Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950575
170 pages

p. 215 à 238
doi: en cours

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no 15 2005/1

 
Comprendre et soigner le trauma en situation humanitaire Christian Lachal, Lisa Ouss-Ryngaert, Marie-Rose Moro et al (2003), Paris : Dunod. 284 p.
 
 
L’ouvrage porte en sous-titre intérieur « Définitions, méthodes, actions. » et sa préface est signée de Stanislaw Tomkiewicz.
Trois parties, treize chapitres, quinze auteurs, presque tous professionnels du psychique, détaillent et illustrent les questions des traumas, de leur étendue, des traitements engagés. Si le terme trauma est au singulier dans le titre, cela revêt une valeur de généralisation de l’acte de comprendre et de celui de soigner, alors que chaque étape de la compréhension, chaque tentative de soin sont individualisés.
Dans l’ordre de l’ouvrage, il s’agit d’abord de « penser la psychiatrie humanitaire », avec les étapes de l’historique, des méthodes, de la diversité des champs d’intervention et des questions que posent ces champs. Les « bases de la psychiatrie humanitaire » sont ensuite étudiées au travers d’une approche descriptive des traumatismes et d’une approche clinique des troubles psychiques; puis l’accent est mis sur « l’acteur du soin psychique en situation humanitaire ». S’il n’est pas le sujet qui bénéficie du soin, victime au premier plan, le contexte de la « situation humanitaire », le fait du « traumatisme psychique » et les différents pans de la rencontre méritent bien qu’on s’attache à ce sujet-là. Il vient presque à la fin de la première partie, mais s’intègre ainsi dans le premier tiers de l’ouvrage. Le dernier chapitre « Protéger et soigner les plus vulnérables », souligne, dans ce projet de soin, la spécificité que revêt ici le projet de protéger et de soigner. Ce chapitre est ainsi une conclusion de la première partie, déployée dans ses quatre chapitres, groupés sous le titre « Cadre et acteurs », conclusion qui souligne le fil conducteur du respect de la dignité humaine, qui souligne la recherche d’établir une continuité des liens humains.
Après le cadre et les acteurs, les interventions, trois pour cette deuxième partie, se consacrent aux « méthodes et [aux] techniques ». Trois têtes de chapitres précisent les méthodes approfondies, la supervision d’abord, l’analyse des pratiques et la construction des pratiques; puis le débriefing psychologique avec un versant historique, un examen détaillé et une présentation concrète des modalités possibles. Le troisième chapitre approfondit un regard psychosocial avec les questions concrètes, abordées clairement, de la santé mentale, de l’intrication de l’individuel dans le social.
La troisième partie « Une clinique humanitaire » comprend six chapitres où la clinique est présentée et analysée, soit dans un contexte particulier, soit avec une classe d’âge particulière; ainsi en est-il des deux chapitres axés sur l’enfant ou sur enfants et adolescents : « Les syndromes psycho traumatiques chez l’enfant » (chapitre 9) et « Enfants et adolescents en situation d’exclusion » (chapitre 10). Ce chapitre à lui seul justifie l’achat de l’ouvrage puisque son contenu peut être utilisé pour aborder, non loin de nous, le cas des « mineurs isolés ». Ces deux derniers chapitres sont d’ailleurs d’un intérêt tout particulier par leur centration sur l’enfant et sur enfants et adolescents : il est souvent constaté pour ces deux âges qu’une étude globale oublie leur spécificité. Les trois derniers chapitres, avec quatre auteurs différents, reprennent des questions-clés, à partir de vécus proches, ceux de la Palestine. Ils actualisent les diverses étapes de l’analyse du problème, de son origine historique et de ses formes actuelles, de l’analyse du besoin et de la réponse à apporter en termes de soin psychique, pour aboutir à celle du regard sur la réalité de ce soin.
La postface replace, s’il en était besoin, l’ensemble de l’ouvrage dans une visée que l’adjectif humanitaire n’épuise pas. Il s’agit aussi d’humanisme, de philosophie, de politique, traitant de la victime et de la place que notre monde contemporain lui fait. Pour l’auteur de cette postface, est en jeu la « survie des démocraties » et l’ouvrage répond à une exigence de fond, de traduire le point de vue des victimes et, de plus, de permettre « la circulation d’informations et d’images non déphasées, en prise avec le présent collectif. » (p. 267)
Cet ouvrage est extrêmement précieux pour un abord à la fois large et précis, à la fois objectif et ouvert au psychique, à la fois professionnel et intime. Il n’est probablement pas le plus simple ni le plus bref ni le plus distant pour aborder la victimologie, mais bien un des plus riches et denses et le tracé qu’il en dessine, les détails qu’il en exprime, les cas cliniques qu’il en présente sont autant d’atouts pour le qualifier superlativement.
Au vu de son contenu, on ne pourra pas dire qu’il est réjouissant tant il nous rappelle combien vivre, échapper à la mort peut se faire torture, mais la réalité de l’effort qu’il nous communique, pour métaboliser ce mal terrible, fait entrer le lecteur dans ce mouvement de métabolisation et aide à commencer à traiter ce pan immense de notre humanité.
Marianne SIMOND
 
Violences invisibles. Corps, monde urbain, singularité Patrick Baudry (2004) Bègles : Éditions du Passant. 206 p.
 
