à la rupture. Freud, dans son contre-transfert, ne réalise pas qu’il se fait prendre au « piège du même »; il reproduit en effet la même attitude que M. K. : il inspire confiance à Dora en la croyant sur la réalité historique des scènes de séduction. En lui laissant entendre qu’elle a bien cherché ce qui lui est arrivé, il la trahit et elle le quitte comme ce fut le cas avec M. K. quand il eut dévoilé ses batteries.
30 Si je me suis attardé sur ce cas, c’est certes pour montrer qu’un traumatisme sexuel était susceptible de déclencher d’autres troubles qu’hystériques; mais ce qui a surtout retenu mon attention, c’est que Dora paraît poser quelques-unes des difficultés auxquelles on est confronté dans les situations de traumatisme sexuel et qui créent une situation d’impasse que la restauration de la fonction de l’imaginaire, écrasée par le traumatisme, permettrait de dépasser.
La confusion de langue
31 C’est à Ferenczi que nous devons cette notion qu’il définit ainsi : « Ils (les adultes abuseurs) confondent les jeux des enfants avec les désirs d’une personne ayant atteint la maturité sexuelle et se laissent entraîner à des actes sexuels sans penser aux conséquences. »[11] [11] Ferenczi S. , Op. cit. , T. 4,1982, pp. 124 à 135. ...
suite Ceci revient à dire que l’abuseur abolit la différence enfant/adulte et fait subir à ce dernier une réduction à l’identique : « à onze ans, elles sont chaudes » disait ce père incestueux; « un vagin[12] [12] Je ne reproduis pas l’obscénité utilisée. ...
suite est un vagin », disait un autre, sous-entendant que, dans son esprit, une femme et une fillette, c’est la même chose. De telles paroles laissent imaginer les ruptures qui ont pu se produire lors de la construction de l’appareil psychique de ces personnes dont l’écoute engendre un tel malaise physique et psychique chez le thérapeute que l’on préfère renoncer.
32 Dora n’est certes plus un enfant lorsque M. K. la plaque contre lui et lui impose un baiser amoureux, il y a néanmoins confusion de langue car ce n’était pas une manifestation impulsive de sexualité adulte qu’elle attendait de cet homme qui aurait pu être son père mais la continuation d’une tendresse et d’un intérêt qu’elle ne trouvait pas chez son père empêtré dans sa double vie. M. K. s’était jusque-là comporté avec elle sur un registre paternant et brusquement il dévoile ses batteries, d’où la sidération de l’adolescente. Dans toutes les situations d’abus sexuels, on trouve au départ cette situation de confusion de langue dont les effets sont d’autant plus désastreux que l’enfant est jeune. On est également sidéré par les indices que les abuseurs ont pris pour des provocations sexuelles. Par exemple le grand-père de 79 ans, cité plus haut accusa son petit-fils, alors âgé de 5 ans, de l’avoir provoqué sexuellement parce qu’une fois, il s’était jeté sur lui à califourchon et la grand-mère de venir à la rescousse, accusant son petit-fils d’être vicieux parce qu’il lui avait demandé, à peu près au même âge de la téter comme un petit.
Traumatisme sexuel et situation d’impasse
33 Avec la notion de confusion de langue, Ferenczi est certainement le premier à avoir posé la question de l’impasse dans les situations d’abus sexuel. La confusion de langue implique la négation du déroulement linéaire du temps et de l’ordre des générations, faisant que femme/fille, adulte/enfant, masculin/féminin sont réduits à l’identique. On pourrait donc se demander si l’abuseur ne souffrirait pas d’un défaut du narcissisme qui lui ferait rechercher dans l’autre les mêmes pulsions que les siennes. Les effets sur la victime en sont dévastateurs, les contraires sont abolis débouchant sur un état de confusion et de chaos interne. Le cas de Nicole, 38 ans, en est une bonne illustration. Elle vient me consulter adressée par une de ses consœurs, elle exerce une profession de santé, elle souffre d’un état dépressif dont elle situe le début lors de la découverte d’une infidélité de son mari. C’est pour elle maintenant une affaire classée, dit-elle et le couple en est sorti renforcé. Elle avait fait une première tentative de psychothérapie avec un psychiatre femme qu’elles avaient interrompue d’un commun accord; elle continue néanmoins à prendre du Prozac®.
