2005
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Paul Fuks
On a rarement aussi souvent utilisé le mot victimes qu’en ce début
d’année 2005 – sans que nulle haine, nulle folie humaine ne puissent être
invoquées, où seule est en cause la divine indifférence de la Nature, cet
assassin en série aux crimes impunis.
Dans son Dormeur du val Rimbaud demande à la Nature de bercer
« chaudement » un jeune soldat tué. Que lui demanderait-il, aujourd’hui, à
elle, seule responsable d’un nouveau Déluge ?
Dans le champ tout aussi vaste de la souffrance individuelle, chacun peut
constater tôt ou tard que la souffrance de l’autre ne fait pas mal. Le poète
Vladimir Maïakovski n’a-t-il pas écrit : « Le clou dans mon soulier me fait
plus souffrir que tous les enfers de Dante » ? C’est une vérité incontestable
et les protestations des belles âmes n’y changeront rien. Si attentif, attentionné et proche que l’on soit, c’est toujours en étranger que l’on recueille
la confidence d’une souffrance. Aussi, réfléchir et écrire sur les victimes
requiert beaucoup de prudence, de tact, d’humilité.
Et d’abord, n’en pas parler de façon indistincte, que ce ne soit pas un mot
fourre-tout. Préciser de qui et de quoi l’on parle. Différentier les catastrophes
collectives des drames individuels, les apparitions brutales des survenues
insidieuses, et, surtout, les cas où l’on peut interroger la psychologie, de ceux
où ce serait indécent.
Une nouvelle discipline, la victimologie, est en formation, exposant les
diverses théories psychopathologiques du traumatisme, recensant les situations et événements victimisants, décrivant la clinique chez l’adulte comme
chez l’enfant, étudiant les diverses conduites à tenir dans l’urgence, les prises
en charge précoces et à long terme, détaillant enfin les diverses réponses
juridiques et administratives aux demandes de réparation.
Comment mettre en image – en faisant l’économie du
verbe – un harcèlement moral, une manipulation
perverse, une attaque à l’intégrité narcissique ? Tout
processus qui pénètre leur victime bien plus efficacement qu’une trépanation…
C’est à cette diversité – les facettes d’un diamant noir – que tente de
répondre les différentes approches des auteurs de ce sommaire où, de même
que les hôtes cèdent la préséance à leurs invités, les psychanalystes s’effacent
devant les politiques et hommes d’action, les écrivains et les universitaires.
Madame Nicole Guedj, secrétaire d’État aux droits des victimes –
première titulaire du portefeuille créé en avril 2004 – nous fait l’honneur
d’exposer la pensée qui sous-tend son action pionnière au sein du gouvernement et le programme en dix droits fondamentaux qu’elle projette de
réaliser. Nous l’en remercions vivement.
Serge Klarsfeld, montre que ce qu’il appelle « devoir de mémoire » est
sans rapport avec les déferlements émotionnels sans lendemain déclenchés
par les médias qui, eux, n’aboutissent guère, en fait, qu’à rendre futile la
gravité du monde.
Bernard Kouchner, cet éternel jeune romantique, ce french doctor devenu
ministre, à la générosité impatiente et à l’indignation infatigable, livre ici ses
réflexions sur plus de trente-cinq années d’action humanitaire à travers le
monde, tentant d’empêcher les massacres, de porter secours aux victimes, de
« faire jaillir l’émotion collective pour protéger les survivants ».
Quatre écrivains nous font l’amitié de nous confier chacun un texte.
Sylvie Germain, dans un écrit très émouvant, médite sur le mal et la seule
alternative valable à celui-ci : « […] tenter de le mettre à distance de soi (de
son être souffrant), de le contempler sur fond de vide béant en nous et au
« Ciel », et de le laisser se consumer dans ce vide. C’est lui opposer une fin
de non recevoir définitive en refusant de le répercuter par voie de violence
et de vengeance, aussi légitime soit celle-ci. »
Diane de Margerie nous offre une nouvelle inédite inspirée par un fait
divers réel récent – repris sur le mode romancé – et qui donne à voir – dans
une brièveté lapidaire – certains aspects du vécu victimaire et que, dans
certains contextes, les suites d’un traumatisme peuvent être pires que le
trauma lui-même.
Marie-Christine Navarro, dont on garde le souvenir des remarquables
interviews qu’elle a réalisées pour France-Culture, présente un texte où se
mêlent confidence – ou fiction ? peu importe – et méditation philosophique.
Comme entraînée au fil de sa mémoire, et passant du personnel au général,
elle nous fait partager émotion et réflexion.
René de Obaldia, nous autorise à reproduire Rappening, monologue tiré du
tome VIII de son Théâtre complet (Grasset) et par lequel débutent les
Obaldiableries, créées à Paris en 1999. On y trouve un personnage dont la langue
poétique mêle le cocasse et le pathétique de la déréliction – chocolat ! chocolat !
Trois universitaires nous apportent le concours de leur pensée.
Janine Altounian, à partir de trois souvenirs, et à l’intersection de l’histoire collective et de l’histoire psychique individuelle, (le génocide arménien
étant pris comme paradigme d’autres drames analogues), porte moins sa
méditation sur la mémoire du meurtre collectif lui-même, que sur le besoin
impérieux pour les descendants des survivants « de se démettre de l’emprise
du crime qui en perpétue les effets au sein même de la vie qui leur fut malgré
tout transmise. » Faute de cet arrachement, les survivants ne seraient que de
perpétuels captifs et les assassins de perpétuels vainqueurs.