 
Cadre et titre nous introduisent au propos, forme et fond, de l’auteur : la collection s’appelle « Poches de résistance », le texte est un « Essai ». Le livre est de petit format, à couverture écarlate, sur laquelle les lettres dorées de « Violences invisibles » et du sous-titre demandent un effort de lecture.
Cet effort du lecteur, au fil des pages, rejoint le travail approfondi d’une pensée qui ne se contente pas d’idées reçues, un cheminement qui ne se contente pas d’une déambulation, qui remet en cause les cartes et les premières vues, un cheminement exigeant pour tous, auteur et lecteur.
Face au totalitarisme, par exemple d’un choix dit de société qui, « pour enrayer le « désordre » d’une culture (injecte) de la règle et de la loi autoritaire dans le « corps social » (bien évidemment surtout chez les pauvres […] », résister – et c’est là l’enjeu de ce parcours et de l’effort qui le soutient –, c’est choisir plutôt de « (réfléchir) dans une nouvelle donne sociale à ce qui se dit autrement d’un rapport à la loi. » (pp. 192 et 193).
La violence, remarque l’auteur, il s’agit fréquemment de la « désigner au dehors », alors qu’elle serait « au contraire, au-dedans du sujet » (p. 13). Le choix de Patrick Baudry pour parler de la violence […], c’est « interroger la globalité d’une culture en certains points précis où cette culture se façonne […] » : « les questions de la mort, du corps, du rapport à l’autre, de l’identité et de la singularité, des images et du récit (il faut ici) tenter (de les) articuler entre elles. »
Ces questions seront abordées selon trois parties, trois temps, qui suivent trois buts de l’auteur :
  1. situer le problème, non là où est « constatée » la violence, mais « dans le déni du type de violence qui caractérise notre société » (violence invisible) (p. 20);
  2. amener à « prendre en compte la violence comme une dimension qui oblige la culture à s’élaborer »;
  3. relier le « problème de la violence » […] aux « caractéristiques et aux ambiguïtés de la société contemporaine » (p. 20).
Ainsi, dans le premier chapitre intitulé « L’obstacle de la violence », Patrick Baudry interroge-t-il le sens du lien social, se référant aux « deux bords » de la violence : « dans le social » et « hors société », ainsi qu’à la question de l’image du corps, du risque : cette interrogation situe la place du tiers (« il s’agit d’abord de la culture » p. 47) et l’enjeu du symbolique et du rapport à la loi.
La violence invisible ici, « ce n’est pas « la » violence, mais sa dénégation » (p. 60).
Patrick Baudry souligne aussi que « l’élaboration du rapport à la violence n’est possible que sur la base d’un rapport […] à ce qui, dans la violence ne se voit pas seulement ou à ce qui, tout en se voyant, demeure hors d’accès du pensable. La mort donc. » (p. 66)
Le deuxième chapitre (« la vie maltraitée ») consacre de nombreuses pages à interroger les ambiguïtés de notre société à propos de la mort, puis à propos de la ville et du questionnement qui s’y enracine.
À propos de la mort, sont reprises et travaillées les questions du corps et du rapport au corps, celles de la transmission, de l’écart, écart du tiers, écart de soi à soi, la question de la maîtrise de soi; on peut retenir que « (le) désarroi de la société contemporaine, loin d’être une catastrophe, signifie, bien davantage que ne le peuvent des institutions autoritaires, le travail d’une culture qui doit s’exposer à répondre à une question sans réponse. » (p. 108)
Concernant la ville, la place de l’ordre, la métaphore de l’espace psychique, « les dimensions du langage, de la limite et du lieu » s’ajoutent aux précédentes articulations. Voici la dernière phrase de ce chapitre : « […] l’énigme du rapport avec soi contient sous de nouvelles formes, le travail d’élaboration d’une culture. » (p. 134)
Le troisième chapitre « La société déracinée » débute par la question de l’image. Patrick Baudry y retrouve les arguments de la place du corps, de l’expression de la singularité, du métissage. « Le monde urbain, dit-il, fait place à l’intrication du corps et de l’image […] (il) fait advenir un rapport composite aux images. » (p. 150) « Tout cela est en rapport avec l’insécurité que peut vivre l’individu contemporain. » (p. 150)
Après la photographie, l’image pornographique est également étape de la réflexion; l’ouvrage récent (2001) de l’auteur, « La pornographie et ses images », cité dans une parenthèse, défend la thèse « que le film porno est fondamentalement caractérisé par un rapport aux images qui (tient) moins à leur contenu qu’à la distanciation particulière qu’elles génèrent. » (p. 155)
Le rapport qui se joue entre soi et l’image de soi, entre soi et soi, miroirs du rapport à la violence se font vecteurs de la prise en compte de l’ambigu, du mouvant qui connote le récit de notre vie sociale.
À la « singularité », déjà abordée sous divers angles, un sous-chapitre entier est consacré. Une autre violence invisible accompagne, en effet, cette « insécurité fondamentale (qui) habite l’habitation de soi » (p. 167), à ne pas confondre avec une menace. En effet cette confusion amène « à […] « focaliser » sur la violence comme « problème ». La tentative de stigmatisation, de désignation de coupables (à l’extérieur), tentative de précision est balayée, dans ce contexte de la singularité, par le caractère de l’identité : « (celle-ci) n’a jamais été un repère fixe. »
À partir du développement de ce concept de l’identité, Patrick Baudry rejoint l’interrogation sur la société; parmi les idées avancées, je retiens ici : « La société n’est jamais l’espace d’une entente, mais elle tient à la possibilité culturelle que soient mises en scènes des conflictualisations. » (p. 170), ce qui commence à renouer entre elles diverses articulations déjà étudiées. Le thème du lien, de la liaison, de l’excès de lien, dans le vécu social, est à son tour parcouru et détaillé, interrogé.
Pensée travaillée, ai-je dit, la résumer l’affadit et peut-être la trahit. Reprendre ce paragraphe de la page 186 aidera-t-il à la présenter ?
« Question donc complexe que celle de la singularité, si l’on n’en fait pas une simple variante de l’identité, ou si on ne la ravale pas à l’être « profond », à la « vérité » du moi. Question complexe que celle de cette hypothèse qui suppose l’expérience diverse d’un rapport à soi-même et à autrui. C’est cette question qui m’intéresse, comme celles de l’urbain, et de l’imagerie auxquelles elle est liée. Et ces questions ont à voir avec la question de la violence, c’est-à-dire l’auto-interrogation d’une société quant à ce qui la fonde. » (p. 186)
Le projet auquel est ainsi introduit le lecteur est « (d’)explorer à plusieurs […] (l’ineffaçable) de la dimension du symbolique et de la mise en pratique de la loi, dans une nouvelle donne sociale où l’hypothèse de la singularité devient le mode d’expérience de l’individu à lui-même et le rapport qu’il entretient avec le monde. » (p. 187)
Dans le chapitre de conclusion, l’auteur réunit en faisceau les pensées déjà abordées : « Il y a toujours pour compliquer la vie des uns avec les autres la dimension d’une violence que la culture a en charge de mettre en forme. Audelà des violences visibles et constatables (mais il existe toujours une dimension subjective dans ces constats), il faut prendre en compte une violence invisible, sous-jacente à la structuration sociale. » (pp. 194-195) « La violence n’est ni pathologie inexplicable, ni simple excès qu’il faudrait pouvoir contenir. » (p. 195)
Patrick Baudry montre comment, en faisant appel à de multiples facettes de notre société, en retenant, comme cadres ou comme modèles, diverses spécialités adjacentes (psychanalyse, urbanisme, pour n’en citer que deux), la pensée, tout en restant circonscrite à un sujet, s’enrichit de ses parcours, de ses sorties et de ses retours.
Exigence et labeur, résument l’effort d’aller toujours plus loin, de ne pas se contenter d’idées stéréotypées, de puiser des éléments et des meilleurs, chez d’autres, et de laisser entrevoir l’ampleur de la tâche à mener, en alliant plusieurs disciplines pour mieux nous conduire dans le monde auquel nous participons.
Certains passages de ce livre, entre autres ceux concernant l’image, m’ont suggéré un parallèle à faire avec le rêve-éveillé; je citerai ici ce passage qui me parait faire lien, en ce qu’il aborde un des moteurs de l’image, telle que notre pratique nous la fait vivre, à savoir le mouvement. « Comment écrire de manière fixe et précise ce qui relève du mouvement ? », dit Patrick Baudry, à la page 190. Mais il y a encore, dans les pages dédiées à l’image et l’imagerie, de nombreux points dont la prise en compte nous intéresse. Ainsi, de la photographie, Patrick Baudry nous dit qu’elle « aide à comprendre un mouvement du monde : la co-présence de l’image et du corps dans une corporéité qui participe d’une imagerie. » (p. 148); elle « signale (un écart) non pas entre l’original et la copie, mais comme rapport même à l’étrangeté du monde et à l’altérité du soi. »
Ne pourrait-on dire que l’image dite en séance, liée à d’autres, en traduisant en mots des mouvements, des changements, des variations, est, elle aussi, le lieu du rapport possible du sujet à ce qui, de lui, lui est à la fois intime et étranger ? Ne pourrait-on reconnaître là une parenté avec le projet du rêveéveillé, intégré à une démarche psychanalytique ou psychothérapique, de faciliter ce parcours de soi à soi, d’illustrer ce discours spécifique ?
Sur divers points de détails, il m’est arrivé d’avoir une interprétation différente de celle avancée par l’auteur; cependant, en comparaison de la somme de points de vue significatifs et éclairants que ce petit livre accumule, cette observation reste dérisoire et vient même renforcer la valeur de ces pages. Marianne SIMOND
 
Victime-Agresseur Louis Crocq et Philippe Bessoles (Sous la direction de) (2004) Tome IV. Récidive, réitération répétition. Lien d’emprise et loi des séries. Éditions Champ social : Nîmes, 190 pages.
 