34 L’anamnèse montre l’existence d’une impasse précoce dès sa conception, pourrait-on dire, car la mère durant sa grossesse vomit, perd du poids au point de devoir être hospitalisée. « Une pathologie, dit-elle, qu’on ne rencontre plus que chez les femmes déracinées. » Enfance marquée par une violence clastique du père militaire, son infidélité conjugale et les bagarres du couple. Nicole lors de ces crises répétitives avait le rôle de l’adulte, traduisant la mise en place précoce d’un « faux self », en protégeant son jeune frère, en tentant de les séparer et en allant chercher un supérieur hiérarchique du père pour mettre fin au pugilat. Dans le même contexte d’inversion des rôles, elle servait de confidente à sa mère qui lui donnait force détails sur sa vie intime, lui demandait conseil. Ainsi à 11 ans, après que sa mère, grâce à l’intervention du colonel, a réussi à éloigner géographiquement le père, de sa maîtresse, quand la mère demande à sa fille si cela suffira à régler le problème, elle se souvient lui avoir répondu que non, tout en se sentant très gênée car c’était elle qui avait découvert père et maîtresse dans le lit conjugal. Encore actuellement, elle sert de parent à une mère – enfant imprévisible. Le père est, quant à lui, décédé et elle a appris sa mort avec un grand soulagement.
35 Un jour, dans ce climat de violence qui la mettait dans des états d’angoisse extrême, elle se souvient s’être dit, lors d’une scène particulièrement violente : « Maintenant, je cesse de me mettre dans un tel état », être montée dans sa chambre et s’être mise à lire calmement. Elle avait pu ensuite maintenir cette « carapace de survie » qui faisait dire à sa mère qu’elle était insensible comme son père. Cette carapace, elle la conserve dans sa pratique professionnelle où elle fait face avec un calme déconcertant aux pires situations d’urgence.
36 Atteinte d’une grave myopie, qui n’a été détectée qu’à 7 ans, elle était l’objet de châtiments de la part de ses parents pour ce qu’ils interprétaient comme de la maladresse, tandis qu’à l’école, elle essayait de donner le change en faisant le pitre. Son schéma corporel et la construction de l’espace en ont été gravement affectés. Elle éprouve de grandes difficultés à s’orienter, elle a dû ainsi se faire accompagner pour son premier rendez-vous et, la fois suivante, elle s’est perdue.
37 Lors de cette première rencontre, je suis frappé par son aspect hyper contrôlé et son regard sur le qui-vive; elle est habillée en gris, ce qui renforce l’aura de tristesse qu’elle dégage. J’apprendrai plus tard que sa belle-mère lui donne les vêtements qu’elle ne met plus et Nicole en est fort satisfaite. Elle parle d’une voix monocorde sans manifester d’affect; même quand elle raconte des scènes de violence entre ses parents, on a l’impression qu’elle raconte quelque chose d’extérieur à elle. De la même manière lorsque je l’interroge sur sa santé physique, elle me raconte, de la manière la plus neutre, qu’en 1994 elle a été opérée pour un fibrome, que l’examen extemporané a révélé un cancer et que, malgré la radiothérapie, les marqueurs tumoraux sont restés élevés. Elle a aussi subi une intervention pour sa myopie, on lui a posé des implants et changé le cristallin. La façon dont elle évoque cela me fait penser à une voiture dont on change les pièces défectueuses. Je suis tout à fait impressionné par cette accumulation de souffrance psychique et somatique, alors qu’on sent très peu poindre l’affect. Même quand elle dit qu’elle se sent coupable d’exister, j’ai un moment l’impression qu’il s’agit d’une formule toute faite. Elle n’a pas non plus conscience de ses limites et se règle sur l’avis de l’autre pour son fonctionnement corporel. Par exemple son mari s’étonne qu’elle se sente fatiguée alors qu’elle n’a pas une journée aussi occupée que lui; or elle cumule gardes de nuit, préparation d’un diplôme de haut niveau et tâches familiales. J’ai le sentiment