Avec Florence Fabre, c’est une victime qui s’exprime et, à la lire, le cœur
se déchire. Elle témoigne du fait qu’une réparation psychologique good
enough nécessite une justice, qu’une victime mérite un procès.
Judith Kauffman, au travers d’exemples littéraires – tirés de romans d’Albert
Cohen et de ceux de Romain Gary – fait la démonstration que quand une situation
est sans issue, il reste l’humour, force des faibles et arme des désarmés.
Enfin, des psychanalystes et des psychiatres, de toutes écoles, développent
leurs expériences cliniques et leurs visions théoriques.
Jean Bénichou, prenant appui sur une vignette clinique, réfléchit sur le
spectacle désolant qu’offrent certains patients que rien ni personne ne peut
arracher aux déterminismes de cette marche au malheur que semble être pour
eux l’auto-victimisation, par lesquels toute offre d’aide, tout dispositif thérapeutique est annulé par cette fascination ayant l’apparence d’une addiction,
et qui parfois s’accompagne d’une délectation – voire d’une érotisation –
de la souffrance…
Norbert Chatillon, dans un contrepoint stimulant, expose la vision de
C. G. Jung sur l’état victimaire et la nécessité impérieuse de « savoir quoi
faire des conséquences » pour « ne pas épouser – au-delà de la cruauté des
faits – la position de victime ». Jung invite à se poser « aussitôt » la question :
« ce qui s’est passé a-t-il un sens? » et se place ainsi résolument dans la
perspective du « Et après ? » Surprise, les points de vue freudien et jungien
ne sont pas exposés sur un mode conflictuel, mais, pour ainsi dire, amical…
Martine Fleury expose sa découverte de la thérapie EMDR qui apporte des
solutions à des cures où le patient reste bloqué sur des évènements de vie
très destructeurs et tout particulièrement dans les stress post-traumatiques. Les
résultats – plus que surprenants – invitent le lecteur à une réflexion active.
Paul Fuks, partant de trois récits de rêves, montre comme ceux-ci sont
d’irremplaçables observatoires de la situation psychologique des patients,
que les cauchemars peuvent être les messagers du positif, que l’« air du
temps » peut parfois faire voir des victimes là où il n’y en a pas, et que
certaines victimes authentiques préfèrent s’aveugler plutôt que de s’assumer
comme telles.
Maurice Hurni nous offre le plaisir d’une nécessaire et salubre impertinence. Il désigne, en effet, la psychanalyse comme « ayant joué un rôle non
négligeable dans le concert des doctrines qui ont contribué à occulter toutes
sortes d’actes cruels perpétrés au cours du XXe siècle, du moins au sein des
familles ». Il pense, bien sûr, au discrédit jeté par Freud sur les récits que
ses patientes faisaient de leurs traumatismes. « On ne saurait en tout cas
imaginer pire dénigrement d’une victime de maltraitances. Peut-on mettre en
regard de cette mystification le bénéfice d’avoir mis l’accent sur le monde
intérieur des patients, tout aussi violent, et donc inventé la psychanalyse ? »
François Krauss, à partir de nombreux exemples cliniques, explore avec
minutie la notion de victimisation – empruntée à la justice pénale – et ses
mécanismes aboutissant aux violences sexuelles tant chez l’adulte que chez
l’enfant. Il montre que la reconnaissance par le juriste et le thérapeute du fait
que la victime n’est pas la cause de ce qui lui arrive, est indispensable pour
atténuer la culpabilité de la victime, important obstacle dans le travail thérapeutique.
Gérard Lopez parcourt les différentes techniques thérapeutiques utilisées
– et consensuellement admises – dans la prise en charge des états limites post-traumatiques, leurs principes cliniques, les aménagements qu’elles exigent,
visant à donner la parole à une victime, dans un climat d’empathie active,
afin de lui permettre d’ordonner ses souvenirs, de donner un sens au traumatisme et d’échapper à son emprise.
Madeleine Natanson se penche sur le cas des enfants de bourreaux.
Comment peuvent-ils assumer leur héritage ? Peut-on « honorer » ses père
et mère sans prendre sur soi leurs crimes ? Peut-on s’affranchir de ce legs ?
Que peut-on transmettre, à son tour, à sa propre descendance ? Et comment
les enfants de tels parents peuvent-ils rencontrer des enfants de déportés ?
Yves Prigent décrit cette « cruauté ordinaire » qui se déploie au quotidien,
dans la vie du couple, au travail, en tous lieux – y compris au sein d’associations psychanalytiques. Le « pervers envieux » est partout à l’œuvre…
L’auteur préconise une contre-logique de l’honneur et de la dignité, une
éthique du respect de l’homme.
À lire ces articles, qui embrassent un spectre si large de situations, une
constatation s’impose : l’importance – l’urgence même – accordée aux
victimes par notre époque. On peut certes émettre des réserves vis-à-vis de
certains empressements médiatisés, mais, au regard du désintérêt qui jusqu’à
présent a prévalu, regrettera-t-on que face à la souffrance humaine – toujours
recommencée –, l’on se soucie enfin d’être tant soit peu, même maladroitement, « gardien de son frère » ?