 
Cet ouvrage constitue les Actes du Colloque de victimologie et psycho-criminologie clinique de Grenoble, qui a eu lieu en mai 2000, sous la présidence d’honneur du Professeur Louis Crocq. Quinze interventions pour une seule journée, c’est dire la densité de ce Colloque ! Et la forme écrite que lui donne l’ouvrage ne lui ôte rien de cette densité.
Dans sa première intervention, intitulée « Problématique générale; Criminalité sexuelle et récidive», Philippe Bessoles donne les définitions de la récidive, avec ses différentes nuances dans les champs juridiques, « […] réitération d’une judiciarisation pour un nouveau délit (A. Ciavaldini, (Psychopathologie des agresseurs sexuels, Paris, Masson, 2001, édition révisée) 1999)», médico-psychologique et en « termes de dynamique psychique ». Puis il retrace les divers aspects du regard clinique et des appuis que ce regard peut prendre. Ph. Bessoles réaffirme que la diversité des approches des études comparatives s’accompagne de l’incertitude du diagnostic et du pronostic et qu’en revanche, « l’objectif est d’échanger une logique sociale de récidive contre une logique psychique de répétition. […] Mieux que d’être l’acteur de son délit, en être l’auteur et donc échanger la violence du réel contre celle du symbolique. » (p. 24)
« Le syndrome de répétition, Formes cliniques et signification », tel est le titre de l’exposé de Louis Crocq qui analyse le « syndrome de répétition », « un ensemble de manifestations cliniques, par lesquelles le patient traumatisé revit intensément, contre sa volonté et de manière itérative, son expérience traumatique » (p. 27). Pour cela, il inventorie et décrit la clinique de ce syndrome puis s’interroge, en suivant les grands auteurs, tels Janet, Freud, Ferenczi et Fenichel, sur sa signification et sa fonction. L. Crocq manifeste ici encore, par la clarté et la richesse de l’exposé, l’alliance précieuse d’une recherche théorique approfondie et d’une expérience clinique abondante et fertile, l’une et l’autre fondatrices.
« Torture et emprise temporelle, Enjeux cliniques et thérapeutiques » est le titre de la seconde intervention de Philippe Bessoles. La torture a pour « enjeu princeps » le « double lien » (p. 42). L’auteur détaille la clinique de cette double aliénation : « objets et liens sont agglutinés. La torture fige à la douleur. Elle minéralise. » (p. 42) Elle « rend « complice (sic)» le bourreau et sa (la) victime », étymologiquement « avec le même pli » (p. 43), la même empreinte. Cette clinique se fait aussi clinique de la dépersonnalisation. L’hypothèse de Bessoles est celle-ci : « La torture procède d’une entreprise délibérée de destruction des liens somato-psychiques à des fins de dépersonnalisation. » (p. 49) Ce qui l’intègre dans une conception de « psychose traumatique », concept non encore retenu « par les cliniciens, malgré une sémiologie insistante. » (p. 41) L’« impensé correspond à l’idée de psychose […] au sens où imaginaire et réel sont fusionnés. » pp. 52-53. Sur le plan thérapeutique, au lieu d’une bienveillante neutralité, c’est une « bienveillante attention » qui peut permettre de recueillir, reformer le pensé. Le préalable est la séparation des « espaces agglutinés entre victime et tortionnaire ». « La reconstitution des enveloppements psychiques primaires […] permet cette attribution première de ce qui appartient à l’un et à l’autre. Elle ouvre des espaces psychiques privés. » (p. 53)
Gérard Poussin traite de «La répétition traumatique chez l’enfant», à partir, principalement, de deux cas cliniques de garçons victimes de mauvais traitements par leur père ou leur beau-père; il souligne les aspects de traumatismes, la fonction défensive des symptômes présentés et leur valeur répétitive. Il dessine ainsi les contours du traumatisme particulier qui marque « le vide d’une fonction paternelle désertée. »
Liliane Daligand, dans Emprise et répétition, analyse d’abord, étape par étape, ces deux notions, puis elle expose de façon détaillée le cas de Joséphine. La victime est d’abord exclue du « cycle de la vie humaine que constituent les échanges langagiers où chacun se signifie par la parole et par son nom. » (p. 63) C’est ensuite une « production d’images » qui permet de continuer à vivre. La « victime de choix » de l’emprise est « depuis ses commencements hors représentation des signifiants de son être. » (p. 64) « L’emprise […] substitution d’images » se « fait là où ça pense et non là où ça parle. » (ibid.) C’est aussi dans la « direction de « l’emprise des sens » que vont se rencontrer agresseur et agressé qui peuvent à la limite devenir victimes, dans un entretien répétitif en réciprocité jusqu’à la mort. » (p. 66) L’exposé du cas clinique permet d’illustrer très clairement la complexité du tableau. L. Daligand clôt son analyse de cas par une visée pronostique où elle explique pourquoi et comment « (sortir) de la répétition est difficile » : « Seule l’identification symbolique, c’est-à-dire la soumission à la nomination ouvre le langage à la parole. » (p. 71)
Dans «Victimisation secondaire, quelle prévention? » Luc Barret définit ce qu’il en est de la victimisation secondaire dont les « processus […] vont correspondre à l’impact sur les victimes des effets d’une réponse jugée par celles-ci inappropriée au traumatisme subi et à ses conséquences. » (p. 73) Il détaille avec rigueur cette question, en la replaçant dans le contexte général français. Le lecteur fidèle de notre revue pense immanquablement à Florence Féroé De l’inconvénient d’avoir été violée (Albin Michel, 2002). Luc Barret, préconise, référence faite aux services associatifs d’aide aux victimes, la création d’une unité d’accueil et d’aide, à l’hôpital. Il en examine les divers aspects et passe en revue les effets qu’elle pourrait avoir, d’une véritable prévention de la victimisation secondaire en particulier. On peut relever l’importance de considérer la victime comme une personne et de souligner que c’est dans une prise en compte de cette dimension holistique que pourraient se mettre en place et en œuvre de telles unités pour une « réponse globale […] afin que les traumatismes générés par la violence puissent être efficacement combattus. » (p. 81)
Les «Aspects juridiques» de «La récidive» sont exposés par Xavier Pin, juriste, traduisant, avec l’évolution historique, la complexité du système qui répond, sur le plan juridique à la récidive des délinquants. Le droit pénal ambitionne de lutter contre la récidive mais, déçu, il constate les limites étroites de l’efficacité de cette lutte. Si « la dissuasion n’a que peu de poids, sur les récidivistes », la prévention de la récidive peut être au moins mise en place avec des mesures alternatives à la poursuite et des mesures alternatives à l’incarcération.
Dans son intervention «Le délinquant récidiviste, le délinquant transitoire et le délinquant persistant; repères psychologiques», Catherine Blatier différencie trois formes de délinquance (selon le critère temporel qui précise la récidive); elle les rapporte à des aspects psychologiques concernant le délinquant et souligne que, quand il s’agit de délinquance persistante, la prévention de la récidive ne peut faire l’économie d’une méthode centrée sur l’organisation de la personnalité.
Dans une intervention «Le recours à l’acte : un processus archaïque», d’une grande densité et d’une profonde richesse de contenus, Patrick-Ange Raoult présente les repères qui permettent de distinguer recours à l’acte et passage à l’acte. Il analyse deux cas cliniques tout en maintenant un étroit rapport entre conceptions théoriques et illustrations cliniques. Ainsi menace de l’objet primaire, anéantissement, cauchemars, emprise, phobies, déni sont autant de jalons du mouvement démonstratif qui aboutit au recours à l’acte.
André Ciavaldini, dans «Infraction sexuelle et récidive : des chiffres aux prédicteurs», après « avoir présenté les chiffres de la récidive en matière d’infraction sexuelle » et en passant par les études nord-américaines, leurs sources puis leurs résultats, dresse la liste des « prédicteurs statiques […] puis dynamiques de la récidive (p. 130). Les prédicteurs statiques sont « descripteurs du risque » (p. 136), tandis que les prédicteurs dynamiques en « sont les opérateurs » (ibid.): ils sont « établis de manière empirique » par « un retour à la clinique. » p. 135) Il propose ensuite « un modèle psycho-dynamique de compréhension de la récidive. Lors du Colloque, cette intervention a suscité une discussion intense, tous les participants ne s’accordant pas sur le point de vue d’une accessibilité des délinquants récidivistes à un traitement « où l’on (placerait) au premier plan la mobilisation des affects dans un souci de permettre à ces sujets de les discriminer et de pouvoir les négocier psychiquement. » (p.137)
Bernard Guiter, avec «L’emprise du rite» reprend le concept de répétition, à la lumière du trauma, des théories du trauma, des théories du refoulement et de l’après-coup et à la lumière du rite qui peut être référé, grâce à Lacan et à René Girard, au mythe, au rêve, à la mort du père, au meurtre, traumatisme originaire de l’humanité et à l’inconscient et, pour ces derniers, grâce à Jung, à l’archétype (les rites comme « murailles élevées contre les dangers de l’inconscient ». (p. 152)
L’intervention de Laure Razon « Inceste père-fille : l’écho d’une souffrance», reprend la répétition en mettant en avant « ce qui se joue dans la singularité de l’histoire des pères et des filles mais également […] de ce qui se joue en miroir dans le lien père-fille (pp. 155-156). Pour illustrer cette intervention, il me semble que sa conclusion peut être reprise : « ce qui se répète dans le lien parents-enfants dans le cadre des incestes, c’est le souhait inconscient que le sujet n’advienne pas à sa propre vie.» (p. 161)
Anne-Marie Cabanat, dans La répétition dans le conte : une mise en scène de la substitution, aborde la répétition dans la littérature et, en particulier, dans le conte. La lumière de la dimension psychique éclaire sa présentation. Ainsi, nous dit A.-M. Cabanat, le conte dont « la répétition conditionne en surface et en profondeur le système de signification » (p. 162) « réalise la transformation du thème de l’angoisse par le biais de glissements que vectorisent les répétitions. » (p. 168) Cette intervention traite d’un thème et le traite d’une manière dont la proximité avec notre travail, et dont la présence dans la « Galerie de l’Imaginaire et de l’Inconscient » ne sont plus à démontrer.
Viol et métamorphoses; le passage de la reviviscence à la remémoration, ainsi s’intitule l’intervention de Véronique Cormon. Elle donne la parole à la victime de viol et reste à ses côtés pour donner sens en nommant les étapes de sortie de la sidération où a pu être la victime lors du trauma. Ainsi la reviviscence est-elle une de ces premières étapes. Véronique Cormon souligne que « la victime a effectué un passage par la mort, […] elle ressuscite. » (p. 171) Ensuite, « pour sortir de la reviviscence », il s’agit « d’accepter de « se souvenir » (p. 172). Enfin la remémoration « met en mots » la scène, avec l’accès, pour cette scène, « au statut de souvenir » (p. 174). C’est ce travail qui peut amener la victime « à réintégrer pleinement (son) corps » (p. 175).
Laurent Begue dans Catharsis ou mimesis ? Violences télévisuelles et mise en scène délinquante, reprend certains éléments qu’il a présentés dans le livre de S. Roché Sécurité et délinquance, Armand Colin 2003 (participation aussi au rapport de Blandine Kriegel de 2003 sur la violence à la télévision). Des diverses études auxquelles il est fait référence, il ressort qu’il est « possible de mettre en évidence un lien modeste mais avéré entre l’exposition à la violence télévisuelle et les conditions violentes. » (p. 186) « La majorité des travaux indique « […] que la violence télévisuelle a effectivement des effets sur les comportements agressifs, mais que ceux-ci sont systématiquement modulés par une diversité de facteurs. […] » (ibid.)
Ainsi s’achèvent les Actes du Colloque de victimologie et psycho-crimi-nologie de Grenoble (mai 2003). La densité, la qualité des interventions n’ont pas empêché la vivacité des discussions entre les participants. Il reste de ces interventions l’image globale d’un concours de travaux et de points de vue extrêmement féconds.
Marianne SIMOND
 