qu’elle est venue à cause de la pression affectueuse de son amie et je prends garde de bien lui restituer sa liberté. Pourtant dès le 4e entretien qui, en fait, va marquer la fin des entretiens préalables, on assiste à une levée du refoulement qui lui permet de se souvenir d’un rêve : elle se trouve dans la région où habitent ses beaux-parents, ses dents se cassent en petits morceaux mêlés à du sang, elle précise que ce n’est pas douloureux mais angoissant. Elle est à la recherche d’un couple de dentistes, cousins de son mari. Elle ne les trouve pas mais rencontre une femme qui la connaît mais qu’elle ne connaît pas, cependant elle fait comme si. La femme lui dit qu’elle doit avoir mal à la tête. Elle l’emmène alors dans un cabinet dentaire où des dentistes entrent et sortent avec leurs patients sans que personne ne s’inquiète pour elle, qui est là avec ses dents cassées dans la main. Elle se réveille alors dans un grand état de malaise qui dure toute la journée et l’idée l’effleure de téléphoner pour annuler son rendez-vous. Assez rapidement, elle met en relation la jeune femme avec l’amie qui l’a adressée. Le rêve semble donc indiquer que la perspective de la thérapie avec moi la met dans une impasse. Je l’interroge sur ce qui lui fait peur mais elle ne peut rien en dire. Je m’interroge sur notre rencontre. Elle était à la recherche d’un couple de dentistes/thérapeutes familiers or c’est un étranger, de l’autre sexe et qui pourrait être son père, qu’on lui recommande. La rencontre thérapeutique reproduit-elle la rencontre avec une image paternelle inquiétante ? Placée sous le signe de l’impasse, la relation thérapeutique reproduirait donc du même, l’effraction et non de l’ambigu comme cela aurait été le cas si elle avait été simplement conflictuelle. La semaine qui suit sera marquée par une broncho-pneumonie qui l’oblige à se mettre en congé. Lors de la séance, elle dit que les manifestations d’attention des autres à son égard lui paraissent suspectes et qu’elle est obligée de se forcer pour dire des choses convenues qu’elle ne sent pas. Je lui dis que, peut-être, la relation qui s’installe entre nous l’effraie sous ce rapport. Elle me parle alors d’une épreuve orale à l’université où elle s’est sentie jugée par l’examinateur et elle redoute cela de ma part. Je me dis que le transfert est en train de se nouer et m’interroge sur le sentiment de honte et de culpabilité qui semble poindre derrière ces associations. Je l’apprendrai à la 7e séance, où elle me révèle l’inceste dont elle a été victime de la part de son père de 10 à 17 ans. Celui-ci, sous la contrainte et le chantage, lui imposait des relations sexuelles dont elle porte la culpabilité : « J’ai sûrement fait quelque chose, de toutes façons, j’étais sa préférée. » Et, pour renforcer le tout, le père lui recommandait de ne rien dire à sa mère car elle serait jalouse et reproduirait les esclandres que Nicole connaissait trop bien. Elle était persuadée que cela se voyait sur son visage et fait le rapprochement avec celui de l’examinateur et le mien. La relation thérapeutique achoppait donc sur une culpabilité et la honte, résultant de l’inceste commis par le père, qui, à elle seule, constituait un véritable paradoxe, elle, la victime était la coupable.
38 J’ai quelque peu dépassé le cadre d’une vignette clinique à propos de Nicole car elle me pose une foule de problèmes au niveau de sa prise en charge et, à travers elle, les particularités de prise en charge de telles situations. Il me semble que le travail interprétatif doit céder le pas à une attitude restant à définir. Le cadre doit être également repensé, mon impression est qu’il doit être négocié « à la carte », que le rythme des séances par exemple doit être modulé en fonction de ce que le patient peut supporter. Il serait aussi intéressant de mieux définir ce que nous mettons derrière des expressions toutes faites comme attitude contenante ou pare-excitation.