La cruauté ordinaire Yves Prigent (2003). Paris, Éditions Desclée de Brouwer.
 
 
Dans ce livre, Yves Prigent, se fondant sur son expérience de psychiatre et sur la métapsychologie lacanienne, décrit avec minutie les conséquences catastrophiques des destructions – véritables meurtres psychiques – liées au non respect de la dignité humaine et le plus souvent sans atteinte à la loi – dans l’ordinaire de la quotidienneté des couples et des entreprises.
Tout en rendant l’hommage dû à la logique de la loi et du raisonnement, l’auteur donne sa préférence à « une éthique de l’honneur et de l’horreur » par laquelle sont dépassées les impasses auxquelles peut mener l’esprit d’une justice formellement impeccable.
Les neurosciences sont évoquées par lesquelles il se démontre que les traumatismes psychiques laissent des séquelles sur les structures cérébrales, conférant au syndrome post-traumatique une sorte d’organicité qui explique leur caractère durable et peu sensible aux traitements psychiatriques.
À partir de l’étude du harcèlement moral, l’auteur propose une phénoménologie du Mal et de la cruauté « qui se distingue par l’intentionnalité de traiter la victime comme une chose », et qu’il réexamine à la lumière des concepts psychanalytiques. Le pervers relève de l’archaïque, du prégénital ou narcissique marqué par l’attitude binaire tragique du « tout prendre ou tout détruire ».
« […] le pervers s’attaque principalement à celui que désigne une certaine excellence » et son arsenal permet de « rendre l’autre fou » : diffamation franche ou insinuation de doute sur la compétence, doubles messages, imprévisibilité des attaques, flou ou morcellement des communications, attitude énigmatique, etc.
« Le « mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose » se vérifie régulièrement. Les protestations de la victime, les preuves qu’elle apporte, son accablement, son indignation ou son affolement, sont mises par la cruauté spontanée et inconsciente du groupe, au compte du « il n’y a que la vérité qui blesse », ou de l’embarras brouillon de celui qui est « pris au piège » ou « pris la main dans le sac ».
S’il garde le silence, le résultat n’en sera pas meilleur. On pensera qu’il ne sait quoi dire, qu’il est méprisant, bloqué par la culpabilité, craintif devant la riposte…
Sa dignité mise en question, la victime de la diffamation ou de sa forme répandue, la rumeur, se montre en général particulièrement maladroite, venant par ses faux-pas, ses interventions intempestives, arrogantes ou angoissées, son silence accablé, accréditer les dires du diffamateur. »
Face à certaines attaques dévastatrices de l’humain menées par ceux que l’auteur appelle « les pervers envieux », vient un moment où les recours à la parole sont épuisés, où débats et accommodements s’avèrent vains; il est temps alors pour la victime, plutôt que de s’abandonner à une veule complicité, ou de chercher une vengeance, ou encore de se laisser entraîner dans la spirale de la destruction et la déréliction, il est temps pour la victime de se dresser dans sa dignité et son honneur – quitte à assumer solitude et silence.
Paul FUKS
 
Piégés par Staline Nicolas Jallot (2003) Pocket, Belfond.
 
 
Il y a les victimes frappées par le hasard, l’imprévu, les circonstances extérieures fortuites, et celles qui se sont offertes au malheur, qui se sont jetées dans la gueule du loup. En toute inconscience, mais d’elles-mêmes, volontairement. Certains russes blancs – les Retournants – les uns réfugiés après la révolution bolchevique, les autres nés en France et français de nationalité, qui, abusés par la propagande soviétique, retournèrent enthousiastes en U.R.S.S. par milliers à partir de 1947, et qui, la frontière à peine franchie, furent cruellement désillusionnés et dégrisés par la réalité stalinienne – quand ils n’étaient pas directement déportés au Goulag en tant qu’espions, quand ils ne se sont pas suicidés. Dispersés dans les coins les plus reculés de l’Union soviétique, ils furent abandonnés par la France, ignorés par l’ambassade, parce que considérés comme coupables d’avoir fait le choix d’être allés en U.R.S.S. sans y avoir été contraints. Coupables ? Victimes, plutôt, d’avoir été pris par l’euphorie de l’après-guerre, d’avoir eu le mal du pays, d’avoir voulu mourir dans leur patrie, d’avoir dû suivre leurs parents, d’avoir épousé et suivi un ressortissant soviétique, d’avoir simplement voulu voir comment était la vie en U.R.S.S.
Il y eut certes des sorts bien pires, mais toutes ces vies brisées, anéanties sur un enthousiasme, sur une naïveté, sur une nostalgie, sur un manque de clairvoyance politique – ces choses banales qui, dans une vie normale, bâtissent une expérience… Un vrai crève-cœur.
Paul FUKS
 
Témoignage et trauma, Implications psychanalytiques Jean-François Chiantaretto et C. Trévisan, J. Altounian, R. Waintrater, P. Réfabert, 2004, éditions Dunod.
 
 
À travers les récits des survivants aux catastrophes collectives du XXe siècle ayant mis en cause l’appartenance humaine des victimes, le présent ouvrage tente d’approcher les effets, au plan de la réalité psychique individuelle, de la violence qui s’est déployée sur la scène collective de l’histoire. En quoi les traumas ainsi générés se rapprochent-ils et se différencient-ils des traumas auxquels les psychanalystes sont confrontés dans leur pratique ordinaire et les amènent-ils à les repenser ? Les auteurs ici réunis, cliniciens ou non, travaillent avec la psychanalyse et entendent non pas tant proposer une approche psychanalytique du témoignage que prendre acte d’une question qui implique la psychanalyse.
Jean-François Chiantaretto pointe le fait que la question du témoignage dans la cure et la notion de scène originaire apparaissent en même temps, avec le cas de « l’Homme aux loups » et qu’ensemble elles sont faussées du fait de leur contamination par les préoccupations historiennes et politiques de « Sur l’histoire du mouvement psychanalytique » écrit parallèlement. La psychanalyse va manquer très durablement l’offre faite par Freud, en partie d’emblée gâchée par lui-même, d’une idée importante : l’aménagement nécessaire d’un espace testimonial pour l’analysant, au moins à certains moments de la dynamique transférentielle et dans certaines cures.
Pour Carine Trévisan, la catastrophe inaugurale du XXe siècle qu’a été la Grande Guerre, constitue un « désastre matriciel », dont elle rend compte au travers d’un véritable dispositif de survie dans l’adresse à l’autre : les lettres envoyées du front par les témoins-combattants. Leur témoignage est ainsi abordé sous l’angle du rapport de soi à soi, comme « possibilité d’une ressaisie du moi par lui-même », tout particulièrement dans ces textes limites que sont les dernières lettres écrites avant la mort – imminente ou supposée telle –, avec lesquelles le travail de l’écriture revient à la construction d’une représentation de soi mort dans l’œil de l’autre vivant, au plus près de ce que Michel de M’Uzan nomme le travail de trépas. Le travail psychique que doit accomplir celui qui va mourir apparaît bien avec ce type d’écriture comme supposant la présence psychique de l’autre. La lettre joue le rôle « d’un passage, d’une transition entre l’état de vivant et celui de souvenir ».
Janine Altounian, à partir du génocide arménien, réfléchit sur les gestes des survivants tels qu’ils survivent chez les descendants. Fidèle à son écriture si caractéristique, associant toujours la traductrice, l’essayiste et l’autobiographe – une écriture naturellement attentive aux écrits et aux dits des autres parce que sommée de témoigner des lieux psychiques où l’autre parle de soi –, elle entend mettre en œuvre trois divans : le « divan terrifiant » des édits de la déportation, le « divan merveilleux » des récits du pays disparu et le « divan artisan » de l’analyste – artisan s’il en est. Étayée sur le Journal de déportation de son père, elle propose donc une réflexion sur la transmission testimoniale – qui ne passe que secondairement par la parole – portée par les mains des survivants : les mains à l’ouvrage, les mains de la piété dans l’offrande d’une sépulture, les mains du don et le manu-script mémoriel.
Régine Waintrater se propose d’analyser le travail psychique repérable chez ceux – qu’elle appelle « témoignaires » – qui ont choisi de recueillir les témoignages oraux des survivants de la Shoah. Les diverses positions du témoignaire sont examinées dans ce qui peut les distinguer ou les rapprocher des positions psychiques de l’analyste dans la cure, en particulier comme objet facilitateur du travail de restauration de la continuité identitaire endommagée par le traumatisme extrême. Le fait de définir le témoignage comme une « co-création narrative » oblige à poser la question, d’ordre à la fois épistémologique et éthique, de l’appartenance du témoignaire-chercheur au même groupe que le témoin, avec l’effet de « militance commune » que cela suppose.
Philippe Réfabert s’interroge sur la figure du témoin dans la construction du Je, interrogation référée chez lui aux origines de la psychanalyse. La théorie de l’hystérie est élaborée par Freud, littéralement dans la relation à Wilhelm Fliess, un homme qui a subi « un meurtre d’âme », c’est-à-dire une commotion psychique telle que le témoin en lui a été « laissé pour mort ». Cette défaillance de l’autre inscrite dans le Je fait du sujet, inapte à vivre parce qu’inapte à mourir, un survivant n’existant que dans l’emprise exercée sur l’autre, dans l’action de fausser le sol commun des percepts, des affects et des mots. Dans cette optique, « la théorie de l’hystérie résulte d’un compromis passé avec un co-créateur qui a subi un meurtre, celui du témoin en lui ». L’hystérie désigne ainsi « la situation d’un hôte encombré par la souffrance d’une gueule cassée qui s’ignore ».
Paul FUKS
 
Les névroses traumatiques Claude Barrois (1998). Éditions Dunod.
 