39 Pour des personnes qui, comme Nicole, ont été embarquées dans des relations tordues, la fiabilité du thérapeute, sa disponibilité, j’oserais même dire sa bonté, sa sincérité, reconnaître par exemple que l’on a pu être trop intrusif par trop grande hâte à comprendre, me paraissent avoir eu une importance particulière. Enfin, comment moduler la relation pour qu’elle permette au patient de réinvestir la pensée non soumise au réel et que la fonction de l’imaginaire lui paraisse moins chargée de tous les dangers ?
Le syndrome adaptatif de l’enfant abusé et/ou maltraité
40 Lorsqu’un praticien est confronté à une situation d’abus sexuel, il est fort sollicité dans son contre-transfert, comme en témoignent l’intensité des émotions qui l’envahissent et sa difficulté à les évoquer, lors des synthèses par exemple, lorsqu’il s’agit d’une institution ou à se replonger avec angoisse dans ses notes en pratique libérale. Son narcissisme est fort éprouvé par des sentiments violents d’incompétence, d’impuissance, une angoisse énorme quant aux risques encourus, qui pousse à agir en ayant insuffisamment réfléchi; la quasi impossibilité de se décentrer de l’identification à la souffrance de l’enfant et une susceptibilité intense par rapport aux interventions des autres collègues, vécues comme persécutrices. Un tabou a été transgressé et le sentiment d’horreur est tellement grand que la première réaction est quelquefois de refuser de croire ce qui pourtant s’est produit, entrer donc en collusion avec les parents abuseurs, ce qui est le pouvoir de séduction du pervers auquel on se fait régulièrement prendre. Il est alors tentant d’interpréter le récit de l’enfant comme une fabulation.
41 Dans bien des cas aussi, les intervenants sidérés sont davantage préoccupés par le scandale que par la souffrance de l’enfant. Ainsi, à propos d’un enfant de quatre ans que je suis actuellement et qui avait été jusqu’à s’automutiler à la suite des abus subis dans une famille d’accueil, un juge sortit du dossier du psychiatre qui avait fait le signalement, un dessin suggestif et entreprit de vouloir à tout prix faire répéter à l’enfant les paroles dites à la psychiatre, replongeant ainsi l’enfant dans la confusion de rôle. C’est souvent ce type de motivation qui se trouve derrière le raisonnement absurde, soutenant qu’intervenir peut être plus désastreux que ne rien faire, avec, comme raison, le risque de retour au chaos : si le père est incarcéré, il n’y aura plus de rentrée d’argent, les enfants seront placés, la famille marginalisée. Et je passe sous silence l’argument fréquemment évoqué consistant à dire qu’aucun homme ne peut remplacer son père pour un enfant, même s’il a abusé de lui et qui incite à rendre trop facilement l’enfant à une famille toxique qui, en quelques jours, voire un week-end, parviendra à réduire à néant les acquis de la famille d’accueil et du thérapeute[13] [13] Berger M. , Les séparations à but thérapeutique, Toulouse,...
suite.
42 Le comportement de l’enfant victime incite également au maintien du statu quo. Après révélation, il se rétracte, donne à penser qu’il a menti. Or, ce comportement fait partie de ce qu’un auteur américain, Summit, a appelé le syndrome de l’enfant abusé et/ou maltraité[14] [14] Thouvenin C. , « La parole de l’enfant : de l’intime...