 
Cet ouvrage est la première synthèse en langue française consacrée aux manifestations et à l’évolution des névroses traumatiques, à l’histoire de cette notion et à la compréhension de ses troubles déconcertants. Ce terme de névrose traumatique désigne les bouleversements psychiques, parfois très graves, apparaissant chez certains individus ayant vécu, dans l’impuissance, des situations de risques de mort et qui survivent hantés par le souvenir. Les détresses psycho-traumatiques qui en résultent sont de véritables blessures psychiques et tout homme y est vulnérable sans qu’il n’y ait de fragilité antérieure invocable, sans que la simulation puisse être soupçonnée.
De la grande richesse de cet ouvrage, je ne rendrai compte en détail que des chapitres traitant de l’onirisme et de la psychanalyse.
Qualifiant les cauchemars et les rêves de « voies royales » de la compréhension des névroses traumatiques, l’auteur avance l’hypothèse suivante :
« les cauchemars répétitifs représentent la faillite, la rupture du doublet psychisme/culture; le rêve n’y est même plus possible, et le cauchemar représente le Réel nu, d’ordinaire maquillé en « réalité » par la conjugaison de l’Imaginaire et du Symbolique (cf. J. Lacan). » (p. 175)
Plus loin, l’auteur relève la fascination exercée sur le praticien par le cauchemar et le syndrome psycho-traumatique en raison de « l’éblouissante réalité de l’horreur » (notons qu’il omet ici la répulsion, suscitée par ces mêmes cauchemar et syndrome, elle-même à l’origine du soupçon de simulation, qui, s’il n’est plus invoqué par les spécialistes, l’est toujours par l’opinion publique).
Par sa répétition, caractéristique de cette pathologie, le cauchemar rompt les barrières et persécute le sommeil et la vie diurne. Il accentue le sentiment d’injustice, d’écrasement par un pouvoir absolu arbitraire qui réduit le sujet par l’emprise totale, à l’effroi de néantisation.
Frappé par l’hétérogénéité des formes de cauchemars, l’auteur distingue :
  • les terreurs nocturnes, avec contenu représentatif très pauvre et phase confusionnelle, voire psychotique, lors du réveil brutal;
  • les cauchemars-rêves, à contenu « cinématographique » d’événements reproduits dans leurs moindres détails (s’agit-il de la trace mnésique pure du réel ? Le terme de « corps étranger interne » de Breuer et Freud semble ici adapté) avec affect modéré : le sujet se réveille en criant non de terreur mais pris dans une action;
  • les cauchemars, avec ou sans réveil, au contenu psychique plus élaboré, sans panique submergeante, où la psychisation est plus sensible;
  • enfin, les rêves normaux, beaucoup moins effrayants et montrant le sujet se défendant.
Fait remarquable, ces quatre types d’activité onirique peuvent cœxister, durant la même nuit, chez le même patient et leur thématique présente une certaine unité – le même scénario se présentant sous quatre versions. Cette cœxistence amène C. Barrois à relativiser le caractère linéaire du modèle freudien initial. De plus, la répétition des cauchemars, signe l’échec de la psychisation du représentant traumatique.
Si les restes diurnes sont limités, voir nuls, par contre, les poussées de cauchemars sont souvent suscitées par n’importe quel événement diurne venu frustrer ou déranger le sujet, notamment une simple fatigue.
Les grandes lignes des conceptions psychanalytiques au sujet du traumatisme psychique sont :
  • le point de vue économique : trop-plein de stimulations débordant les capacités de l’appareil psychique;
  • les limites explicatives du principe de plaisir-déplaisir conduisant à la notion d’une compulsion autonome de répétition;
  • le concept de pulsion de mort découlant de ce qui précède;
  • la notion de liaison, de psychisation des représentants pulsionnels par le Moi;
  • le statut des angoisses primaires;
Mais l’auteur s’étonne d’une inhibition théorique : tout se passe comme si la question des origines même de la psychanalyse (le fantasme de la séduction remplaçant le viol réel de l’enfant par l’adulte) ne pouvait pas être posée aux parents (Freud, père et mère de la psychanalyse), par ses enfants adoptifs. On connaît les péripéties des relations entre S. Freud et S. Ferenczi pour ce dilemme fantasme/réalité factuelle.
Avec l’affect d’effroi (terme que C. Barrois préfère à celui d’angoisse), c’est l’expérience de solitude absolue, de rupture de tous les liens communautaires et culturels qui caractérise le traumatisme psychique. L’état de détresse, l’impossibilité d’être secouru sont reliés à la perte d’objet, d’où l’intrication fréquente de la symptomatologie dépressive avec le symptôme psycho-traumatique :
  • la perte de l’autre comme objet total renvoie au deuil et à la culpabilité du survivant;
  • la perte partielle, à laquelle s’articulent angoisse de castration, complexe d’œdipe et identifications secondaires;
  • la perte de soi en totalité, combinaison des deux précédentes, susceptible de faire saisir la relation du traumatisme au danger de mort.
La perte de connaissance métaphorise une auto-amputation de l’appareil à penser, décapitation fonctionnelle, permettant de fuir l’impensable.
L’auteur souligne que l’opposition décrite par Freud entre effraction étendue du pare-excitation et ses atteintes partielles sont plus évidentes dans les énoncés que dans la clinique.
Fondamentalement inadapté à la mort faute de représentation, comme l’a noté Freud, l’homme l’est encore plus en situation de traumatisme, selon E. Morin.
Bien évidemment, la notion de pulsion de mort est abordée, mort dont le silence indicible est l’ombre du trop du traumatisme. Le silence de la mort et du cadavre, que les traumatisés ont « entre-entendu » est une des figures essentielles de la pulsion de mort, comme retour à l’état inorganique. De même retrouve-t-on l’immobilité, la sidération, la décomposition des liens sociaux dans la névrose traumatique. Ces symptômes sont des tentatives d’arrêter le processus de mortification, pour ne pas arriver à la catastrophe ultime, devenir une chose parmi les choses, un cadavre.
La trace mnésique du traumatisme est moins une scène qu’une crypte, où se déroule une terrible liturgie, liée à la perte de soi, des limites faisant ressurgir les angoisses primaires de fusion, de dévoration, les angoisses schizoparanoïdes et dépressives décrites par M. Klein.
La trace traumatique n’est pas un souvenir comme les autres, on peut même se demander si elle est un souvenir. Le rappel ou l’évocation échappent totalement au sujet : c’est la chose qui se rappelle elle-même et apparaît comme une intrusion persécutrice. Les traitements tendront, comme pour les deuils pathologiques, à transformer cette chose interne en un souvenir réintégrable dans le « stock » des souvenirs.
Méditant sur la répétition, l’auteur en dégage une positivité, qui, par-delà la pulsion de mort, introduit des variations et, progressivement, peut conduire à la construction d’un nouveau destin.
Enfin, la complexité, l’intrication, l’évolution des rêves rappellent qu’il n’y a pas que du traumatique chez les patients présentant des névroses traumatiques.
Paul FUKS
 
La survivance. Traduire le trauma collectif Janine Altounian (2000), Éditions Dunod.
 
 
Dans ce livre – très dense d’intelligence et de sensibilité – et écrit dans une langue recherchée, Janine Altounian propose que l’« on pourrait appeler « survivance » la stratégie inconsciente que les survivants d’une catastrophe collective et leurs descendants mettent réciproquement en place, pour reconstruire sur pilotis les bases précaires d’une vie possible parmi les « normalement » vivants du monde où ils ont échoué ».
Dans la première partie du livre, elle développe l’idée que les héritiers des exterminations de masse contemporaines ont vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur descendance la double obligation de devoir à la fois maintenir pieusement le lien de filiation (on entend, ici, en écho, ce qu’a dit Elie Wiesel au procès Barbie : [...] « l’oubli serait le triomphe définitif de l’ennemi qui tue deux fois, la deuxième fois en essayant d’effacer les traces de son crime ») et d’opérer un détachement qui peut être violent, qui ne se fait jamais sans culpabilité, mais qui serait garant de l’investissement fécond de la vie dont ils sont porteurs.
Il s’agit donc « d’un souci égoïste », d’une urgence tournée vers l’avenir, de ces héritiers qui ont le besoin impérieux « de se démettre de l’emprise du crime qui en perpétue les effets au sein même de la vie qui leur fut malgré tout transmise. » Faute de cet arrachement, seule condition d’un devenir personnel et du développement créateur d’une histoire collective, les survivants ne seraient que de perpétuels captifs et les assassins de perpétuels vainqueurs.
« Les cataclysmes historiques de notre vingtième siècle, écrit Janine Altounian, ont en commun d’avoir ainsi engendré des héritiers qui se doivent d’élaborer en eux et pour les autres la représentation du propre de leurs parents, afin de pouvoir substituer à la paralysie de leurs incorporations initiales l’innovation des identifications porteuses de vie. »
Pour le dire en d’autres termes, s’il existe un devoir de mémoire, il n’en existe pas moins, simultanément, ayant même valeur et sans que l’un exclue l’autre, un devoir d’oubli.
La stratégie qu’évoque Janine Altounian a, pour elle, emprunté les voies de la cure psychanalytique et celle de l’écriture, voies qui lui permirent d’élaborer une triangulation, une mise à distance du trauma collectif et individuel. Selon ces deux voies, la mise en mots est essentielle « pour mettre en terre les morts, pour rendre possible que je me sépare, me démette d’eux, leur prête une voix, [que je puisse] les inhumer dans le linceul du texte. […] un texte tenant lieu de sépulture dans l’après-coup d’une autre génération et d’une autre culture. »
On perçoit la familiarité – et la précision des connaissances – de Janine Altounian avec la pensée psychanalytique, elle qui, non seulement a l’expérience de la cure, mais, germaniste, collabore aux traductions des œuvres complètes de Freud. Elle fit d’ailleurs en janvier dernier une intervention appréciée lors du Forum de l’Imaginaire du G.I.R.E.P. consacré à la nouvelle traduction de L’interprétation des rêves.
C’est la découverte en classe du plaisir à la littérature qui prit le relais des récits familiaux et initia cette « fille adoptive de l’école républicaine laïque », à la valeur et à la puissance des mots. « Le rôle d’instance tierce étayante qu’a eu, dans mon parcours, le plaisir à la culture et à la littérature de l’autre fut pour moi fondamental. »
Au long de la première partie, c’est l’exemple du génocide arménien, qui sert de référence à la réflexion sur la survivance, à l’intersection de l’histoire collective et de l’histoire individuelle. La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse de quelques textes d’écrivains (Nigoghos Sarafian, Jean Améry, Albert Camus, Pierre Pachet, et Peter Handke) qui, « témoignant d’une histoire traumatique différente de la mienne, portent à l’écriture cet écart douloureux que le patient, lui aussi, cherche obscurément à conflictualiser dans son discours à l’analyste. »
Cet ouvrage, complété par une préface de P. Fédida et une postface de René Kaës, se lit avec d’autant plus d’intérêt qu’il est constamment mis en vibration par une émotion authentique.
Paul FUKS
 
Fragments. Une enfance 1939-1948 Binjamin Wilkomirski (1997). Calmann-Lévy.
 
 
Et voici la victime imaginaire.
Binjamin Wilkomirski est un petit garçon juif de Lettonie, né en 1938 ou en 1939. Son père est tué sous ses yeux par les nazis. Interné à Maïdanek, il y voit mourir sa mère. Transféré à Auschwitz, il survit. Après-guerre, il est placé dans un orphelinat juif de Cracovie puis, emmené en Suisse, il y est adopté par une famille insensible à sa souffrance et qui ne veut rien entendre de son histoire. Telle est l’histoire racontée dans ce livre qui eut un succès mondial, obtint plusieurs prix littéraires – dont le prix de la Mémoire de la Shoah –, fut accueilli par une critique enthousiaste comme « un livre inoubliable, chef-d’œuvre d’écriture et d’émotion » et devint très vite un « classique » de la littérature sur l’univers concentrationnaire.
Or, en septembre 1998, le journaliste suisse Daniel Ganzfried, démontre que Fragments est une œuvre de pure fiction et le livre est retiré de la circulation dans la plupart des pays.
D’après les documents administratifs disponibles, Binjamin Wilkomirski s’appelle en réalité Bruno Dösseker. Né en 1941, il est le fils naturel d’une suissesse, Yvonne Berthe Grosjean, qui, indigente, a consenti à l’adoption. Élevé dans un orphelinat de Zurich, il a été recueilli et adopté par un couple, les Dœssekker dont légalement il porte le nom. Il n’a jamais vécu à Riga ni à Cracovie, comme il le raconte. Pas plus qu’il n’a été déporté dans les camps de Maïdanek et d’Auschwitz. Il a tout inventé. C’est vers l’âge de 35 ans qu’il écrit les prétendues bribes de souvenirs de sa petite enfance, les fameux Fragments.
Notons que ce livre n’est pas le premier à être dénoncé pour mystification. Signe d’alarme : contrairement à Fabrice del Dongo, les auteurs auraient été témoins de tout ce qui a été décrit par les historiens. Ici, ce sont plutôt des invraisemblances qui ont été relevées. Pour ne donner qu’un exemple, il dit ne rencontrer dans l’orphelinat de Cracovie qu’incompréhension totale, tant de la part des autres enfants – sauf d’une petite fille – que de l’encadrement adulte. Impensable pour qui a connu de tels établissements, où enfants et adultes étaient pratiquement tous des rescapés des camps.
Elena Lappin, qui lui décerna un prix alors qu’elle était rédactrice en chef du Jewish Quarterly, et qui a refait l’enquête dans L’Homme qui avait deux têtes, (éd. L’Olivier), conclut à l’imposture inconsciente. Enfant sensible, abandonné et traumatisé au milieu d’une Suisse aveugle et rigide, élevé dans des institutions qui étaient plus des prisons pour enfants qu’autre chose, il s’est inventé, adulte, en toute bonne foi un autre destin, un autre martyre, à la fois « présentable » et racontable. Pour lui, la Suisse l’aurait affublé de la fausse identité de Grosjean pour taire son origine juive et sa véritable histoire.
Ceci m’évoque le cas d’une analysante, née largement après la guerre dans une famille française catholique où nul n’avait été déporté, et qui était persuadée être la réincarnation de la violoniste juive de l’orchestre d’Auschwitz. Ses rêves nocturnes, toujours des cauchemars, développaient des scènes de la vie du camp qu’elle considérait comme d’authentiques souvenirs. La cure a été prématurément interrompue par la patiente au bout d’un an. Je pense qu’elle n’a pas pu s’arracher à sa fascination pour un monstrueux historique dont la démesure lui procurait une incomparable valorisation narcissique, sans doute compensatoire, bien que chèrement payée.
Le cas de cet auteur affabulateur me semble relever du même mécanisme par lequel l’extrême d’une souffrance personnelle indicible cherche à se dire et à se faire reconnaître, par identification aux victimes d’un mal admis comme absolu.
Un état victimaire, ressenti comme gratifiant, en recouvre un autre, ressenti comme inavouable, qu’il masque et dont il est la tentative de réparation.
Paul FUKS
 
La Métamorphose Stephen Eliot (2002) Préface de G. Jurgensen.Éditions Bayard, Paris.
 