suite. L’enfant est sous l’emprise violente d’un adulte qui le contraint au secret et au sentiment d’impuissance par suite d’un rapport de force disproportionné. Vient un deuxième temps où, persuadé que le monde extérieur ne peut rien pour lui, il s’adapte à l’horreur au prix d’un clivage de sa personnalité; une partie de lui ignore ce que subit l’autre, ce fut le cas de Nicole après la mise en place de sa carapace de survie. Ou bien alors il réussit à mettre en place ce qu’il est convenu d’appeler, depuis Ferenczi, le mécanisme d’identification à l’agresseur mais qu’il faut plutôt considérer, nous le verrons plus loin, comme une véritable dépersonnalisation. L’enfant va ainsi parler de la destruction psychique avec des mots sans affect ou, comme Jonathan, proclamer l’horreur comme quelque chose d’agréable, avec l’idée que cela se passe peut-être ainsi entre grandes personnes. Jonathan, abusé par le concubin de sa mère, déclare à l’éducatrice d’AEMO (Action Éducative en Milieu ouvert) que cet homme est très gentil avec lui, qu’après son bain il lui met son « zizi dans le cucul », qu’après il va au WC et que c’est très bon. Le même, au cours d’une classe verte, se masturbe avec ostentation devant une mère accompagnatrice horrifiée, à qui il fait un bras d’honneur, en disant que ça lui fait du bien. On sent combien ce comportement provocateur est une réaction désespérée contre la dépression et la désorganisation. Or cela est souvent interprété comme un signe de délire ou de perversité, ce qui revient à disqualifier le témoignage de l’enfant et à créer cette solidarité des adultes sur le dos des enfants, qu’Alice Miller avait dénoncée avec vigueur. La gêne de l’adulte est une véritable incitation à la rétractation, c’est pourquoi Summit considère que la rétractation fait partie du syndrome d’adaptation. La fiabilité de l’adulte est le socle indispensable pour que la relation puisse s’engager avec la jeune victime. Et puis, on remarque que l’horreur ne peut pas s’exprimer en clair, que, souvent, elle a besoin d’une expression transposée avant de pouvoir être dite car les mots trop tôt prononcés peuvent être ressentis comme des effractions.
Traumatisme sexuel et langage obscène
43 Jonathan exprimait et reproduisait sans retenue les abus qu’il avait subis. Cette utilisation des obscénités, je l’ai aussi rencontrée chez Cyril, cité plus haut. Ayant perdu toute réserve face à l’adulte, il se mit à me décrire les pratiques auxquelles il avait été soumis, en termes particulièrement crus, sans émotion apparente, sinon une expression que je trouvais cynique dans le regard, qui me faisait violence et me devenait insupportable.
44 Comme je m’en étonnais, il me répondit que c’était comme cela qu’ils se parlaient entre camarades à l’école. Je me trouvais donc, malgré mon âge, assimilé à un copain. S’agissait-il seulement de l’indifférenciation et de la confusion temporelle que l’on trouve habituellement dans les situations incestueuses ? Cette utilisation de l’obscénité ne relèverait-elle pas plutôt d’un fonctionnement s’apparentant à celui que Sami-Ali décrit, à propos d’une femme étrangère qui l’invective en Français[15] [15] Sami-Ali, Le rêve et l’affect, Paris, Dunod, 1997, p. 137. ...
suite mais se trouve très gênée, quand il lui propose de dire la même chose dans sa langue maternelle ? Sami-Ali, dans la continuité de Freud et Ferenczi, pense en effet que l’affect est indissociable de la langue maternelle. Ainsi un juron, une obscénité n’auront toute leur puissance évocatrice que s’ils sont proférés dans la langue maternelle du locuteur. Pour ce garçon, le problème n’est pas le même, il s’adresse à moi dans sa langue maternelle mais est-il conscient qu’il dit des obscénités ? On pourrait dire qu’à neuf ans, il n’a pas encore accès au langage de la sexualité adulte. Par conséquent, dans sa bouche, les mots obscènes n’auraient pas encore le pouvoir d’évocation qu’ils auront plus tard, au moment de l’adolescence. Cependant, il n’est pas sans savoir qu’un tel langage va entraîner la réprobation de l’adulte, c’est même le but recherché, choquer l’adulte, me faire violence.