 
Voici un livre à la fois étonnant, brillant, passionnant et décapant.
Eliot a passé treize années à l’École Orthogénique de Bettelheim, à Chicago. Il avait été placé dans cet endroit « de la dernière chance » pour des angoisses incessantes et un comportement insupportablement agressif à l'âge de huit ans, en 1963. Des tests l’avaient classé comme psychiquement très perturbé, très probablement psychotique.
Eliot fut une véritable victime de sa psychose, de ses terribles angoisses, de son caractère invivable pour les autres, qui deviennent à leur tour ses victimes. Tantôt victime, tantôt bourreau, tout son être était imbriqué dans une folie dont il ne pouvait sortir.
Son livre relate les souvenirs de son arrivée, du déroulement de sa vie, de son évolution. Il montre sa reconstruction psychologique avec ses désespoirs, ses rages, ses espoirs, ses régressions. Il raconte aussi ses relations avec les éducateurs, avec Bettelheim et avec ses camarades. Le style est alerte, familier parfois, violent à d’autres moments, plein d’humour et d’opiniâtreté. On sent qu’il veut à la fois régler ses comptes – surtout avec Bettelheim – et en même temps témoigner de l’aide indéfectible qu’il a reçue.
Ses rapports avec sa première éducatrice, Diana, sont fascinants. Elle fait preuve d’une fidélité sans faille dans l’amour inconditionnel qu’elle porte à Stephen pendant des années. Elle arrive à supporter l’insupportable avec lui et à lui prouver qu’il peut être aimé indéfectiblement. En même temps, elle le contient du mieux qu’elle peut. Les discussions ou disputes sont racontées de façon homérique. Il est évident qu’elle a été l’élément primordial de sa reconstruction psychique, mais qu’elle a été constamment soutenue par Bettelheim dans ce travail de titan.
Les relations de l’auteur avec Bettelheim sont beaucoup plus ambiguës qu’avec Diana. Stephen en a eu très peur, il recevait parfois des gifles, des remarques ironiques. Mais en même temps, malgré sa rancune, il admet que Bettelheim a été sa référence absolue, le pôle infaillible sur lequel s’appuyer. Il perçoit très bien qu’il en était de même pour les éducateurs.
Nous voyons comment fonctionne cet homme dont Eliot dit qu’il est vraiment un génie, qu’il a des trésors de compréhension des personnes, qu’il a construit son école de manière à être à l’opposé de l’entreprise de démolition des êtres humains qu’il a connue à Dachau : faire sortir ses pensionnaires du statut de victime totalement impuissante pour les faire accéder au statut d’homme libre. C’est un travail inouï. Il passe treize heures par jour à son travail, il est attentif à tout.
En revanche il peut être dur, même brutal : Stephen n’ose pas lui parler devant les autres pensionnaires de peur qu’il ne lui « sape le moral » en se moquant de lui devant les autres. L’auteur s’est senti plusieurs fois humilié par « Dr. B. », comme il l’appelle : en voulant rendre Stephen lucide, Dr. B. lui balançait des remarques aigres-douces dont il avait du mal à se remettre. Stephen a pensé, après coup, que Dr. B. voulait l’aider à devenir capable de surmonter cela, mais que c’était une mauvaise idée.
Ce témoignage est capital car il n’a rien d’hagiographique – il est même sévère par moments. Pourtant Eliot maintient que Dr. B., malgré tout, l’a sauvé. Il s’élève avec violence contre « la meute » qui est tombée sur Bettelheim bien après sa mort, « quand il ne pouvait plus se défendre » contre des accusations absolument fausses.
On voit dans ce livre que lorsque Bettelheim prend sa retraite, l’Ecole se désagrège lentement et sûrement. L’auteur en a souffert beaucoup avant de quitter l’école.
On pourra retenir que l’œuvre de Bettelheim est morte assez vite après lui, ce qui veut dire qu’il n’a pas pu ou su transmettre vraiment ses idées et ses façons de faire. Il faut dire que ce qu’il demandait à lui-même et aux éducateurs était proprement surhumain, comme nous le disent Geneviève Jurgensen dans sa préface et Stephen Eliot lui-même au cours du livre.
Pourtant nous avons ici le témoignage bouleversant d’une reconstruction affective grâce à une équipe soudée, des éducateurs infiniment patients, et des efforts inouïs de l’auteur contre une angoisse implacable et insoutenable. Nous le voyons émerger et devenir capable de vivre. Il n’y aurait eu qu’Eliot pour « s’en sortir », qu’il valait la peine que l’École ait existé…
Hélène BRUNSCHWIG
 
La mise en pièces Christophe Hardy (2004) Édition Laurence Teper, Paris.
 
 
Voici un livre dont presque tous les personnages sont des victimes parfaitement impuissantes ou des bourreaux terrifiants. Ce livre absolument superbe est vraiment une « mise en pièces ». À la fois une mise en spectacle de nombreuses pièces au sens théâtral du terme, et un éclatement de tous nos fantasmes en morceaux éclatés comme des diamants. C’est une incroyable mine pour les utilisateurs du « rêve-éveillé ». Il me semble qu’il s’y trouve à peu près toutes les gammes de possibilités imaginaires, en rêveries (ou cauchemars), en images, en délires. Le tout dans un style admirable.
Vous ne sortez pas indemne de ce foisonnement cruel, tendre, féroce, drôle, concis ou récurrent, supérieurement conté. Les histoires sont courtes, parfois même très courtes, mais à chaque fois le conte est complet. On va d’un terrible sadisme de la « ballerine meurtrière » au machiavélisme subtil de « filles de paille » ou encore de l’humour de « l’auberge penchée » qui est si penchée qu’on arrive pas à s’étendre sans tomber pour faire l’amour en paix… à l’originalité foisonnante de « la femme de chambre de Barbe Bleue ».
On passe aussi par le stade purement oral du « pot-au-feu de Sancerre » à la sexualité meurtrière de « parfait-zamour », de la description obsessionnelle et inquiétante des animaux de « l’amateur de marées » au vacillement de la réalité dans « les cris dans la pierre » en passant par de somptueuses descriptions du corps féminin un peu partout dans le cours du livre.
Les contes finissent en général très mal, pourtant vous ne pouvez vous arrêter de lire tellement vous êtes pris par le style flamboyant, l’imagination sans bornes, l’inattendu perpétuel et le délire qui vous emporte. C’est un livre où les fantasmes les plus terribles sont tout le temps en action avec une sorte de légèreté trompeuse.
Vous ne pourrez jamais oublier les macabres fêtes des « divertissements d’une princesse maussade » dont l’intérêt est de tuer pour rien, et le cauchemar parfaitement possible des « volcans anthropophages » où tous ceux qui passent au large sont dévorés.
Vous allez vous attacher à des personnages comme la superbe et savante Hypatie, ou « la belle provençale » victimes exquises, mais leurs comptes seront réglés comme celui des autres par la mort.
Heureusement, vous allez parfois vous reposer grâce à l’humour des situations cocasses, grâce aux notations merveilleusement poétiques. Vous ne percevez qu’après coup que l’auteur construit superbement ses effets. Un petit coup de patte amusant aux psy avec « le massacre des édredons » et un résumé parfait des rêves-éveillés loufoques possibles avec la dernière nouvelle « la vie quotidienne au pays chrome » vous raviront.
J’ai rarement lu un livre aussi inattendu, faussement détaché et en fait brûlant, avec un style pur et complexe à la fois, un vocabulaire riche, inépuisable et rutilant, le tout allié à une imagination si foisonnante.
Lisez-le, vous verrez.
Hélène BRUNSCHWIG
 
Le « deuil périnatal » Chantal Haussaire-Niquet (2004) Éditions le souffle d’or, Barret-sur-Méouge.
 
 
Y a-t-il victime plus victime que les parents traumatisés par la mort d’un enfant ? Il n’y a même pas de nom pour cela.
L’auteur se place dans le cas d’une mort périnatale et nous montre les tâtonnements pour arriver à faire le deuil de ce qui n’a pas existé, ou si peu. Elle nous raconte des rencontres avec des parents endeuillés, elle aborde les problèmes juridiques et psychologiques à résoudre dans un drame semblable. Elle a mis sur pied une thérapeutique pour permettre le processus de création du deuil, pour faire prendre forme à l’inexistant et permettre la « mise au monde » du bébé malgré la mort. Elle montre comment inventer des rituels.
Le livre est extrêmement riche et pourra aider beaucoup de parents d’un enfant mort juste avant la naissance ou juste après. De nombreux exemples sont donnés.
L’auteur présente les outils utilisés en « psychosynthèse » pour permettre aux parents d’intégrer l’événement traumatique et « transformer la souffrance en élan de vie ».
Hélène BRUNSCHWIG
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