45 S’agit-il de me communiquer quelque chose de sa réalité interne, me faire ressentir l’horreur qu’il avait éprouvée devant la partie clivée du psychisme de son grand-père, qui lui imposait une forme dégradée et dégradante de sexualité ? Comme Freud le fait remarquer à propos des « histoires drôles » et Malek Chebel[16] [16] Chebel M. , L’esprit de sérail, Paris, Payot, 1995. ...
suite, à propos d’un groupe d’adolescents regardant passer un groupe de jeunes filles au Maghreb, le mot obscène est proche de la motricité et donc du passage à l’acte sur celui ou plutôt celle à qui il est destiné. Cyril sait probablement de quoi il parle car un jour, par exemple, il demanda, angoissé, à son père : « Mais alors avec ce qu’il m’a fait, je suis un enculé ? » Et puis, tout parent constate qu’il existe chez l’enfant de 4-5 ans un engouement pour les mots grossiers qu’il entend proférer par les adultes qui, par ailleurs, lui en interdisent l’usage; ce moment, comme le fait remarquer Ferenczi[17] [17] Ferenczi, op. cit. , T. 1, chapitre 8,1970. ...
suite, précède de peu celui où les pulsions partielles qui s’expriment ainsi vont être inhibées. Si ces mots sont tellement attirants pour l’enfant, c’est certes parce qu’ils représentent un fort potentiel de transgression mais aussi parce que l’enfant perçoit que ce sont des mots chargés de force chez l’adulte, la force de l’affect. On peut aussi se demander si l’utilisation des mots obscènes, dans son cas, n’est pas liée à un problème de représentation. Pour Cyril se posait la question de « comment représenter le traumatisme subi pour le rendre moins intolérable ? » Dès lors la dérision que contient un tel langage, voir « les histoires de Toto » ridiculisant la sexualité des parents, peut devenir le moyen de neutraliser un affect trop insupportable. Les mots qu’il utilisait pour nommer les pratiques extrêmement destructrices qu’il avait subies étaient dépouillés de tout affect, ils décrivaient de la façon la plus littérale ce qui lui était arrivé, comme si ce n’était pas à lui que c’était arrivé, comme si sa subjectivité en était absente. Le sujet se trouve dépersonnalisé et c’est cette dépersonnalisation qui provoque le refoulement de l’affect[18] [18] Nous remercions Sami-Ali pour cet éclairage. ...
suite. On est dans « la catégorie du banal »[19] [19] Sami-Ali, Le banal, Paris, Gallimard, 1980. ...
suite. Ce qu’a fait son grand-père se réduit à l’introduction d’un objet partiel dans un autre, l’affect est absent, le sujet est extérieur à lui-même, le corps n’existe plus. Des artistes comme Picabia dans « la parade amoureuse » et Duchamp dans « la mariée mise à nu par ses célibataires même » ont utilisé ce procédé, la sexualité a disparu, l’amour est réduit à une machinerie bizarre. Le drame de l’abus sexuel réside bien là, il entraîne la dépersonnalisation de la victime, c’est-à-dire une « désanimation », une perte de contact avec le monde et, du point de vue psychanalytique, une régression avec atteinte en profondeur du narcissisme : « regarder son corps subir l’étreinte et les coups comme un corps étranger et en même temps se sentir de la merde », disait une jeune femme violée par son père. On pourrait dire que, par sa violence, l’abuseur a transformé l’abusé en une sorte de double.
Pour conclure
46 Que Freud ait plus ou moins laissé de côté la théorie du trauma ne signifie pas qu’elle soit obsolète. Depuis la mort de Freud, la société et les pathologies ont beaucoup évolué. Peut-être serait-il intéressant de revoir son héritage, en particulier les modèles qu’il a abandonnés en cours de route. J’ai trouvé une sorte d’encouragement dans cette direction chez une épistémologue, Isabelle Stengers, qui parle d’une véritable prise de risque pour les psychanalystes, elle écrit : « Ce risque est donc celui d’une mise en suspens, fût-ce à titre hypothétique, de l’ensemble des discours qui décrivent comme une rupture épistémologique, la création par Freud de la scène analytique et qui ratifie donc, comme aproblématique et sans appel, les jugements qu’il a portés alors sur les instruments auxquels il renonçait. »[20] [20] Stengers I. ,
suite
Notes
[ *] Extrait des Cahiers de psychologie clinique, éditions De Bœck Université, n° 11 (1998-2), pp. 175-193.
[ 1] Masson J., Le réel escamoté, Paris, Aubier, 1984.
[ 2] Freud S., « L’étiologie des hystéries », in Psychose, névrose et perversion, Paris, P.U.F., Bibliothèque de Psychanalyse, 1966.
[ 3] Miller A., L’enfant sous terreur, Paris, Aubier, 1986.
[ 4] Op. cit., p. 227.
[ 5] Ibid., p. 244.
[ 6] Miller A., Images d’une enfance, Paris, Aubier, 1987.
[ 7] En 1937 dans l’Abrégé de psychanalyse... il écrit encore : « notre attention doit être attirée d’abord par les répercussions de certaines influences qui, si elles ne s’exercent pas sur tous les enfants, sont malgré tout assez fréquentes : tentatives de viol perpétrées par des adultes, séduction par d’autres enfants plus âgés, etc. »
[ 8] Vidit J.P., « La voie royale et ses impasses », in Revue Belge de Psychanalyse, n° 27, 1995.
[ 9] Harpman J., « À propos de la pulsion épistémophilique », in Revue Belge de psychanalyse, n° 20,1991.
[ 10] Ferenczi S. Œuvres complètes, Paris, Payot.
[ 11] Ferenczi S., Op. cit., T. 4,1982, pp. 124 à 135.
[ 12] Je ne reproduis pas l’obscénité utilisée.
[ 13] Berger M., Les séparations à but thérapeutique, Toulouse, Privat, 1992.
[ 14] Thouvenin C., « La parole de l’enfant : de l’intime au social », in Les enfants victimes d’abus sexuels, Paris, P.U.F., 1992.
[ 15] Sami-Ali, Le rêve et l’affect, Paris, Dunod, 1997, p. 137.
[ 16] Chebel M., L’esprit de sérail, Paris, Payot, 1995.
[ 17] Ferenczi, op. cit., T. 1, chapitre 8,1970.
[ 18] Nous remercions Sami-Ali pour cet éclairage.
[ 19] Sami-Ali, Le banal, Paris, Gallimard, 1980.
[ 20] Stengers I., 
Résumé
Les traumatismes sexuels entraînent chez la victime adulte ou enfant de graves perturbations de la relation à son corps. La référence à la théorie des pulsions pour aborder ces situations peut mener à la même impasse thérapeutique que Freud avec Dora. Au centre du traumatisme sexuel on trouve une indifférenciation adulte/enfant. La remise en mouvement, grâce à la relation thérapeutique, de la fonction de l’imaginaire écrasée par le traumatisme paraît ouvrir des perspectives intéressantes.Mots-clés
Traumatisme sexuel, Théorie des pulsions, Indifférenciation, Mots obscènes, Littéral
About some lack of differenciation in sexual trauma Serious disturbances concerning one’s relationship to one’s body develop in adults or children victim of sexual traumas. Reference to the instincts theory, in order to discuss the situation may lead to the same therapeutic dead end as Freud with Dora. At the central point of sexual trauma there is a lack of differentiation adult/child. The restoration, thanks to the therapeutic relationship, of the imaginary function, squashed through the trauma, seems to open interesting perspectives.Key-words
Sexual trauma, Instinct theory, Lack of diffe- rentiation, Obscene words, Literal
PLAN DE L'ARTICLE
- Situation du problème
- Données historiques
- Freud ou le traumatisme sexuel à l’origine de la psychanalyse
- La confusion de langue
- Traumatisme sexuel et situation d’impasse
- Le syndrome adaptatif de l’enfant abusé et/ou maltraité
- Traumatisme sexuel et langage obscène
- Pour conclure
POUR CITER CET ARTICLE
François Krauss « La question du même et du double dans la violence sexuelle », Imaginaire & Inconscient 2/2004 (no 14), p. 83-102.
URL : www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2004-2-page-83.htm.
DOI : 10.3917/imin.014.0083.






